T. IV
122 LA JUDEE.
bruyants ateliers, les ports remplis d'une forêt de inàts. Derrière la Phénicie, entre elle et la vallée du Jourdain, dans cette partie de la Phénicie méridionale que Ton désigne sous le nom de Palestine, nous trouverons un petit peuple, proche parent des Phéniciens par le sang et par la langue, qui, lui aussi, malgré le peu de place qu'il occupait sur la carte, a joué dans le monde un grand rôle ; nous avons nommé le peuple juif.
Tout cousins qu'ils fussent des Phéniciens, les Juifs ne leur ressemblent guère, au moins pendant toute cette période de la haute antiquité qui seule nous occupe en ce moment. Ce n'est pas par la puissance de leur industrie ou par le développement de leur commerce qu'ils ont compté dans l'histoire de la civilisation ; tant qu'ils ont vécu sur le sol même de la Judée, ramassés en corps de nation, les Juifs n'ont été qu'un peuple de pâtres, de laboureurs et de soldats; à peine ont-ils eu des artisans pour l'exercice de ces métiers très simples dont ne saurait se passer toute société qui s'essaye à la vie policée ; encore empruntaient-ils la meilleure partie de leur outillage et de leurs armes à des voisins plus avancés, aux Philistins et surtout aux Phéniciens. Il en fut ainsi jusqu'à la chute de Samarie et de Jérusalem, jusqu'au moment où la captivité de Babylone, comme on l'appelle, en dispersant les Juifs et en les forçant h vivre chez l'étranger, vint leur ouvrir des voies nouvelles et commença d'éveiller chez eux des aptitudes et des goûts que rien dans leur passé n'avait permis de soupçonner. Depuis lors, par l'effet de ces coups redoublés qui les ont comme déracinés et finalement arrachés à toute patrie concrète et terrestre, les Juifs n'ont pas cessé de se répandre, par groupes plus ou moins compacts, d'abord dans tout l'Orient, puis, de proche en proche, sur toute la surface de la terre habitée. Dans cet éternel exil, dans ces conditions si particulières que leur a faites une destinée exceptionnelle et tragique, ils sont devenus, avec le temps, les plus économes, les plus patients et les plus hardis des trafiquants; courtiers infatigables et engageants, ils se sont mêlés à toutes les transactions ; on les trouve partout, soit qu'il s'agisse, entre deux paysans alsaciens, de la vente d'un cheval ou d'un champ, soit qu'il se négocie, dans une des capitales de l'Europe, une de ces grandes opérations financières qui décident du sort des États ; aujourd'hui ce n'est pas sans une sorte d'effroi que la société moderne cherche à évaluer la masse énorme des capitaux qui se sont accumulés entre leurs mains. * A certains égards, par leur caractère et leurs habitudes, les Juifs
des derniers siècles de l'antiquité, comme aussi ceux de nos jours, rappellent donc les Phéniciens, malgré certaines différences qu'il serait aisé de signaler. Les Tyriens et les Carthaginois ont été négociants, industriels et marins ; les Juifs se sont surtout adonnés à la banque, au louage de l'argent et du crédit ; mais, à ces nuances près, c'est bien le même génie mercantile et pratique ; c'est une puissance du même genre, conquise sinon tout à fait par les mêmes moyens, du moins par des moyens analogues, par l'emploi des mêmes facultés. A l'époque où ils avaient une existence indépendante, les Juifs ne s'étaient pas encore révélés sous cet aspect ; la Judée était un pays tout agricole, où la loi frappait de réprobation le prêt à intérêt. Elle n'avait pas vue sur la mer, que les Phéniciens gardaient pour eux; de Damas au lac Asphaltite , à l'Arabie Pétrée et au Torrent d'Egypte , elle était entourée par une barrière de royaumes ennemis et de tribus guerrières qui ne céda par moments et ne s'ouvrit, sous l'effort de quelques princes habiles et vaillants, que pour se refermer bientôt, pour se resserrer parfois, d'une manière inquiétante, au lendemain même des plus brillantes victoires. Pas de frontières naturelles, sauf vers le Liban et le Jourdain ; pas de portes qui donnassent sur les grandes voies traditionnelles du commerce international ; . rien dans la situation géographique ni dans l'état social du peuple juif qui provoquât l'esprit d'entreprise ; rien qui favorisât ces progrès de la main-d'œuvre grâce auxquels l'homme transforme la matière et, par les développements de l'industrie, prépare les libres créations des arts du dessin. A ce titre, la Judée, même dans les plus beaux jours de sa gloire et de sa puissance militaire, ne fait guère plus figure auprès de la Phénicie qu'Édom ou que Moab.
