‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 4)Chapitre 92 sur 288 · Molinier, Venise, p · texte numérisé non relu

Molinier, Venise, p

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amateur osera lui jeter la première pierre! Ayant appris que César Borgia avait enlevé au duc d'Urbin, son beau-frère, une Vénus antique et un Cupidon, elle les sollicita de sa courtoisie et vit sa demande couronnée de succès. Ses investigations s'étendaient jusqu'à l'île de Rhodes, où Sabba da Castiglione avait mission de lui acheter des antiques \

De nombreux voyages à Vérone, à Venise, à Milan, à Florence, à Rome, la tenaient au courant des nouveautés qui se produisaient dans le monde des lettres et des arts, et la mettaient en relations avec toutes les sommités. A Milan, qu'elle visita souvent entre les années 1498 et i5oo, elle s'inspirait des leçons de sa sœur Béatrix d'Esté, de son beau-frère Ludovic le More, et de son frère le cardinal Hippolyte; à Rome, où elle fit des stations prolongées entre 1 5 10 et i5i3, attirée surtout par le désir de voir son fils, otage au Vatican, elle fut comme la reine de la cour pontificale.

Les conceptions les plus généreuses germaient sans cesse dans cette imagination ardente. Tantôt elle s'occupait de faire élever sur une place de Mantoue une statue au plus glorieux de ses fils, à Virgile; tantôt elle voulut associer dans son « studiolo » — son cabinet de

travail — les chefs-d'œuvre de l'École ombrienne et de l'École ferraraise aux chefs-d'œuvre de la Renaissance, représentée à Mantoue même avec un incomparable éclat par Mantegna. Inspiration trois fois heureuse, à laquelle nous devons les quatre pages capitales aujourd'hui exposées au Louvre dans la galerie des Sept Mètres : le Parnasse et Minerve chassant les Vices, de Mantegna, le Combat de T Amour et de la Chasteté du Pérugin et la Cour d'Isabelle d'Esté de Lorenzo Costa, ainsi que les deux gouaches du Corrège, également conquises par le Louvre, la Sagesse victorieuse des Vices et VHomme sensuel.

Mieux inspirée que son père Hercule, son frère Alphonse et sa belle-sœur Lucrèce Borgia, Isabelle découvrit le secret d'inspirer les artistes et de féconder l'art : ce secret, elle le trouva dans son cœur aimant et dans sa haute intelligence. C'est parce qu'elle se montrait bonne et affectueuse aux artistes, c'est parce qu'elle avait pour l'art le culte le plus ardent, que tant de chefs-d'œuvre surgirent autour d'elle.

Que de titres à notre admiration, à notre gratitude ! Et cependant Isabelle possédait au suprême degré une autre quaUté infiniment plus rare que l'ardeur

Fragment du plafond du château de Mantoue.

I. Gaye, Carteggio, t. II, p. 53, 82. — D'Arco, délie Arti e degli Artefici in Mantova, t, II, p. 44. — Article de M. Luzio dans VArchivio storico Lotnhardo, 1886, fasc. I.

et la libéralité : je veux dire l'art de distinguer de la masse des utilités les hommes véritablement supérieurs. Aucun Mécène de la Renaissance, ni Laurent le Magnifique, ni Ludovic le More, ni Léon X lui-même, ne pouvait se vanter d'avoir compté parmi ses protégés ou ses amis un si grand nombre de littérateurs et d'artistes hors ligne : Aide Manuce, Bembo, qui dès i5oi faisait à la marquise une cour assidue et auquel elle rendit plusieurs fois visite à Vérone, pour étudier son petit cabinet d'antiques, l'Arioste, Paul Jove, Bernardo Tasso, Balthazar Castiglione, Bandello; puis Mantegna, Giovanni Santi, Léonard de Vinci et le Titien, qui peignirent son portrait; le sculpteur-médailleur Cristoforo Romano, qui modela la charmante médaille reproduite ci-dessus; Lorenzo Costa, le Pérugin, Jean Bellin, Raphaël, Jules Romain, Lorenzetto, le Corrège, Sébastien del Piombo, et tant d'autres.

