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quel homme du métier, laissait le Pérugin libre de retrancher du canevas qu’elle lui traçait toutes les figures, sauf quatre, qui lui paraîtraient devoir encombrer le tableau : il s’agit du Combat de V Amour et de la Chasteté, aujourd’hui exposé au Louvre. Mais écoutons la docte et charmante marquise : « Mon invention poétique, que je désire vous voir peindre, est une Bataille de la Chasteté contre l’Amour; à savoir, Pallas et Diane combattant contre Vénus et l’Amour. Pallas doit sembler avoir presque vaincu l’iVmour; après lui avoir brisé la flèche d’or et l’arc d’argent, qu’elle a jetés à ses pieds, elle le tient d’une main par le bandeau que l’aveugle porte sur les yeux, et lève l’autre main pour le frapper. Entre Diane et Vénus la victoire doit sembler incertaine; Vénus sera seulement atteinte dans quelque partie de son costume, sa couronne (« mitra ») et sa guirlande, ou un bout de draperie (« qualche velletino »). Quant à Diane, ses vêtements seront brûlés par la torche de Vénus, mais le corps même des deux déesses ne recevra aucune blessure. Derrière ces quatre divinités, les chastes nymphes qui accompagnent Pallas et Diane doivent combattre âprement, de la manière qui conviendra le mieux à l’artiste, avec une troupe lascive de fiiunes, de satyres et de mille amours divers : ces amours, par rapport au premier, doivent être plus petits et porter des arcs, non d’argent, et des flèches, non d’or, mais d’une matière plus vile, comme du bois, du fer ou tout ce que l’on voudra. Pour rendre la peinture plus claire et plus belle, l’olivier, consacré à Pallas, se trouvera du côté de cette déesse, avec un écusson orné de la tête de Méduse, et dans les branches de l’arbre la chouette, oiseau qui lui sert d’emblème. Du côté de Vénus, on peindra le myrte, son arbre favori. Pour augmenter la beauté du tableau, il fliudrait y ajouter un fond; à savoir un fleuve ou la mer, sur lequel des flumes, des satyres et des amours accourront au secours de leur maître; les uns traverseront le fleuve à la nage, les autres en volant; d’autres encore se rendront à cette lutte amoureuse à cheval sur des cygnes blancs. Sur le rivage du fleuve ou de la mer, on verrait, en compagnie d’autres dieux, et en sa qualité d’ennemi de la chasteté, Jupiter changé en taureau et emportant la belle Europe, puis Mercure, volant, comme un aigle qui tourne autour de sa proie, autour d’une nymphe de Pallas appelée Glaucera, qui tient une petite ciste où sont les ornements sacrés de cette déesse ; le cyclope Polyphème, avec son œil unique, courant après Galatée, Phébus courant après Daphné déjà métamorphosée en laurier, Pluton emportant dans son royaume infernal Proserpine qu’il vient de ravir, et Neptune enlevant une nvrnphe (Coronis) au moment où elle est métamorphosée en corneille. »
Le pauvre Pérugin prit au pied de la lettre les instructions de la marquise; il multiplia les acteurs et les épisodes, lui qui s’entendait tout au plus à mettre en scène une demi-douzaine de personnages, et affaiblit l’action principale au profit d’une foule de petits motifs absolument accessoires. Alors même que ses
I. Braghirolli, Notizie e docmiienli inediti intorno a Pietro Vannucci. Pérouse, i8'’4.
LA UTTERATURH ET EWR'I'.
figures auraient eu la fermeté qui leur fait défiiut, leur éparpillement leur aurait toujours fait le plus grand tort. Le tableau du maître ombrien restera comme un exemple mémorable du danger qu’olfrent les programmes trop littéraires. La spirituelle marquise avait commis coup sur coup deux erreurs : l’une en demandant à un peintre mystique de traiter un sujet de mythologie, l’autre en enchaînant à ce point l’initiative d’un artiste.
Pourquoi le chef de l’École ombrienne n’a-t-il, comme un autre protégé de
Le Combat de l’Amour et de la Chasteté, par le Pérugin. (Musée du Louvre.)
la marquise, le vieux Jean Bellin, protesté contre des règles trop étroites, et demandé à suivre sa fantaisie : « vagare a sua voglia nelle pitture ». Isabelle, renonçant à son canevas, ainsi qu’elle lui en avait fait l’offre en commençant, l’aurait laissé libre « di £ir la inventiva poetica' ».
D’une manière générale, si les artistes consentent à demander des conseils, ils n’entendent aucunement subir les goûts de leurs confrères les littérateurs. A tout instant ils lèvent l’étendard de la révolte. Passe encore pour consulter les humanistes, détenteurs de connaissances archéologiques peu accessibles; mais prêter le secours de leur ciseau ou de leur pinceau aux fantaisies des poètes du jour, ces fantaisies qui n’avaient pas jeté de racines, quelle dérision!
]. Lettre de Bembo dans le Carteggio de Gaye, t. II, p. 71, 80.
Ils ne veulent s’attaquer qu’aux formules consacrées par le temps, comme s’ils doutaient de la valeur des productions contemporaines ; peut-être aussi ces
créations de la flmtaisie individuelle
Virgile et Dante devant le pape Boniface Vlll. Fac-similé d'une illustration de Dante.
(Venise, i5ic.)
ne leur semblent-elles pas avoir assez de consistance, assez de réalité, pour prendre place dans des arts aussi sérieux que la peinture ou la sculpture.
Voit-on un peintre de style, un peintre d’histoire, tel que Raphaël, traduire les situations mélodramatiques ou scabreuses du Roland furieux, les Amours de Médor et d’Angélique, les Adieux de Zerbin et d’Isabelle !
Les cinquecentistes ont en outre une trop haute idée de la dignité de leur mission pour accepter le rôle, relativement subalterne, d’illustra-
teurs purs et simples, ce rôle que Botticelli avait accepté trop servilement vis-à-vis de la Divine Comédie. (Les sujets antiques avaient du moins l’avantage d’être plus populaires.) Je ne connais pas un exemple d’une statue, d’une peinture, d’une gravure, inspirées par le théâtre.
La Sophonishe du Trissin elle-même resta sans écho dans l’art. De même la littérature arcadique, mise en honneur par Sannazar : tout au plus peuton signaler, à l’extrémité opposée de l’Italie, à Venise, une tendance analogue dans les peintures du Giorgioneh
1 . En thèse générale, la vogue des ouvrages illustrés diminue en Italie, sauf peut-être pour les Métamorphoses d'Ovide, qui, entre la fin du xv° siècle et l’année 1619, n’y comptèrent pas moins de soixante et une éditions (Duplessis, Essai bibliographique des dijférentes éditions d'Ovide ornées de planches, publiées aux XV° et X]7" siècles. Paris, Techner, 1889), sauf aussi pour les Bréviaires, les Missels, les Ofüces de la Vierge, qui reléguèrent dans l’oubli les Livres d'heures illustrés, si nombreux dans notre pays. Et encore aucun de ces ouvrages ne saurait-il se mesurer avec le Songe de Polyphile (M99)- L Italie réserve surtout 1 accueil le plus glacial aux traités de morale raisonneuse, tels que la Danse des Mot fs ou la hief des Fols, qui inspirèrent de ce côté-ci des monts des artistes si habiles. Les Emblèmes d Aidât eux-mêmes ne réussirent pas à prendre faveur dans le pays qui les avait vus naître : sur les cent vingt-six éditions illustrées décrites dans le travail de M. Duplessis (Jes Emblèmes d' Aidât. Paris. Rouam, 1884), sept seulement appartiennent à l’Italie.