‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 108 sur 121 · VIE NOMADE · texte numérisé non relu

VIE NOMADE

22. Départ du. Sinaï. Ordre de marche. Hobab, fils de Jéthro. — 23. Murmures du peuitle. Prière de Moïse au Seigneur. — 24. Nécessité pour Moïse de s'adjoindre des coopérateurs pour l'administration du camp. — 25. Institution des soixante-dix Anciens. — 26. Théorie de M. Salvador. — 27. Les cailles. — 28. Murmures de Marie et d'Aaron contre Moïse. — 29. Voyage d'exploration au pays de Chanaan. — 30. Retour des envoyés. Révolte du peuple. Le Seigneur le condamne à demeurer quarante ans au désert.

— 31. Défaite des Israélites rebelles par les Chananéens et les Amalécites.

— 32. Réponse de M. Muuk aux objections élevées contre le séjour de qua* rante ans au désert. Inscriptions sinaïliques. — 33. Révolte de Coré, Dathan et Abiron. — 34. Punition des coupables. — 35. La verge fleurie d'Aaron.'

— 36. Mort de Marie, sœur de Moïse et d'Aaron. — 37. Torrent de Contradiction. — 38. Le roi d'Edom refuse aux Hébreux le passage par ses terres.

— 39. Mort d'Aaron.

ciiAP. iij. — AU PIED DU siNAi (1645-1644). 655

'40. Défaite d'Arad, roi de Cbanaan. Serpent d'airain, figure de la croix éQ notre Seigneur Jésus-Christ. M. Renan. — 41. Hymnes guerriers. Défaite de Séhon, roi des Amorrhéens. — 42. Og, roi de Basan. Premier partage de la conquête. — 43. L'âuesse de Balaam. — 44. Proi>liéties de Balaam. —

45. Prévarication des Hébreux dans les plaines de Moab et de Madian. —

46. Défaite des Madiauites. — 47. Moise promulgue de nouvtu'u. îi loi. — 48. Moïse institue Josué son successeur. — 49. Cantique de Moïse. — 50. Bénédiction des tribus. Mort de Moïse. — 51. Non surrexit ultra propheta in Israël sicut Moyses. — 52. Conclusion.

§ I. Aa pied du Sinaï (1645-1644).

1. Quarante jours s'étaient écoulés depuis que Moïse, au sommet Agitation de» du Sinaï, recevait de Dieu l'ensemble de la législation. Les Hé- cî^i^éfp^ar Dreux, campés au pied de la montagne, étaient passés de l'enthou- ^ '^ Moïse. '''' siasme au découragement. La présence du Prophète, sa parole toute-puissante, les prodiges qui se multipliaient à sa voix, avaient sur cette multitude un empire que rien ne pouvait suppléer. On a vu des hommes de génie exercer autour d'eux le prestige de la supériorité intellectuelle et morale, et trouver dans cet élément de domination une autorité irrésistible. *Mais quel homme disposa jamais, pour le gouvernement d'un peuple, d'une puissance comparable à celle de Moïse? On conçoit donc l'agitation, la stupeur, la consternation qui se répandirent dans les tentes des fils d'Israël, après ces quarante jours d'une attente inquiète et toujours vaine. « Les uns D disaient, écrit Josèphe, que Moïse avait trouvé la mort sur ce ro- » cher désert, que la dent des lions Tavait dévoré; d'autres pré- » tendaient que Dieu l'avait rappelé à lui *. » Ces suppositions, dont la Bible ne parle pas, et que l'historien juif avait sans doute recueillies dans la tradition nationale, paraissent d'ailleurs répondre assez vraisemblablement à l'état des esprits durant la longue absence du Prophète. Qui les dirigera dans la soHtude? Qui prea«

* Joseph., i4n^î"g. Judaic, lib. 111, cap. iv. — Il faut remarquer, comme un trait curieux d'amour-propre national, que Josèphe, tout en décrivant l'inquiétude des H^ébreux et la joie dont les combla le retour si longtemps attendu de Moïse , passe complètement sous silence l'épigode de l'adoration du veau d'or.

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dra la responsabilité de cette tribu d*émigrants à peine échappés au joug de l'Egypte, et que la disparition de Moïse va livrer àans défense au ressentiment de leurs anciens maîtres ou à la furear sanguinaire des tribus chananéennes? Telles durent être et telles seraient encore de nos jours les préoccupations d'une armée tout à coup privée d'un chef sur la tête duquel reposaient toutes les espérances ; d'une multitude égarée au désert, que la perte inattendue de son guide, du seul homme en qui elle avait placé sa confiance, laisserait environnée d'ennemis , sans espoir et sans ressources. Mais si l'analogie de situation produisait encore maintenant les mêmes terreurs, leur expression serait bien différente, et leurs résultats n'offriraient rien de seaiblable à ce que nous lisons dans l'Exode.

