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L'EMILIE

moins de nombreux élèves et rayonna sur les provinces voisines. Francesco Francia, tel fut, on le sait, l'initiateur et le chef de ce mouvement, auquel même un Raphaël ne refusa pas sa S3'mpathie.

Modène', si maussade aujourd'hui, fournit à ce grand concours quelques talents distingués : l'humaniste Sadolet, les sculpteurs Guido Mazzoni, surnommé Modanino, le firouche réaliste, et Antonio Begarelli, le peintre Pellegrino Munari, élève de Raphaël. (Un autre de ses fils, Niccolô dell' Abbate, appartient déjà à la génération suivante.) Ses « intarsiatori »

(artistes en marqueterie) maintiennent de leur côté leur réputation. En i4'"i'i, l'un d'eux, Bartolommeo de' Polli, incrusta les stalles du chœur de la Chartreuse de Pavie. Mais, prise et reprise par Jules II en i5io, et plus tard par Léon X, pendant les guerres qui désolèrent cette partie de la Péninsule, elle ne put prodiguer à l'art que des encouragements platoniques. Les rares peintres qui y travaillèrent vers cette époque , entre autres Francesco Blanchi de Ferrare , le maître du Corrège , mêlaient, d'après le Circiviic, les influences lombardes et ferraraises aux enseignements de l'École ombrienne.

La petite ville de Correggio, située à peu près à égale distance de Parme, de Bologne, de Ferrare et de Mantoue, et dans le voisinage plus immédiat de Carpi, de Modène et de Reggio, serait .\ coup sûr restée profondément inconnue sans l'artiste de génie qui y vit le jour. Elle n'offrait à aucun degré l'importance intellectuelle de Ferrare, de Mantoue, de Bologne. La modeste dynastie qui y régnait était, il est vrai, apparentée aux Gonzague, aux Este, aux Colleone, aux Gambara, mais ses ressources étaient limitées et ses chefs se virent forcés à tout instant de se mettre au service des Visconti, des Sforza ou des ducs de Ferrare. Après même qu'une femme d'un esprit supérieur, Véronique Gambard (mariée en i5o<), veuve en i5ift), eut jeté quelque éclat sur Correggio —

Tûte de Vierge, par Francesco Francia. (Fragment.) (Galerie Borghèse à Rome.)

I. Voy. t. I, p. 141). — Vcnturi, la R. GaUciia csteiise. Modène, 1882. — Le même, la Sciiltiira emiliaiia ncl Rinasciincnto. I. Modcna, d.ins V Archivio slorico dell' Atie, iBqo, p. I et suiv.

vers i53o elle avait autour d'elle une cour de littérateurs tels que Bembo, Capello, Molza et Mauro, — les seigneurs de ce nom ne firent rien, ou peu s'en faut, pour le plus illustre des enfants de leurs l:tats.

Quelques poésies du comte Nicolas, la construction d'un palais (i?()7), l'établissement d'un petit atelier de tapisseries de haute lisse, une colonie d'une demi-douzaine de peintres obscurs, c'est à quoi se bornait, avant l'apparition du Corrège, le contingent fourni par Correggio à la Renaissance'.

Qu'on ne parle pas d'entraînement devant une pareille indigence intellectuelle ! On ose à peine prononcer le mot de milieu. Seule la toute-puissance du génie (que le sort fait naître où bon lui semble) a fait du Corrège ce qu'il a été.

A quelque distance de Correggio, Reggio d'Emilia n'a guère marqué dans l'histoire de la Renaissance que pour avoir servi de résidence à une famille de sculpteurs célèbres, les Clementi.

Les généreuses ardeurs d'un des princes les plus sympathiques de l'Italie du xvi*" siècle firent de la petite ville de Carpi, quelques lustres durant, un sanctuaire de la science et de l'art.

