L'INFLUENCE ALLEMANDE ET FLAMANDE
Ces emprunts étaient en raison même des facilités qu'offraient le transport et la diffusion des originaux, c'est-à-dire des gravures, qui formaient le principal titre de gloire du maître colmarien. Cependant il résulte d'un texte de Wimpheling que ses tableaux également s'exportaient en Italie.
Non moins nombreuses sont les copies en gravure. Le miniaturiste florentin Gherardo se proposait (c'est Vasari qui nous l'apprend) de copier le Christ en croix, de Schœn, et commença la planche; mais, surpris par la mort, il ne put l'achever. On connaît effectivement une copie italienne de cette pièce, avec la marque M. S. imitée assez gauchement (Bartsch, t. VI, p. 169; Passavant, t. V, p. 56). Nicoletto de Modène, de son côté, copia le Noli me tangere, le Départ pour la chasse, le Meunier et VAne. J'ajouterai que la Bataille, de Marco Dente, rappelle vaguement la composition analogue de Martin Schœn.
Plus encore que Martin Schœn, Albert Durer reçut les témoignages d'estime les plus flatteurs. (Qui donc ose parler de l'intolérance de la Renaissance italienne ! ) Il raconte luimême comment, lors de son séjour à Venise, en i5o6, le vénérable Jean Bellin vint le visiter, le loua hautement et lui demanda de peindre quelque chose pour lui, s'offrant à le rémunérer convenablement. Bellin, si nous en croyons Vasari, ne s'en tint pas à ces témoignages d'admiration platoniques : dans sa Bacchanale peinte pour le duc de Ferrare, il imita le tableau exécuté par Durer à Venise. Raphaël ne ménagea pas davantage à son célèbre confrère allemand les marques de sa haute estime : il lui envoya à titre d'hommage la belle étude de deux hommes nus destinée à la Bataille cCOstie (aujourd'hui conservée dans la collection Albertine à Vienne).
Nous attachons-nous aux imitations plus ou moins directes de tableaux ou de gravures de Durer, la dette contractée par les Italiens peut passer pour
Le Costume au xvr siècle.
Coupe en laïence de Gubbio ou de Castel-Durante.
(Musée Correr à Venise.)
relativement lourde. Carpaccio a pris le Massacre des dix mille du maître nurembergeois (i5()cS) pour prototype du tableau dans lequel il a représenté le
même
e sujet, à l'Académie des beaux-arts de Venise (i5i5); le Titien, dans ses dessins à la pluine, semble lui avoir dérobé certains paysages particulièrement fouillés, avec des rochers aux silhouettes bizarres. Notons à ce sujet qu'il ne serait pas impossible que Durer eût révélé aux Vénitiens les beautés du paysage frioulais. Un autre Vénitien, Palma le Vieux, dans V Adoration des Mages du Musée de Brera, s'inspira très visiblement de Durer, tant pour les personnages que pour les ruines et le paysage du tond, ces arcs éventrés et envahis par le lierre et les herbes. Il n'y eut pas jusqu'cà Véronèse qui, affirme-t-on, ne copiât patiemment une foule de gravures de Durer (on ne voit pas trop toutefois le parti qu'il a pu en tirer).
Après les Vénitiens, ce furent les Florentins qui mirent le plus souvent à contribution le chef de l'École de Nuremberg. Fra Bartolommeo copia, dans un dessin à la plume, récemment acquis par M. Léon Bonnat, le paysage qui entoure le Grand Satyre; Pontormo s'inspira de la Passion de Durer dans les fresques de la Chartreuse du val d'Ema; dans une Pietà il reproduisit presque textuellement un de ses paysages; ce maître, raconte Vasari, en vint à sacrifier son élégance à la « prontezza e varietà. » tudesques. Andréa del Sarto luimême utilisa les gravures de Durer pour son Saint Jean baptisant la foule et pour différents autres tableaux : il lui emprunta — c'est toujours Vasari qui parle — des figures entières. Cette énumération n'est pas complète : il faudrait y comprendre le miniaturiste Giulio Clovio, qui copia une Madone de Durer, et bien d'autres encore.
L'influence de Durer fut surtout grande sur les graveurs. Il leur apprit à mettre plus de souplesse dans leur travail, à peindre avec le burin : à leurs lignes trop raides il substitua un travail varié, des hachures, du pointillé, etc.; leur montra comment il fallait fouiller les draperies ou accidenter le paysage.
Parmi ces imitateurs, on serait en droit de dire ces contrefacteurs, Marc- Antoine Raimondi se présente le premier, avec une dette terriblement lourde : il n'a pas copié moins de soixante-quatorze gravures sur cuivre ou sur bois de Durer ; aussi cette contrefaçon sans exemple dans l'histoire des arts l'a-t-elle exposé, afîirme-t-on, à des poursuites devant les tribunaux de Venise. Giulio Campagnola, B. Montagna, Agostino Veneziano, Nicoletto de Modène, Giovanni Andréa de Brescia, ont également plus ou moins pillé le maître nurembergeois, de même que l'enlumineur d'un livre de prières exécuté à Ferrare pour un prince d'Estel D'autres graveurs allemands encore ont inspiré les Italiens. Les Sorcières de Baldung Grien ont servi de modèle à Luc Antonio de Giunta.
1. Passavant, k Peintre graveur, t. V, p. 82, 109, i55, l56, i58, iSg, l65, 166; t. VI, p. 59, i33.