Très inférieures à Tyr et à Carthage comme centres ouvriers, comme pays de production, Jérusalem et Samarie leur ont été très supérieures à un autre égard. Toutes les forces vives de la Phénicie se sont tournées vers l'acquisition de la richesse ; la religion y a toujours gardé le caractère d'un contrat intéressé, d'une sorte de marché que l'homme croyait conclure avec ses dieux; alors même que, sous l'empire de fortes émotions , elle avait le plus de prise sur les âmes , elle n'a guère abouti qu'à des pratiques immorales ou inhumaines. Il en a été* tout autrement chez les Juifs : à une certaine heure de leur vie, sous leurs derniers rois et parmi les épreuves de la captivité, le sentiment religieux a pris dans leur cœur une profondeur et une intensité merveilleuses ; dans la bouche des grands prophètes d'Israël, il a trouvé son expres-
sion la plus haute et la plus pure. Si sincère et si passionné, ce sentiment aurait dû, ce semble, provoquer à l'invention de toute une plastique originale, qui aurait traduit par des formes sensibles les nobles conceptions auxquelles s'était élevée par degrés la pensée juive. Les choses ne se sont point passées ainsi. Dans sa grandeur immense et solitaire, séparé du monde qu'il crée et qu'il gouverne sans y être mêlé comme s'y mêlent et s'y engagent les dieux des autres peuples, Iahvé ne se prêtait point à prendre un corps ; entre l'homme et lui il n'y avait pas de commune mesure. De plus, dans leur effort pour détacher Israël de l'idolâtrie , les prophètes ont été jusqu'à proscrire les images ; avant de naître , la sculpture a été condamnée à mort par des préceptes comme la fameuse injonction qui fait partie du Dêca-* logue :
« Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses, qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre1. »
Tous les arts se tiennent : chez les nations qu'ils ont illustrées, on le& voit croître et fleurir ensemble ; un d'eux ne saurait être négligé sans que les autres en souffrent et soient menacés de languir. En se privant des ressources que le sculpteur met à ses ordres , l'architecte ne pouvait guère éviter que son œuvre, toute soignée qu'elle pût être, demeurât toujours frappée de quelque froideur et de quelque monotonie. Voué par avance à cette sorte d'indigence, il produisit peu. Pour la postérité, toute son œuvre se résume dans un seul édifice, le temple de Jérusalem, et ce temple même, si on l'isole des constructions accessoires qui ont fini par l'encadrer, est un bâtiment d'assez petite dimension, que l'on ne saurait comparer ni à Karnak et à Louqsor, ni aux tours à étages de la Chaldée, ni aux plus grands des temples de la Grèce et de Rome, ni à une cathédrale gothique ou à Saint-Pierre de Rome. Ajoutons enfin un dernier trait : l'art qui a créé cet édifice, art qui n'est autre que celui de la Phénicie , n'a eu ni la puissance ni l'originalité des arts de l'Egypte , de l'Assyrie , de la Grèce , du moyen âge ou de la Renaissance ; il a fort peu inventé ; il a été chercher dans la vallée du Nil et dans celle de l'Euphrate la plupart des dispositions et des motifs dont il se sert.
S'il en est ainsi, pourquoi avons-nous réservé dans cette histoire une place à part, une place considérable à un monument qui