Alberto Pio', surnommé Pio da Savoja, était né en 147.^; neveu par sa mère Catherine du fameux Jean Pic de la AMirandole, le phénix des esprits, il reçut de la main de son oncle un précepteur qui lui donna pour la vie le goût des humanités; je veux parler d'Aide Manuce, de passage à Carpi en 1479 ou même avant, puis fixé pour deux ans, à partir de I4"i3, dans ce palais hospitalier. Une tendre amitié unit toute leur vie l'élève et le maître ; celui-ci, pour marquer à la postérité ses obligations, ajouta à son nom le nom de Pio et voulut être enterré à Carpi (i.^i.^), « selon qu'il aura semblé bon au très illustre seigneur Alberto Pio, prince de cette ville, et à l'illustre seigneur Leonello, son frère ». Le Grec Marc Musurus, successeur d'Aide, ne fit que confirmer son élève dans sa passion pour les lettres. Grâce à une telle initiation, Alberto devint un érudit et un sage de la race des grands Mécènes du xv' siècle, les Alphonse d'Aragon, les Cosme de Médicis, les Nicolas V, les Frédéric d'Urbin.

La vie de ce prince se partagea entre Mirandole, Novi, Carpi, Rome et la France.

A Carpi, qu'il gouverna pendant près de trente ans, il entreprit des constructions importantes, fit fortifier la ville, éleva un palais (probablement d'après les plans de Bartolommeo Clementi), et rebâtit, à partir de i.^i5, la cathédrale

1. BiBL. : Pungileoni, Mcinorie istorichc di Antonio Alkgri ih-llo il Correggio. Parme, 1817- 1821 ; 3 vol. — Les différentes publications de M. Bigi.

2. BiBL. : Litta, Famiglie celchri. — A. Firmin-Dldot, Aide Maniicc cl THiUcnisiDc à Venise. Paris, 1875. — Memorie deW htituto vcneto, 1877, t. I, p. 212 et suiv. — Semper, dans la Zeitschrijt fur hiUende Kunsl, 1878, p. 178, 210. — De Nolliac, les Correspondants d'Aide Manuce. Rome, 1888. — Castellani, la Stainpa in Vene:^ia \ Venise, 1889; p. 1114 et suiv.

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d'apiès un modèle exécuté à Rome par B. Peruzzi, à ce qu'on croit, et inspiré du projet de Raphaël pour Saint-Pierre. On attribue également à Peruzzi les plans des oratoires délia Rotonda et délia Sagra, dont Alberto commanda les dessins à Rome en i5ii et en i5l5. Entre r5i7et i520, Peruzzi acheva l'église San Niccolo, et de i5i(S à i520 les fortifications de la ville.

Le palais de Carpi servit de siège à une Académie, dont Aide Manuce continuait à inspirer de loin les travaux. C'est dans ce palais aussi que Jacopo Berengario commença les études anatomiques qui lui valurent l'immortalité.

Nous avons également à signaler à Carpi plusieurs peintres estimables, Mario Meloni (i5o4) et Bernardo Losco (i.'o,'), que le Cicérone cite avec éloges, ainsi que l'habile graveur Ugo de Carpi.

A Rome, où il résida longtemps comme ambassadeur de l'empereur Maximilien, Alberto fit de son palais du Campo de' Fiori le rendez-vous des savants et des artistes. Vers la fin de sa vie, ayant perdu ses Etats pour avoir embrassé le parti de François I ', et dépouillé en i52~ lors du sac de Rome, ce prince généreux alla remplir en France les fonctions d'ambassadeur pontifical. Il mourut à Paris en i5,li, et François I"' lui fit élever un magnifique mausolée, dont un fragment — la statue du défunt — a trouvé un asile au Louvre (gravé p. 205).

Quoique Alberto ne laissât que deux filles, les leçons de dilettantisme transcendant qu'il avait prodiguées ne furent point perdues pour les siens. Déjà son frère Leonello, comte de Medola, s'était signalé en commandant à Raphaël la Saillie Famille qui se trouve aujourd'hui au musée de Naples. D'autres parents, le « Reverendissimo di Carpi « et le cardinal de Carpi, réunirent plus tard à Rome, le premier dans son palais du Champ de Mars, le second dans son palais du Quirinal, d'admirables collections d'antiques.

Les princes de la Mirandole, marquis de la Concordia, ne brillaient point précisément par cette dernière vertu; des dissentiments profonds ne cessèrent de diviser les frères. Aussi, malgré le souvenir de leur illustre parent Pic, et malgré les leçons de goût que Gian Francesco avait pu recevoir à la cour de Ludovic le More, où il avait été élevé, cette ville ne marqua en aucune façon dans l'histoire de l'art. Elle ne fit parler d'elle que pour avoir été prise d'assaut par Jules II en 1 5 1 n- 1 5 1 1 .

