‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 11 sur 262 · LE THEATRE ITALIEN · texte numérisé non relu

LE THEATRE ITALIEN

Sri

tentative de Sannazar : en moins d’un siècle son poème compta soixante éditions.

Il conviendrait d’insister tout particulièrement ici sur les débuts du théâtre italien, car ils touchent de près à l’histoire des beaux-arts; alors même qu’aucune comédie, aucune tragédie du temps, n’a inspiré de tableau ou de statue, quelle armée d’artistes supérieurs le décor et la mise en scène n’ont-ils pas occupée et séduite : Mantegna, Peruzzi, Raphaël, les deux Genga, Aristotele da San Gallo, Ridolfo Ghirlandajo, Francia Bigio, Francesco Indaco, Battista Franco et tant d’autres!

On demandait à la fois aux peintres d’orner le rideau de figures appropriées à la circonstance (en i5i8, lors de la représentation, au Vatican, des Suppositi de l’Arioste, Raphaël dut représenter un personnage assez grotesque, un certain fra Mariano Fetti, tourmenté par les diables), de peindre en trompe-l’œil la perspective du fond, avec des palais, des rues, des ponts, des sites pittoresques, d’inventer et de dessiner les costumes et le mobilier.

Egoïsme véritablement impardonnable chez les amateurs si éclairés de la Renaissance ! Pour embellir leurs fêtes éphémères, ils n’hésitaient pas à confisquer un temps que les princes de l’art auraient

pu consacrer à des œuvres durables. Aussi, de tant de décors brillants, que reste-t-il aujourd’hui? Les cartons peints par Mantegna pour le théâtre de Mantoue, le Triomphe de Jules César. C’est beaucoup qu’un tel chef-d’œuvre, ce n’est pas assez.

Portrait de Sannazar (Actius Sjncerus).

D’après une médaille anoin’ine

Il n’était guère d’humaniste, à partir du xiv" siècle, qui n’eût abordé la composition dramatique, mais en se servant invariablement — est-il nécessaire de l’ajouter? — du latin et en calquant plus ou moins fidèlement les modèles antiques. Il ne semble pas, en outre, que ces essais aient reçu les honneurs de la scène, moins bien partagés en cela que les Mystères. Dans le dernier tiers du xv" siècle enfin, à Rome d’abord, puis à Florence, à Mantoue et à Ferrare, des compositions théâtrales à sujets profitnes, écrites les unes en latin, les autres en italien, furent représentées devant un public d’élite. En iqpS, lors de l’entrée de la princesse Eléonore d’Aragon, qui traversait Rome pour rejoindre à Ferrare son fiancé Hercule d’Este, on joua, dans le palais des Saints Apôtres, appartenant à un neveu du pape Sixte IV, les Noces de Pirithoüs et l'Histoire de Bacchus et d'Ariadne. Un archéologue romain célèbre, Pomponius Lætus, et le cardinal Raphaël Riario, un autre neveu de Sixte IV, attachèrent leur nom à cette renaissance du théâtre; ils organisèrent des représentations de Plaute et

de Térence, tantôt dans un palais, tantôt dans un autre, et même en plein Forum. Parfois un décor dans le goût antique relevait l’intérêt de la représentation. Mais à cet égard Rome se laissa distancer par Mantoue et par Ferrare, où des salles spéciales, richement décorées, servaient à ces divertissements. La scène de Mantoue donna la première l’hospitalité à POrphée de Politien, une des plus anciennes comédies écrites en italien (1472), une sorte de pastorale virgilienne '.

Avec la Calandra du futur cardinal Bibbiena (jouée pour la première fois en i5o4, i5o8 ou i5io), nous pénétrons enfin dans le domaine de la réalité, dans l’étude des moeurs contemporaines. Il ne faut pas qu’une action un peu flottante et la licence de langage nous fassent oublier tant de traits finement observés, pris sur le vif, la vivacité du dialogue, des jeux de mots tout d’actualité, et je ne sais quel goût du terroir, quelles réminiscences des vieux conteurs, qualités qui reposent singulièrement après la longue période de l’imitation antique. La pièce procède dans une certaine mesure des Méncchmes de Plaute; seulement ici les acteurs principaux sont un frère et une sœur, et non plus deux frèqes : deux jumeaux se ressemblent à s’y méprendre, et s’habillent le frère en femme, la sœmr en homme; d’où une série de quiproquos des plus comiques, et des situations parfois passablement scabreuses. Quoique Bibbiena ne se doute pas encore de ce que c’est que la peinture de caractères, il met la main à son insu sur un type des plus amusants, Calandro, le mari vaniteux et jaloux, dont les balourdises sont si énormes « qu’une seule, commise par Salomon , Aristote ou Sénèque, aurait suffi pour discréditer toute leur sagesse ».

La Mandragore de Machiavel (commencée en iSiq), plus méthodiquement composée peut-être que la Calandra, a infiniment moins d’entrain; mordante et froidement cynique, elle ressemble à une nouvelle de Boccace arrangée en vue de la scène. Sur une autre comédie de Machiavel, P Entremetteuse maladroite, le joug antique pèse lourdement encore; les personnages et le décor sont même empruntés à l’ancienne Rome.

