G. Lafenestre, le Titien, p
2. Bibl. : Aux ouvrages mentionnés dans notre tome I (p. i.5o), il faut ajouter : Davari, Notifie storiche intorno aüo Studio pubblico... in Mantova. Mantoue, 1876. — Portioli, Monumenti a Virgilio in Mantova. Milan, 1877. — Le même, XIX Centenario. Mantova e Virgilio. Mantoue, 1882. — Le même, la Chiesa e la Madonna délia Vittoria di A. Mantegna in Mantova. Mantoue, 1 883. — U. Rossi, I Medaglisti del Rinascimcnto alla Cotte di Mantova , fasc. I- III. Milan, 1888. — Les différentes monographies de M. Bertolotti : le Arti mittori alla corte di
Médaille d’Alphonse d’Este.
Par Niccolô Fiorentino.
Considéré comme souverain, le marquis Jean-François ne s’éleva jamais audessus du médiocre, quoiqu’il se trouvât mêlé à quelques événements considérables (c’est lui qui commandait en chef à la bataille de Fornoue, si peu brillante pour les armes italiennes; c’est lui aussi qui, d’ennemi de la France devenu son allié, dirigea comme généralissime la série d’opérations qui aboutirent à la désastreuse bataille du Garigliano, perdue par les troupes de Louis XII contre Gonsalve de Cordoue). Mais tous les souverains de l’Italie le traitaient avec une considération extrême et le sultan Bajazet II l’honorait d’une amitié particulière.
Malgré sa loyauté et son courage, le marquis Jean-François ne nous arrêterait pas longtemps, s’il n’avait eu le bonheur rare et enviable d’être l’époux d’une princesse séduisante, exquise et adorable entre toutes les femmes de la Renaissance, Isabelle d’Este, fille du duc de Ferrare. Citez aucun des représentants de l’Age d’Or autant d’esprit ne s’alliait à autant de vertu, autant d’érudition à autant de grâce. L’Arioste n’a pas exagéré en nous la montrant :
D’opere illustri e di bei studi arnica, Mi debba dire, o più saggia e pudica,
Ch’ io non so ben se più leggiarda e bella Liberale e magnanima Isabella L
Rien de plus touchant que de voir dans ces cours si dépravées un couple si uni; le mari, avec sa bonne figure de nègre, sa bouche lippue, sa barbe (il remit en honneur, affirme-t-on, l’usage de cet appendice) et ses cheveux crépus, s’escrimant à faire des vers — invita Minerva — pour plaire à sa femme, et celle-ci, mérite bien plus signalé encore, se piquant de fidélité envers un homme qui était aussi laid qu’elle était belle. (Les généalogies mentionnent toutefois à l’actif du marquis deux enfants naturels.)
Mais procédons avec méthode. Isabelle d’Este, née en 1474, témoigna dès sa plus tendre enfance des dispositions les plus heureuses; on juge si elle fit de rapides progrès sous ses deux précepteurs, Battista Guarino, le fils du célèbre humaniste, et Jacopo Gallino. Dévouée et affectueuse autant qu’elle était sagace et raffinée, elle ne cessa, même après son établissement à Mantoue, de garder un souvenir reconnaissant à ses maîtres, s’occupant de leurs intérêts, leur envoyant des cadeaux petits ou grands, par exemple seize brasses de velours noir et quinze brasses de damas noir. Elle ne comptait que six ans,
Mantova mi secoli XVI e XVII. Milan, 1889. — Architetti, Ingegneri e Matematici in rela^ione coi Gon%aga. Gênes, 1889. — Figuïi, Fonditori e Sciiltori in reïa^ione cou la corte di Mantova nei secoli XV, XVI, XVII. Milan, 1890. — Luzio, I Precettori d'Isabella à'Este. Ancône, 1887. — V. Cian, Pietro Bembo e Isabella d'Este Gon\aga ( Giornale storico, t. IX, p. 8 1 - 1 36). — Yriarte : Galette des Beaux-Arts , 1888, t. I, p. 118 et suiv. — Venturi : Archivio storico delV Arte, 1889, p. 49 et suiv. — La ville de Mantoue comptait alors, d’après Litta, 32 000 habitants, et le petit Etat tout entier, 128000.
1. « De votre illustre race il naîtra une femme amie des beaux-arts et des belles-lettres. Je ne pourrais vous dire si elle se distinguera plus par ses grâces et sa beauté que par sa sagesse et sa vertu. C’est la magnanime et libérale Isabelle. » (Chant XIII, str. lix.)
