FRANCESCO DI GIORGIO
les États de l’Église. Souvent déjà le nom du premier de ces maîtres est revenu sous notre plume : essayons ici de fixer en quelques traits sa biographie et sa physionomie1. Francesco était né à Sienne en 1439; comme beaucoup d’entre ses confrères florentins, il étudia simultanément l’architecture, la sculpture, la peinture et l’art militaire. Officier du génie, ingénieur hydraulicien, diplomate officieux, constructeur de ponts, peintre, sculpteur et architecte, commentateur de Vitruve, il prit part au concours pour la coupole du dôme de Milan (1490), au concours pour la façade du dôme de Florence (1490), reçut les récompenses les plus flatteuses de Ludovic le More, du duc d’Urbin, au service duquel il entra en 1477, et du duc de Calabre (1491-1495), inventa les mines pour l’attaque des places fortes, etc.
Peu d’artistes, même parmi les plus grands, ont joui d’une réputation égale à celle de Francesco di Giorgio Martini. Pendant que ses compatriotes veillaient jalousement sur lui, tremblant sans cesse que cette haute lumière ne vînt à leur échapper, les princes et les municipalités de l’Italie entière tentaient l’impossible pour l’attacher à leur service ou du moins pour obtenir de lui ne fut-ce qu’une consultation, un bout de croquis. Les préoccupations militaires, hâtons-nous de l’ajouter, tenaient dans ces sollicitations si flatteuses plus de place que l’esthétique : on recherchait en Francesco l’ingénieur bien plus que l’architecte, l’ingénieur qui connaissait aussi bien l’art de fortifier les villes que celui de les prendre, et qui excellait dans l’invention des engins de destruction aussi bien que dans les hautes études théoriques.
L’art des fortifications relevait essentiellement, à cette époque, de l’art de bâtir (voy. la gravure de la page 35y) : j’hésite néanmoins, et pour cause, à étudier le rôle joué par Francesco comme ingénieur militaire. Aussi bien ses constructions civiles méritent-elles que l’on s’y arrête. Si Francesco n’a pas construit le palais d’Urbin (cet édifice ne lui doit que des aménagements ou des embellissements secondaires) et s’il a été absolument étranger aux constructions de Picnza, en revanche il nous a laissé dans l’église de la « Madonna del Calcinajo », près de Cortone, une œuvre du plus vif intérêt (voy. la gravure de la page 225). La première pierre de cet édifice fut posée le 6 juin 1 q85 ; telle était l’ardeur des fidèles, l’abondance des aumônes, qu’en 1490 le corps même de l’église fut terminé et qu’il 11e resta plus qu’à exécuter les voûtes; la coupole elle-même fut achevée en 1 5 1 3, onze
1. Bibl. : Saluzzo et Promis, Trattalo di Arcbiteltura civile e militare di Francesco di Giorgio Martini. Turin, 1841. 2 vol. in-40 et 1 vol. de planches. — Pontanelli, di Francesco di Giorgio Martini. Sienne, 1870. I11-8'.
E. Münlz. — II. Italie. L’Age d'Or. Ai
Portrait de F. di Giorgio.
(D’après la gravure publiée par Vasari.)
qiS
années après la mort de Francesco. La « Madonna del Calcinajo » se distingue par l’ampleur et l’harmonie des proportions, plus que par la richesse de l’ornementation. L’édifice a la forme d’une croix latine, avec une coupole octogonale s’élevant sur le transept. L’extérieur, en pierres de taille, malheureusement très frustes déjà, est divisé en deux ordres, ornés de distance en distance de pilastres un peu maigres. La façade n’a pour ornement qu’une porte surmontée d’un fronton semi-circulaire et une grande rosace. Une rosace analogue orne les autres extrémités de la croix. Les trois fenêtres rectangulaires percées dans chaque côté de l’étage inférieur, et les huit fenêtres de la coupole, assurent à l’édifice une lumière abondante et égale.
