Iasili-kaia. Face P du couloir. Exploration, pi. l
il n'y a qu'un bas-relief; il représente douze personnages armés de la faux, qui défilent un à un en marchant d'un pas réglé (fig. 319, lettre N du plan). La paroi orientale porte trois grandes ligures. La principale (fig. 320, 0 du plan) ne peut être que celle d'un dieu. Une tête humaine surmontée d'une tiare droite et pointue est portée sur un buste formé de deux lions adossés; leurs mufles remplacent les bras. Deux autres lions rampants, la tète tournée vers le sol, tiennent lieu de jambes. Le tout s'appuie sur une sorte de gaine, qui n'est peut-être qu'une section de lame d'épée. A droite de celte figure colossale se trouve, au centre d'une cuvette rectangulaire évidée dans le roc, un groupe formé
de deux personnages (fig. 321). L'un et l'autre rappellent des figures qui appartiennent à la salle principale. Le plus grand des deux fait penser au personnage qui marche le second dans le cortège de droite
321. — Iasili-kala. Bas-relief du couloir. Hauteur, 1™ ,70. Exploration archéologique, pi. l.
(fig. 313); même coiiTure et môme costume, même menton imberbe; la barbe, très visible dans la figure qui conduit le cortège des hommes, manque à cette figure de droite et à tous les personnages du
couloir1. La plus petite des deux figures du groupe est identique à la figure 314 de la grande salle, et il nous semble aussi la retrouver, coiffée d'un globe ailé, dans la procession de gauche (première figure du basrelief D, planche VIII). Point de différence ni dans le vêtement ni dans les attributs; on retrouve de part et d'autre la calotte, la longue robe tombant jusqu'aux pieds et recouverle d'une sorte de chasuble, le lituus renversé, la garde de l'épée semi-lunaire et apparente, la chaussure à pointe recourbée. La grande figure a le bras gauche passé autour du cou de la petite, dans une attitude de protection affectueuse ; au-dessus de sa main droite, étendue dans la direction du dieu au corps de lion, se trouve la figurine qui doit être l'emblème du dieu, en rappeler le nom. Dans le champ, derrière le haut bonnet pointu, dont les côtes sont ici ornées d'anneaux, est un édicule. Le couronnement en est formé par le globe ailé avec un seul disque solaire. Ici encore ce sont deux colonnes ioniques qui supportent ce couronnement; entre elles on croit reconnaître des taureaux. Ce qui surtout est digne d'attention, c'est que le centre de l'édicule, au lieu d'être occupé par un génie, est formé par un objet qui ne peut guère être que le phallus.
De cette rapide analyse il est facile de dégager la conclusion qui s'est imposée à notre esprit : c'est que dans l'ensemble de ces représentations on doit chercher les idées religieuses du peuple qui a sculpté ces bas-reliefs ; nous aurions alors ici le sanctuaire principal de la cité des Ptériens et peut-être de la Ptérie. En voyant, à droite de la cour principale, ces étroits couloirs par lesquels on arrive à la petite qui est comme dissimulée au milieu des rochers, on se demande même s'il n'y avait pas là quelque oracle; la disposition des lieux semble donner à cette conjecture une certaine vraisemblance. En tout cas, la grande salle était assez spacieuse pour suffire aux évolutions et à la rencontre d'un
\ . C'est ce qui fait croire à M. Ramsay que, dans ce groupe, la grande figure est une déesse (Historical relations of Phrygiaand Cappadocia, pp. 18-19). 11 se fonde, pour justifier cette assertion, sur l'élégance et la délicatesse du contour qu'offre le profil du visage dans cette figure, qui, comme il le remarque avec raison, est le meilleur ouvrage du sculpteur p té ri en. Nous reconnaissons que, vu le caractère très sommaire du modelé et le vêtement qui cache le corps des personnages, toute indication" certaine du sexe fait défaut dans ces bas-reliefs ; nous croyons donc devoir nous en tenir au seul critérium que nous ayons trouvé, au costume et aux longues tresses qui paraissent bien convenir aux femmes, à cette coiffure qui rappelle celle des femmes hétéennes de Syrie. L'absence de la barbe peut s'expliquer parle désir de représenter le dieu comme un épfaèbe, et nous ne voyons pas pourquoi l'artiste n'aurait pas cherché de son mieux à donner aux traits d'un dieu cette noblesse et cette pureté qui frappent ici M. Ramsay. Quant aux pendants d'oreilles, nous voyons, par les bas-reliefs assyriens, que dans l'Asie antérieure les hommes en portaient communément. (Histoire de l'Art, t. II, fig. 22, 23, 24, 25, etc.)