Parmi les comédies de l’Arioste, toutes en vers, la Cassaria (1497), i Supposai, la Lena, il Negromante, la Scolastica, la plus célèbre, i Suppositi Qes Substitués') , montre une trame des plus enfantines : c’est une sorte de comédie d’intrigue, dans laquelle un étudiant change de rôle avec son domestique; la seule esquisse de caractère est celle du parasite.

La protection accordée aux représentations théâtrales par des membres du clergé et des princes de l’Fglise est d’autant plus digne de remarque qu’elle ne constitue nullement un fait isolé : à Florence, l’église d’Ognissanti (de tous

I. Ces productions ont été cataloguées et analysées par M. Chassang dans un travail très distingué, publié a Paris en i852 ; des Essais dramatiques imités de Vantiquilé au XIV" et au .VU" siècle.

\ oy. la Renaissance au temps de Charles VIII, p. lop. — .Article de M. U. Rossi dans le Giornale storico délia Letteratiira italiana, 1889. p. 3o5.

LE THÉATRI-: ITALIEN.

les saints) servit d’asile à une pièce latine, la Lucinia, jouée en 1476 devant Laurent le Magnifique par les élèves ‘de ser Piero Domizio. A Gazzuolo, l’évèque de Mantoue, Louis Gonzague, fit traduire sur les planches, en i5oo et i5oi, plusieurs comédies classiques. Le pape Léon X surtout poussait jusqu’aux dernières limites l’enthousiasme pour le théâtre : ce fut devant lui que

Le Triomphe de Jules César.

Frafimenl des décors peints par .Mantef^na pour le théâtre de Mantoue. Fac-similé de la gravure de -Mantegna.

furent joués pour la première fois les Siippositi de l’Arioste, pièce assez scabreuse, et la Rosmtnida de Ruccellai (i5i5); ce fut lui qui appela périodiquement à Rome, à l’occasion du carnaval, l’Académie des « Rozzi » de Sienne, dont les membres, des artisans, avaient pour spécialité de représenter des comédies rustiques, d’organiser des mascarades de paysans. Bientôt cependant l’Eglise crut devoir désavouer ces divertissements profanes ; à quelque quinze ou vingt années de là, un amateur romain, J. A. dell’ Anguillara, au moment d’organiser des représentations au palais des Saints Apôtres, fut forcé de faire

F. .Müntz. — 11. Italie. L'.\ge d'Or.

pratiquer autour de la scène des cabinets grillés, afin de permettre aux prélats d’assister à la représentation sans être vus*.

La robuste et joyeuse cour de Léon X ne poussait pas l’austérité si loin, et cependant tous les historiens sont d’accord sur ce point : en ce qui touchait la pureté des mœurs, Léon X n’avait à rougir devant personne.

Que le lecteur ne traite pas de digression ce rapide coup d’œil sur la littérature italienne : il était nécessaire pour nous faire connaître l’état des esprits à l’aube d’un siècle nouveau, pour nous révéler, au moyen d’une simple juxtaposition, les instincts auxquels obéissaient et les artistes et le public. Grâce à lui, nous avons pu constater combien il restait de jeunesse dans les imaginations, avec quelle passion celles-ci s’éprenaient du merveilleux, quelle volupté elles éprouvaient à se rafraîchir aux sources vives de la nature. A la naïveté de l’ère précédente, cette naïveté qui comportait une forte dose d’ignorance, succèdent des qualités que l’on est souvent tenté de considérer comme essentiellement modernes, ou comme particulières aux races du Nord, une sensibilité exquise, la rêverie, et même l’amour du fantastique, je veux dire les visions du monde surnaturel, le flmtastique du Nord, celui de Macbeth, de Faust ou des Contes d’Edgard Poëh Ajoutez-y la névrose introduite dans l’art par Donatello et portée à son maximum d’intensité par Michel-Ange, puis la morbidesse, et vous serez en droit de vous demander ce que le xvL siècle italien avait à envier au romantisme.

Quelles relations s’établirent entre les artistes et les littérateurs contemporains, quelles idées ceux-ci suggérèrent-ils à leurs confrères, quelle action exercèrent-ils sur la conception ou sur le style de leurs ouvrages? L’art du xvF siècle ayant des tendances infiniment plus littéraires que l’art du siècle précédent, et notamment un goût plus développé pour l’allégorie, les artistes ne pouvaient manquer de chercher à se rapprocher des représentants de la poésie ou de l’érudition. Ceux-ci devaient leur ouvrir une foule d’horizons inconnus, car le domaine sur lequel le xv® siècle avait concentré son activité avait été relativement borné ; énormément de peintures religieuses, très peu de peintures mythologiques ou allégoriques, moins encore de peintures historiques. Cette réserve, cette timidité, n’avait été au fond qu’une trop légitime défiance des quattrocentistes à 1 égard de leur érudition. Pour quelques lettrés, tels que Brunellesco, Ghiberti, Léon-Baptiste Alberti, Giovanni Santi, le père de Raphaël, et Mantegna, combien de peintres ou de sculpteurs étrangers à toute notion d histoire, d archéologie, de littérature! La marque distinctive des artistes du xvL siecle, c est au contraire 1 ambition de cumuler avec leur gloire celle de l’écrivain ou du penseur.

Page 1