MANTOUE
lorsque ses parents la fiancèrent, en 1480, au jeune Jean-François; trois ans plus tard, ainsi à l’âge de neuf ans, elle échangeait déjà des lettres avec son futur; enfin en 1490, à l’âge de seize ans, elle lui fut unie par un lien indissoluble.
C’était une âme vibrante que la marquise, mais c’était en même temps un esprit des plus fermes : bien différente de l’immense majorité de ses compatriotes, elle donnait un libre cours à de généreuses indignations :
lors de l’expédition de Charles VIII, elle afficha hautement sa haine contre les envahisseurs. Tantôt elle éprouvait un délire d’enthousiasme en apprenant la belle résistance opposée à César Borgia par les habitants de Faenza,
« qui venaient de sauver — ce sont ses expressions — l’honneur des Italiens ( « recoperano l’honore de’ Italiani »); tantôt encore, contrainte par son père d’assister au mariage de son frère Alphonse d’Este avec Lucrèce Borgia, elle saluait et embrassait sa belle-sœur avec une vive colère, dissimulée toutefois sous un masque de gaieté. Quelle joie ne dutelle pas ressentir lorsque son mari lui écrivit, au moment de la mort d’Alexandre VI,
pour lui marquer le plus profond mépris pour le défunt, et lui raconter que celui-ci avait vendu son âme au diable lors de son élection, et que l’on avait vu sept démons dans la chambre mortuaire. Dans d’autres circonstances, Isabelle relevait le courage de son maître et seigneur ou redressait ses erreurs : elle refusa net de l’écouter lorsque, tombé au pouvoir de ses ennemis les Vénitiens, il l’adjura de livrer à sa place leur fils comme otage.
En tant que protectrice des lettres et des arts, Isabelle brilla entre tous les Mécènes du xvie siècle par une clairvoyance et par une ardeur également
Buste en terre cuite du marquis J. -F. Gonzague. (Musée de Mantoue.)
extraordinaires. Nous l’avons vue entrer dans les détails les plus minutieux au sujet du tableau qu’elle commanda au Pérugin (p. 61). Son activité s’étendait aux plus petites choses comme aux plus grandes : tantôt elle s’occupait d’obtenir par des croisements une race de chats particulièrement belle, tantôt elle faisait recouvrir de velours et de broderies « al mio modo » un chapeau destiné à son époux, afin que ce chapeau fût aussi beau et « galant » que possible1.
Il serait difficile de découvrir une branche de l’art qui 11’eût pas bénéficié de l’ardente curiosité ou des encouragements si suggestifs de la marquise. Tout l’intéressait et la passionnait. Tantôt elle convoitait des mappemondes copiées
sur celles de la Bibliothèque du Vatican, tantôt elle se faisait envoyer des majoliques de Venise ou de Faenza. Un des services exécutés pour elle a survécu ; il figure en tête des ductions de la céramique italienne; on me saura gré d’en donner ici une rapide esquisse. Ce service, qui prit naissance après la mort de Jean- François, c’est-à-dire après 1 5 1 9, comprend treize pièces, conservées les unes au British Muséum, les autres chez le baron Alphonse de Rothschild, chez M. Spitzer, dans la collection Morosini et au musée de Bologne. Il sort de l’atelier de Niccolô d’Urbin et a pour ornements des scènes religieuses et des scènes mythologiques : les Hébreux recueillant la manne , Apollon poursuivant Daphné, Apollon tuant le serpent Python, la Dispute d'Apollon et de Marsyas, etc. La marquise, qui adorait les devises et les emblèmes, y avait fait tracer les mots : « nec spe nec metu — sufficit unum in tenebris, » ou encore l’A et l’Q2, et enfin une portée de musique, avec les signes conventionnels : soupir, demi-soupir, quart de soupir.
L’une ou l’autre de ces devises, sculptées sur les plafonds du palais de Mantoue • — « la Regia », — nous permet de faire honneur à Isabelle de ces merveilleux soffites en bois, dont la richesse n’a d’égale que la suprême élégance.
Seul peut-être l’atelier de tapisseries, si florissant au temps de la marquise Barbe de Brandebourg, fut-il quelque peu négligé par son héritière.
S’agissait-il d’œuvres d’art transcendantes et surtout d’antiquités, la passion de la marquise ne connaissait plus de bornes : elle mettait en œuvre les plus hautes influences et toutes les ruses du génie féminin. Cette passion lui fit même écrire la seule lettre dont elle ait à rougir devant la postérité; mais quel
1. Gaye, Carteggio, t. II, p. 90. — Des lettres publiées par M. Bertolotti dans un petit journal de Mantoue, il Mendico (1889, n° 8, p. 6), nous montrent la marquise s’occupant de croisements de chats.