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320. — Iasili-kala. Bas-relief du couloir. Hauteur, 3m,23. Exploration, pi. xlix.
LE SANCTUAIRE. — 1ASILI-KAÎA. 649
double cortège, dont celui qui est figuré sur ses parois ne serait que l'image simplifiée et réduite. C'était là, sur la montagne, parmi ces rocs tourmentés et sauvages autour desquels s'épaississait sans doute l'ombre d'un bois sacré, qu'étaient censés résider les dieux de la cité; deux ou trois fois par an, à propos des fêtes qui correspondaient aux changements de saison, tout le peuple de la ville en sortait, par les portes grandes ouvertes; paré de ses plus beaux habits, il s'ordonnait et se développait en une longue procession qui se dirigeait vers le haut lieu, conduite par ses princes, ses prêtres et ses prêtresses. On gravissait lentement la côte et, le but une fois atteint, tandis que, dans l'intérieur de l'enceinte, les chefs de la nation accomplissaient les rites et offraient le sacrifice, la foule se répandait tout alentour, sur les pentes gazonnées qui descendent vers le torrent ; à l'ombre des arbres et des rochers, elle passait la journée à boire et à manger, à chanter et à danser; c'était une de ces panêgyries comme j!en ai tant vu célébrer en Orient et qui sont encore aujourd'hui d'autant plus populaires et plus fréquentées qu'elles se tiennent dans un endroit ordinairement plus solitaire, qu'elles ont pour cadre un site plus pittoresque. Ce n'étaient d'ailleurs pas ^fulement les habitants de la ville voisine qui prenaient part à cette assemblée : on y venait de très loin, pour s'associer à la réjouissance, pour admirer ces sculptures par lesquelles un artiste, plus habile que ne l'avait été aucun de ses prédécesseurs, avait traduit les conceptions religieuses de son peuple, prêté un corps à ses dieux et transmis à la postérité l'image fidèle de ses costumes, de ses armes et de ses pompeuses cérémonies. Peut-être aussi, à la suite de la fête, se tenait-il ici une de ces foires dont la tradition ne s'est pas perdue dans cette contrée; à quelques journées de marche d'ici, la foire de Zéla ou Zileh, qui s'ouvre à la fin de novembre, attire encore des marchands, qui viennent non seulement de toute l'Asie Mineure, mais aussi du Caucase, de l'Arménie et de la Perse. Zileh n'est plus d'ailleurs qu'une bourgade sans importance; si elle a gardé ce rendez-vous des échanges, c'est que l'habitude en a été prise dans l'antiquité, quand elle possédait un des temples les plus fréquentés de la Cappadoce, un de ceux où se célébrait le culte d'Anaïtis4. Ici aussi il y avait un sanctuaire, et la ville dont il était voisin se trouvait sur une des principales routes que devait suivre le commerce dans l'intérieur de la péninsule, presque à mi-chemin entre Sinope et Tarse.
4. Sur Zéla et son ancien sanctuaire, voir Exploration archéologique de la Galatie, pp. 459-466 ; sur sa foire, G. Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure, p. 378. S'il y a TOMfc iv. 82
