SIGNORELLI
réconforta ce glorieux vétéran. Vasari raconte à ce sujet une anecdote touchante, à laquelle il fut personnellement mêlé. Un amateur arétin, Niccolo Gamurrini, avait commandé à Signorelli, pour la confrérie de San Girolamo, un tableau avec la Vierge et des Saints : les membres de la confrérie le portèrent sur leurs épaules de Cortone à Arezzo, et Luca, tout vieux qu'il était, les accompagna, tant pour mettre le tableau en place que pour revoir ses amis et ses parents; il logea chez le père de Giorgio Vasari, le futur biographe, alors âgé de huit ans. Ayant entendu que l'enfont ne s'amusait à l'école qu'à griffonner des figures, il se tourna vers son père et lui dit : « Antonio, puisque Giorgino ne dégénère pas, fais-lui apprendre à tout événement à dessiner : car, même s'il s'appliquait aux lettres, le dessin ne pourrait que lui être utile, ainsi qu'à tous les « galantuomini », et lui procurer de l'honneur et de l'agrément .» — Puis, — c'est ^'asari qui parle — s'adressant à moi qui me trouvais debout devant lui, il me dit : « Apprends, apprends, mon petit parent. » Il ajouta beaucoup d'autres choses, que je passe sous silence, parce que je reconnais n'avoir pas répondu aux espérances que ce bon vieillard fondait sur moi. Ayant appris que je saignais souvent du nez et que j'en perdais parfois connaissance, il m'attacha au cou un jaspe, en me prodiguant des caresses, preuve d'affection qui ne sortira jamais de ma mémoire. — Le tableau placé, Signorelli s'en retourna à Cortone, escorté, une grande partie de la route, par une foule de citoyens, d'amis et de parents, hommage dû au mérite de cet homme qui vécut toujours plutôt en seigneur et en gentilhomme honoré qu'en peintre. » Ailleurs, \'asari complète ce portrait en nous montrant dans Signorelli un homme de mœurs irréprochables, sincère et affectueux avec ses amis, d'un entretien doux et agréable, et par-dessus tout d'une extrême courtoisie vis-à-vis de ceux qui avaient besoin de lui, enfin enseignant avec empressement les secrets de son art à ses disciples. Il vivait avec faste (« splendidamente ») et prenait plaisir à s'habiller de soie.
Le cardinal Passerini, qui venait de faire construire et décorer un palais aux portes de Cortone, fournit à Signorelli octogénaire et déjà tout tremblant, l'occasion de s'attaquer une fois encore à la fresque : il lui demanda de peindre dans sa chapelle le Baptciiic du Christ; mais l'artiste mourut — en i523 — avant d'avoir terminé cet ouvrage, que l'on voit encore au palais Passerini.
Des trois fils de Luca Signorelli, deux, Antonio (■}■ vers l5o2) et PoHdoro (t i5o6), embrassèrent la profession paternelle; on voyait d'Antonio, à la « Madonna del Calcinajo », près de Cortone, une Madone avec saint Sébastien et saint Roch. Un neveu de Luca, Francesco (il vivait encore en i56o), assista également son oncle dans les fresques d'Orvieto.
Parmi les élèves ou imitateurs de Signorelli, on cite, outre ses fils et son
neveu, Girol.imo Genga (que nous retrouverons dans notre troisième volume), Turpino Zaccagnini, T. Bernabci, etc.
Inégal et lieurté, parfois brutal, souvent sublime, tel a été ce grand artiste. Chez lui la grâce et la suavité procèdent d'un effort de la volonté, au lieu de jaillir de source comme chez les Ombriens et les \'énitiens. Mais dans l'expression des passions quelle verve et quelle fougue et comme la puissance du réalisme tient lieu chez lui de style !
De même que l'Ecole vénitienne, celle de l'Ombrie' eut le privilège de se développer et de s'épanouir au moment où la Renaissance préconisée par les Florentins arrivait à son apogée. Cette École, qui s'affirma tard, vécut peu et ne compta qu'un petit nombre de maîtres éminents. Elle a néanmoins marqué à jamais sa place dans les annales de la peinture.
La pureté du dessin, tel avait été le but des adeptes de l'antiquité ; la suavité de l'expression et la chaleur du coloris, tel fut le mot d'ordre des Vénitiens et des Ombriens. La manière des Florentins et de Mantegna était souvent trop écrite : le rôle des Ombriens, des \'énitiens ainsi que de Léonard de Vinci consista à adoucir les contours et à substituer la science de la couleur à la science du dessin. Vasari applique quelque part au style du Pérugin l'épithète de pauvre en dessin. Rien de plus vrai. Devant les peintures de ces maîtres, le charme de la couleur éblouit; mais regardez leurs dessins : quelle imperfection! En outre, ils n'ont qu'une note, la note lyrique; mais tel quel, leur style est bien à eux, et ce style n'a cessé de toucher depuis quatre siècles, comme une des plus pures formules du sentiment chrétien.
Y eut-il avant le Pérugin une Ecole ombrienne? On en doit douter. Mais il y avait certainement dans la population de FOmbrie un fonds de mysticisme qui pouvait tôt ou tard trouver son expression dans l'art. Le premier peintre de mérite qui apparut dans ces régions, Gentile da Fabriano, mourut trop jeune (en 1427 ou 1428) pour grouper autour de lui des disciples, et la chaîne pouvait être considérée comme interrompue, lorsque le Pérugin à son tour tenta de donner de la cohésion à tant d'aspirations plus ou moins confuses.
Entre Gentile da Fabriano et Pietro Perugino se placent un certain nombre d'artistes qui sacrifièrent aux tendances les plus opposées, les uns réalistes acharnés, plus ou moins soumis aux influences florentines, les autres, plus timorés, poursuivant un idéal que le manque d'études premières ne leur permit pas de porter à sa perfection (t. L l^- '^'4'J-'^'4r)-
Benedetto Buonfigli de Pérouse (-]- i49'i); imitateur de Domenico Vene-
I . BiHL. : On Irouver.i dans mon Rijphacl l'indic.uion des principales sources à consulter pour l'histoire de l'Ecole ombrienne.