Le pftupî<3 2. « Le peuple, dit le texte sacré, voyant que Moïse ne redesi Aaron df cendait plus de la montagne, s'assembla en tumulte et entoura sedieux. ditieusement Aaron. — Lève-toi, lui dit-il. Fais-nous des dieux qui nous précèdent. Car Moïse, cet homme qui nous a entraînés loin de la terre d'Egypte, a disparu, et nous ne savons quel accident lui est arrivé ^ » Il y a, dans ces vociférations rebelles, un sentiment qui n'est plus dans les habitudes des masses populaires, et qu'il importe de faire comprendre. Les Juifs, dans leur détresse, demandent des dieux; les mouvements séditieux que l'histoire de ces derniers siècles a enregistrés dans ses annales, se sont tous faits au nom d'un homme; jamais ils n'ont, ni de près ni de loin, rappelé le Fac nobis deos qui nos prœcedant, des Israéhtes au désert. Quelle est donc la raison de cette difierence si marquée et si profonde? Nous la voyons dans la croyance universelle de la nation hébraïque à l'action immédiate de la Divinité sur le gouvernement du monde. Ce sentiment héréditaire chez les Hébreux, où les traditions patriarcales l'entretenaient par les récits les plus circons* tanciés et les plus touchants, s'était développé avec une énergie nouvelle, depuis la sortie d'Egypte, à l'aspect des miracles sans nombre qui avaient marqué leur délivrance, le passage de la mer

Rouge et le séjour au Sinaï. Mais il faut bien le reconnaître, cet instinct religieux, si l'on peut parler ainsi, se mêlait à une ignorance dont le cri du peuple nous donne la mesure. Les miracles du passé n*ont frappé que les imaginations, ils n'ont pas éclairé les esprits, et l'on comprend les efforts que le Prophète devra faire encore pour assouplir les dures intelligences de cette multitude, qu'il appellera tant de fois populus durœ cervicis *. Donc, puisque le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu qui venait de révéler son nom éternel de Jéhovah, le Dieu qui avait, au milieu des foudres et des éclairs, promulgué solennellement sa loi sur le Sinaï, semble abandonner tout à coup son œuvre inachevée; puisqu'il ne renvoie plus Moïse à ce peuple éperdu, c'est qu'il n'est pas assez puissant ^^our terminer son entreprise; qu'on donne à ce peuple d'autres divinités qui le précèdent, le dirigent et guident ses pas! Fac nobis deos. Il n'y a pas d'autre explication possible à ce cri unique dans l'histoire. Tant il est vrai que le peuple juif ne ressemble à aucun peuple, qu'il accuse, au milieu même de ses erreurs, une foi à la Divinité qu'on cherche vainement ailleurs, et que ses annales ne sont pas des annales comme les autres!

3. Il faut repousser cette prétention avec autant d'insistance Laconduif^ ■ qu'on en a mis à la produire. Non, l'histoire du peuple juif n'est ih, "(leupie !tii pas « une histoire comme une autre ^, » Par exemple, si, comme "'^.e"''aanj' l'insinue M. Salvador, Moïse n'est qu'un législateur plus habile que ;" i,,^j;[a\ÏÏi« celui de Sparte ou que celui de Rome, remplaçant avantageusement la « sibylle décrépite » du premier , et Tinspiration de la « nymphe Egérie ^ » du second, par Finteivention également fictive de Jéhovah, on avouera du moins que son séjour sur la montagne où Dieu l'avait appelé, mystérieux pour le reste du peuple, ne devait pas l'être pour Aaron. Il y a des limites aux prestiges humains les mieux combinés : et un vieillard ne demeure pas qua-

* Exod.y cap. xxxn, 9; cap. xxxili, 3-5; cap. XXXIV, 9; Dealer., cap. ix, 6-13*, îap. X, 16; cap. xxxi, 27.

* On se rappelle que telle est la formule de M. Renan. Nous l'avons reproiuite plus haut , en l'extrayant textuellement des Etudes d'hiaioire religieux . ?ag. 76.

» Salvador, Institut, de MoUe, tom. I, pag. 75, édit. 1828.

