LES SCULPTEURS DE MANTOUE
Parmi les sculpteurs qui travaillèrent à Mantoue, il suffit de rappeler les noms de Luca Fancelli, Gian Cristoforo Romano, Gian Marco ’Cavalli, l’Antico (p. 282-284). Je serais disposé à inscrire à l’actif de Fancelli les Génies nus, sculptés en bas-relief sur la balustrade de 1’ escalier de l’église San
Sebastiano (revendiqués
récemment pnx M. Friz— Madone de Niccolù deir Area. (Palais Public de Bologne.)
zoni en faveur de Dona-
tello). Ces génies, malheureusement très trustes aujourd’hui, sont très largement traités et- très libres de mouvements1. Le grand Andrea Mantegna a également le droit de figurer dans ce groupe d’élite : des poésies contemporaines célèbrent l’habileté avec laquelle il maniait Pébauchoir. — Plus que toute autre Ecole, celle de Mantoue se renfermait dans l’étude de l’antiquité, incitée qu’elle y était par la marquise Isabelle. Mais tout nous autorise à affirmer que ses productions gardaient néanmoins quelque chose de cette saveur qui faisait si complètement défaut à l’École de Padoue.
Le peintre Francesco Francia s’essaya aussi, mais d’une manière accidentelle, dans la sculpture. O11 lui attribue le portrait en bas-relief de G. Bentivoglio (église San Francesco à Bologne) et le buste d’un Gentilhomme bolonais (Musée de Berlin, n° 191).
A Ferrare, Alfonso Lombardi ou Alionso Citadella éclipse tous ses contemporains. Ce maître appartient au xv" siècle par la date de sa naissance et à la fin de la Renaissance
par la date de sa mort ( 1 53 7) . Ayant l’embarras du choix, il nous a paru préférable de réserver sa biographie pour notre troisième volume , consacré à une époque où les sculptures intéressantes se font si rares.
1 . L’un de ces bas-reliefs est gravé dans la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 3.3C
Guido Mazzoni', surnommé Paganino, d’après le prénom d’un de ses parents, et Modanino, d’après le nom de sa patrie, appartenait à une famille assez considérable des environs de Modène. Il débuta par la confection de masques de carnaval ou de théâtre et dirigea, en qualité d’ « imprésario », une fête donnée en l’honneur d’Eléonore d’Aragon. Ses premières créations monumentales semblent avoir été (vers 1475), dans l’église de Busseto, la Nativité, dont un fragment, une tète, se trouve aujourd’hui entre les mains du comte Lodovico Cesis, à Modène, et la Déposition de croix, qui est restée en place. Un peu plus tard, entre 1477 et 1480, il exécuta en terre cuite une autre Déposition de croix,
La Déposition de croix, par Mazzoni. (Église San Giovanni à Modène.)
pour l’oratoire de « San Giovanni Decollato », à Modène. Cette composition, reproduite ci-dessus, est pleine de vie, d’émotion, d’éloquence. L’artiste y a habilement mêlé des figures idéales à des figures réelles (quelques-unes peut-être moulées sur nature), et a ainsi singulièrement ajouté à l’effet de cette scène déchirante. S’il a exagéré l’expression de la douleur dans celle des femmes qui ouvre la bouche pour crier, dans celle qui lui fait pendant il a merveilleusement rendu la résignation. L’attitude du disciple bien-aimé (quelque jeune clerc du xv1' siècle), qui prodigue ses soins à la Vierge, est noble et touchante au possible. On ne saurait imaginer une traduction plastique plus saisissante du Mystère de la Passion, dont les représentations étaient encore si fréquentes à cette époque.
Selon toute vraisemblance, Mazzoni exécuta également la P ici à de l’église
1. Bibl. : Malmusi, Galgani et Valdrighi, te Opéré di Guido Maroni e di Antonio Begarelli. Modène, 1823. — La Renaissance au temps de Chartes VIII, p. 482, 533 et le t. I du présent ouvrage, p. 117. — Venturi : Atchivio storico dell’ Arte, 1889, p. 1 56 ; 1890, p. 5 et suiv.
CxUIDO MAZZONI.
« Santa Maria délia Rosa », à Ferrare, et la Vierge avec F Enfant adorée par des saints, autrefois dans l’église de 1’ « Osservanza », aujourd’hui au dôme de Modène. Venise et Crémone s’enrichirent également d’œuvres similaires, aujourd’hui détruites.