Les lettres de la marquise à Léonard de Vinci nous révèlent le mélange de persévérance et de courtoisie qu'elle savait apporter dans ses entreprises. Il sera intéressant, à ce titre, de les rapporter ici. Le 14 mai 1604, elle charge un de ses agents, fixé à Florence, Angelo del Tovaglia, de tenter, — après bien d'autres, — une démarche auprès du maître inexact entre tous : « Désirant très vivement avoir quelque œuvre de Léonard de Vinci, que nous connaissons, non seulement de réputation, mais personnellement, comme un peintre remarquable, nous lui écrivons dans la lettre ci-jointe de vouloir bien faire pour nous une figure de Christ enfant dans sa douzième année. Vous lui présenterez notre missive en ajoutant les commentaires qui vous sembleront les plus propres à le décider; nous le payerons bien, et s'il cherche une excuse dans l'œuvre qu'il a commencée pour la Seigneurie, vous pourrez lui dire que ce sera un délassement qui le reposera de l'Histoire de la bataille d'Anghiari. »

En même temps, elle écrit à l'artiste : « Maître Léonard, apprenant que vous

êtes fixé à Florence, nous avons conçu l'espoir de réaliser notre désir Quand

vous vîntes dans ce pays-ci, alors que vous avez fiiit notre portrait au fusain, vous nous avez promis de nous peindre un jour en couleur; mais comprenant qu'il vous serait difficile d'exécuter votre promesse, puisqu'il faudrait vous transporter ici, nous vous prions de bien vouloir remplir vos engagements envers nous, en remplaçant notre portrait peint par un Christ enfant, de douze ans à peu près, c'est-à-dire à l'âge où il disputait dans le Temple, et de l'exécuter avec ce charme et cette suavité qui sont à un si haut degré le caractère de votre art. Si vous accédez à notre désir, en outre du payement, que vous fixerez vousmême, nous vous resterons tellement obligée, que nous ne saurons comment nous acquitter envers vous.... » Quelques mois plus tard, nouvelle épître : «... Vous m'avez fait répondre par M. Angelo que vous satisferiez de grand cœur à mon désir, mais les nombreuses commandes que vous avez me font craindre que vous n'ayez oublié la nôtre; nous avons donc cru convenable de vous écrire ces quelques mots, vous priant, quand vous serez

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Portrait de la Marquise Isabelle d'Esté, par Léonard de Vinci. (Musée du Louvre.)

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fatigué de l'Histoire florentine, de vous délasser avec cette petite figure*. « Ces tentatives multiples ont laissé leur trace dans un admirable carton du musée du Louvre, dans lequel M. Yriarte a eu le mérite de reconnaître le premier les traits de l'adorable marquise.

A l'occasion, cependant, la marquise savait formuler des reproches ; s'adressant au Pérugin, qui venait de lui livrer son Combat de V Amour et de la Chasteté, (p. 63), d'une facture si lâchée, elle lui écrivit : « Si votre tableau avait

La Cour de la marquise Isabelle d'Esté, par Lorenzo Costa. (Musée du Louvre.)

été fini avec plus de soin, vu qu'il doit faire pendant à ceux de Mantegna, qui sont d'une extrême netteté, il y aurait eu plus d'honneur pour vous et plus de satisfaction pour nous. »

Le « Studiolo » s'enrichit en outre de différentes peintures en camaïeu dues à Mantegna, d'une Histoire de Léda, par L. Costa, etc.