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rante jours sur le sommet d'un rocher désert, sans qu'au pied de la montagne il n'ait laissé quelque confident discret qui lui fait quotidiennement parvenir des provisions et des vivres. C'est ainsi que les choses se fussent passées sans miracle réel, mais avec une adroite combinaison qui aurait dérobé le côté vulgaire à la multitude, pour ne lui laisser entrevoir que le côté prodigieux de l'événement. Pourquoi donc, dans ce cas, Aaron ne fait-il pas prévenir son frère du mouvement séditieux excité par son absence? Pourquoi laisse-t-il gronder l'orage? Pourquoi laisse-t-il fermenter sourdement les esprits? Pourquoi attend-il que l'émeute vienne lui imposer en souveraine ses volontés, quand il n'avait qu'un mot à dire, un avis à transmettre à Moïse, et le désordre eût été réprimé? En supposant que les passions populaires, subitement exaltées, eussent surpris les prévisions et la prudence de l'homme d'Etat, pourquoi du moins, pendant les jours qui vont nécessairement être employés à la fabrication de l'idole réclamée par le peuple, Aaron ne profite-t-il pas de ce délai pour aviser enfin son frère? Dans une « his- » toire comme une autre » la conduite d'Aaron serait aussi inexplicable que celle du peuple lui-même.

Faiblesse 4. Aarou, le futur Grand Prêtre de la loi juive, débute donc par une faiblesse; ainsi, dans la loi nouvelle, celui des apôtres à qui il sera dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eghse *, » commencera par une faiblesse, et c'est par une chute expiée dans les larmes d'une glorieuse pénitence qu'il apprendra à « confirmer ses frères dans la foi ^. » Certes! ce n'est pas nous qui nous étonnerons jamais de rencontrer Fhumanité avec ses misères et ses égarements dans l'histoire du monde. Il faut bien peu connaître le cœur de l'homme et n'avoir pas lu sérieusement une seule page des annales du passé, pour ne pas comprendre ce qu'il y a de profondément vrai dans le mot de saint Paul : « Tout pontife , choisi parmi les hommes, doit pouvoir compatir avec l'ignorance et Terreur des faibles, parce qu'il est lui-même revêtu d'infirmités '. » Mais la faiblesse d'Aaron prouve éloquemment qu'il ne fut pas

» Matth., Evang.f cap. xvi, 18. — ' Luc, Evang.^ cap. xxii, 32. — » Hebr^ cap. V, 1, 2.

d'Aaron,

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complice d'une combinaison mystérieuse destinée à en imposer à la crédulité du vulgaire. Rien, dans l'absence de Moïse, n'a été concerté dans un but de supercherie politique. Aaron ignore, comme la multitude, ce qu*est devenu son frère; et, dans la surprise, l'agitation, l'incertitude où le plonge la violente démonstration du peuple, il n'essaie même pas une remontrance. Il cède, sans réserve, sans ménagement, sans atermoiement. « Prenez, leur dit-il, les bijoux d'or de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les-moi *. » C'est donc une idole que les Juifs veulent, c'est une idole qu'Aaron va leur ériger; et l'écho du Sinaï ne leur renvoie pas à l'un et à l'autre la parole de Jéhovah : « Tu ne feras point d'images sculptées à la ressemblance des objets célestes ou terrestres pour les adorer et leur rendre les hommages d'un culte superstitieux *1 » Ou plutôt, à leurs yeux, la parole d-e Jéhovah a perdu toute sa valeur, puisque Jéhovah a cessé de protéger son peuple, qu'il a laissé disparaître Moïse sans lui donner de successeur. Mais quelle Divinité va se choisir une multitude qui ne peut vivre sans Dieu? Le Bel ou Baal des Chananéens, le Moloch des fils d*Ammon, l'Astaroth des Phéniciens, guideront sans doute ses armes victorieuses dans le pays qu'il doit conquérir. Il y aurait eu dans ce choix tout un programme belliqueux que n'eût pas manqué d'adopter le peuple d'Israël, s'il eût ressemblé en rien à la tribu de hardis conspirateurs dont M. Salva'dor s'est plu ù tracer l'imaginaire tableau. Mais pour mieux accuser son caractère lâche et timide, autant qu'ingrat et turbulent, le peuple veut arborer l'étendard des Egyptiens, ses oppresseurs; il veut se prosterner de vaut la même idole qu'adorent ses anciens maîtres , se ménageant sans doute, par cet empressement servile, un moyen d'apaiser plus t'^rd leur courroux et d'aller reprendre paisiblement ses fers.

5. « Le peuple se hâta de déposer ses bijoux aux pieds d'Aaron. Adoration Par l'ordre du frère de Moïse, cet or fut jeté dans le creuset, mis ^^ '^«^^ '^ o*"en fusion, et on en fit une idole pareille à celle du dieu Apis. A sa vue la multitude éclata en applaudissements '. Voilà tes dieux.

ponse imx

objections det

a'dvfrsairec

du texte

sacré.