650 LES HETEENS.
Quant à l'idée mère du culte qui se célébrait ici, il nous semble l'entrevoir et la deviner : c'est l'adoration d'un de ces couples divins, Baal et Aslarté, Tammouz et Baaltis, Sandon et Mylitta, Reshep et Anaït, ou, comme disaient les Grecs, Adonis et Aphrodite, Atys et Cybèle, couples en qui se décomposait, dans les religions asiatiques, l'unité du dieu suprême. Celui-ci résumait et possédait en lui les deux principes de toute génération terrestre, le principe mâle et le principe femelle; mais ce monothéisme abstrait, pour offrir à l'imagination des types et des symboles sensibles, se résolvait, dans le culte, en une dualité exprimée par deux personnes divines1. Quel nom portaient en Cappadoce ces deux divinités? Il est probable qu'on ne le saura jamais; tout au moins peut-on dire de la déesse qu'elle paraît étroitement apparentée à celle qui, sous le nom de Cybèle, entra dans le panthéon hellénique. Les Grecs, quand ils faisaient allusion à la patrie de Cybèle, ne remontaient pas au delà de la Phrygie; mais s'ils ne dépassaient point Pessinunte, où Cybèle avait son temple le plus célèbre, c'était par ignorance. La civilisation cappadocienne est certainement antérieure à la phrygienne, et celle-ci n'a pu manquer de beaucoup emprunter à sa devancière ; elle lui a peut-être pris ce type divin et le nom même gui le désignait. L'art classique représente la déesse de Pessinunte coiffée de la couronne tourrelée et assise sur un char que traînent des lions; or on a ici comme le prototype de la couronne tourrelée dans la tiare à côtes que portent tous les personnages du cortège de droite*; la figure qui marche en tête des femmes est debout sur une panthère ou sur une lionne. Cette disposition, dont les exemples abondent dans la plastique orientale, a choqué le goût plus exigeant des Grecs; ces griffons, ces oiseaux, ces grands carnassiers qui servent de vivants supports aux divinités de l'Asie, la Grèce les a dispensés de jouer ce rôle; mais c'a été pour leur imposer un autre office, pour les atteler au char de Déméter et d'Aphrodite, de Dionysos et de Cybèle. Comme toutes lesétrangères que la Grèce a adoptées, Maou Cybèle, pour tenir son rang dans ce monde nouveau où elle avait reçu droit de cité, a dû modifier, dans une certaine mesure, son costume, son attitude et sa physionomie; mais,
eu une grande foire près de Boghaz-keui,elle a pu tomber en désuétude après le désastre qu'a subi ce district sous Crésus, quand ce prince l'eut pillé el rendu presque désert.
1. De Vogué, Mélanges d'archéologie orientale. Inscriptions phéniciennes de Cypre, pp. 41-85.
2. Celte tiare, au moins dans la première figure du cortège de droite, où les détails se distinguent mieux parce que la dimension est plus grande, parait crénelée {Exploration archéologique, p. 3o6).
en dépit de ces retouches, il lui est resté de la conception première certains traits qui lui sont particuliers et qui la définissent. Ces traits caractéristiques, on croit les apercevoir déjà marqués dans la figure qui marche en tête du chœur des femmes; on est donc tenté d'y reconnaître sous sa forme la plus ancienne la Grande mère, celle qui, pour les Phrygiens, puis pour les Grecs d'Asie et, plus tard, pour toute l'antiquité classique, personnifiait la terre et son éternelle fécondité.
Dans cette hypothèse, le dieu qui conduit le cortège des hommes correspondrait à l'Atys qui, dans les mythes phrygiens, était à la fois le fils et l'époux de Cybèle, puis, après son émasculation volontaire, le premier de ses prêtres4 ; il est curieux que, dans le bas-relief principal de la grande cour, le personnage en question soit représenté barbu et d'aspect viril, tandis que dans le couloir, où son image est deux fois répétée, il est imberbe et ses traits paraissent presque féminins. Au même titre, on remarquera ces prêtres au visage glabre et à la longue robe qui font partie du cortège de gauche (lettre D du plan) et dont le chef est figuré, de plus grande taille, à l'entrée du sanctuaire (lettre K du plan) ; ce sont bien les devanciers de ces Galles ou prêtres eunuques de la déesse phrygienne qui, jusqu'aux derniers jours du paganisme, célébrèrent dans le monde gréco-romain le culte et les mystères de Cybèle.
Une particularité qui surprend à première vue, dans le vaste tableau dont nous essayons de pénétrer le sens, c'est la présence d'un personnage viril au second rang du cortège féminin; quoique ses attributs ne soient pas tout à fait les mêmes et qu'il n'ait pas de barbe, ce personnage, par son costume et par sa pose, semble une réplique de celui qui conduit le cortège masculin. Cette anomalie apparente n'est cependant pas inexplicable. A côté de la déesse qui représente le personnage féminin, on a tenu à répéter l'image du dieu qui lui fait pendant, de celui dans lequel s'incarne le principe mâle; c'est une sorte de réduplication et de pléonasme ; on insistait ainsi sur cette idée que l'esprit et les hommages des fidèles ne devaient jamais séparer les deux personnages de ce couple divin en qui se décomposait la conception abstraite de la force suprême, de la vie à la fois une et multiple2.
1. A Pessinunte, le grand prêtre de Cybèle portait le titre officiel d'Atys. Voir l'inscription publiée par Mordtmann, dans sa dissertation intitulée Gordium, Pessinus imd Sivrihissar (Sitzungsberichte der konigl. bayer Akademie der Wissenschaften, philosophisch-philologische Classe, séance du 7 juillet 4860), p. 48i.
