‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 239 sur 262 · LEONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

LEONARD DE VINCI

véritablement dramatique. N’importe, Léonard avait créé dans le carton du Palais Vieux le type des batailles équestres, de même qu’il avait créé dans la peinture de Sainte-Marie des Grâces le type des Saintes Cènes. Et quand j’emploie l’expression de type, je n’entends pas seulement parler du développement logique et normal de la donnée esquissée par les Primitifs : il s’agit en réalité d’une œuvre géniale, surhumaine, telle qu’aucune espèce de prémisses ne pouvait la faire espérer.

Il y a loin de la Bataille cC A n^hiari, cette lutte ardente entre toutes, à la physionomie calme, souriante, impassible, de Eisa Gioconda’, celui de tous les portraits, passés ou présents, qui a le plus htit rêver artistes et poètes. Séduction facile à expliquer : Léonard a mis tant de choses dans cette page divine que chaque spectateur croit y trouver l’écho de sa propre pensée. « Il entreprit, raconte Vasari, de faire pour Francesco del Giocondo le portrait de Mona Lisa , sa femme , et après quatre ans d’un travail assidu il le laissa imparfait.

Qui veut savoir jusqu’à quel point l’art peut imiter la nature , peut s’en rendre compte frcilement en examinant cette tête, car il a représenté les moindres détails avec une extrême finesse. Les yeux ont ce brillant, cette humidité que l’on observe pendant la vie ; ils sont cernés de teintes rougeâtres et plombées d’une vérité parfaite ; les cils qui les bordent sont exécutés avec une extrême délicatesse. Les sourcils, leur insertion dans la chair, leur épaisseur plus ou moins prononcée, leur courbure suivant les pores de la peau , ne pouvaient pas être rendus d’une manière plus naturelle. Le nez et ses belles ouvertures, d’un rose tendre, respirent. La bouche, sa fente, ses extrémités, qui se lient par le vermillon des lèvres à l’incarnat du visage, ce n’est plus de la couleur, mais c’est vraiment de la chair. Au creux de la gorge, un observateur attentif surprendrait le battement de l’artère, enfin il faut avouer que cette figure est d’une exécution à faire trembler et reculer l’artiste le plus habile du monde qui voudrait l’imiter. Mona Lisa était très belle, et pendant qu’il la peignait, Léonard eut soin de l’entourer de musiciens, de chanteurs, de bouffons, qui l’entretenaient dans

I. Mona (Madonna) Lisa Gherardini était originaire de Naples; elle épousa en 1496 le Florentin Zanobi del Giocondo, qui en était à son troisième mariage, quoiqu’il ne comptât que trente-cinq ans. Nous manquons de tous détails sur son caractère et sa biographie.

Croquis de Raphaël, d'après la Bataille d’Anghiari. (Université d'Oxford.)

une douce gaîté, afin d’éviter cet aspect mélancolique que l’on observe dans la plupart des portraits. Aussi remarque-t-on dans celui de Léonard un sourire si agréable, que cette peinture est plutôt une œuvre divine qu’humaine, et qu’on la tenait pour une chose merveilleuse et vivante à l’égal de la nature elle-même. »

Le visage, d’un galbe inimitable, les yeux bruns, aux paupières un peu alourdies et cerclées par un trait foncé, comme dans la Belle Ferroiinière, les lèvres arrondies, avec deux petites fossettes aux coins (réminiscence des types chers à Verrocchio), les cheveux bouclés et soyeux, tout est caressé avec un ardent amour, tout est rendu avec une souveraine perfection. On se demande seulement s’il y a plus de volupté ou plus d’ironie dans ce sourire indéfinissable. Le costume, comme toujours, se distingue par une extrême simplicité et une extrême souplesse : une robe d’un rose jaunâtre, des manches collantes, d’un modelé admirable, un manteau bleuâtre, toutes couleurs qui s’harmonisent à merveille avec le fond. Le paysage offre une variété et une profondeur incommensurables. On y découvre un pont à quatre arches, une route, un lac, des rochers dentelés. Peut-être les Primitifs auraient-ils donné aux terrains un peu plus de fermeté : chez Léonard on sent que le pinceau joue parfois un peu.

