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43o HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
précieuses incrustations de marbre. Pour l'éclairage, on se sert tour à tour de fenêtres rectangulaires, cintrées, ogivales, trilobées, de fenêtres précédées d'une balustrade, d'oculi, etc.
Avec la taçade principale de la cour du Palais des Doges (148.-) et années suivantes), nous revenons au système des compromissions. Ce morceau célèbre offre plus d'intérêt pour l'histoire de la décoration architecturale que pour celle de l'architecture même : les lignes de la construction disparaissent sous la profusion des ornements. L'ensemble manque absolument d'air. Aussi, étant donnée cette recherche à outrance du luxe, peu importait que l'on lit usage d'arcs en plein cintre ou d'arcs en ogive; peu importaient la pureté des profils et le rythme des combinaisons. Hâtons-nous d'ajouter que la multiplicité des maîtres préposés à la construction ne contribua pas médiocrement à ce mélange de styles : à cet égard la responsabilité de Riccio doit être dégagée.
Le rez-de-chaussée se distingue par ses arcades cintrées surmontées d'oculi; le premier étage — avec des arcades gothiques — correspond assez exactement au rez-de-chaussée, mais le second étage (avec des frontons semicirculaires) ne correspond pkis au premier, pas plus que le troisième ne correspond au second. On remarquera la prédilection des architectes pour les fenêtres surhaussées, extraordinairement hautes et étroites.
L'Escalier des Géants (gravé p. 28g), qui conduit de la cour du palais au premier étage, et qui est ainsi appelé, non à cause de ses dimensions, mais à cause des deux siatues colossales de Sansovino posées au sommet de la rampe, n'a que trente marches; « mais il faut une heure, dit Charles Blanc, pour le monter, si l'on veut en examiner en détail les innombrables sculptures : d'abord sur les premiers socles, deux paniers de nèfles couverts de paille; ensuite les rampes en losanges percées à jour, les montants travaillés comme des étuis d'ivoire, rehaussés d'armes et de trophées, mais d'un relief discret; les marches enfin, incrustées, dans leur épaisseur, des métaux les plus finement gravés' ».
A coté de la façade principale, la petite façade située à gauche de l'Escalier des Géants mérite une mention : elle aurait pour auteur, d'après Selvatico, Pietro Lombardo (1499-1511), d'après J. Burckhardt, Guglielmo Bergamasco (i52o).
Parmi les nombreux autres édifices publics ou privés, contentons-nous de citer les Vieilles Procuraties, avec leurs trois ordres de colonnes et leurs oculi sous l'entablement, le « Fondaco dei Tedeschi » (l'Entrepôt des Allemands), attribué à Fra Giocondo'', dont le plan a peut-être été mis en œuvre par l'Allemand Hieronvmus (lôoO). Cet édifice, d'un style encore assez hésitant,
j. -Di' Paris à l'i-iiisi', p. 147.
2. Voy. les articles Je MM. Mel.ini et Citli dans Aiie i' Sloria, i8cjO, p. i,3l et suiv.
FRA GIOCONDO
se distingue par l'arrangement de ses fenêtres; celles-ci, cintrées au premier étage, rectangulaires au second et au troisième, sont groupées deux par deux, ce qui produit un effet assez bizarre. On remarque en outre le couronnement composé de nierions, qui rappellent par leur arrangement général, sinon par leur forme, les motifs orientaux.
A Padoue, les deux monuments les plus importants de cette période sont la Loge du Conseil, commencée en 1490 sur les plans d'Annibale Bassano, continuée, dit-on , sous la direction du Ferrarais Biagio Rossetti, édilîce élégant, mais un peu froid et nu, et l'église Sainte-Justine, commencée en i5o5, soit d'après les plans d'Andréa Riccio, le célèbre sculpteur, soit peut-être d'après ceux de Fra Giocondo. Ce sanctuaire s'impose à l'attention par la recherche de ia grandeur unie à la simplicité, par la multiplicité de ses coupoles, par ses piliers massifs avec leurs chapiteaux ioniques et leur entablement savamment rythmé. Le jugement sévère porté sur lui par Lance — qui l'a appelé glacial — n'a pas été ratifié par la critique.