Exod,, cap. XXXII, 2. — * IbicL, cap. xx, 4, 5.

h Israël î disaient- ils. C'est leur puissance qui t'a fait sortir de la terre d'Egypte ! Aaron éleva un autel devant l'impure idole ; puis un héraut parcourut toutes les tentes en criant : Demain aura lieu la grande solennité du Seigneur ! — Dès l'aurore du jour suivant, la multitude idolâtre accourut devant l'autel du veau d'or, et offrit des holocaustes et des hosties pacifiques. Le peuple s'assit ensuite pour prendre part à des festins et à des libations sacrilèges, puis les jeux et les danses commencèrent '. » — «Evidemment, dit » M. de Saulcy, le veau d'or n'était que l'image de l'un des bœufs » sacrés égyptiens. Apis et Mnevis. Les Israélites, familiarisés avec 1) le culte de ces idoles, ne firent aucune difficulté d'adorer le veau JD d'or qu'Aaron lui-même leur avait fabriqué avec leurs bijoux. Je » me contenterai de conclure de ce récit un seul fait curieux, c'est » qu'il fallait que l'art fût bien répandu dans la nation pour qu'Aa- » ron lui-même pût, en très-peu de temps, des bijoux d'or lui étant » livrés, fondre un veau d'or semblable à ceux que l'on adorait en » Egypte 2. » L'observation du savant archéologue est vraie et subsiste dans toute son intégrité, malgré l'ironique controverse engagée sur ce point par Voltaire. Les sages observations de l'abbé Guénée ^ avaient depuis longtemps fait justice des inepties d'une critique indigne d'arrêter un instant l'esprit le moins sérieux. Les découvertes de l'archéologie égyptienne sont venues, de nos jours, apporter une éclatante confirmation aux témoignages des historiens de l'antiquité invoqués par le courageux et modeste apologiste, qui affirment qu'à l'époque de Moïse Fart de travailler les métaux avait atteint un haut degré de perfection. Ce que le xviii® siècle ne pouvait savoir que par les textes de Diodore de Sicile ou d'Agatarchides, le xix' siècle peut le voir de ses yeux et le toucher de ses mains dans les musées d'antiquités égyptiennes du Caire, de Tufin, de Londres et de Paris *. L'époque de Sésostris, contemporaine

* Exod., cap. xxxu, 3-6. — ^ Diction, des aniiq. biblig., pag. 104. — ^ Lettres de quelques Juifs, tom. I. Lettres v et vi.

♦ Le musée archéologique du Caire, enrichi chaque jour par les fouilles intelligentes que fait pratiquer le viee-roi d'Egypte, est devenu sous ce rapport une collection unique. Le British Muséum de Londres renferme d'inappréciables trésors. Si la France n'a pas ici la supériorité matérielle^ elle a du

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de celle de Moïse, est abondamment représentée dans ces précieuses collections. La discussion cesse là où le fait est redevenu palpable. Ces Egyptiens dont Voltaire avait écrit « avec l'inintelligence histo- D rique qui caractérise son école : » — n Peuple en tout méprisable, B quoi qu'en disent les admirateurs des pyramides! » ces Egyptiens reparaissent à nos yeux avec les produits de leurs arts, de leur industrie, de leur luxe et de leur brillante civilisation. Ils n'ont pas seulement orienté les pyramides et superposé leurs assises gigantesques avec une régularité qui atteste des connaissances réelles en astronomie et en géométrie; ils n'ont pas seulement dressé tous les monolithes qui couvraient leur sol, et que la mécanique, si avancée de nos jours, a tant de peine à relever; ils n*ont pas seulement édifié le palais de Rarnak, à Thèbes, dont les ruines colossales défient toutes les ressources de la statique actuelle. Ainsi que l'avait parfaitement deviné le génie de M. de Maislre, il était impossible qu'une science dont les grands monuments nous prouvent la supériorité, fût restée, pour les arts et le détail de l'industrie usuelle et pratique, à un état d'enfance. Tout se tient dans la chaîne intellectuelle qui constitue l'ensemble de la science d'un peuple. Ces idées, incontestables aux yeux d'une saine philosophie, pouvaient se passer de la démonstration des faits; elles n'en auraient ipas été moins mathématiquement vraies. Mais le plus obscur voyageur , en parcourant l'immense salle du British Muséum, où sont amoncelées les richesses de l'antique Egypte, les statues d'or de ses (dieux, les bijoux ciselés avec une perfection irréprochable, les pierres gravées avec une déhcatesse qui n'a rien à envier à notre habileté moderne, et les mille créations artistiques d'une grande civilisation qui multiphe les jouissances par les ressources de l'industrie, comprend maintenant que les Egyptiens de Sésostris n'en étaient pas à l'enfance de l'art, et que les Hébreux, leurs esclaves, leurs ouvriers, leurs statuaires, depuis deux cents ans, possédaient itoute la science nécessaire pour fondre l'idole portative du veau

iinoins conquis par M. ChampoUion le premier rang pour riulerprétatioa des inscriptions hiéroglyphiques, et elle le conserve sous la direction d'un •«a-vant illustre que l'Europe nous envie, M. le vicomte de Rongé,