L’intérieur se compose d’une seule nef, voûtée en berceau, avec trois autels de chaque côté.
Somme toute, étant donnée la tendance à la simplicité qui caractérise l’œuvre de Francesco di Giorgio Martini, et malgré des traces d’hésitation, malgré la pauvreté des pilastres, bien excusables chez un quattrocentiste, la « Madonna del Calcinajo » compte parmi les plus belles productions de la Première Renais sance; un peu plus de vigueur et de relief, et nous n’hésiterions pas à la ranger à côté des chefs-d’œuvre de la Renaissance parvenue à son apogée.
Francesco mourut en iSoa, riche, comblé d’honneurs. MM. Saluzzo et Promis lui ont élevé un véritable monument en publiant son Trattato di Architettura civile e militare (voy. p. 3 17). Nous reproduisons ci-contre deux dessins tirés de ce Traité et qui témoignent de la constante préoccupation de l’artiste : ramener les édifices aux proportions, voire à la configuration du corps humain.
Pendant que les Majano, Giuliano et Antonio da San Gallo, le Cronaca, Baccio d’Agnolo, Francesco di Giorgio Martini, développaient dans une donnée encore un peu archaïque les principes posés par Brunellesco, un autre Toscan, Ventura Vitoni, s’enrôlait résolument sous la bannière de Bramante. Cet artiste, né à Pistojà, en 1442, débuta par la pratique de « Parte del legnaiuolo », je veux dire de la menuiserie, de la marqueterie, de la charpente. Plus tard, sans qu’il soit certain qu’il ait visité Rome, il s’inspira des modèles de Bramante. En 1494 il commença l’atrium et le chœur de P « Umilità », et en 1609 la partie centrale de l’édifice, qu’il poussa jusqu’aux fenêtres du troisième étage.
Cette église, de forme octogone, est précédée d’un vestibule fermé, avec des pilastres corinthiens, qui supportent une voûte en berceau décorée de
La Dérivation du Chapiteau ionique.
(D'après un dessin de F. di Giorgio.)
VENTURA VITONI.
riches caissons. Dans le projet de Vitoni la coupole devait reposer sur l’entablement du second ordre, mais Vasari la lit reposer sur le troisième. Les auteurs de Y Architecture toscane, Famin et Grandjean de Montigny, déclarent cette église une des productions les plus pures du xvie siècle et l’édifice le plus intéressant qui soit dans la ville; le vestibule, ajoutent-ils, est d’un très beau caractère. Les auteurs du Cicerone, de leur côté, louent le portique, d’un style aussi fin que noble, avec son stylobate et ses sièges de marbre, ses pilastres, ses voûtes en berceau, sa petite coupole. Le sanctuaire luimême se recommande par ses élégants pilastres corinthiens et ses fenêtres d’une grâce parfaite.
Vitoni vivait encore en 1 532 , époque où il fit son testament : il semble être mort la même année. On trouvera dans l’édition de Vasari publiée par M. Milanesi l’indication de plusieurs autres églises élevées à Pistojà par cet artiste distingué.
Par une de ces anomalies fréquentes dans l’histoire de l’art, l’Ombrie, cependant si voisine de Florence, adoptait les principes de Bramante, et Naples, si éloignée de la Toscane, subissait la domination de l’École florentine. Les monuments les plus remarquables qui s’élevèrent dans cette capitale vers la fin du xve siècle, la « Porta Capuana », les villas de Poggio Reale et de la Duchesca, eurent pour auteur un étranger, le Florentin Giuliano da Majano (voy t. II, p. 3gg et t. I, p. 1 18). Le palais Como, construit vers i5oo, rappelle de son côté le palais Strozzi, construit par le frère de Giuliano, Benedetto da Majano. Aussi M. Frizzoni n’est-il pas éloigné d’en frire honneur à Benedetto, qui visita plusieurs fois Naples. Deux autres architectes toscans, Giuliano da San Gallo et Francesco di Giorgio Martini, travaillèrent également pour la cour napolitaine (t. I, p. 1 16-1 18). M. Frizzoni cite en outre, comme exemples de l’influence toscane, l’église de « Santa Caterina a Fornrello », près de la « Porta Capuana », construite en 1 5 2 3 par Antonio Fiorentino délia Cava (inspirée de l’église Santo Spirito de Florence), la façade de « Santa Maria la Nuova », la coupole de « Santa Maria in Constantinopoli »’.
