I . La Renaissance en France : Ile-de-France, p
Ce paradoxe brillamment soutenu ne tient pas devant les faits. Un argument décisif entre vingt nous est fourni par un recueil que M. de Geymûller a eu la bonne fortune de découvrir dans la riche collection de dessins d'architecture des Offices : on y trouve, à côté de relevés d'édifices antiques et de copies de dessins de Francesco di Giorgio Martini, une foule de projets et de compositions nouvelles, notamment pour des églises circulaires, tracés par la main même de Fra Giocondo.
Mais, me répliquerat-on, dans ce siècle fortuné il était facile à tout homme ayant la moindre pratique du dessin d'improviser des plans d'édifices, de quartiers, de villes. Qui nous prouve que Fra Giocondo eût véritablement le sens du beau et l'inspiration créatrice, qu'il fût artiste, en un mot ? — Je vais essayer, dans les pages qui suivent, de faire justice de cette objection.
L'étude de l'architecture précéda- 1- elle ou suivit- elle chez Fra Giocondo l'étude de la philologie et de l'épigraphie ?
On l'ignore; ce qui est
certain, c'est que le Frate occupait un rang des plus honorables parmi les humanistes de son temps : il eut entre autres le mérite de former un disciple tel que Jules-César Scaliger, Véronais comme lui. Son recueil d'inscriptions latines, commencé en 1478, ses annotations sur les Commentaires de César, la pubfication de la plus grande partie des lettres de Pline le Jeune (Venise, i5on), qu'il avait découvertes dans une bibhothèque de Paris, enfin son édition critique de Vitruve, lui ont mérité à jamais la reconnaissance des érudits. L'étude de la botanique et celle de l'agriculture le captivèrent également.
Quoiqu'il ne soit pas prouvé par les documents que Fra Giocondo ait fourni es plans du « Palazzo » ou « Loggia del Consigho » de Vérone, ses droits de paternité semblent résulter d'une tradition très ancienne, ainsi que de la présence, sur le second ordre de la façade du palais, d'un bas-relief représentant un religieux avec un livre ouvert dans lequel sont tracés les mots : PLL
E. Muntz. — II. Italie. L'Age d'Or. 55
Portrait de Fra Giocondo.
(D'après le bas-relief du « Palazzo délia Ragione » à Vérone.)
VERON.E, (« Plinii Veronensis Epistola; »), allusion bien évidente à la découverte des lettres de Pline le Jeune faite à Paris par Fra Giocondo. Ce bas-relief, selon toute vraisemblance, fut incrusté sur la foçade après l'achèvement des travaux (la construction, commencée en 1476, se prolongea jusqu'en 1492), car ce ne fut que postérieurement à 1496 que le moine véronais se rendit en France.
Le Palais de Vérone (gravé p. 296) contient au rez-de-chaussée huit arcades ouvertes, et au premier étage quatre fenêtres géminées surmontées de frontons semi-circulaires. Le centre (on a vu que les arcades sont en nombre pair) est occupé par deux pilastres superposés, flanqués dans le haut par un de ces frontons brisés si fréquents dans l'architecture de la seconde moitié du xvi'' siècle. Cinq statues d'hommes célèbres — Catulle, Cornélius Nepos, -(^milius Maurus, Vitruve et Pline — ornent les socles placés sur l'entablement; elles ont pour auteur un certain Alberto. Le principal intérêt du palais réside dans sa merveilleuse décoration polychrome, habilement restaurée de notre temps, dans ses combinaisons de médaillons, de rinceaux, de sirènes, de griffons, d'une souveraine élégance.
Dans l'âge mûr, Fra Giocondo visita Rome et y jeta les bases de son superbe recueil d'inscriptions latines, au nombre de plus de 2 ("<oo, qu'il dédia à Laurent le Magnifique'. On ignorait jusqu'ici ce que le « Frate » était devenu après son séjour à Rome, et ses biographes, entre autres le P. Marchese, ont été réduits à se livrer à cet égard à toutes sortes de conjectures. Je suis en mesure, heureusement, de combler la lacune.
En 1489, Fra Giocondo s'établit à Naples, où il reçut du roi Ferdinand la commande d'un traité d'architecture et d'un traité d'artillerie; il faisait alterner ces études avec des travaux d'ingénieur et avec des recherches archéologiques : nous savons, entre autres, qu'il visita Pouzzoles en compagnie du poète Sannazar. Il se trouvait encore à Naples en 1492, peut-être même en 1495, époque de l'entrée des troupes françaises. Ainsi s'expliquerait comment on le trouve tout à coup au service du roi Charles VIII, le conquérant éphémère du royaume, qui emmena de Naples toute une colonie d'artistes. On sait qu'après la chute du roi Frédéric, Sannazar se rendit à son tour en France; ce fut à cette occasion qu'il immortalisa dans un distique fameux la réédification par Fra Giocondo du pont Notre-Dame à Paris :
Jocundus geminum imposuit tibi, Sequana, pontem. Hune tu jure potes dicere pontificem.