A Parme, l'art sommeillait encore en attendant l'apparition du Corrège, qui y fit ses débuts en i5 18. On n'y remarquait que quelques constructions intéressantes, dues à l'architecte Bernardino Zaccani de Torchiara, l'église San Giovanni (i5io) et la Steccata (i52i). Nous connaissons en outre l'existence de quelques sculpteurs : Luchino et Bernardino Bianchini, Antonio Francesco, Giovanni; mais aucun d'eux n'a laissé un nom. Pour la peinture, Parme, de même que Rcggio et diverses autres villes voisines, rentrait dans le cercle d'action du Francia, qui y envoya différents tableaux.

Au début du xvi" siècle, Plaisance excita la jalousie de toutes ses voisines pour avoir conquis un joyau sans prix, la Madone de Saint-Sixte, de Raphaël, le tableau devant lequel le Corrège poussa l'exclamation « Anch' io sono pittore », et qui, deux cent cinquante ans durant, attira comme en pèlerinage tout ce que l'Europe comptait d'artistes et d'amateurs. Plusieurs constructions religieuses intéressantes, San Sepolcro (i4<)8), cette même église de San Sisto (1401)-! 5 II) qui abrita longtemps le chef-d'œuvre de ilaphacl, la Madonna délia Campagna, etc., participèrent de l'essor que l'architecture prit dans la Haute-Italie sous l'influence de Bramante.

La légitimité de la naissance comptant peu en Italie ( « Hz ne font point grant différence au pays d'Italie, dit Commvnes, d'ung entant hastard à ung légitime »), et surtout à Ferrare, oii trois fils naturels du marquis Nicolas se succédèrent sur le trône, les prétendants ne pouvaient pas manquer de remettre sans cesse en question le droit de succession et d'échafliuder complots sur complots'. D'autre part, les convoitises soit des Vénitiens, soit des Papes, et, il faut l'ajouter, l'inébranlable attachement des princes d'Esté à la cause française (c'est un des côtés honorables de leur histoire), maintinrent sans cesse le duché en haleine et l'entraînèrent plusieurs fois au bord de l'abîme. De là une défiance extrême chez les gouvernants et des mesures de répression plus savantes à la fois et plus odieuses que partout ailleurs. De là aussi des capitulations de conscience qui révoltèrent jusqu'aux potentats les moins scrupuleux : tels que le mariage du duc Alphonse avec Lucrèce Borgia.

Hercule I"' (i474-i5o5), frère naturel de Lionel et de Borso d'Esté, était bien le type de ces princes de la Première Renaissance, à la fois si cruels et si raffinés. Lors d'une conspiration, il fit couper une main ou crever un œil à deux cents et quelques coupables et livra ensuite ces malheureux estropiés à ses courtisans pour tirer d'eux une rançon. Ces actes de sauvagerie alternaient avec des accès de dévotion, de même que le courage s'alliait en lui à la pusillanimité (en 1467, dans un combat contre le duc Frédéric d'Urbin, il eut trois chevaux tués sous lui et reçut au pied une blessure qui le rendit boiteux pour la vie). Mais quel administrateur modèle et quel amateur ardent! Malgré les flmiines, les épidémies, les guerres qui signalèrent le début de son règne et qui l'obligèrent tantôt à pressurer ses sujets, tantôt à mettre en gage ses joyaux, il ne cessa de protéger les lettres, d'enrichir sa bibliothèque, sa galerie et son cabinet d'antiques. L'Arioste nous le montre changeant d'insalubres marais en terrains fertiles, entourant les villes de murs et de fossés, les embellissant

I. BiBL. — T. I, p. 140. — Gregorovius, Lucrèce Borgia, trad. franc. Paris, 1876; 2 vol. — Yriarte, V Iconograptiie de Lucrèce Borgia (Galette des Beaux-Arts, i885). — A. Vi;nturi, Alti e Memorie délia R. Deputaxiom di Storia palria per le provincie di Roiiiagiia . 2° série, t. \'l, 1888, p. çi-I ig. — G. Gruyer, les Livres publics à Ferrare avec des gravures sur hois. Paris, 1809 (extr. , de la Galette des Beaux-Arts").

