Ibid., t. II, pp. 218-222; t. III, p. 694-C
LE MODE DORIQUE. 3i9
la Grèce ; dans cette région, il a toujours été plus en faveur que le style dorique. Le terme ordre ionique est donc, au point de vue de rbistoire, plus justifié que le terme correspondant : il est mieux en rapport avec la réalité.
Ces observations ne peuvent avoir d'ailleurs qu'un intérêt de curiosité. Chacun des termes en question désigne un système nettement défini ; nous les emploierons donc, comme on n'a pas cessé de le faire depuis l'antiquité, sans plus nous tourmenter de leur origine.
C'est par l'ordre dorique qu'il convient de commencer cette étude. Non que l'ordre ionique ne soit, en un certain sens, aussi ancien que son rival : on peut aller en chercher les rudiments aussi loin dans le passé; mais c'est pourtant le dorique qui s'est constitué le premier et qui a présenté, au vn« et au vi® siècle, le plus riche développement. Avant l'ionique, il a cr^é des formes et il s'est arrêté à un système de proportions qu'il n'abandonnera jamais, qui dès le début est déjà, à quelques nuances près, celui auquel il s'en tiendra, dans ceux de ses types que l'on considère comme les plus nobles, comme la perfection même du genre. C'est aussi du mode dorique que relèvent les temples les plus antiques qui aient été bâtis dans la plaine d'Olympie et dans les cités les plus importantes de la Grèce propre, de la Grèce européenne, à Athènes, à Argos, à Corinthe. Enfin, comme nous l'avons déjà indiqué, ce style a, si l'on peut ainsi parler, ses racines dans les plus anciennes méthodes de construction qui aient été appliquées par les ancêtres des Grecs de l'histoire. Certains des éléments qui le composent et qui en font l'originalité, nous sont déjà apparus dans l'architecture mycénienne.
§ 2. — LES ORIGINES DE l'oRDRE ET DU TEMPLE DORIQUE
Pour rester fidèle à la méthode que nous avons suivie, nous nous reporterons, ici encore, aux origines; c'est à celles-ci que nous demanderons de nous aider à déterminer les caractères qui distinguent chacun des deux grands ordres. La genèse des formes nous en explique le développement.
Rechercher où et comment est né le temple dorique, ce sera remonter aussi haut que possible dans l'histoire du temple de pierre. C'est dans le style dorique qu'ont été construits les plus anciens édifices religieux qui méritent le nom de temples, les plus anciens du moins dont il se soit conservé quelques restes.
Le modèle préhistorique du temple dorique, on a prétendu le reconnaître dans la cabane faite de poutres et de planches. Sans doute il n'est pas impossible que, dans les temps reculés, des bâtiments où dominait le bois aient été affectés au culte; mais, en tout cas, la cabane, de quelque manière qu'on se la représente, ne rend pas raison des dispositions très particulières qui caractérisent le temple dorique. De plus, là cabane, telle qu'on la construit, toute en bois, pour les besoins de la cause, ne parait pas avoir jamais existé, au moins sur le sol de la Grèce. Les bâtiments les plus rustiques dont il a été trouvé trace dans cette contrée avaient des murs en terre, avec un chaînage de bois. Les champions de cette hypothèse partent donc d'une abstraction, d'un type imaginaire. Nous ne nous arrêterons pas ici à discuter celte théorie et à en montrer l'invraisemblance. Celle que nous exposerons a l'avantage de ne point faire la même place à la conjecture gratuite et
de trouver son fondement solide dans des découvertes
1™^ récentes, avec lesquelles on atteint un passé bien anté-
rieur au temps où se constitua le système dorique. \mf^ Notre point de départ, c'est un type d'édifice que
ui Lj-i r« nous avons déjà rencontré partout sur notre chemin, à 167.— Mégaronde Troic ct BU Béotic commc à Tirynthe et à Mycènes. ^BeHcUml^^^ C'est le mégaron^ la grande salle qui formait la partie ouverte et publique de la maison des princes et des nobles achéens. En essayant de restituer l'architecture de cette période, nous avons donné le plan de ceux de ces bâtiments qui paraissent avoir eu le plus d'importance'. Voici celui d'un mégaron ordinaire, de moindre dimension ; c'est l'un des nombreux édifices de ce genre dontDœrpfeld a relevé la trace dans ses dernières fouilles d'Hissarlik (fig. 167). Sa disposition est des plus simples. Rien qu'une vaste pièce que précède un vestibule ou prodomos compris entre les têtes saillantes des deux murs qui forment les grands côtés du rectangle. Ces murs et ceux des petits côtés sont en pierre. Des blocs d'un assez fort échantillon constituent les fondations. Au-dessus, on avait bâti en briques crues ou en petits matériaux.