Sur les travaux exécutés par Fra Giocondo dans notre pays, le dernier mot n'a pas été dit, tant s'en faut. Sans vouloir entrer ici dans une discussion que je réserve pour le volume consacré à la France, je me bornerai
]. Voir sur ce recueil le Corpus IiiscripHonuin latinarum, t. III, p. xxvii, et les Inscriptiones christiana iirhis Ronue, de M. de Rossi, t. II, p. 895-401. Rome, 1888.
à rappeler que le « Frate », fixé à Amboise en 1497, au service du roi Charles VIII, avec le titre de « deviseur de bâtimens », recevait les honoraires énormes de 3o ducats de carlins par mois (environ i5oo francs de notre monnaie). A quelque vingt ans de là, Léonard de Vinci, qui fut, lui aussi, un des hôtes d' Amboise, consignait dans un de ses recueils le croquis du conduit (le canal) de Blois, exécuté par son prédécesseur.
Le séjour de Fra Giocondo en France se prolongea jusqu'en 1804, époque à laquelle il construisit à Paris, pour le roi Louis XII, l'ancien palais de la Cour des Comptes.
Lors du concours pour la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, Fra Giocondo présenta un dessin, sur lequel Antonio da San Gallo le jeune traça ces mots : « Opinione e Disegnio di Fra Jocondo per Santo Pietro di Roma ». Ce dessin, aujourd'hui conservé à Florence, au Musée des Offices, nous montre l'emploi d'un système d'arcades rythmiques, dérivant de la basilique de Saint-Marc de Venise, et que l'on rencontre vers la même époque dans les égfises de San Sepolcro à Plaisance, de San Salvatore à Venise, de San Niccolô à Todi et de Santa Giustina à Padoue'.
De Rome, Fra Giocondo se rendit à Venise, où on le trouve en i5o6. D'après Vasari, il aurait alors conçu l'idée géniale d'arrêter les atterrissements qui menaçaient les lagunes vénitiennes en établissant un canal destiné à conduire une partie des eaux de la Brenta dans les lagunes de Chioggia. Mais il résulte de recherches plus récentes que les premiers travaux de ce canal remontent à l'année 1488, et que Fra Giocondo y fut absolument étranger. Il rédigea, il est vrai, de nombreuses consultations sur ce grave problème pendant les années i5o6 et 1607, mais ses idées ne furent pas adoptées. Le « Frate » se consola de son échec dans la société des humanistes dont regorgeait alors Venise, notamment de Pacioli et d'Aide Manuce, et prit une part active aux travaux de l'Académie aldine.
En i5o9 Fra Giocondo reçut de la République vénitienne la mission de défendre Trévise contre l'empereur Maximilien. En tout autre temps, une telle mission eût pu paraître étrange; mais lorsqu'un pape conduisait les troupes à l'assaut, faut-il s'étonner de voir un moine s'occuper de tracer des plans de fortifications !
Après une nouvelle éclipse, nous retrouvons Fra Giocondo à Venise dans les premiers mois de l'année i5i4, soumettant au Conseil (le 5 mars) ses plans pour la réédification du quartier du Rialto, détruit par un incendie l'année précédente. Vasari nous a laissé une description enthousiaste de ce projet; je crois intéressant de la reproduire ci-dessous : « Fra Giocondo, dit-il, voulait occuper l'espace entre le canal des Boucheries du Rialto et celui de l'Entrepôt des Farines, ce qui aurait formé un carré parfait, et donné