En 1489, Mazzoni se rendit à Naples, où il résida plusieurs années durant. Outre le buste en bronze du roi Ferdinand (gravé t. I, p. 1 1 5), il y modela la célèbre Déposition de croix de l’église de Monte Oliveto (gravée page 25p). Cette composition est à la fois plus crue et plus théâtrale que celle de Modène : au lieu de grouper harmonieusement les personnages, l’artiste les a simplement juxtaposés, et de telle manière que la plupart d’entre eux se montrent de profil (on affirme qu’il y représenta l’historien et poète Pontano sous les traits de Nicodème ,
Sannazar sous ceux de Joseph d’Arimathie,
Alphonse sous ceux de saint Jean). Après avoir suivi Charles VIII en France (où nous le retrouverons plus tard), Mazzoni, après un premier voyage à Modène en iSot, revint se fixer définitivement dans sa ville natale en 1 5 1 6 , chargé d’honneurs et de richesses; il y mourut deux années après, en 1 5 1 8.
Dans son testament, l’artiste (qualifié de « magnifiais cornes et eques dominus Guido de Mazonis ») divisa en trois parties sa fortune, qui était fort ronde : il en laissa une partie à sa veuve et à ses parents, la seconde au montde-piété de Modène, la dernière aux pauvres.
Par son réalisme, non moins que par son culte pour la polychromie, Mazzoni appartient encore à l’ère des Primitifs : il les dépasse, d’un autre
Fragment d'une statue de Mazzoni.
(Collection du comte Cesis à Modène.)
côté, par l’extrême souplesse de son style et par la puissance du sentiment dramatique.
Un autre artiste considérable de Modène, Antonio Begarelli ( 1 565), nous échappe par la date de ses travaux.
A Venise, la sculpture, sans connaître les fortes études et sans nourrir les hautes ambitions de l’École florentine, nous offre un ensemble de productions varié, intéressant et séduisant au suprême degré : statues, bustes et bas-reliefs, retables, frises et cariatides, cheminées et tombeaux, margelles de puits et bases de mâts ', marbres, bronzes et terres cuites. Aussi bien les architectes, presque tous habitués à manier le ciseau en même temps que le compas, lui faisaient-ils la part belle : à l’opposé des architectes-peintres, tels que Bramante, Raphaël, Peruzzi, ils mettaient leur gloire à charmer, non par la correction des lignes, mais par le luxe des détails et prodiguaient sans compter rinceaux, arabesques, masques et mascarons, ornements de toute nature. Ils se rencontraient sur ce point avec leurs voisins les Lombards, dont ils procèdent sur bien des points : les principaux d’entre eux, pendant la période qui nous occupe, les Lombardi, avaient en effet pour patrie les environs du lac de Côme ; seuls Antonio Riccio et Leopardi pouvaient être revendiqués, le premier par Vérone, le second par Venise même. Sans suivre exactement les errements de l’École personnifiée par les Mantegazza, les Omodeo, les Solari, les Bambaja, etc., les sculpteurs vénitiens aboutirent cependant à des résultats à peu près identiques : la suavité des types et le sentimentalisme des expressions se substituèrent chez eux à l’àpreté primitive. Je ne serais pas éloigné de croire que l’influence de Léonard de Vinci y fût pour quelque chose, quoique le maître ne semble avoir visité Venise qu’assez tard et n’y avoir séjourné que peu de temps. Cette influence a pu s’exercer par le canal de Verrocchio, qui portait en lui à l’état plus ou moins latent quelques-uns des traits distinctifs du génie de son immortel disciple; elle se propagea plus tard, après 1490, par l’initiative d’Andrea et de Cristoforo Solari, fixés un instant à Venise. Enfin les œuvres mêmes de Léonard éveillèrent un écho au milieu des lagunes : nous le savons par la copie en marbre de la Cène , dans l’église « Santa Maria dei Miracoli a.
Si les sculpteurs vénitiens se rapprochaient, d’autre part, des sculpteurs de
1. Pour toutes ces sculptures décoratives, je renvoie le lecteur à l’ouvrage de M. Molinier : Venise , ses mis décoratifs et ses collections. — Tout est à admirer dans ce siècle béni et dans cette ville fortunée. « On s’oublierait une journée, dit Charles Blanc, rien qu’à regarder les margelles des citernes du Palais ducal, sculptées d’un goût charmant par deux artistes du xvie siècle, Niccolô Conti, Vénitien, et Alphonse Alberghetti, de Ferrare. Flanquées de cariatides, de sirènes, historiées de sujets bibliques, ciselées de mille arabesques en haut et basrelief élégamment tourmentées, ces belles vasques sont travaillées comme des coupes de Benvenuto, et revêtues, à l’intérieur, de plaques en bronze niellé. » (De Paris à Venise, p. 146.)