Lors de sa première entrée à Milan, Louis XII avait hautement exprimé son admiration pour la Cène, peut-être aussi pour la statue de Sfor^a (du moins son représentant refusa-t-il de céder le modèle de cette dernière au duc de Ferrare). Nous sommes donc autorisés à croire que, sans attacher formellement Léonard à son service, il ne cessa de le protéger plus ou moins indirectement. L’artiste de son côté, avec une persévérance dont on ne l’eût pas cru capable, cultivait soigneusement ses relations avec le nouveau maître du Milanais, et surtout avec Charles d’Amboise, maréchal de Chaumont, gouverneur du duché. Dès i5o6 il retournait dans la ville qui avait été pour lui comme une seconde patrie. Un petit tableau de sa main envoyé en France transporta d’enthousiasme Louis XII, qui lui fit demander d’autres peintures, notamment des Madones. A peu de mois de là, en 1607, Louis XII, traversant de nouveau les Alpes pour soumettre Gênes révoltée, entra en relations directes avec le peintre de la Cène, qui prit peut-être part à l’organisation des fêtes célébrées à Milan en l’honneur du monarque français.

A partir de ce moment jusqu’à son voyage à Rome, en i5i3, Léonard fixa de nouveau sa résidence à Milan' sans s’interdire toutefois d’assez nombreuses excursions à Florence. Le retour du souverain légitime, Maximilien Sforza, fils de son ancien bienfaiteur Ludovic le More (i5i2), dut soumettre l’artiste à une épreuve assez pénible, mais ce prince se vit obligé de quitter ses États

I . C’est pend.ant un de ces séjours que Léonard aura peint à fresque la Madone de la villa Melzi à Vaprio, ainsi que la Léda et la Poinone, qui ne sont plus connues que par une mention de Lomazzo.

Saint- Anne, la Vierge et l’Enfant-Jésus, par Léonard de Vinci (Musée do Louvre),

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dès l’année suivante, et, dans le chaos qui marqua les années i5i3, 1 5 14 et i5i5, les divers potentats qui se disputèrent la possession du Milanais

La Belle Fenonnière, par Léonard de Vinci. (Musée du Louvre.)

n’eurent certes pas le loisir de demander à Léonard une profession de loi.

Aussi celui-ci jugea-t-il prudent de chercher lortune ailleurs : la Aille éternelle, où il n’avait à coup sûr fait jusqu’à ce moment que de courtes apparitions (pendant l’une d’elles il avait peint la merveilleuse fresque du couvent de

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Sant’ Onofrio, la Madone avec VEnfant et un donateur, que nous continuons à lui attribuer, malgré quelques avis contraires).

Le 24 septembre i5i3, Léonard quitta Milan avec une suite nombreuse et brillante d’élèves, un véritable cortège triomphal. A Florence, il semble s’être joint à Julien de Médicis qui allait retrouver à Rome son frère le cardinal Jean, devenu le pape Léon X : celui-ci accueillit à bras ouverts le vénéré chef de l’École milanaise, le sculpteur, le savant, le philosophe illustre, et lui assigna un appartement dans le palais du Belvédère. Mais si le savant justifia ses espérances, l’artiste trompa son attente : au lieu de peindre, il se mit à distiller des huiles (p. 578) et à instituer des expériences sur les miroirs. Mécontentement du Pape, refroidissement d’ardeur chez Léonard. Tout en traînant en longueur, ce séjour, qui alterna d’ailleurs avec différentes excursions, entre autres à Parme, resta donc à peu près stérile au point de vue de l’art. Seul un des favoris de Léon X, Baldassare Turini, obtint une petite Madone tenant l’enfant dans ses bras. Ce tableau, déjà fort dégradé du temps de Vasari, a disparu sans laisser de traces. Il en est de même d’un portrait à'Enfant, également peint pour Turini.

