Les Projets primitifs, p
2. Milanesi, Baccio Pontelli e Mco de! Caprina. Extr. du tome II de la nouvelle édition de Vasari.
avant tout un ingénieur militaire, alors toutefois qu'il ne s'occupait pas de composer les marqueteries du dôme de Pise ou du palais d'Urbin.
Bartolommeo ou « Baccio di Fino di Ventura de Puntellis >> (et non Pintellis, comme on l'a longtemps cru) était né à Florence en 1450. Après avoir reçu les leçons d'un maître célèbre, également habile dans l'art de sculpter le bois, dans celui d'assembler des tableaux en marqueterie et dans les différentes branches de l'architecture, le Francione (mort vers i405), Baccio se rendit à Pise, où il s'occupa surtout de travaux d'incrustation. En 1475, l'œuvre du dôme lui confia l'exécution de stalles, qui furent terminées en 1477. Le séjour du jeune maître à Pise se prolongea jusqu'en 1479, époque à laquelle il se rendit à Urbin. M. Milanesi est disposé à croire que là encore Baccio fit surtout œuvre d'incrustateur, ou, comme disent nos voisins, « d'intarsiatore ». Peut-être lui doit-on quelques-unes des merveilleuses incrustations qui ornent encore le palais ducal, mais il profita sans doute aussi de son séjour pour se lier avec un architecte et ingénieur illustre, Francesco di Giorgio Martini, et pour se taire initier par lui aux secrets de l'architecture militaire. Ce qui est certain, c'est qu'en 1480 le gendre du duc Frédéric et le neveu du pape Sixte IV, Giovanni délia Rovere, chargea le jeune Florentin de fortifier la ville de Sinigaglia. Grâce à la protection de ce personmge, Baccio put entrer, après la mort de Frédéric (1482), au service de la cour pontificale. En 148,1 nous le trouvons à Civita-Vecchia comme inspecteur des fortifi'"ations.
Ce sont là les seuls renseignements certains que nous possédions sur les relations de Baccio Pontelli avec Sixte IV. Mais ce qui vient d'être dit suffit pour montrer que ce maître ne saurait être l'auteur des nombreux monuments romains dont \'asari lui fut honneur : la bibliothèque du \'atican, la chapelle Sixtine, Santo Spirito, les Saints-Apôtres, Sainte-Marie du Peuple, Saint-Pierre es Liens, Saint-Augustin, le Ponte Sisto, etc., etc. Ces monuments furent en effet tous commencés, quelques-uns même achevés, avant que Pontelli se tùt fixé à Rome.
Sous le successeur de Sixte IV, Innocent VIII, Pontelli fut nommé sergent d'armes pontifical et commissaire des forteresses des Marches, aux appointements de vingt-cinq ducats d'or par mois. C'est lui qui construisit la citadelle d'Osimo et qui fournit, en 1488, le plan de celle de Jesi. Il mourut vers 1492, il Urbin, où il s'était fait préparer un tombeau dans l'église de Sainte-Claire.
Le successeur d'Innocent VIII, Alexandre VI, dépensa son activité en une foule de constructions intéressantes, voire importantes, mais dont aucune n'a marqué au premier rang, de même que les efforts des architectes florentins fixés à Rome furent impuissants à vivifier un stjde encore trop froid. Au Palais du Vatican, Alexandre VI fit construire l'appartement qui porte son nom et auquel les fresques de Pinturicchio ont valu sa grande célébrité;
LliS PREDECESSEURS DE BRAMANTE A ROME. 375
à la basilique de Saint-Pierre, il s'occupa d'achever la loge de la bénédiction, commencée par Pie II. La place même du Vatican s'enrichit par ses soins d'une fontaine monumentale, tandis que le château Saint -Ange se reliait au palais pontifical par le fameux corridor couvert, et par une rue nouvelle, la « via del Borgo Nuovo d. Toujours dominé — et pour cause — par la préoccupation de sa sécurité personnelle, Alexandre avait ainsi sous la main un palais de plaisance et une citadelle. Les travaux qu'il fit entreprendre au château de Saint-Ange à partir de 1490 prouvent quel prix il attachait à le rendre inexpugnable. Il compléta cet ensemble par la reconstruction de la « porta Settimiana », qui donnait accès sur le côté opposé du Borgo, au pied du Janicule.
En dehors du Borgo, Alexandre M fit reconstruire ou achever les églises « San Giacomo degli Spagnuoli » et « San Niccolô in Carcere », ainsi que le palais de l'Université ; il dota la basihque de Sainte-Marie Majeure de son magnifique soffite en bois sculpté (doré avec le premier or venu d'Amérique; gravé p. ûci5), et la place de « Santa Maria in Trastevere » d'une élégante fontaine.
