LA LITTÉRATURE ITALIENNE
boschi, bibliographe et compilateur diligent'. Mais il suffit de signaler de tels jugements pour en faire ressortir l'inanité. Comment une littérature somme toute factice et toute d'emprunt saurait-elle entrer en parallèle avec une littérature aussi vivante que celle qu'a illustrée un Machiavel ou un Guichardin!
Et dans cette littérature italienne, quelle souplesse, quelle variété, quelle fermentation et quelle fécondité ! On voit paraître tout ensemble poèmes épiques et poèmes héroï-comiques, comédies, sonnets, madrigaux, épigrammes, églogues et idylles, ouvrages didactiques et ouvrages moraux, les Asolani de Bembo et le Cortegiano de Castiglione. La Nouvelle, si longtemps délaissée (on ne trouve guère à citer pour la période précédente que les Facéties du Pogge et // Novello de Masuccio de Salerne (publié en 1476; voy. t. I, p. 22, 121), relève la tête avec Sabadino degli Arienti de Bologne, dont le Novelliere, dédié au duc Hercule de Ferrare, parut à Bologne en 1483, avec Morlino, qui publia en i520, à Naples, quatre-vingts nouvelles (écrites en latin), avec Bandello, qui commença dès i5io la rédaction du plus célèbre des recueils de ce genre composés au xvf siècle. Peu d'années encore et la littérature macaronique prendra naissance avec Théophile Folengo (Merlin Coccaie, né en 1491). La première comédie moderne, la Calandra de Bibbiena, fut représentée entre i5o4 et i5io; la première tragédie moderne, la Sophonisbe de Trissin, en i5i5, et la seconde, la Rosmonde de Jean Ruccellai, la même année.
Bref, autant il y avait de monotonie et de raideur dans la littérature du xv" siècle, autant il y aura de vie et d'allure dans celle du xvf .
Les poèmes épiques n'avaient pas fait défont pendant toute la Première Renaissance. Que de milliers d'hexamètres forgés en l'honneur des héros de l'antiquité ou de ceux du xv*" siècle, les Sforza, les Este, les Montefeltro ! Voilà que subitement, dans l'entourage immédiat de Laurent le Magnifique, et peutêtre sous son inspiration, parut une composition bizarre qui marqua tout ensemble la réaction contre les froides épopées néo-classiques et contre les plates adulations prodiguées aux contemporains, telles que la Sfo)\iade, la Borséide, la Feltrienne. La nouveauté du Morgante maggiore, le chef-d'œuvre de Lodovico Pulci (publié en 1481), consista et dans le choix du sujet, emprunté à ce moyen âge si honni des humanistes, et dans cette note héroï-comique, le genre bernesque, à laquelle un des successeurs de Pulci, Francesco Berni (i 490-1 536), a donné son nom'. Pulci eut la patience de soutenir son rôle trente mille vers durant !
cipales productions lyriques latines de la Renaissance : Aniologia délia Lirica latina in Italia ne secoli XV e XVI. Città di Castello.
1. Storia délia Letteratura italiana, édit. de Milan, t. VII, p. 1971. On trouve aux pages 1971- 2176 du même volume un tableau assez complet de la littérature latine du xvi" siècle.
2. Voy., sur toute cette littérature, VHistoire poétique de Charlemagne, de M. Gaston Paris,
On a essayé, dans les derniers temps, de défendre Pulci contre le reproche d'impiété. J'avoue
Certes on aurait fort étonné Laurent le Magnifique en lui prédisant que ce qui n'était qu'une boutade chez Pulci deviendrait le point de départ d'une longue série de poèmes, bien plus, d'un genre nettement défini. Voilà du coup les paladins mis à la mode dans l'Italie de la Renaissance, bien que de tels souvenirs n'eussent plus rien qui fût de nature à intéresser ni l'aristocratie intellectuelle, ni le peuple. Du moment où l'on voulait chanter le passé, mieux valait prendre, à l'instar de Pétrarque dans son Africa, un héros national tel que Scipion l'Africain, le vainqueur d'Annibal; on eût du moins fliit vibrer la corde du patriotisme chez les héritiers des anciens Romains. Et mieux encore valait s'attaquer à des exploits restés vivants dans la mémoire du peuple italien, la
rivaHté des Gueltes et des Gibelins, les luttes contre l'Empire germanique, la Ligue lombarde, la déflrite de Frédéric Barberousse. Mais, le sentiment national tendant à disparaître, les successeurs de Pulci apprécièrent dans les souvenirs de la chevalerie, à laquelle personne ne croyait plus, la facilité de donner un libre cours à leur imagination.