HISTOIRE ÛE L'ÉGLISE. — H* ÉPOQUE. — èîlE MOSAÏQUE (17So-lG0o),

d*or, oa la réduire en poudre *. C'est ainsi qu'à notre génération tourmentée par le souffle de l'incrédulité et réservée aux oscilla tions qui signalent les époques d'où la foi religieuse se retire, Dieu ménage de toutes parts une surabondance de lumières et comme une effusion de vérité I Menaces îu , 6. Pendant les jours employés à la préparation du veau d'or,

Seigneur. .i^a •>i>i

Prière ti(j daus co laps de temps qui' dut paraître un siècle à la pensée in-

Moîse.

quiète et troublée d'Aaron, Moïse n'est pas prévenu, Moïse ne paraît pas pour dissiper les angoisses fraternelles. Dieu lui avait re^ mis les deux tables de pierre où la loi avait été miraculeusement gravée ^. Il s'entretenait avec son serviteur et complétait les instructions qu'il daignait lui donner lui-même ^; et le prophète ignorait ce qui se passait au pied de la montagne. Josué, son disciple et son futur successeur, apprenait, dans la compagnie de ce grand maître, l'art de gouverner les hommes selon la loi de Dieu; il n'avait pas plus que Moïse conscience des événements dont le camp des Hébreux était le théûtre. Mais le Seigneur va enfin révéler au Prophète ce secret d'ingratitude monstrueuse : « Va, lui dit-il, descends dans la plaine. Ton peuple , ce peuple que tu as tiré de la terre d'Egypte, a honteusement péché. Il ne leur a pas fallu longtemps pour oublier la route que tu leur avais tracée! Voilà qu'ils se sont fait un veau d'or, devant lequel ils sont venus se prosterner et immoler des victimes, en disont : Tels sont tes dieux, ô Israël ! Ce sont eux qui t'ont fait sortir de la terre d'Egypte ! Et le Seigneur ajouta : Je vois que ce peuple a la tête dure! Laisse-moi le châtier dans ma colère. Je le détiuirai et je te ferai chef d'une grande nation. Moïse fit alors entendre une voix suppliante; il invoqua la miséricorde divîne : Pourquoi, s'écria- t-il, pourquoi,.

* Nous ne reviendrons pas sur la controverse soulevée avec tant de ridicule pédantisuie par Voltaire, à propos de Vor potable et de la réduction du veau d'or en un breuvage national. Le texte de la Bible dit formellemenf que Moïse corJrivit, moluit^ brisa, fractionna en parcelles menues cet or sacrilège. D'ailleurs, à l'entendre au pied de la lettre, dans le sens que supposait Voltaire, la chose eût été également possible, et la démonstration de l'abbé Guéuée, sur ce point, est restée triomphante.

« Exod., cap. XXXI, 18. — ^ Ibid,

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dans votre courroux, voulez-vous sévir contre ce peuple que votre puissance et la force de votre bras, ô Seigneur, ont seules délivre du joug de l'Egypte? Je vous en supplie : que les fils de Mesraïm ne uissent pas dire : D a attiré les Hébreux au désert par ses prèsges, dans le but de les faire périr au Sinaï et d'effacer leur nom du milieu des peuples ! Laissez fléchir votre juste ressentiment, et pardonnez à la perversité de votre nation choisie. Souvenez-vous d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, vos serviteurs. Vous leur avez, par votre nom sacré, fait une promesse solennelle; vous leur avez dit : Je multiplierai votre race comme les étoiles du ciel; je lui donnerai, pour la posséder à jamais, la terre que je vous ai promise. C'est ainsi que vous avez parlé, ô mon Dieu! Moïse inter-

'' céda en particulier pour la faiblesse et l'erreur d'Aaron ', et le Seigneur se laissa lléchir aux prières de son serviteur; il consentit à révoquer la sentence portée contre les fils d'Israël ^. »

7. 11 serait superflu de nous arrêter trop longtemps à des objec- L'erficaciis

*> lions surannées, qui datent de Julien l'Apostat, et que certains cri- ne déroge c-