I. De GeymûUer, les Projets primitifs, p. 10, 267, et Ceiito Disegni, p. 33.
en longueur à la façade du quartier tout le terrain qui s'étend jusqu'à l'embouchure des deux canaux dans le « Canal Grande ». Il voulait ensuite que le canal des Boucheries et celui de l'Entrepôt des Farines fussent réunis par un canal commun, de façon que le quartier aurait été complètement environné d'eau. D'un côté se serait trouvé le « Canal Grande », d'un autre côté le canal des Boucheries, d'un troisième côté le canal de l'Entrepôt, et enfin du quatrième côté le canal Commun. Entre les constructions et les canaux, Fra Giocondo entendait ménager un vaste quai où se seraient vendus des légumes, des fruits, les poissons et autres semblables denrées. Les boutiques bordant ces quais étaient réservées à la vente de comestibles de tout genre. Chacune des quatre façades du quartier devait être percée d'une grande porte. Avant d'entrer dans la place centrale, on aurait rencontré à droite et à gauche une rue courant tout autour du quartier et garnie de boutiques et de magasins destinés aux draps fins et aux étoffes de soie, principaux produits de l'industrie de la ville. Ces rues immenses aboutissaient aux portes des fciçades et conduisaient à la place centrale, environnée de belles galeries qui auraient servi aux marchands de tous les pays que leurs affaires appellent à Venise, véritable douane de l'Italie et même de l'Europe. Les boutiques de ces galeries auraient été habitées par des banquiers, des orfèvres et des joailliers. Au milieu de la place se serait élevé un temple magnifique dédié à saint Mathieu, et dans lequel les nobles auraient pu assister le matin aux offices divins. Quelques personnes rapportent que Fra Giocondo, craignant que ce temple ne gênât la circulation, y avait renoncé pour en construire deux autres, qu'il introduisait dans les galeries. Une foule d'autres détails, aussi remarquables par leur beauté que par leur utilité, entraient encore dans le plan de ce quartier. »
. Mais le projet de Fra Giocondo fut écarté et remplacé par celui de Scarpagnino.
Le « Frate » ne devait pas tarder à prendre une brillante revanche : il fut préposé, avec Raphaël et Giuliano da San Gallo, à la direction de la reconstruction de Saint-Pierre, digne couronnement d'une carrière si longue et si remplie. On a vu plus haut à quel point Raphaël appréciait sa collaboration. Dans une lettre, signalée par M. de GeymûUer et publiée par M. de Nolhac ', le bon moine nous initie lui-même à ses occupations,
I. (' Au seigneur Aide, homme très instruit et très ami, à Venise. — Mon très cher messire Aide : Au milieu des chaleurs extrêmes et fort dangereuses qu'il fait ici, chacun cherche à vivre et à se tenir en santé ; on ne parle point d'autre chose. Bernardino est malade ainsi qu'un autre (serviteur) que j'ai amené de Venise, et jusqu'à présent ils me coûtent de bons ducats. De quelle manière j'étais attendu et comme j'ai été bien accueilli de beaucoup de monde et surtout du Souverain Pontife, les résultats le montrent assez. Je ne vous dirai pas de longues paroles, mais des faits. Tout d'abord le Pape m'a donné cent ducats d'or de la Chambre; puis il m'a payé quatre-vingts ducats de carlins pour le loyer d'une année d'une maison choisie près du palais (du Vatican) et de Saint -Pierre. C'est là que j'habite à présent : il y a jardins.
ainsi qu'à son train de vie; plus digne d'un épicurien que d'un ascète, mais bien en harmonie avec son surnom de Fra Giocondo, frère joyeux.
Fra Giocondo mourut le i''' juillet i5i5, plus qu'octogénaire.
Essayons de résumer, d'après M. de GeymûUer, le caractère de son talent : Dans l'architecture religieuse, dit le savant historien de Saint-Pierre de Rome, les dessins de Fra Giocondo montrent non moins d'originalité que de maturité; il conserva assez d'indépendance pour s'inspirer, dans l'extrême vieillesse, du style de Bramante. Une conception générale claire et grandiose, une rare beauté dans l'interprétation des détails, une éléc^ance et une magie indéfinissables dans les ornements, telles sont les quahtés maîtresses du moine véronais.
Deux autres architectes véronais célèbres, G. M. Falconetto (f i534) et
Michèle San Micheli (f iSSg), appartiennent déjà plutôt à la dernière
période de la Renaissance : nous étudierons leur rôle dans notre troisième volume.
Quoique plus rapprochée de Milan que de Venise, Brescia rentre, pour ses monuments d'architecture, dans le cercle d'action de l'École vénitienne.