// Mor gante Maggm-e de Pulci fat rapidement suivi de VOrlando innamorato du comte Boiardo (f 1494), de la Carliade d'Ugolino Verini, du Mambriano du Cieco da Ferrara (Francesco Bello, f I49^j), et enfin du chefd'œuvre du genre, rOrJando Jitrioso de l'Arioste, dont la première partie vit le jour à Ferrare en i5i6, et la dernière en ]5.32.
Longtemps j'ai cherché les causes d'un engouement si extraordinaire; un instant il m'a paru que l'on pouvait l'attribuer à la popularité dont les paladins, les chevaliers de la Table-Ronde, les preux, auraient continué à jouir en Italie auprès des masses'. Mais cette explication est insuffisante; il fliut chercher plus haut ou plus bas : les poètes italiens de la Renaissance, M. Symonds en a fait la remarque judicieuse, n'avaient pas le génie de l'invention; de même qu'ils avaient imité les modèles romains dans leurs productions dramatiques, et les modèles provençaux (vus à travers Pétrarque) dans leur poésie lyrique, de même
L'Ariosle.
D'après une médaille de Pogg:ini.
que j'ai quelque peine à l'absoudre, quand je l'entends, au début de chaque chant, invoquer tour à tour, avec les marques du respect le plus profond, le Père Éternel, le Christ (« le juste, le saint, l'éternel monarque, le souverain Jupiter, crucifié pour nous!»), le Saint-Esprit, la "Vierge ou un saint, et que ces invocations se terminent invariablement par la prière de l'aider à mener à bonne fin le récit de telle ou telle aventure (et l'on sait s'il y en a de scabreuses ! ). Si ce n'est point là de l'ironie, c'est du moins de l'inconvenance au suprême degré. On objectera en vain que, dans // Btimo d'Aiitona, VAncroja, la Spagna, certains prédécesseurs de Pulci avaient donné l'exemple d'invocations analogues : ces auteurs, d'une bonne foi entière, n'avaient pas mêlé, comme lui, le profane au sacré. Or la question est précisément là. I. La Renaissaiict' à l'cpoquc de Charles VIII, p. k)5.
LARIOSTE.
ils imitèrent les chansons de geste dans leurs productions épiques'. Ce qui séduisait dans ces dernières les prédécesseurs de l'Arioste et l'Arioste luimême, c'est que vis-à-vis du moyen âge ces troubadours de la Renaissance pouvaient se permettre toutes les licences, l'enjoliver, le travestir à leur aise, et Dieu sait s'ils ont usé et abusé de cette latitude. Vis-à-vis de l'antiquité, ils éprouvaient trop de respect encore et n'auraient pas osé la traiter avec un sans- gêne pareil.
Et de fait, ce ne sont pas les héros traditionnels qui ont fait le succès du Roland amoureux ou du Roland furieux; ce sont les personnages nouveaux inventés de toutes pièces, princes sarrasins ou amazones, Agramant, Astolphe, Rodomont et Roger, Angélique, Bradamante et Marphise. De Roland, de Charlemagne , d'Olivier , de Turpin, il n'est question que de loin en loin; l'Arioste se souvient de leur existence tous les six ou huit chants, c'est-à-dire tous les trois ou quatre ans, puisqu'il n'a pas mis moins de vingt -cinq ou trente ans pour mener à fin ses quarante chants.
La mythologie elle-même n'y perdit rien, pas plus chez Pulci que chez l'Arioste : l'Aurore et Apollon furent de toutes les fêtes; Philomèle et sa sœur remplirent de plus belle les bocages de leurs lamentations et de leurs pleurs; Pluton continua de régner sur les Enfers. Quant à Boiardo, plus fortement ancré dans son sujet, il célébra néanmoins le « dicitor » Arion, la « donzella » Méduse et le « damigello » (damoiseau) Narcisse. (P. I, ch. xii; P. II, ch. xvii, xxvii.)
Le reproche le plus grave que l'on soit en droit d'adresser à ces poètes, quelque spirituelles ou charmantes que leurs compositions puissent être en elles-mêmes, c'est de ne pas croire aux personnages qu'ils évoquent, vrais héros de roman et non d'épopée; c'est de feusser à tout instant l'histoire en y intro-
Portiait de F. Guichardin.
Fac-similé d'une gravure du \\v siècle.