FERRARE

au moyen d'cglises et de palais, de places publiques, de théâtres et de mille autres agréments (chant III, str. xwni) :

E l'ornera di templi c di palagi, Di piazze, di tc-atri e di mille agi.

Sa cour était un milieu des plus suggestifs : tous ses enfants, pour ne citer qu'un exemple, devinrent d'excellents musiciens. Ses filles, Isabelle, la future marquise de Mantoue, et Béatrix, la future duchesse de Milan, alliaient à l'esprit le plus viril la plus rare élévation de vues et la plus rare sûreté de critique. Un de ses fils, le cardinal Hippolyte, premier du nom (1479-1520), se distinguait lui aussi par une intelligence supérieure, ternie, comme chez son père, par une cruauté sans nom (il fit crever les yeux, par ses valets, à son frère naturel Jules, parce qu'une suivante de Lucrèce Borgia avait eu l'insolence de le lui préférer). Prélat magnifique, général heureux (en i5of) il anéantit à Polisella la flotte des Vénitiens), il doit l'immortalité aux chants de son poète attitré, l'Arioste.

Le goût d'Hercule n'était cependant pas aussi pénétrant, aussi sûr que celui de ses filles : à tout instant, malgré une bonne volonté extrême, il laissait percer son indécision, tantôt dans l'organisation des fêtes ,,,, .„ ,,„ , ,.„ ,

' & MeJaiUe d Hercule d Este.

(voy. plus loin), tantôt dans le choix des artistes, l\ir un anonyme italien.

ou encore dans ses acquisitions. Par son luxe un peu

lourd, son trésor rappelait ceux du moyen âge plutôt que les merveilleuses

collections des Médicis '.

Le culte des lettres primait tout autre à la cour de Ferrare : dans nulle autre cité on ne trouvait une production mieux raisonnée, ni plus complète dans toutes les directions. Les deux Strozzi (Titus et son fils Hercule, élégants poètes néo-latins, morts tous deux vers i5(i8), le comte Boiardo, l'auteur du Roland aiiionn'iix, Francesco Bello (« il Cieco »), l'auteur du poènie héroïcomique // Memhriano, puis Bembo, Antonio Tebaldeo, Gregorio Giraldi (1479-1552), Celio Calcagnini (né en 1479) et une infinité d'autres poètes, humanistes ou savants s'honoraient de l'amitié des princes d'Esté ou ornaient leur cour. Mais plus que tout autre l'Arioste travailla pour la gloire de ces Mécènes. Jamais famille princière ne recueillit, comme le proclame M. Gregorovius, une célébrité pareille à celle qu'il leur donna. Grâce au Roland furieux, il l'assit sur un monument littéraire immortel, qui durera aussi longtemps que la langue italienne.

Les productions théâtrales n'étaient pas moins en honneur à Ferrare : un des premiers. Hercule organisa des représentations magnifiques, composées

I. Inventaire de I4i).3-I4Q4 publié dans la Raccoha di Calahghi ed Inventarii incdili, de G. Campori, p. I et suiv.

tantôt de comédies grecques et latines, comme les Mcncchmes, rjnipbilrwu, la Casiihi, la MosteUaire, de Plaute, tantôt de comédies modernes ducs à des écrivains tels que Berardo, l'infortuné Pandolfo CoUenuccio, le comte Niccolo de Correggio ou le comte Boiardo, qui écrivit pour le théâtre ferrarais, dès lors la plus célèbre des scènes de l'Italie, la pièce de Timon, tirée d'un dialogue de Lucien, ou le Florentin Pier Domizio, l'auteur de la comédie latine la Conversion de saint Ai<gi(stin.

Ces divertissements profanes alternaient avec les prédications sacrées : si Savonarole, ce noble visionnaire, n'avait pas tardé à quitter Ferrare, son ingrate patrie, son rival et ennemi, l'élégant prédicateur Fra Mariano de Genazzano, y fit fureur en 1492 et 141)4.

Considérons-nous les arts, ici encore la sollicitude officielle s'étendait à toutes les branches, depuis les créations monumentales jusqu'à la manuficture de tapisseries, — une des plus importantes de toute l'Italie, — jusqu'aux ateliers de majoliques, etc., etc. Q.ui sait si la fltbrication des masques de carnaval, dont Ferrare avait alors la spécialité', ne ressortissait pas aussi à la Chancellerie ducale! Partout, en un mot, Ferrare continuait son rôle de serre chaude.

