‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 133 sur 262 · I . Édifices de Rome moderne · texte numérisé non relu

I . Édifices de Rome moderne

15RAMAISTE.

ensemble régulier et homogène. Sans renoncer à y ajouter des constructions nouvelles importantes, par exemple les salles qui avoisinent les Chambres construites par Nicolas V et décorées par Raphaël, Jules II se proposa pour but principal de relier les unes aux autres les différentes parties, notamment le palais construit par Nicolas V, le palais construit par Innocent VIII, à côté de l’entrée de Saint-Pierre, et enfin le Belvédère, également construit par Innocent VIII. Il résolut de donner à l’espace entre le Belvédère et le Vatican la forme d’un théâtre rectangulaire et d’encadrer ainsi la petite

A£ncemte de la Cite Leonine B».Atnuin de 1 Ancienne Basilique.

C Nouvelle Basilique projetée

D Cour du Palais d'innocent ITH.

E—Palais Pontifical et dépendances

F Tour de Nicolas V

G Cour projetée duBelvedére

H Viila a'Innocent VUI et dépendances.

I Escalier a limajçon

K,Nicchione etBelvédere L Jardins et Bosquets.

EcKeUe

Plan g'énéral des travaux du Vatican et de Saint-Pierre.

(D’après le l'alicaft de MM. Letarouilly et Simil, ouvrage publié par la librairie Morel.)

vallée située entre l’ancien palais pontifical et le nouveau palais construit par Innocent VIII pour servir de résidence aux papes. Deux galeries ou loges bordant les côtés de cette vallée devaient relier les points extrêmes, des escaliers à rampes multiples conduire de la vallée jusqu’à la plate-forme du Belvédère.

Ayant fait choix de Bramante, celui-ci construisit d’abord la galerie de droite, imitant dans les proportions de ses ordres celles du théâtre de Marcellus. Les arcades des étages inférieurs ont leurs pieds-droits ornés de pilastres doriques. L’étage au-dessus avait des fenêtres encadrées de pilastres ioniques. Le troisième étage formait une loge continue de plus de 400 pas de longueur, et conduisait des premières Stances du palais pontifical à celles du Belvedére. Le vallon encadré par ces deux ailes et dressé en esplanade devait recevoir les eaux du Belvédère, qui auraient alimenté une très belle fontaine.

Bramante poussa les travaux du Belvédère avec une activité vertigineuse, et cependant il n’allait pas assez vite au gré du pape, qui aurait voulu voir les édifices sortir de terre comme par enchantement. Le jour, les ouvriers tiraient en présence de l’architecte en chef le sable et la terre dont ils se servaient la nuit pour les fondations. Ce zèle mal entendu fut cause que la construction éprouva des tassements et des lézardes, et que quatre-vingts brasses s’écroulèrent du temps de Clément VII. Le pape Paul III, qui les fit relever, fut en outre obligé de renforcer certaines parties et de leur donner par de nouveaux

massifs la solidité nécessaire.

Bramante, surpris par la mort, ne put achever que la première galerie; la seconde, dont il avait jeté les fondations, fut terminée par le pape Pie IV. Rome, affirme Vasari, n’avait pas vu depuis l’antiquité une aussi admirable conception.

Dans son état actuel, le Belvédère comprend la cour haute avec l’abside gigantesque appelée « il nicclîione » (aujourd’hui le jardin de la pomme de pin, « il giardino délia Pigna ») et la cour basse ou cour du Carrousel. Cet ensemble grandiose a malheureusement été coupé en deux par la bibliothèque de Sixte et le k Braccio Nuovo », et en outre défiguré par toutes sortes de restaurations ou de prétendus embellissements.

Le Vatican doit à Bramante une autre construction, non moins intéressante que la cour du Belvédère : je veux parler du corps de bâtiment appelé les Loges, qui s’élève sur la cour de Saint-Damase, et qui, complété dans la suite par deux bâtiments similaires, forme comme la façade du palais pontifical du côté de la place de Saint-Pierre. Les Loges, autrefois ouvertes, aujourd’hui protégées par un vitrage, se composent d’un rez-de-chaussée à arcades et à piliers un peu massifs, d’un premier étage dont les arcades sont séparées par des pilastres doriques, d’un deuxième étage à pilastres ioniques et enfin d’un troisième étage à colonnes corinthiennes. Cette construction, commencée par Bramante sous le pontificat de Jules II (peut-être déjà en i5o3 ou en iSoq), continuée par Raphaël sous celui de Léon X et ornée par lui ainsi que par ses élèves d’une immortelle série de fresques, est aussi claire et légère qu’élégante : la lumière y pénètre à flots, et la maçon-

La Grande Niche du Belvédère en 1574.