L'église Santa Maria dei Miracoli (commencée en 1487 par un certain Jacopo, modifiée de i52i à i523 d'après les plans de Girolamo Sampellegrino et d'un certain Stefano, peut-être Stefano Lamberti, achevée seulement en 161 2) a la forme d'une croix grecque, avec des voûtes en berceau et des coupoles. Elle doit sa réputation à sa façade, d'une richesse
loges, etc. Puis il m'a donné le gouvernement de la Fabrique de Saint-Pierre, ce qui produit de grands profits et monte à une somme de trois cents ducats par an, plus encore, me dit-on. Puis le Pape m'a constitué une pension annuelle de quatre cents ducats d'or de la Chambre, payés par le cardinal de Santa Maria in Portico, sur une simple quittance de ma main, quand je le veux et comme je le veux. J'en ai déjà préalablement touché cent cinquante, et le cardinal en question m'a dit, de la part de Notre Seigneur, que cette provision est pour l'ordinaire et que je n'aie pas à y regarder, mais que plus je voudrai , plus on me donnera. Je n'ai qu'à demander et à tâcher de vivre et faire bonne chère, le désir du Pape étant de prolonger ma vie le plus possible. J'ai entendu de sa bouche même, trois ou quatre fois, des paroles du même genre et de plus généreuses encore. D'autre part, on m'a donné deux bonnes mules, une futaille de bon vin rouge et une autre de bon vin blanc. — Vos Columelle et vos « Cornucopise» sont arrivés. Je m'étonne que vous n'ayez pas écrit qu'on m'en donne. Pour les « Cornucopia: », il est raisonnable que j'en aie encore un ou deux exemplaires, en considération de mon Nonius et de Festus Pompeius. Pour les Columelle, nous étions convenus qu'on me donnerait dix ducats et dix exemplaires, et que, pour les autres (livres) auxquels j'ai collaboré, vous m'en feriez aussi une bonne petite part. Ainsi, messire Aide, toute chose promise est due, à moins que le promitto promittis ne doive être qu'un vain mot. Aussitôt les Columelle arrivés, j'en fais relier un pour l'offrir au Pape. L'occasion se présentera de lui parler de vous et je le ferai gaillardement. J'aurais beaucoup de choses à vous écrire, mais le loisir me manque. Communiquez les présents détails sur mon compte à messire Andréa Navagero et recommandez-moi à lui. — Rome, 2 août i5l4. — El vostro frater Jo. Jocundo. » (Courrier de l'Art, g mars 1888, p. 78.)
éblouissante, couverte d'une profusion de sculptures telle, que seule peutêtre la Chartreuse de Pavie peut se mesurer avec elle. Ce ne sont qu'arabesques, pélicans, candélabres, têtes de mort, dauphins, chérubins, tridents, sirènes, boucliers, masques, que sais-je encore ! Peut-être serait-on tenté de trouver cette ornementation déjà trop touffue; elle n'a plus en effet la pureté qui caractérisait l'arabesque à ses débuts, ni la légèreté avec laquelle les rinceaux se déroulaient chez les maîtres florentins. — On fait honneur de ces sculptures à Gian Gaspare Pedoni'.
Le palais municipal de Brescia (gravé p. 3oi) jouit de plus de célébrité encore que Sainte-Marie des Miracles : je rappelle que la première pierre de ce riche et élégant édifice fut posée en 1492, d'après le modèle de Tommaso Formentone de Vicence; que la construction, interrompue en i5o9 par les événements politiques, fut reprise en i526; que le premier étage fut construit d'après les plans de Sansovino, les fenêtres d'après ceux de Palladio, le portail sous la halle du rez-de-chaussée et l'escalier d'après ceux de Niccolô da Grado. On admire les colonnes engagées du rez-de-chaussée, les pilastres en terre cuite du premier étage, la riche frise, la balustrade, les bustes placés dans des ouvertures circulaires, les têtes de lion sculptées sur la frise, les statues et les obélisques qui couronnent le tout.
A l'extrémité occidentale de la Haute-Italie, Turin, Gênes et les villes voisines continuent à s'abstenir. Il nous a paru préférable de réserver pour notre troisième volume l'étude des quelques monuments isolés qu'elles comptent à leur actif pour la période de l'Age d'Or.
Les efforts et les conquêtes de ce demi-siècle, absolument décisif, non seulement pour les destinées de l'architecture de la Renaissance, mais pour celles de l'architecture moderne, sont faciles à résumer.
Le nombre des idées mises en œuvre se restreignit, par une réaction fatale, au fur et à mesure que la logique l'emportait sur la fintaisie. Les architectes s'imposèrent un programme particulièrement ardu : réaliser les combinaisons les plus variées avec une demi-douzaine d'éléments, la colonne, le pilastre, la niche, les frontons et les différentes parties de l'entablement, La préoccupation du rythme, la recherche des combinaisons musicales, l'adoption de la moyenne proportionnelle, l'art des contrastes et des alternances, s'ils ne furent pas inventés de toutes pièces (il serait inique de nier que le moyen âge les ait connus), ne purent que se développer.
L'élaboration de plans rigoureusement déduits, de plans raisonnes jusque dans leurs moindres détails, est un autre symptôme qui sépare l'Age d'Or de la Première Renaissance. Sauf à Florence, les architectes du quattrocento