La personnalité des architectes napolitains de cette époque n’est pas encore assez nettement définie pour que nous nous engagions dans la discussion de
I. Naboh nei suoi rapport i coll’ arte del Rinascimento ; Florence, 1872, p. 26-27.
Basilique reproduisant les formes du corps humain.
(D’après un dessin de F. di Giorgio.)
leurs ouvrages. De ces architectes — Giovanni Donnadio de Mormanno (mort vers 1622), Gabriele d’Agnolo de Naples, Antonio Fiorentino délia Cava, etc. — nous ne connaissons guère avec certitude que les noms. On attribue à Mormanno ou Mormandi la construction de la façade de l’église San Severino (1490), celle du palais du prince de l’Aricia (fin du xve siècle) et celle de l’église « Santa Maria délia Stella ». Quant à Gabriele d’Agnolo, il passe pour avoir construit le palais Gravina (aujourd’hui la Poste).
Cet édifice mérite de nous arrêter. La façade sur la cour se distingue par de belles et nobles proportions : au rez-de-chaussée, des arcades ouvertes supportées par des piliers, avec des médaillons dans les écoinçons; au premier étage des arcades fermées, supportées par des pilastres aux moulures savantes; la partie inférieure de chaque arcade contient des fenêtres rectangulaires, couronnées par la corniche horizontale chère aux Primitifs. Quant à la partie cintrée de la même arcade, elle contient une fenêtre plus petite, également rectangulaire; puis dans les écoinçons une autre série de médaillons avec des bustes de guerriers.
La chapelle de Pontano, construite en 1492 (t. I, p. 120), n’a rien de commun avec Andrea Ciccione, à qui on l’a longtemps attribuée. C’est un édifice simple, mais non dénué d’élégance. La façade a pour ornements quatre pilastres cannelés; au centre une porte à corniche horizontale, à gauche une fenêtre rectangulaire et une autre à droite. Au-dessus du premier ordre une sorte d’attique percé d’un oculus.
Il y avait trop de trouble dans la rue et trop peu de cohésion dans les esprits pour que les architectes napolitains parvinssent à créer un style à eux. Néanmoins ils interprétèrent non sans talent la donnée florentine dans ce qu’elle avait de sobre et de pur.
En dehors de Naples, il convient de signaler l’église de l’Annonciation à Sulmona (construite de 1 4 1 5 à i522). Sa façade horizontale, assez incohérente, a le tort de trop ressembler à celle d’un palais.
Dans les Marches et la Ronragne, peu de noms indigènes à relever. Citons Matteo Nuti ou Nuzi de Fano, qui dirigea, à partir de iqSo, d’après les plans d’Alberti, les travaux de l’église Saint-François à Rimini. En 1466, il construisit son chef d’œuvre, la Bibliothèque de Césène. La citadelle de cette ville est également son ouvrage; il cumulait en effet la profession d’architecte avec celle d’ingénieur militaire, et ce fut à ce titre que les Papes l’employèrent (1466 et années suivantes) comme inspecteur des fortifications pontificales. Il mourut avant le mois de janvier 1473'.
1. Tonini, la nuova Guida nella citt'a di Rimini ; Rimini, 187g, p. 172-174. — Yriarte, Rimint. — Les Arts à la cour des Papes , t. II, p. 20, 3a5 ; t. III, p. 81, 212.