(Fac-similé d'une gravure de .Marins Karlarus.)

BRAMANTE

nerie y semble plutôt le cadre d’un tableau que le corps même de l’édifice.

La construction de la cour du Belvédère, quelque magnifique qu’elle fût, et celle du palais des Loges se trouvent reléguées au second plan par la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre, à coup sûr l’entreprise architecturale la plus considérable des temps modernes'. L’importance des problèmes à résoudre, le concours des maîtres les plus éminents en l’art de bâtir, des vicissitudes de toute sorte, intimement liées aux événements politiques et religieux, nous autorisent à affirmer que l’histoire de cette œuvre colossale, dont l’achèvement exigea un siècle et demi, se confond à chaque instant d’une part avec l’histoire de l’Eglise, de l’autre avec celle de la Renaissanceh

L’initiative de la reconstruction de Saint- Pierre remonte , comme on l’a vu, au premier et au plus ardent champion de la Renaissance, Nicolas V. Il était à peine monté sur le trône (mars 1447), donna l’ordre de démolir les boutiques qui encombraient l’atrium de la basilique, tant était grand son désir d’achever les travaux, d’ailleurs secondaires, commencés dans cette régi-; n par son prédécesseur, Eugène IV ; mais son ambition ne devait pas s’arrêter là. Dès qu’il se trouva en possession des immenses ressources fournies par le jubilé de 1460, il s’occupa de réaliser un projet caressé et mûri depuis longtemps déjà sans doute ; la réédification de la basilique constantinicnne.

La Grande Niche du Helvédère (état actuel).

1. Bibl. : Bonani , Niimismala suiiniionnii Pontificum Tenipli Vaticani jabncani nidicanlia. Rome, 1696, 1700 et 171.5. — De Geymüller, ks Projets primitifs pour ta basilique de Sainl- Pierre de Rome. Paris, 1875-1880. Un vol. de texte et un atlas. — Jovanovits, Forschuugen über (len Bail der Peterskirche ^u Rom. Vienne, 1877. — Redtenbacher : ZeHschrift fur bildende Kunst, L IN. — H. Semper, Ibid, 1878, p. 178 et suiv. — Gaietie des Beaux-Arts, 187Q, t- R P- 353 et suiv. ; t. II, p. ,5o6 et suiv. — Letarouilly et Simil, le Vatican et la Basilique de Saint-Pierre de Rome. Paris, Morel, 1882. 3 vol. de planches in-fol., sans texte.

2. « Cluelle entreprise, écrivait Raphaël, est plus noble que la construction de Saint-Pierre, qui est le premier temple du monde ! »

La mort de Nicolas V (24 mars 1455) interrompit les travaux. Calixte III s’empressa de congédier la vaillante phalange d’artistes réunie par son prédécesseur, et pendant longtemps il ne tut plus question de la reconstruction de la basilique vaticane. L’œuvre d’Alberti et de Rossellino a cependant plus qu’un intérêt historique : les auteurs modernes sont d’accord pour reconnaître que les fondations gigantesques des deux architectes florentins furent utilisées et que l’on tint compte de leur plan au début du xvT siècle.

On croit généralement que Jules II tut le premier qui osa reprendre les projets de Nicolas V. C’est une erreur. Trente-cinq années avant que le rude et énergique neveu de Sixte IV montât sur le trône, un pape trop longtemps calomnié, Paul II, flt recommencer les travaux de la tribune de Saint-Pierre. Sur cette entreprise, si honorable à tous égards, on ne possédait jusqu’ici que deux témoignages qui ont passé inaperçus, ou qui ont été méconnus l’un et l’autre'.

Il était réservé au plus fougueux des papes du xvf siècle de reprendre l’œuvre de Nicolas V et de la pousser avec tant de vigueur, qu’après lui l’achèvement de Saint-Pierre ne serait plus qu’une alTaire de temps et d’argent. Jules II avait été élu pape le C novembre i5o3 : il ne tarda guère à s’occuper de la basilique vaticane. Mais avant d’aboutir à l’idée d’une reconstruction complète, ses projets avaient subi diverses modifications. Son intention première avait été de terminer l’abside commencée par Nicolas V, continuée par Paul II, et d’y flrire placer son mausolée. L’exécution de ce dernier ouvrage avait été confiée à Michel-Ange, comme on sait, dès le mois de mars i5o5. Les architectes consultés par le pape entrèrent d’abord dans ses vues; puis la discussion engendra des plans nouveaux, de plus en plus brillants. Le résultat final tut l’éloignement de Michel-Ange et l’adoption d’un projet différent de celui de Nicolas V, mais non moins magnifique, la réédification, dans le style de la Renaissance, de toute l’ancienne basilique. Le 6 janvier i5o6, Jules II écrivait au roi d’Angleterre pour lui annoncer cette nouvelle et pour solliciter son concours; le 18 avril suivant avait lieu la pose de la première pierre.