Pendant le règne d'Hercule, nous rencontrons à Ferrare comme architectes le Florentin Bartolommeo, qui commença en I4()i le campanile du dôme, G.-B. Benvenuti, surnommé l'Ortolano, le constructeur de l'église Saint-François (i4<)5), Biagio Rossetti. Dans la sculpture, Alfonso Cittadella Lombardi (f 1537?) s'assura une place prépondérante. Pour la peinture, nous avons à enregistrer les noms de Cosimo Tura, d'Ercole de' Roberti et d'Ercole Grandi, de Lorenzo Costa, de Francesco Cossa, de Blanchi Ferrari et surtout de Benvenuto Tisi, surnommé « il Garofltlo », et des Dosso (l'aîné né vers 1479). Ainsi que par le passé, les médailleurs pullulaient dans la ville; à Corradini, à Marescotti, à Lixignolo, à Amadio de Milan (-J- vers 1484), à Baldassare Estense (7 1 5oo), à Sperandio, succédèrent divers anonymes, empressés à reproduire les traits de la flimille régnante, le médailleur à l'Amour captif et divers autres. Dans la gravure en pierres dures, les Anichlni conquirent une notoriété de bon aloi. Enfin, la gravure au burin y faisait bonne contenance, grâce à un enfant du pays, Girolamo da Carpi (i5()i-K^' '''>), et à Giulio Campagnola, qui se rendit à Ferrare à peine âgé de dix-sept ans.

La cour de Ferrare s'était de tout temps signalée par son amour pour les fêtes. L'entrée du duc Borso à Rome (1471) et le mariage du duc Hercule avec la dévote et énergique Éléonore d'Aragon (147.-I) avaient ébloui les contemporains et laissé une note même dans la mémoire des générations suivantes, habituées cependant à bien des merveilles.

L'arrivée de sa bru Lucrèce Borgia fournit au vieux souverain l'occasion de

1. AdemoUo, Alesiaiidio l'I, Ciiilio II, Leone X ncl Ctinicvah' di Roiiui, p. 70. — Moiiiiniciila Uungarid' historica, t. IV, p. 0-10.

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déployer une fois de plus sa magnificence. Les fêtes dépassèrent en richesse, sinon en goût, tout ce que l'on avait vu auparavant : c'étaient d'abord la cavalcade la plus brillante, des arcs de triomphe, des tribunes chargées d'une troupe de nymphes qui entouraient leur reine montée sur un taureau roux, tandis que des satyres gambadaient à côté d'elle. Plus curieux encore étaient les divertissements et les représentations, qui durèrent six jours : les bals, dont les reines étaient Lucrèce, la marquise Isabelle de Mantoue et la duchesse Elisabeth d'Urbin; les représentations scéniques (cinq pièces de Plante!); les concerts exécutés par la chapelle de Ferrare, qui était la meilleure de l'Italie; les exercices de jongleurs, les tournois, les ballets, qui comprenaient des danses de gladiateurs, de nègres, de bergers, de Suisses. Malgré les prodigalités du duc (il dépensa plus de 25 000 ducats, 725000 francs environ de notre monnaie), les contemporains, et surtout sa fille, la marquise Isabe'le, reprochèrent au programme des fêtes d'avoir été peu ingénieux, monotone et fatigant.

Nous aurions pu à la rigueur tracer le portrait de Lucrèce Borgia au moment où nous avons passé en revue la cour d'Alexandre VI ; mais à Rome le rôle de cette princesse était Har le medmiieur . .t l'Amour capiif ■ singulièrement effacé et il nous a paru préférable de le présenter à nos lecteurs au moment où ses qualités d'esprit purent enfin s'affirmer.