, rien à la

tiques modernes ont voulu faire revivre, à propos de Fintercession toute- p

sanco di

de Moïse et des menaces du Seigneur. Comment, disait-on, accorder avec l'immutabilité de Dieu et la stabilité de ses promesses, la résolution subite d'anéantir un peuple auquel il a garanti la possession du pays de Chanaan? Comment concilier avec l'irrévocable caractère des décrets éternels^ l'intervention supphante de Moïse, qui les fait changer à son gré? Ainsi parlait, au nom d'une philosophie paradoxale , le sophiste couronné qui crut un instant pouvoir remplacer l'autel eucharistique d'où Jésus-Cbrist gouverne les âmes, par les statues avihes de Jupiter et de Yen as. On peut lire la courageuse réponse que lui faisait alors saint Cyrille d'Alexan drie 3, en démontrant que l'efficacité de la prière n'ôte rien à la toute-puissance et à la suprême justice de Dieu. L'argument ad hominem se présentait tout naturellement sous la plume du saint docteur, et il le saisit avec une rare éloquence. « Il nous est donné

1 Beuiir., Crip. ix, 20. — ^ Exod., cap. xxxii, 7-14. — s S. Cynll. Alezandrin., Advers. Julian., lib. V, tom. LXXVl Patrol. grœc.f col. 74Ô-751*

UIJ-

vine

» parfois, disait-il à cet empereur philosophe, de voir les souve* j> rains de ce raonde, dans le premier mouvement d'une colère qui » ne connaît pas de frein, sévir contre des offenses même involon- » taires, contre des imprudents dont la faute^ sans préméditation, » est plutôt une témérité qu'une injure. Les instances de? plus » hauts dignitaires de l'Etat échouent contre leur inflexibilité; ils » repoussent les supplications qui leur sont adressées des marches » mêmes du trône, par des chefs d'armée, par les personnages les » plus influents et les plus considérables. Notre Dieu, ce Dieu sou- » verain de l'univers, n'agit point ainsi : il écoute la prière d'un » juste, et cette unique voix suffît pour sauver un peuple ! » De même donc, pour continuer la comparaison de saint CyriUe d'Alexandrie, de même qu'un souverain équitable et sage, dont le devoir général el; absolu est de réprimer l'injustice et de punir le crime, ne perd rien de son pouvoir en écoutant un conseil de clémence, ainsi Dieu lui-même ne compromet pas sa sainteté essentielle et immuable en couvrant l'offense faite à sa justice sous le manteau de son infinie miséricorde. Ce qui fait illusion ici à notre vue courte et bornée, c'est une notion fausse de la prescience de Dieu. On la considère, la plupart du temps, comme cet implacable livre du Destin dans lequel le Jupiter du polythéisme allait chercher la règle de sa propre conduite, et sur lequel il déterminait eerviiement ses décisions et ses actes. Mais la prescience en Dieu est intimement unie à sa divinité môme et n'altère pas sa liberté. Dans la circonstance particulière qui nous occupe, la prescience divine savait l'intervention de Moïse ; et, comme le dit admirablement saint Grégoire le Grand , Dieu lui-même semble indiquer à Moïse que sa prière sera toute-puissante K « Laisse -moi agir, » lui dit-il : Dimitte me, ut irascatur furor meus. Comme s'il avait beisoin, pour agir, de la permission de son serviteur! Tant est souveraine, dans la balance des justices éternelles, la prière d'une âme juste ! Qui doute que la toute-puissan^ce de Jéhovah n'ait pu anéan-

* Qaid est alinJ, Dimitte me, quam deprecandi ansam prœbere? (S. GregoR, liagû., lib. IX Moral., cap. XI et XU.)

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tir au pied du Sinaï la multitude des Hébreux, et reudre à Moïse une royauté plus glorieuse sur un peuple plus docile et plus grand que ne le furent jamais les Juifs? La nuée de feu qui s'était abattue sur Sodome ne sutiisait-elle pas à cette juste vengeance? Un seul des fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, écbappé au cliâtiment, ne pouvait-il devenir l'héritier des promesses sacrées , le germe du salut du monde, l'ancê Ire du Rédempteur attendu? Oui, certes, Dieu le pouvait : et qui songe à limiter son infinie puissance ! Mais aussi qui nous expliquera le mystère de l'infinie miséricorde dont l'alhance avec la justice souveraine forme l'essence divine? Qui nous dira les secrets de cette bonté éternelle? Qui jamais pourra montrer à nos yeux de chair le rempart que les suppHcations elles prières des âmes jutes opposent à la foudre vengeresse, quand elle se dispose à frapper les crimes de la terre?