Dès le 6 avril i5o6, le pape avait fliit mettre pSoo ducats à la disposition des architectes qui s’etaient engagés à édifier la tribune. Puis vient, sous la date du 20 avril, la constitution de fidéjusseurs; le 23 avril enfin l’argent est versé aux entrepreneurs. Ces maîtres, que les registres qualifient de « magistri architecti », étaient primitivement au nombre de cinq : on trouvera leurs noms dans l’article ci-dessus visé publié par la Ga~elte des Beaux-Arts.

Le gros œuvre — le contrat signé avec ces maîtres nous l’apprend — faisait l’objet d’un traité distinct; chaque brasse de mur était payée conformément à un tarif général. Pour les colonnes et les chapiteaux, on accordait une somme fixe, déterminée d’avance. Pour les autres ouvrages enfin, les

I. Les Arls à la cour des Papes, t. II. — Gaiette des Beaux-Arts, 1879, t. I, p. 35".

Les différentes phases de la reconstruction de Saint-Pierre de Rome (1450-1029). (D’après la restitution de M. de Geymüller.)

E. Müntz. — II. Italie. L’Age d’Or.

ouvriers étaient payés à la journée. Le fonctionnaire qui stipulait au nom du pape, celui par les mains duquel devaient se faire tous les payements, n’était autre que Bramante, dont on rencontre le nom presque à chaque page des registres pontificaux.

Pour conquérir le poste si envié d’architecte en chef de Saint-Pierre, il avait fallu bien des luttes, peut-être même des intrigues. Lorsque Jules II résolut de faire reconstruire la basilique vaticane, les candidats à la direction des travaux ne manquèrent pas en effet, à commencer par Giuliano da San Gallo, le vieil ami du pape, et Fra Giocondo.

A peine entré en fonctions. Bramante fit abattre la moitié de la vieille basilique (cette destruction d’un sanctuaire vénéré entre tous lui valut le surnom de maître démolisseur, « maestro guastante, maestro rovinante ») et jeta les fondements de la nouvelle, résolu à enfanter — déclare Vasari — une œuvre qui surpassât en beauté, en grandeur et en richesse tous les monuments de Rome créés par la puissance des souverains, par l’art et le génie de tant de vaillants maîtres'.

Grâce à une collaboration aussi éclairée que dévouée, les travaux avancèrent rapidement. Nous avons mentionné le contrat conclu en i5o6 avec les maçons chargés de construire les fondations et d’élever les piliers de la coupole. Les tailleurs de pierre ne tardèrent pas à se mettre également à l’œuvre. Dès le mois de mars i5o7, ils travaillèrent aux chapiteaux de la nouvelle basilique. Le P'' mars i5o8, fut signé le contrat par lequel Francesco di Domenico de Milan, Antonio di Jacopo de Ponte a Sieve et Benedetto di Giovanni Albini de Rome, tous trois qualifiés de « scarpellini », promettaient d’exécuter un certain nombre de chapiteaux, sur le modèle de ceux du Panthéon. Notons cette dernière clause, elle a son intérêt pour l’étude du projet de Bramante.

Quelle que fût la prodigalité de Jules II quand il s’agissait de créations artistiques, le pape-soldat se vit plus d’une fois forcé de restreindre ses dépenses, partant d’enrayer la marche des travaux. On sait à quel point le manque d’argent retarda l’achèvement du mausolée confié au ciseau de Michel-Ange. La construction de Saint-Pierre aussi se ressentit, d’après les historiens de la basilique, de la disette du trésor pontifical. Le pape cependant ne prélevait pas sur ses revenus ordinaires les ressources nécessaires à l’entreprise. De nombreux brefs nous apprennent que l’Europe tout entière était appelée à concourir à la réalisation de son projet favori. S’il faut en croire l’auteur du poème satirique intitulé Simia et publié à Milan en i5i7, les indulgences dispensèrent le pape de puiser dans sa propre bourse.

1 . Pour donner une idée de fa grandeur de Saint-Pierre, il suffit de rappeler que les piliers de la coupole du Panthéon de Soufflot, qui avaient à l’origine auraient, exécutés à

l’échelle de Saint-Pierre, 98 mètres. — Le Saint-Pierre actuel mesure i85 mètres de long et 46“, 25 de haut; la coupole a 123°’, 3" d’élévation du sol à la lanterne, et qa"”, 3o de diamètre; l’ensemble occupe 21 092 mètres carrés, contre 11 960 occupés par le dôme de Milan.