2. Dans l'étude si pénétrante qu'il a faite des cultes syriens et de leurs moyens d'expression, M. de Vogué, à propos d'Anaït, rappelle que la déesse orientale est presque
Malgré tout ce qui subsiste ici, dans le détail, d'obscurités et d'énigmes peut-être impénétrables, on comprend maintenant l'économie générale de cet ensemble plastique, de ces Panathénées barbares. Le rapprochement peut surprendre; cependant, toute proportion gardée, le sculpteur cappadocien est, à certains égards, le prédécesseur du grand statuaire qui à dessiné la fameuse frise de la cella du Parthénon. Il y a sans doute, dans l'exécution, toute la différence qui sépare l'œuvre naïve de l'œuvre h la fois inspirée et savante qu'un peuple civilisé crée à l'heure même où, chez lui, l'art atteint la perfection; mais le thème est presque pareil, et, pour le traiter à sa manière, l'artiste n'a pas ciselé ici moins de quatre-vingt-cinq figures, dont plusieurs de taille colossale. De part et d'autre, sur les deux grands côtés du parallélogramme que donne la forme du sanctuaire, un double cortège se dirige et monte vers les dieux de la cité, dont le groupe occupe un des petits côtés de ce rectangle. Dans l'une comme dans l'autre composition, même arrangement, même mélange d'idéal et de réalité. Les dieux sont supposés descendus sur la terre, présents et visibles; ils sont venus assister aux cérémonies qui se célèbrent en leur honneur. Dans le basrelief asiatique, la distinction du monde divin et du monde humain est moins nettement marquée que dans le bas-relief grec. Des êtres surnaturels, dieux de second ordre, génies inférieurs, figurent, à gauche du spectateur, parmi les prêtres et les chefs du peuple ptérien. A cela près, l'ordonnance offre de singulières analogies; le défilé des prêtresses ptériennes Fépond à celui des canéphores attiques ; la procession des cavaliers qui traversent au galop le Céramique fait pendant à cette sorte de danse ou de course rythmée qu'exécutent ici les douze personnages qui ferment la marche.
Au Parthénon, c'est dans les parties élevées de l'édifice, dans l'entablement et dans les frontons, que le statuaire poursuit et complète l'œuvre grandiose dont il avait écrit le premier chapitre sur la frise du portique. Là, tout près du regard, il avait représenté les rites traditionnels de la cité, sa fête la plus solennelle et la plus brillante; quant aux plus beaux de ses mythes, à ceux qui étaient les plus chers à l'imagination athénienne, il les a mis en scène dans les hauts reliefs des métopes et dans les rondes bosses des tympans. Le sculpteur cappadocien a eu la même pensée ; mais la sauvage enceinte de rochers qu'il
toujours figurée debout ou assise sur le lion, et il explique à ce propos que, dans ce cas, le lion, signe de la puissance mâle, paraît non comme symbole de la déesse, mais comme symbole du dieu qui lui est associé (Mélanges ^archéologie orientale, pp. 67-68).
avait à décorer ne se prêtait pas à des combinaisons aussi heureuses et aussi variées que le temple grec. Pour achever de traduire aux yeux par des formes sensibles les données principales de sa religion, il n'avait d'autre ressource que de remplir, dans la grande cour, ce qui restait de champ libre, et d'utiliser à même fin les parois du sanctuaire latéral. C'est ce qu'il a fait, non sans succès. A l'entrée de la salle où se déploie la procession, le prêtre eunuque se dresse, debout sur deux sommets de montagnes, tenant d'une main la crosse, symbole de sa dignité, tandis que de l'autre il soutient et montre l'édicule qui renferme l'image de son dieu. La place très en vue qu'occupe cette figure et ses dimensions exceptionnelles indiquent bien l'importance du rôle que jouait ce personnage et la vénération qui l'entourait. Dans le petit sanctuaire, ce même prêtre et son dieu sont étroitement rapprochés ; ils forment un groupe qui a sa noblesse et sa valeur expressive ; la proportion relative des deux figures est bien calculée, et il y a de la tendresse dans le geste du dieu : ce geste est celui du père qui passe son bras autour du cou d'un fils ou d une fille et qui serre contre lui son enfant. Derrière ce groupe, le phallus qui occupe le centre de l'édicule est le symbole de l'énergie créatrice ; il laisse deviner le caractère tout naturaliste de la religion cappadocienne. Dans la figure colossale qui vient ensuite, faut-il chercher une image plus abstraite du dieu qui, près de là, tient embrassé son prêtre, ou plutôt, dans la bizarrerie et la complexité des éléments dont est composé ce type étrange, ne sent-on pas l'effort qu'a fait l'artiste pour prêter une forme à la divinité suprême, en qui n'existe plus la différence des sexes, à cette puissance indéterminée et mystérieuse dont le dieu et la déesse qui conduisent les deux cortèges ne seraient que des émanations et comme des reflets? En l'absence. de tous documents écrits où ce peuple ait plus clairement exposé sa pensée, ce n'est là, ce ne sera jamais qu'une hypothèse; mais cette hypothèse présente une certaine vraisemblance : elle s'accorde avec ce que nous savons des religions syriennes, de leur esprit et des conceptions qui les caractérisent. A certains indices, la critique croit y découvrir des séries ternaires du genre de celle que nous soupçonnons ici, comme des trinités vaguement esquissées dont une des personnes, celle dont les deux autres sont les manifestations sensibles, reste toujours plus ou moins dans la pénombre1.