A \'éroue, et nous sommes en droit de l'ajouter, dans la région comprise entre Venise et Milan, le nom de Fra Giovanni Giocondo ',
architecte et ingénieur des Papes, de l'Empereur, des rois de Fiance, de la République de Venise, prime tous les autres. Les intormations que l'on possède sur cet artiste éminent, qui fut doublé d'un théoricien hors ligne et d'un
La I-"açaJe du Palais des Doyes. (Fragment. 1
1. BiBL. : Tipaldo, Elogio diFra Giovanni Giocondo. Venise, 1840 (nouv. édit. Mtstre, 1<S75). — Marcliesc, Meniorie dei piii insigni Pittori domcnicani (biographie pleine d'erreurs). — Orti Manara, dei Lavori architettonici di Fia Giocondo in Verona. Vérone, i853. — De Gcymûller, Cento Disegni inedili di Architeilura , d'Ornalo c di Figure di Fra Giovanni Giocondo. Florence, Paris et Vienne, 1882.
philologue non moins remarquable, pèchent malheureusement par leur laconisme et leur pénurie. Il y a peu d'années encore, on ignorait jusqu'à la date de sa mort, que les uns plaçaient en i5i8, d'autres en i5ig, d'autres même, comme le P. Marchese, en i52(). Aujourd'hui nous savons du moins que la vie de Fra Giocondo ne se prolongea pas au delà de i5i5. On s'est souvent demandé en outre si Fra Giocondo était Franciscain ou Dominicain. Sans vouloir entrer dans une discussion en réalité assez oiseuse, je me bornerai à faire remarquer que les pièces comptables contemporaines (1496 et années suivantes) font du « Frate » un membre de l'ordre de Saint-François, et que Luca Pacioli, Franciscain lui-même, le range parmi ses coreligionnaires.
Un autre problème, bien autrement grave, s'impose à nous dès le principe. Fra Giocondo était-il véritablement architecte, ou bien n'cxcellait-il pas plutôt uniquement dans l'art de l'ingénieur? Ecoutons à ce sujet le savant auteur de la Renaissance en France, M. Léon Palustre : « A Venise, déclare M. Palustre, à Paris, à Vérone et dans les différents lieux où il se montre successivement, Fra Giocondo élève des fortifications, construit des ponts, creuse des canaux; il découvre le moyen de lutter contre l'affouillement des eaux, mais jamais nous ne le trouvons dirigeant les travaux d'un grand édifice, faisant, en un mot, œuvre d'artiste en même temps que de constructeur. S'il donna les plans d'un nouveau quartier à élever sur l'emplacement de celui du Rialto incendié, on ne saurait s'autoriser de ce fait pour contredire notre assertion. Encore moins le concours qu'il prêta à Raphaël, chargé, après la mort de Bramante, de poursuivre l'achèyemcnt de Saint-Pierre, fournirait-il des armes contre nous, puisque tout se borna, au dire de \'asari, à la consolidation d'un édifice qui, bâti avec trop de précipitation, menaçait ruine de divers côtés. Nous n'ignorons pas, il est vrai, que le même auteur, après avoir parlé de la construction du pont Notre-Dame, ajoute ces mots : « Fra Giocondo fit pour « Louis Xn, dans tout le royaume, quantité d'ouvrages; mais il suffit d'avoir « mentionné le plus important. » D'où il fiut conclure, à notre avis, que l'on a fait jusqu'ici ftusse route en attribuant au moine italien des châteaux comme Gaillon ou des palais comme celui de la Chambre des comptes; les travaux qu'il exécuta de ce côté-ci des monts ne pouvaient à ce point différer de ceux qu'il a laissés dans sa patrie, et, quand bien même la phrase citée plus haut ne nous l'indiquerait pas, le simple bon sens suffirait pour nous en avertir — Mais il n'en est pas moins utile de constater que, même dans les publications entreprises par le célèbre Frate, excepté pourtant celle des Lettres de Pline, dont la découverte dans une bibliothèque de Paris fut uniquement due au hasard, se manifestent ouvertement les préoccupations de sa vie entière. Qu'il enrichisse d'annotations une édition de Vitruve, ou qu'il porte son attention sur les Commentaires de César, c'est toujours le praticien habile qui seul se montre à nos yeux ' . »