La Grotte, contiguë au cabinet, contenait un choix de statues, de bustes et de bas-reliefs, soit en marbre, soit en bronze : un Cupidon dormant sur une peau de lion, attribué à Praxitèle, le Cupidon endormi de Michel-Ange, une Cléopâtre, des bustes d'empereurs, une statue de Vénus, une statue de Léda, toutes deux modernes, un Cupidon tenant l'arc, un Mars, un Laocoon moderne, divers bronzes, un Apollon, un groupe Ôl' Hercule et Antée, un Mercure apprenant à lire

I. Ch. Yriarte : Gaiette des Beaux-Arts, 1888, t. I, p. 118 et suiv. E. Miintz. — IL Italie. L'Age d'Or.

à Cupidon, un Laocoon, une Victoire, un Apollon avec la lyre, un Neptune avec le trident, un Satyre agenouillé avec un escargot à la main. D'après une inscription tracée sur le cortile faisant partie de ce corps de bâtiment, la marquise y faisait travailler en i522 encore'.

Dans sa passion pour les antiques, Isabelle se rencontrait avec différents membres de la famille des Gonzague. Avant qu'elle ne vînt s'établir àMantoue, le cardinal François (f I4(S3) avait pris à tâche de réunir une précieuse suite de bronzes et de pierres gravées, en s'inspirant des leçons du pape Paul II, ainsi que de celles de Mantegna. Malheureusement, à sa mort, il fallut tout vendre pour payer ses dettes: camées et intailles allèrent enrichir le cabinet, déjà unique en son genre, de Laurent le Magnifique '. Le frère de François, Louis Gonzague (f i5ii), forma de son côté un riche cabinet d'antiques, ainsi que de moulages, dans le palais de Gazzuolo (aujourd'hui détruit), qu'il avait fiit construire par son favori, Hermès Flavius de Padoue, et où il donnait de si brillantes représentations théâtrales''. Louis, ainsi que son parent, Jean-François Gonzague, seigneur de Bozzolo (1443- 1496), employait l'habile sculpteur mantouan l'Antico à reproduire en bronze des statues antiques.

Ce qui donne en effet à la cour de Mantoue sa physionomie particulière, c'est ce goût épuré, et je ne crains pas d'ajouter, ce goût fécondé, inspiré, par une étude assidue de l'art classique, par les leçons de l'incomparable dessinateur Mantegna. Tout y tourne autour de l'antiquité : les sujets comme le style. Je citerai entre vingt exemples la masse de marbres ou de bronzes, sculptés ou fondus d'après les modèles grecs et romains.

Le goût exquis et les ardeurs généreuses même d'une Isabelle d'Esté étaient impuissants à provoquer chez ses sujets ces vocations que le hasard prodigue souvent dans les milieux les moins bien préparés, ou plutôt ces vocations ne s'afîirmèrent que chez la génération suivante. Pour la période qui comprend le règne de Frédéric et de Jean-François Gonzague, si Mantoue donna aux lettres et à la philosophie deux noms aussi éclatants que Balthazar Castiglione et Pierre Pomponace, la phalange d'artistes groupés dans la capitale du petit marquisat se composait surtout d'étrangers. C'étaient d'abord les deux têtes de colonne de la cour du marquis Louis III et de la marquise Barbe de Brandebourg, l'architecte florentin Luca Fancelli et -Andréa Mantegna, l'inquiet et sublime peintre padouan, dont la présence suffisait pour faire de Mantoue un foyer de lumières. Isabelle eut l'honneur de présider à l'achèvement de l'im-

1. D'Arco, ddk Arli e degli Artefici in Mantova, t. II, p. i34-l35. — Cf. le Calnnet de V Amateur d'E. Piot, 1845-1846, t. IV, p. 375-380. — RapJmël, sa vie, son œuvre et son temps, p. 65-657.

2. Les Arts à la cour des Papes, t. III, p. 45, 27(> — Le Musée du Capitale, extr. de la Revue archéologique, p. 8-10; Paris, 1^2. — Les Collections des Médicis au XV' siècle, p. io5, 106.