Lucrèce était célèbre par sa beauté : un contemporain la décrit comme étant de taille moyenne et de mine élégante, avec la figure un peu allongée, le nez bien profilé, les cheveux blonds, les yeux de couleur pâle, la bouche un peu grande et les dents très blanches, la gorge mince et blanche, et pourtant belle et suffisamment opulente. Toute sa personne, ajoute-t-il, respire sans cesse la gaieté et la bonne humeur. Mais la dignité de sa vie, après son mariage avec Alphonse d'Esté, et la protection accordée aux lettres, firent infiniment plus pour sa réputation. Lucrèce honora de son amitié les poètes et les humanistes les plus célèbres, notamment le Trissin, Celio Calcagnini, l'Arioste; vis-à-vis de Bembo, si l'on en juge par le ton passionné des lettres que lui adressa ce grand « flirteur », qui otirit son cœur à toutes les dames illustres du temps, — Catherine Cornaro, Isabelle d'Esté, Mttoria Colonna, — elle se laissa même aller à un sentiment plus tendre. Quant à l'Arioste, tout en accordant à Lucrèce une place d'honneur dans son Roland jurieux, il lui eut pourtant offert, comme l'a fait observer M. Gregorovius, des hommages plus réitérés et plus chaleureux, si elle l'eût elle-même excité à le faire en s'intéressant à son œuvre avec un enthousiasme réel. Seul le Napolitain

E. iMûnlz. — II. Italie. L'A-'e d'Or. 35

Médaille de Lucre

Sannazar continua de poursuivre de ses épigrammes la fille d'Alexandre VI.

Lucrèce devint d'ailleurs Ferraraise de cœur et d'âme : si elle resta en relations épistolaires avec sa mère, la fameuse Vanozza, elle semble avoir complètement perdu de vue le fils né de son mariage avec don Alphonse d'Aragon, le petit Rodriguès ; cet enfant mourut en i5i 2, à l'âge de quatorze ans, à Bari, près de sa tante Isabelle d'Aragon. Comblée d'égards par son époux, respectée de ses enfants, la duchesse de Ferrare avait bien raison d'oublier Rome et son passé horrible.

Lucrèce témoigna-t-elle aux arts le même intérêt (un intérêt, je le crains, un peu de commande) qu'aux lettres? J'en doute. Son nouvel époux, le duc Alphonse (né en 147'), marié en premières noces, en 1491, à la princesse Anne Sforza; duc de Ferrare de i5ii,^ à i5.">4)> ^-^ déchargeait volontiers de ce soin, car il se piquait d'exceller en toutes sortes de secrets, et notamment dans la fonte des canons, qui tormait alors une des branches de la sculpture. Ce prince, par un phénomène d'atavisme des nlus frappants, réunissait les qualités et les défauts, je veux dire les vices, de tant de générations de souverains dominés uniquement par la raison d'Etat; il avait en lui un mélange d'astuce et d'emportement, de gloriole et de lésinerie, que l'on chercherait vainement chez les autres grands seigneurs de cette ère si ondoyante. Concentrant ses lumières et ses ressources sur le perfectionnement de l'artillerie, qui devait rendre ses Etats inexpugnables, il ne voyait dans l'art qu'un moyen de propagande politique et traitait les artistes comme il aurait traité les derniers des manœuvres : Raphaël qu'il menaça de sa colère pour ne lui avoir pas livré un tableau dans le délai fixé, et bien d'autres, éprouvèrent la violence de son despotisme ou la durée de ses rancunes. Vis-à-vis du Titien, il essaya également d'abuser de son autorité : le chargeant un jour d'aller lui dessiner une balustrade qu'il avait remarquée dans un palais, un autre jour de surveiller la cuisson des majoliques dans les officines de Murano, ou encore de passer des marchés pour toutes sortes de fournitures. Aussi l'artiste vénitien dut-il se livrer à de véritables tours de force de diplomatie pour échapper à ce rival si despotique. Il le fit, conformément à son caractère, avec autant de courtoisie que de fermeté.

Jusque dans ses libéralités, il y avait un côté pratique, prosaïque, qui les rendait odieuses. C'est ainsi qu'ayant appris la destruction de la statue de Jules II, ce chef-d'œuvre de Michel-Ange, il en acheta les fragments, non pour les conserver à titre de reliques, mais pour les convertir en une couleuvrine de dimensions gigantesques, à laquelle il donna le nom de la Giiilia, en haine de son ennemi '.

Ce n'est toutefois pas un mince titre de gloire pour Alphonse que d'avoir compris la nécessité de tempérer la sécheresse des peintres ferrarais, en leur infusant parfois du sang vénitien (il appela le vieux Jean Bellin, pour peindre

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