Ce plan est celui de certains édicules grecs, de ceux qui sont les prototypes de ce que l'on appelle les temples in antis; mais le temple dorique, là où il possède son plein développement, offre une disposition bien autrement compliquée. Cette disposition, qui est celle des monu-
1. Histoire de VArt, t. VI, fig: 48, 59; pi. II, M; iîg. 83, 116.
ments les plus célèbres de Farchitecture grecque, comment la rattacher à celle du mégaron et par quelle voie Ten tirer, ainsi que la plante adulte et complète se dégage du germe qui en contient déjà, cachés dans le mystère de ses cellules, les organes même les plus complexes et les plus délicats?
Il n'y a là que l'apparence d'une difficulté. Créé pour l'homme en vue de la vie princière, le type du mégaron s'est prêté sans effort à recevoir une autre destination plus relevée. C'était le plus noble et le plus beau type d'édifice que l'on connût; il a paru tout naturellement désigné pour fournir aux dieux les habitations ou la piété de leurs adorateurs les appelait à s'établir. C'était le temps où, par le travail continu et hardi de sa pensée, l'esprit grec se détachait, par degrés, de l'animisme primitif, où il achevait de dessiner les figures de ces dieux olympiens qui, groupés autour de Zeus, ont déjà, dans l'épopée, des traits et des attributs si nettement définis. A ces êtres divins, qui étaient censés se partager le gouvernement du monde, il fallait des demeures qui fussent plus amples et plus belles que celles des hommes du plus haut rang, des rois eux-mêmes. Pour approprier le mégaron à sa fonction nouvelle, on ne se contenta pas de l'agrandir ; il aurait pu être plus long et plus large que dans le palais sans beaucoup y gagner en majesté. On le reproduisit donc sous sa forme la plus développée, tel qu'il était, par exemple, à Tirynthe, avec des colonnes entre les antes *, et on le multiplia, si l'on peut ainsi parler, par lui-même, en adossant l'un à l'autre deux mégarons. Il y eut nécessairement suppression des murs de fond, mais chacun des édifices ainsi accolés garda son prodomos^ devenu un pronaos. L'édifice, quelles qu'en fussent les dimensions, prenait ainsi une ampleur d'aspect à laquelle ae pouvait prétendre, là même où il était le plus vaste, le palais d'autrefois. Il n'y avait pas, dans le temple, un côté qui fût sacrifié, comme c'était le cas dans le mégaron. Si l'une des façades, d'ordinaire celle qui était tournée vers l'orient, se distinguait de l'autre en ce que le mur du pronaos y était percé d'une porte qui donnait accès dans l'intérieur du sanctuaire, les deux façades étaient, à cela près, symétriques et pareilles. A distance, l'œil du spectateur ne faisait pas entre elles de différence.
L'innovation avait son importance; elle ne parut pourtant pas suffire à rendre le bâtiment digne de l'hôte auguste qui devait en faire
i. Histoire de l'Art, t. VI, fig. 83.
sa maison. Déjà le doublement du vestibule donnait plus d'étoffe et d'eff^et à l'ensemble; mais les longues murailles qui formaient les grands côtés du rectangle restaient encore froides et nues. Pour corriger ce défaut, on imagina d'envelopper toute la construction d'une file de colonnes. Cette garniture, avec la multiple répétition de ses supports que séparaient des intervalles égaux, donnait à l'édifice plus d'ampleur et d'effet; elle semblait l'alléger. Ce fut sans doute ce qui suggéra aux Grecs l'idée d'appeler cette colonnade extérieure une aile (TTTepov), d'où les termes de temple périptère, diptère, pseudo-périptèrey qui désignèrent les différentes dispositions que l'esprit inventif des architectes tira, avec le temps, de ce principe. Ces colonnes contribuaient à soutenir un plafond dont les éléments reposaient, par un bout, sur l'entablement qui portait leur chapiteau, et, par l'autre, sur les murs dont elles étaient voisines. Ainsi se trouvait constitué, tout autour du temple, un promenoir couvert, un portique. On s'est demandé si la vue et la connaissance des monuments de l'Egypte n'avaient pas eu quelque part à la créa- '. > \ «' , ,'a tion du temple dorique; peut-être la question ne
168. - Les six colonnes comporte-t-elle pas de solution certaine; nous de façade du temple aurous, en tout cas, l'occasiou d'y revenir.
