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CHAPITRE IV

LECOLE TOSCANO- OMBRIENNE : MELOZZO DA FORLI ET SIGNORELLL OMBRIENNE '. LE PÉRUGIN ET PINTURICCHIO.

l'École

ntre l'École florentine et l'École ombrienne se placent l'École siennoise d'abord, puis plusieurs maîtres considérables qui participent de l'une et de l'autre, sans renoncer cependant à leur autonomie, tels que Melozzo da Forli et Luca Signorelli.

En ce qui concerne l'École de Sienne, représentée à ce moment par Bernardino Fungai (1460-1516), Girolamo del Pacchia (1497-1535 ?), Giacomo Pacchiarotti (1474-1540?), Baldassare Peruzzi (i48i-i536), Domenico Beccafumi (i486-i55i) et surtout par le Sodoma (1477-1549), il m'a paru préférable de l'étudier en bloc dans mon prochain volume, en groupant ces différents maîtres autour de l'éclatante ■figure du Sodoma. Par contre, je m'occuperai dès à présent de la série des artistes toscano-ombriens qui, par la date de leurs travaux, rentrent dans le cadre du présent volume.

Vasari aurait-il poussé la légèreté jusqu'à introduire dans l'histoire de l'art des personnages absolument imaginaires? On serait tenté de le croire en lisant le curieux commentaire que M. Milanesi a joint à la biographie d'un compa-

E. Mûntz. — IL Italie. L'Age d'Or. 87

triote de Vasari, le miniaturiste, peintre et architecte dom Bartolommeo délia Gatta, abbé de San Clémente d'Arezzo. M. Milanesi commence par établir que Vasari est le seul auteur qui mentionne cet artiste. Puis il essaye de démontrer que les renseignements qu'il nous a fournis sont tous de pure fantaisie. D'après le biographe, dom Bartolommeo aurait appartenu au couvent des Anges de Florence : vérification faite, aucun refigieux de ce nom ne figure sur les registres de la corporation. D'après le biographe, les miniatures des livres de chœur de l'église San Martino de Lucques seraient l'œuvre de dom Bartolommeo : or ces miniatures ont, selon toute vraisemblance, pour auteurs un certain enlumineur lucquois nommé Bartolommeo et dom Giuliano Amadei. Le biographe fait honneur à dom Bartolommeo de la fresque du Christ remettant les clefs à saint Pierre, dans la chapelle Sixtine; mais on sait aujourd'hui que cette fresque doit être restituée au Pérugin, peut-être assisté de Fra Diamante. Passe-t-on en revue les tableaux attribués par Vasari à l'abbé de Saint-Clément, on y découvre deux mains différentes : les uns rappellent Piero délia Francesca, les autres Luca Signorelli, etc.

M. Milanesi convaincra-t-il ses lecteurs? J'en doute. Vasari était trop bien intormé des choses d'Arezzo, sa ville natale, pour avoir admis sans preuves l'existence d'une personnalité aussi considérable. De nombreuses peintures montrent en outre une individualité bien tranchée. Je citerai en première ligne le -Saint Roch debout (salle IV, n" 9) du Musée d'Arezzo. Cem.orceau se distingue par sa grande tournure, unie à une conception assez réaliste; on y reconnaît de prime abord l'influence de Piero délia Francesca. Le coloris brun des chairs et la précision du modelé rappellent de la manière la plus frappante le Saint Jérôme de la cathédrale d'Arezzo, également attribué à dom Bartolommeo. Le Saint Roch à genoux (même salle, n° 18) offi'e des qualités non moins sérieuses : la gamme, formée de gris, de noir et de brun, témoigne d'une rare entente du coloris; le dessin est serré et vigoureux. Ici encore, et surtout dans la figure du Christ apparaissant dans les airs, on retrouve les leçons de Piero, qui n'a séjourné nulle part sans laisser une trace profonde; c'est le même esprit rationaliste, — si foncièrement opposé à la tradition mystique du moyen âge, — que dans les fresques de l'église San Francesco.

A Cortone, une peinture de l'égfise San Domenico, un Couronnement de la Vierge, offre une recherche, non moins grande, du caractère; à force d'ascétisme les personnages touchent presque au sublime.

On attribue à un autre peintre d'Arezzo, à Lorentino di Andréa, une Madone, trônant et deux saints (avec la date 1482) au Musée d'Arezzo. Cette composition se rapproche, elle aussi, de la manière de Piero délia Francesca.

Le désir de se découvrir des artistes pour ancêtres a amené l'historien par excellence de l'art italien à donner place dans son recueil à un Lazzaro Vasari,

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qui aurait cultivé la peinture à Arezzo pendant la première moitié du xv'' siècle. Mais l'érudition, l'implacable érudition, a fait justice de cette pieuse légende — on n'ose dire de cette pieuse supercherie, — car Giorgio Vasari a très certainement été sincère dans son assertion : elle nous a appris que son aïeul Lazzaro fut sellier, non peintre. Quant à son fils Giorgio, le père du biographe, il pratiquait l'art du potier, l'industrie des vases, d'où le surnom de Vasari.