8. « Moïse descendit donc le versant de la montagne , portant Mn;?e desdans ses mains les deux tables où le Seigneur avait gravé sa loi.

cond de la montagne.

Josué, en approchant du campement des Hébreux, entendit les ju'irl adora-

clameurs et les vociférations du peuple. — Je crois saisir un cri de guerre qui retentit au camp, dit-il au Prophète. — Non, répondit Moïse. Il n'y a là ni les clameurs des combattants, ni le tumulte des fuyards. J'entends la voix des chanteurs et les cris joyeux des danses. Ils continuèrent alors à marcher en silence. En approchant du camp , Moïse aperçut le veau d'or et les chœurs des Israéhtes qui l'entom^aient en dansant. Transporté d'une sainte indignation, il lança les tables de la loi au pied d'un rocher, où elles se brisèrent, et s'élançant sur l'autel idolâtre, il en arracha le veau d'or, qui fut depuis jeté dans une fournaise , réduit en poudre et mêlé aux eaux du torrent où s'abreuvaient les Hébreux. Puis, s'adressant à son frère : Que t'a fait ce peuple, dit-il, pour attirer sur lui, par ce crime abominable, la vengeance de Dieu? — Que mon Seigneur ne tourne pas sur moi sa colère, répondit Aar(0 Vous connaissez le caractère indompté de cette multitude et ses inclinations perverses. Ils m'ont dit : Fais-nous des dieux qui nous précèdent! Car Moïse, cet homme qui nous avait tirés de l'Egypte a disparu, et nous ne savons quel accident lui est arrivé. — Apportez-

tcurs.

moi votre or, leur ai-Je dit. Ils me l'ont apporté; je le fis jeter en fusion, et J'en ai fait ce veau d'or. Telle fut la réponse d'Aaron. Sans en entendre davantage, Moïse s'était avancé jusqu'à la porte du camp. Il considérait la multitude désarmée. Dans sa stupide idolâtrie, elle se livrait à ses danses sacrilèges en face de tribus ennemies qui pouvaient profiter de sa sécurité pour la tailler en pièces. — Que tous les serviteurs de Jétiovah viennent se ranger à mes côtés, s'écria-t-il. A sa voix, tous les fils de Lévi se réunirent et l'entourèrent. — Voici l'ordre du Seigneur, ajouta-t-il. Que chaque guerrier ceigne son glaive; allez ensuite et revenez d'une porte du corrip à l'autre, et mettez à mort tout ce que vous rencontrerez sur votre chemin; n'épargnez ni frère, ni parent, ni ami. Allez. Les fils de Lévi se précipitèrent pour accomplir l'ordre de Moïse, et trois mille hommes tombèrent sous leurs coups *. » Justice pt 9. Faut-il encore redire ici, pour la centième fois, ce qu'une duchathm'nl simpio lecture suiïit à faire comprendre aux esprits de bonne foi, et ce que toutes nos explications ne roussiront peut-être jamais à persuader aux critiques de parti pris, pour lesquels chaque parole de la Bible est un texte à de nouvelles et absurdes récriminations? La sensibilité d'âme de ces critiques s'apitoie sur le sort des victimes que Moïse immole, dit-on, à la théocratie. Tout à l'heure, on trouvait que la prévarication des Juifs au pied du Sinaï était improbable, qu'elle supposait un oubli et une ingratitude impossibles, qu'elle dépassait toutes les limites de la vraisemblance historique. Maintenant ces criminels dont on exagérait la faute , se changent en d'innocentes victimes; leur prévarication n'est qu'une erreur pardonnable, et l'exécution ordonnée par Moïse est une

1 Exod., cap. xxxn, 17-28. — Les textes hébraïque, clialdaïque et syriaque de la Bible ne portent qu'à trois mille le nombre des Hébreux mis à mort en punition de leur apostasie. Philon, l'ancienne traduction latine elle-même, la version grecque et la version arabe rapportent également ce nombre, conservé par Tertullien {Scorp., lib. 111), S. Ambroise {Epist. lvi ad Romulum), On convient donc généralement qu'une erreur de chitfre s'est ici glissée dans la Vulgale, qui écrit vingt -trois mille hommes, probablement à la suite d'une transposition de lettres dont on peut se rendre compte dans le savant Commentaire de Cornélius à Lapide sur ce passage.