Eh cherchant à se rendre un certain compte du sens que pouvaient
\. De Vogué, Mélanges d'archéologie orientale, pp. 83-84.
offrir les images variées qui se trouvent ici réunies, on arrive aussi à s'expliquer la destination probable des différentes pièces dont se composait cet ensemble. La grande cour, c'est ce que l'on aurait appelé en Grèce le pronaos, qui est ouvert à tout le peuple; le sanctuaire proprement dit, Yadyton, c'est la cour latérale. Elle est beaucoup plus petite : c'est que l'accès en était réservé aux prêtres ; quant aux simples fidèles, ils n'y étaient admis qu'en effigie; ils y étaient représentés par cette troupe de soldats qui, sur l'une des parois, défile en face du dieu et du principal de ses ministres. On ne pénètre dans cette toute petite chambre que par des passages très étroits et faciles à fermer (voir le plan, fig. 310) ; les blocs par-dessus lesquels il faut passer pour s'y introduire aujourd'hui pourraient être les restes de murs qui jadis barraient ces avenues. Les deux figures monstrueuses qui se dressent à l'entrée d'un de ces couloirs étaient d'ailleurs là pour avertir et pour menacer les profanes, pour leur dire qu'il ne fallait pas songer à franchir cette clôture ; en le faisant on s'exposerait à la colère des dieux. Enfin les deux grands bas-reliefs qui décorent cette salle ont un caractère qui est bien en rapport avec la destination que nous lui supposons ; l'un figure l'embrassement du prêtre et du dieu; dans le second, ce dieu, qui partout ailleurs a la forme humaine, a pris un tout autre aspect : son image n'est plus faite que de traits emblématiques qui ne se sont pas fondus ensemble dans l'unité d'un organisme vivant; on reconnaît ici une création du mysticisme sacerdotal, qui cherche partout des symboles pour traduire l'idée dont il est obsédé, pour trouver moyen d'exprimer l'inexprimable. La figure composite et singulière qui est née de ce travail est mieux à sa place dans cette sorte de saint des saints que dans la partie du temple qui est fréquentée par le peuple : il faut à celui-ci des formes plus claires et plus simples.