Vers la fin de l’année i5i5, Léonard, de retour à Milan, était présenté à François 1", qui venait de remporter la victoire de Marignan; il ne tarda pas à entrer à son service et le suivit à Bologne d’abord, puis en France.

Il avait passé la soixantaine lorsqu’il prit le chemin de l’étranger. Mais chez des natures aussi exubérantes que la sienne et chez des organisations privilégiées telles que celles des artistes de la Renaissance, un tel âge laissait espérer bien des chefs-d’œuvre : Jean Bellin ne touchait-il pas à l’extrême vieillesse lorsqu’il peignit ses plus éloquentes et vibrantes Madones ! Michel-Ange n’était-il pas septuagénaire lorsqu’il accepta la direction des travaux de Saint- Pierre de Rome !

Le petit manoir du doux, situé entre le château et la ville d’Amboise, abrita les dernières années de Léonard. Il s’y trouvait à proximité de la cour et en compagnie de quelques amis dévoués, entre autres de son élève Melzi, qui s’était expatrié pour le suivre. Une sorte d’engourdissement ou de paralysie de la main droite l’empêcha malheureusement de poursuivre avec assiduité l’achèvement des tableaux commencés, à fortiori d’en entreprendre de nouveaux. Le cardinal d’Aragon, qui le visita le 10 octobre i5i6, admira dans son atelier la Sainte Anne, le Saint Jean-Baptiste, aujourd’hui tous deux au Louvre, et un portrait de Eemnte qui avait été commandé par Julien de Médicis. Quant au Saint Jean assis, du Musée du Louvre, aussi connu sous le nom de Bacchus, il semble avoir été terminé par un élève.

Le 23 avril iSiQ, Léonard, se sentant de plus en plus faible, fit appeler un notaire pour prendre acte de ses dernières volontés. Une suprême lueur de

l’OKTKAIT DE LiSA GlOCONDA, l’AR LÉONARD DE \ INCI (MuSÉE DU LOUVRE).

lorsqu’il s’est agi de transporter ses figures dans une atmosphère chaude et transparente : mais à ses yeux, comme à ceux de Raphaël, ce n’était là qu’un acheminement, non un but; le modèle que leur avait fourni la nature n’était pour eux qu’une ébauche qu’ils s’efforcaient de compléter, d’embellir, d’idéaliser, en un mot; la vie pour eux n’avait de prix qu’autant qu’elle s’alliait à la beauté.

Si ces maîtres n’avaient cherché qu’à charmer nos regards par l’éclat ou la chaleur du coloris, par d’ingénieuses combinaisons de lignes, certes, ils auraient droit à notre admiration; mais ils se sont appliqués à faire vibrer dans notre cœur et notre âme ce qu’il y a de meilleur et de plus noble, à éveiller les sentiments les plus généreux, à provoquer aux plus hautes jouissances de l’esprit, et là réside le secret de leur éternelle jeunesse h

I . Pour compléter le tableau de l’activité qui régnait dans la Haute Italie, il nous resterait à étudier l’œuvre des maîtres vicentins, crémonais, piémontais, génois, etc. Nous les retrouverons dans la suite de cette publication, avec les élèves de Léonard de Vinci, au moment où nous retracerons l’histoire de la dernière période de la Renaissance.

Soldat s'abritant derrière un bouclier. Croquis de L. de Vinci. (.Collection de .M. P. Vallon.)

Portrait de Léonard de Vinci, par i.ut-méme. (Bibliothèque du Roi a Turin.)

Cadre en bois sculpté. Travail florentin du xvr siecle (Ancienne collection de San Donato.)

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Les Œuvres de Miséricorde (Visiter les Malades). Attribué à Giovanni délia Kobbia. (Hôpital • del Ceppo » à Histoja.)

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