3. D'Arco, délie Arti e degli Artefici in Mantova, t. II, p. 197. — U. Rossi, / Medaglisti del Rinascimenlo.

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mortel chef-d'œuvre du maître, le Triomphe de Jules César, qui fut terminé en 1492 pour le théâtre de la cour : elle lui commanda en outre, en 1497, par une de ces inspirations généreuses dont elle avait le secret, un projet de statue pour Virgile; le poète napoHtain Pontano devait composer l'inscription. Mante<7na, qui n'était que peintre, non sculpteur, lui soumit le dessin, assez raide et malencontreux, qui se trouve aujourd'hui au Louvre, et l'affaire en

resta là.

Étant données des âmes aussi vibrantes, la lutte grandiose dans laquelle le marquis Jean -François eut l'honneur de commander l'armée itahenne, la bataille de Fornoue, ne pouvait manquer d'avoir son contre-coup dans l'art. Pour perpétuer le souvenir de sa prétendue victoire (on sait que ce fut au contraire une défaite bien avérée), le marquis fit édifier à Mantoue une éghse à laquelle il donna le nom de « Madonna délia Vittoria », et pour décorer ce sanctuaire il chargea Mantegna de peindre, à titre d'ex-voto, le tableau célèbre que l'on admire aujourd'hui au Louvre. Un Juif, qui avait fait enlever de sa maison une image de la Vierge, dut céder le terrain sur lequel s'éleva l'église votive et paya en outre une amende de 1 1 o ducats, destinée à couvrir en partie les honoraires du peintre. Le tableau fut solennellement mis en place le jour anniversaire de la bataille, le 6 juillet 1496.

Autour du glorieux vétéran Mantegna vinrent se grouper, pour des périodes plus ou moins longues, Lorenzo Costa de Ferrare, l'auteur d'un des tableaux du « Studiolo »; Francesco Monsignori de Vérone (f i5i9), qui travailla beaucoup pour la cour, et qui fut notamment employé à la décoration du palais de Marmirolo; Giovanni Santi, le père de Raphaël, qui fit le portrait de la marquise à l'âge de dix-huit ans. Quelques peintres du cru, imitateurs d'Andréa Mantegna, dont ils tempéraient parfois la sécheresse en s'inspirant des Vénitiens, pourvoyaient aux travaux courants. C'étaient d'abord Francesco Mantegna, le fils d'Andréa, puis Simone Ferri, qui décora en i5i7 le palais de Pietole, le pays natal de Virgile; Lorenzo Leonbruno, employé à partir de i5ii par le marquis, etc.

L'encouragement des sculpteurs et médailleurs formait chez la marquise l'objet d'une solUcitude particuhère, dans laquelle son goût pour l'antiquité classique entrait, à coup sûr, pour une grande part. Cristoforo Romano modela sa médaille, Bartolommeo Melioli (1448-15 14) grava les monnaies de l'atelier mantouan, de même que Gian Marco Cavalli (né à Viadana, près de Mantoue), qui exécuta en outre pour la cour divers ouvrages de sculpture et d'orfèvrerie. Cet artiste passe pour être l'auteur du buste placé sur le tombeau de Mantegna.

Médaille d'Alexander Etruscus.

Par Hermès Flavius.

Un autre sculpteur-médailleur, Pier Jacopo Alari-Bonacolsi, surnommé l'Antico (t i528), fondit des médailles pour différents membres de la famille de Gonzague, et reproduisit, restaura ou expertisa un certain nombre d'antiques pour la marquise. Enfin le Padouan Hermès Flavius de Bonis, familier de l'évcque Louis, et architecte habile (il construisit, on l'a vu, le palais de Gazzuolo), s'immortalisa par la belle médaille d' « Alexander Etruscus, adolescentia^ princeps ' » .

La marquise Isabelle, ce génie tutélaire de la Renaissance, avança en âge sans vieillir. Elle mourut en iSSç, toujours accessible aux progrès nouveaux, admirant le beau d'où qu'il vînt, et ayant assez vécu pour applaudir encore aux triomphes de Raphaël, du Corrège et du Titien.

I. U. Rossi. î Medaglisti del Rinasciinenfo alla corte di Manlova.

Fragment du plafond du château de^Mantoue.

Coffre de mariage du xvr siècle.

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