Quoique située en Romagne, non en Toscane, Forli n'était pas tellement éloignée de Borgo San Sepolcro que les leçons de Piero délia Francesca ne pussent y pénétrer. Piero entretenait d'ailleurs des relations suivies avec une ville plus rapprochée de Forli : je veux parler d'Urbin. Ainsi s'explique comment il a pu agir à distance sur le plus célèbre des Forliviens, Melozzo degU Ambrosi*. Mais ici s'élèvent diverses difficultés dont je dois au préalable entretenir le lecteur. De prime abord, Melozzo paraît une émanation de Mantegna, avec quelque chose de moins précis et de plus ample, avec plus d'abandon. Comme son prototype, il a un faible pour les effets de perspective et les raccourcis, mais, comme lui, il sait à l'occasion donner à ses figures une Uberté et une grâce souveraines. La fresque représentant Sixte IV nommant Platina préfet de la Vaticane peut se rattacher aux portraits de la famille des Gonzague, peints par Mantegna dans la « Caméra degli Sposi » ; de même les Anges musiciens de la sacristie du Vatican se rapprochent, par leur rythme merveilleux, des Muses du maître padouan, avec cette différence que Melozzo y a mis une suavité et un élan inconnus à son devancier.

J'ajouterai que l'anneau entre Mantegna et Melozzo serait facile à découvrir : un artiste de Forh, Ansuino, avait figuré à Padoue parmi les disciples du Squarcione, parmi les collaborateurs de Mantegna; il avait travaillé aux fresques de l'église des « Eremitani » .

Cependant ni les types ni les draperies de Melozzo ne rappellent ceux de Mantegna. Les figures d'enfants ou d'anges de celui-ci, si caractéristiques, avec leur petite bouche et leur nez aux narines dilatées, leur peau comme gonflée, ne se retrouvent nulle part chez le peintre de Forli; à cet égard Melozzo se rapproche plutôt de Benozzo Gozzoli (bouche en cœur ou pincée, nez retroussé, épais cheveux blonds). De même ses draperies, d'une ampleur excessive, jurent avec les draperies, si écrites, de Mantegna, sauf peut-être dans le Christ du Quirinal. On pourrait multiplier ces exemples et étabhr entre autres que Mantegna avait atteint à la beauté et à la Uberté par une étude assidue de l'antique et que Melozzo y atteignit par une sorte de travail intime.

I. BiBL. : G. R(eggiani), P., Alcune Memorie intorno il pitfore Marco Melono da Forli. Forli, 1834. — Melchiorri, Notifie intorno... Meh^o da Forli. Rome, 1884. — Crowe et Cavalcaselle, Histoire de la Peinture en Italie, t. III. — E. Mûntz, les Peintures de Melo^o da Forli et de ses Contemporains à la Bibliothèque du Vatican d'après les registres de Platina. Paris, 1875 (extr. de la Gaiette des Beaux-Arts'). — Schmarsow, Melono da Forli. Berlin et Stuttgart, 1886 (monographie d'une importance exceptionnelle).

La Musique, par Melozzo da Forli. (National Gallery.

Sans nier l'influence plus ou moins indirecte de Mantegna, il faut reconnaître que l'influence de Piero délia Francesca perce à tout instant chez le peintre de Forli. Il est certain en outre que des éléments ombriens, peut-être même flamands, contribuèrent à donner au style de celui-ci sa marque particulière.

La biographie de ce maître éminent — un des rares Précurseurs que Charles Blanc ait admis dans VHisioire des Peintres — tient en peu de mots. Sa vie fut sérieuse et digne. Par un trait d'indépendance inconnu aux artistes de son temps, il se retira de la cour pontificale après la chute de son protecteur le comte Girolamo Riario et, quelques instances qu'on pût faire auprès de lui, il passa ses dernières années dans la retraite. Son œuvre a la même régularité que sa vie, sans curiosité fébrile, sans excès de production : peintre grave et loyal, il ne fut jamais un fabricant de peintures.

Melozzo degli Ambrosi naquit à Forli en 1438. Dès 1460, ainsi à l'câge de vingt-deux ans, il semble avoir fait une première apparition à Rome, où il exécuta pour Alessandro Sforza de Pesaro la copie d'une Vierge dite de saint Luc.

Un buste du Christ, conservé au musée de Città di Castello, et peint dans la manière flamande, serait, d'après M. Schmarsow, une des premières productions originales du jeune maître. Il aurait en outre peint à Rome deux tableaux, destinés à la basilique de Saint-Marc, les figures en pied de Saint Marc VEvangéliste et de Saint Marc le Pape; ces figures, encore bien archaïques, sont d'une gravité qui touche à la raideur.

Après cette apparition à Rome, Melozzo se rendit à Urbin, où il peignit, en 1474- 147 5 selon toute probabilité, pour la bibliothèque du duc Frédéric, une série de tableaux consacrés à la personnification des Arts libéraux. De ces tableaux, quatre nous ont été conservés : deux d'entre eux, au Musée de Berlin, représentent la Dialectique et V Astronomie; les deux autres, à la National Gallery de Londres, la Musique et la Rhétorique. Quant aux tableaux du château de Windsor (le duc Frédéric trônant et écoutant, en compagnie de son fils Guidobaldo, une leçon de Victorin de Feltre) et de la galerie Barberini à Rome (le duc Frédéric agenouillé devant un pupitre en compagnie de son fils Guidobaldo), ils ne paraissent pas se rapporter à la même série.

Les Arts libéraux séduisent par le mélange de figures allégoriques, tour à tour graves ou fraîches, et de personnages réels. (L'adolescent représenté aux pieds de la Musique est Costanzo Sforza de Pesaro, le beau-frère de Frédéric. Quant au personnage barbu, aux traits énergiques, représenté aux pieds de Y Astronomie, ce serait, d'après M. Schmarsow, Ottaviano Ubaldini, le parent et le confident de Frédéric.)

L'influence de Justus de Gand, qui travaillait à côté de Melozzo, perce en plus d'un endroit, par exemple dans cette belle figure de la Musique, fraîche comme une Flamande de Memling et cependant gracieuse comme une Floren-

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