BRAMANTE

Quoi qu’il en soit, nous savons par les registres pontificaux que le total des sommes payées aux entrepreneurs de Saint-Pierre, ou consacrées au traitement des surveillants des travaux, s’éleva, depuis le mois d’avril i5o6 jusqu’à la fin de l’année i5i3, à 70 653 ducats d’or seulement. Ce chiffre n’a rien d’excessif, si nous le comparons aux sacrifices fitits par les successeurs de Jules IL Des documents encore inédits nous apprennent que, du 22 décembre 1529 au 2 janvier lôqd, soit pour une période de treize ans, la construction de Saint-

La Basilique de Saint-Pierre en construction.

(D’après un dessin ancien publié par MM. Letarouilly et Simil.)

Pierre absorba 89727 écus 65 1/2, et, du 9 janvier i543 au 25 février i549, soit pour une période de six ans, 160774 écus 3 3/4. •

Jules II mourut dans la nuit du 20 au 21 février i5i3. En d’autres temps, un pareil événement aurait pu compromettre le sort de la nouvelle construction. C’est ainsi que la mort de Nicolas V avait arrêté court ses projets si grandioses. Mais cette fois-ci l’impulsion était donnée. Alors même que le nouveau pape n’aurait pas porté le nom de Médicis, alors même qu’il n’aurait pas préféré à toute autre gloire celle que procure le culte des arts, il lui aurait été difficile de se soustraire au rôle que lui léguait son prédécesseur. La continuation des travaux ne dépendait plus d’un caprice individuel; elle était désormais intimement liée à l’existence même du catholicisme. Qui aurait pu prévoir à ce moment que ce temple, destiné à marquer le triomphe définitif de la papauté, deviendrait pour celle-ci une cause d’affaiblissement et

détacherait d’elle des millions de croyants ? La Réforme — est-il nécessaire de le rappeler — a eu pour cause directe, immédiate, le trafic des indulgences, et ce trafic, à son tour, n’était-il pas destiné à subvenir aux frais de la construction de Saint-Pierre?

Bramante ne tarda pas à suivre Jules II : il mourut, comme nous le verrons, une année après son protecteur. Voici quel était, au moment de sa mort, l’état des travaux ; Les quatre piliers gigantesques destinés à supporter la coupole s’élevaient jusqu’à la hauteur de la corniche; les arcs étaient bandés, ornés de leurs caissons; la chapelle située au fond de la basilique était presque terminée; dans beaucoup d’autres parties, les constructions étaient fort avancées. Vasari déclare que la corniche qui ornait l’intérieur de la partie terminée par Bramante était d’une telle élégance, qu’on ne pouvait la modifier sans la gâter. Les chapiteaux, et toute la partie dorique de l’extérieur, montraient également combien était vaste le talent de ce grand artiste. Les successeurs de Bramante n’avaient donc qu’à suivre la voie qu’il leur avait tracée pour doter Rome du plus magnifique de tous les temples. Mais des considérations que nous aurons à étudier dans la suite firent adopter d’autres plans. On commença par substituer la croix latine à la croix grecque; puis on revint à celle-ci, pour l’abandonner de nouveau quelques années plus tard. Le résultat final fut l’œuvre bâtarde que nous voyons aujourd’hui.

Le Saint-Pierre de Bramante avait la forme d’une croix grecque, avec une coupole au centre. Quatre tours en saillie formaient les quatre angles du carré; quant aux bras de la croix, avec leurs déambulatoires, ils avançaient sous forme de tribunes demi-circulaires. Entre ces tribunes et les tours s’étendaient des portiques qui conduisaient sous les quatre petites coupoles L On peut juger des effets de lumière et de perspective que produisait ce mélange de portiques, de coupoles et de déambulatoires donnant les uns sur les autres ; Bramante, d’après l’expression de M. de Geymüller, unit ainsi, à la grandeur et à la majesté des édifices antiques, la fantaisie et la magie des cathédrales du moyen âge.

La basilique de. Saint-Pierre, telle aue la concevait Bramante, a été à peine ébauchée et nous ne pouvons l’étuûier que dans des dessins plus ou moins fragmentaires, dans la médaille de Caradosso et le plan, absolument dénaturé, publié par Serlio. Qui sait? Peut-être la gloire de l’architecte y a-t-elle gagné. Depuis trois siècles et demi, un Saint-Pierre idéal ffotte devant l’imagination des critiques attachés à la restitution d’un ensemble à coup sûr admirable. Mais on ne prête qu’aux riches, et je suis sûr que mon ami M. de Geymüller, qui a dévoué si noblement son existence à l’étude de Bramante, est resté dans les limites de la vérité historique en proclamant le nouveau Saint- Pierre la merveille de tous les temps et de tous les pays. L’œuvre esquissée

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