On devine maintenant l'usage de ces niches circulaires qui se creusent à droite et à. gauche du corridor (fig. 310, 317, 318) ; c'est là que devaient être déposés les ustensiles du culte, parmi lesquels il y avait peut-être des coffres analogues à Yarche des Hébreux. Ce qui le ferait supposer, ce sont ces édicules qui sont sculptés sur le roc, l'un en avant, l'autre en arrière de deux des grands bas-reliefs (fig. 314 et 321). On est tenté d'y voir la copie de châsses ou de boîtes, richement ornées, dans lesquelles se gardaient certains objets sacrés, que le prêtre seul était admis à voir et à toucher ou qu'il ne montrait au commua des fidèles qu'à certains jours marqués. On ne saurait guère admettre que ces édicules, d'une composition si soignée, aient été inventés, que les
détails en aient élé imaginés par le sculpteur; s'il leur a assigné cette place, s'il, en a si curieusement reproduit la disposition compliquée, c'est que la vue des originaux était familière aux yeux pour lesquels il travaillait, c'est qu'elle leur rappelait un des actes, un des rites de la cérémonie religieuse qu'ils avaient souvent contemplée. Les modèles qu'a imités le ciseau étaient de bois et de métal, peut-être avec incrustations d'ivoire. Au premier moment, frappé de la solitude qui règne aujourd'hui dans ces lieux déserts, on se demande si le battant de pierre ou de bronze qui fermait les niches était une protection suffisante pour ces ouvrages de prix, si le prêtre ne les apportait pas plutôt de la ville le jour de chaque fête. Cependant, pour qu'on se soit donné la peine de creuser ces armoires dans le roc et d'y ménager une feuillure, il faut bien qu'elles aient servi à quelque chose. Étant donnée l'importance de l'œuvre que le sculpteur a exécutée dans l'intérieur du massif de rochers qui nous a si longtemps retenu, on est porté à croire que c'était ici le principal temple de la nation ptérienne, le plus vénéré, le plus fréquenté. Or, quand les dieux dont l'effigie s'y conserve encore avaient leurs adorateurs et leur culte quotidien, le temple ne pouvait certainement pas être abandonné à lui-même, sans gardiens et sans prêtres qui eussent leur domicile auprès de ces saintes images. Ce n'était pas dans le pronaos ni dans le sanctuaire que pouvait habiter ce personnel; ces pièces, nous l'avons reconnu, étaient à ciel découvert; mais il devait y avoir, dans le voisinage immédiat du temple, peut-être adossées au roc, des maisons où logeaient les ministres du culte et leurs serviteurs. Peut-être retrouverait-on les vestiges de ce village sacerdotal le jour où, la pioche en main, on entreprendrait d'explorer tous les alentours de Iasili-kaïa.
Cette exploration minutieuse et complète que la science attend et réclame ne saurait manquer de révéler ainsi bien des détails qui auraient leur intérêt; cependant, malgré les lacunes de nos documents, on peut dès maintenant se faire du caractère des monuments qui viennent d'être décrits une idée que des découvertes ultérieures ne sauraient beaucoup modifier. Sur d'autres points du district qui correspond à l'ancienne Ptérie, on pourra trouver de nouveaux et curieux vestiges de cette même civilisation ; mais ce territoire a déjà été parcouru par trop de voyageurs, et nous-même, pendant tout le temps que nous y avons passé, nous avons trop multiplié les questions et les recherches pour qu'il ne soit pas à peu près certain dès aujourd'hui que nulle part ailleurs, dans ce canton, il n'y a un ensemble de restes antiques
qui puisse être comparé à celui que désigne le nom de Boghaz-keui. C'est bien là qu'a été la capitale du pays, cette cité des Ptériem, cette fière place forte dont la réputation était arrivée jusqu'aux Grecs de la côte, malgré la distance. Les dimensions de son enceinte avaient été calculées pour qu'elle pût servir de refuge à tout un peuple ; elle renfermait, -à l'abri de ses puissantes murailles, le palais qui était la principale résidence du souverain, et elle avait à sa portée le temple autour duquel, à certains jours, toute la nation se réunissait pour adorer les dieux héréditaires et les ancêtres communs. Il ne peut guère y avoir eu dans cette partie de la Cappadoce qu'un seul centre politique et religieux de cette importance; mais l'existence même d'un pareil centre suppose une contrée riche et prospère, une nombreuse population rurale, de gros villages épars dans les petites plaines qui se cachent au sein de ces montagnes et que des eaux courantes arrosent même pendant l'été. Ce qui serait étrange, ce serait de ne rien rencontrer, hors de Boghaz-keui, où l'on pût reconnaître la main de ces mêmes tribus ptériennes; on apprendra donc sans surprise que, sous les maisons mêmes du petit village à' Euiuk, à cinq heures environ vers le nordest de Boghaz-keui, il existe les ruines d'un autre édifice qui, malgré les particularités qu'il présente, paraît l'œuvre du même peuple, offre aux yeux les mêmes symboles et relève du même art.
S 5. — LE PALAIS D'EUIUK
C'est Hamilton qui avait découvert les ruines d'Euiuk1; mais il y était arrivé à la nuit tombante et en était reparti au point du jour; Barth, longtemps après, avait revu ce monument et avait signalé l'inexactitude des croquis de son devancier, qui avait changé par exemple un sphinx en une sorte de gros oiseau, informe et lourd ; il avait insisté sur l'intérêt que présenterait un examen attentif de ces restes, mais il n'était resté que quelques heures à Euiuk; son voyage n'était qu'une course rapide, exécutée au plus fort de l'hiver2. Les premiers nous avons pu entreprendre l'étude à laquelle il conviait ses successeurs; nous sommes restés cinq jours à Euiuk, du 18 au 23 novembre;