Cependant dès le début du pontiticat d'Alexandre \'l avait paru sur les bords du Tibre l'artiste supérieur qui, de concert avec Raphaël, eut la gloire de tonder l'École romaine. Nous savons par une lettre de Ludovic le More que Bramante se trouvait à Rome en 1490, occupé, selon toute vraisemblance, aux études préparatoires de la construction du palais de la Chancellerie. Mais ce fut en 141)9 seulement que le maître se fixa définitivement sur les bords du Tibre.
Entre les modèles que Bramante avait trouvés â Milan et ceux que lui offrait Rome, la distance était aussi grande qu'entre la cour frivole des Sforza et la cour des chefs de l'Église, on pourrait presque dire entre la société moderne et le monde antique. Le vieil architecte ne se vit pas seulement forcé de compter avec des matériaux dont le maniement lui était peu familier — le travertin', le péperin, etc., au lieu de la brique, — il fallait en même temps qu'il s'inspirât des besoins et des goûts de la cour pontificale, de tout temps portée vers la sévérité des lignes (nulle part la sculpture décorative ne joua un rôle aussi effacé qu'à Rome); il fallait qu'il s'efforçât de plaire, non plus seulement à un prince plus ou moins raffiné, tel que Ludovic le More, mais qu'il parlât « urbi et orbi », qu'il fit vibrer l'âme de la communauté chrétienne tout entière, l'âme de l'innombrable peuple des fidèles. Voulait-il se foire écouter, il devait foire grand et non plus gracieux ; le Panthéon, le
I. L'emploi du travertin, le plus commun parmi les matériaux de construction employés à Rome, ne contribua pas médiocrement à réduire le rôle de la sculpture ornementale : étant donnés son grain inégal et ses pores, cette pierre ne comportait que des ornements tout à fait rudimentaires, triglyphes, oves, denticules; il eut été itiipossible de lui demander le degré de fini que le marbre, la pierre bleutée de Florence et la terre cuite sont susceptibles de recevoir.
Colisée, les Thermes de Dioclétien, voilà les modèles écrasants avec lesquels il avait désormais à compter. (Vasari nous parle en outre de ses études d'après les ruines de Tivoli et de Naples.)
Presque sexagénaire lors de son établissement définitif à Rome et atteint d'infirmités précoces, notamment d'un tremblement de main qui l'empêcha vers la fin de sa vie de tenir un crayon, Bramante déploya une puissance de renouvellement et d'assimilation peut-être unique dans l'histoire des arts : rompant avec son passé milanais, il parvint, à force de volonté et d'inspiration, à incarner en lui l'esprit de l'antiquité classique, à un degré auquel seul avant lui Brunellesco avait atteint. Mais, mieux partagé que son glorieux prédécesseur, il finit par où celui-ci avait débuté : parvenu à l'âge mûr lorsqu'il se trouva pour la première fois en £tce de l'antiquité, il s'en assimila librement l'esprit, tandis que Brunellesco en avait subi le joug dès l'adolescence.
Par un privilège qui n'a été accordé qu'à un petit nombre d'hommes de génie. Bramante fut a la fois le représentant de deux âges : les monuments qu'il éleva dans la Haute-Italie appartiennent encore à la Première Renaissance; ils ont toute la fraîcheur propre aux Primitifs; ceux dont il enrichit la Ville éternelle offrent au contraire toute l'ampleur et l'éclat de la Renaissance parvenue au zénith. Et il ne s'agit pas seulement ici de phases plus ou moins éphémères, comparables par exemple aux différentes manières de Raphaël, mais bien de styles complets en eux-mêmes et dont chacun servait de point de départ à une école nombreuse et vivace. Les principes posés par Bramante quattrocentiste restèrent en effet en honneur dans la Haute-Italie jusque vers le milieu du xvf siècle; quant à ceux posés par Bramante ciiiquecentistc, ils n'ont cessé depuis d'inspirer tous les maîtres de l'art de bâtir.
Mais même pendant cette seconde période l'œuvre de Bramante ne présente pas le côté systématique de l'œuvre de Brunellesco. Il existe, déclare M. de GeymûUer, rien qu'entre les œuvres incontestables du maître à Rome, des différences si notables, que l'on pourrait les considérer comme appartenant à deux ou même trois manières différentes employées simultanément : à sa seconde manière lombarde appartiennent les palais de la Chancellerie et Giraud; à sa manière antique, Saint-Pierre, ainsi que les parties du Vatican dont il est l'auteur. Une troisième manière toute différente est caractérisée par l'emploi de bossages très vigoureux, contrastant avec des colonnes engagées (palais construit par Bramante pour lui-même ou pour Raphaël et palais de San Biagio avec ses cinq tours lui donnant l'air d'une forteresse').
Le palais de la Chancellerie ou palais de Saint-Damase (ainsi appelé parce qu'il renferme dans son enceinte l'église « San Lorenzo in Damaso «), bâti pour le compte du cardinal Raff;rele Riario, neveu du pape Sixte IV, tel fut, on l'a vu, le premier ouvrage de Bramante à Rome; ce fut aussi le monument