périptère. Diagramme. /-•» i • i # * j
C est SIX colonnes que présente, dans presque tous les temples grecs, sur chacun des petits côtés, la colonnade extérieure. Cette disposition ne résulte pas d'un caprice de l'architecte : le principe même du plan la lui impose. Deux des colonnes du portique répondent aux colonnes érigées entre les antes ; deux autres font face à la tête des murs du pronaos ; il y en a, enfin, deux qui terminent la file des supports par lesquels sont formés les portiques latéraux (fig. 168). Le temple naît donc hexastyle, si l'on peut ainsi parler, et il le restera toujours. Nous n'aurons à citer que bien peu d exceptions à cette règle, par exemple le temple T de Sélinonte et le Parthénon,qui sont octostyles. Il s'agit là d'édifices qui sortent de la donnée commune et auxquels on a tenu à donner un caractère tout particulier de grandeur et de luxe.
Si l'on s'était avisé de dresser ainsi la colonne en dehors du temple, afin d'habiller les flancs de l'édifice, ce n'était pas pour la supprimer là où elle existait déjà, dans l'intérieur de la grande salle qui représentait l'ancien mégaron ; là, elle meublait l'étendue de la vaste pièce et elle fournissait aux solives de la charpente, qui avait à porter une lourde
terrasse, d'utiles points d'appui ^ On conserva donc la disposition hypostyle ; mais Tarchitecte, continuant à développer le plan de l'édifice, rapprocha ces colonnes de la muraille et en augmenta le nombre. 11 divisa ainsi le vaisseau en trois nefs, de largeur inégale, dont deux, les plus étroites, formaient un portique qui régnait tout le long des murs latéraux. Avec ce double vestibule, avec cette double colonnade, celle du dehors et celle du dedans, le type du temple grec est créé ; il offre déjà tous les traits qui le définiront dans ses exemplaires les plus achevés. Le génie qui Ta enfanté n'a donc pas, comme on l'a cru parfois, procédé par une suite de retouches et d'additions; il n'a pas marché lentement du simple au composé. Dans ce type, l'esprit des architectes n'introduira plus que des variantes d'une importance secondaire. Nous les enregistrerons à mesure qu'elles se produiront; mais elles n'auront pas pour effet d'altérer le caractère de l'ensemble, tel qu'il se présente dans le plus ancien monument où l'histoire le puisse étudier, dans l'Héraeon d'Olympie (pi. XII).
Là ne se bornent pas les rapports que nous avons à signaler entre le palais mycénien et le temple hellénique. Agrandi et embelli, le mégaron est devenu la maison du dieu, qui y sera représenté, lorsque la sculpture sera sortie de l'enfance, par sa statue ; mais l'autel où seront offerts les sacrifices en l'honneur de la divinité qui habite le temple reste là où il était jadis dans l'enceinte du palais : il est placé en dehors du temple et devant lui, comme il l'était jadis devant la résidence du chef héréditaire, tout ensemble roi et prêtre*.
Cet autel est posé entre la façade du temple et un corps de bâtiment, percé d'une ou plusieurs portes, qui annonce de loin l'enceinte sacrée et qui l'ouvre aux visiteurs. C'est ce que l'on appelle le propylée (to TcpoTTuXaiov) ou les jiropylées (toc rporuXaia), 11 eût semblé peu digne de la majesté du dieu que sa maison ne fût pas précédée par un édifice dont le caractère monumental avertît le passant que, ce seuil une fois franchi, il allait marcher sur un terrain consacré. Nous avons rencontré ces propylées en Egypte, en Phénîcie et en Judée, où nous les avons appelés des pylônes^. iMais il n'est peut-être pas nécessaire, pour s'en expliquer la présence en Grèce, de remonter aux modèles orientaux. Le sentiment qui a suggéré l'adoption de ce thème est de tous les pays ;