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épouvantable atrocité. Aux yeux de riiistorien, les" faits ac se prêtent pas, à cette élasticité d'appréciation qui va d'un extrême à l'autre, sans mesure et sans règle, suivant les caprices d'une critique aux formes perpétuellement changeantes et n'ayant de fixe que son implacable hostilité. L'adoration du veau d'or était une insurrection ouverte contre le souverain légitime, reconnu, accepté par les fils d'Israël. Elle fut réprimée comme toutes les insurrections l'ont été et le seront jusqu'à la fin des siècles, dans le sang de ses auteurs. Les formes de gouvernement les plus diverses, depuis la république la plus libérale jusqu'à la monarchie la plus absolue, ont toutes proclamé que le crime antisocial et irrémissible par excellence, était l'insurrection contre le principe d'autorité, sous quelque nom qu'on le désigne, sous n'importe quelle fiction on le dissimule. La punition des Juifs idolâtres était donc essentiellement juste. Mais, dit- on, pour l'appliquer. Moïse supposait un principe légal que les Hébreux ne connaissaient pas encore; en d'autres termes, il donnait à sa loi un effet rétroactif. (Nous sommes bî^n obligés de parler le langage moderne, quand on prétend juger les faits de l'Histoire sainte d'après les théories modernes.) Non, Moïse n'appliquait pas un principe légal inconnu aux Juifs; a ne descendait pas du Sinaï avec une loi nouvelle à laquelle il donnait prématurément un effet rétroactif. Le sommaire de la législation, lu atout le peuple le lendemain de la promulgation du Décalogue, immédiatement avant le pacte d'alliance, ce sommaire accepté par tous les enfants d'Israël, solennellement juré, avec toutes les obligations qu'il imposait et tous les privilèges auxquels il donnait droit, portait en toutes lettres cet article clair, intelligible et sans aucune amphibologie : Qui immolât diis, occidetur, prœterquam Domino so/e*. -a Quiconque immolera des victimes à des dieux antres que Jéhovah le Seigneur, sera mis à mort. » Les victimes que la répression fit en ce jour connaissaient donc la loi en vertu de laquelle elles étaient frappées. Et maintenant qu'il est prouvé légalement, au point de vue de la iurisprud^ince hébraïque,

1 Exod., cap. XXII, 20.

que la sévérité de Moïse fut ici juste et parfaitement légitime, il n*est pas diûicile, au point de vue goavernemental, de montrer qu'elle était indispensable. Il y a pour les chefs des peuples des nécessités terribles, et nous sommes fondés à croire que Moïse le comprenan mieux que personne, quand il venait d'interposer ses supplications et ses prières avec une si touchante insistance, entre le courroux du Seigneur et la prévarication d'Israël. Nous disons qu'il y a des répressions qui épargnent mille fois plus de sang dans l'avenir qu'elles n'en font couler dans le présent. C'est, hélas! une vérité d'expéiience que nos révolutions nous ont assez chèrement apprise, pour qu'il soit désormais besoin de la discuter. A la première prév.'incation publique de tout un peuple, il fallait une répression sévère et pubhque, il fallait que la punition frappât d'autant plus les esprits que la révolte avait été plus spontanée et plus univers(î]le. Ce n'était pas une minorité factieuse, ce n'était pas un petit nombre d'individualités turbulentes qui avaient levé l'étendard de la rébellion. La nation entière avait déserté le drapeau de Jéhovah, son souverain, son chef militaire, son Dieu. Le pacte d'alliaiif-e qui devait durer jusqu'à la fm de l'existence des Hébreux comme peuple, venait d'être foulé aux pieds quarante jours seulement après son adoption. Si ce crime fut resté impuni, j-imais la nati^malité juive ne se fût constituée, jamais ces dures iiitelligences ne se fussent assouplies sous la législation mosaïque, j;imais les lils d'Israël n'eussent conquis la Terre promise, jamais ils n'eussent donné au monde le Rédempteur que le monde attendait. Ce qui constitue la vigueur d'une société, c'est l'inviolabiKté de son principe social; ce qui fait la stabilité d'une loi, c'est l'application ferme des peines qui la sanctionnent; et voilà ce qu'on oublie quand on reproche légèrement à Moïse une rigueur qui sauva le présent et l'avenir du peuple de Dieu.

10. Les fils d'Israël ne se méprirent point sur la justice du châtiment, et ils firent pénitence de leur faute. Intermédiaire entre la majesté du souverain offensé et le repentir des coupables, Moïse prescrivit les mesures du deuil pubhc qui devait expier le crime de la nation. La tente d'où le Prophète rendait ses oracles au nom

du Seigneur, et qiii se nommait pour cette raison le Tabernacle de l'alliance *, fut éloignée du milieu des Hébreux et traiîsportée hors «u camp. C'était, par des signes extérieurs et sensibles, manifester fiUX enfants d'Israël que Jéhovab avait cessé de fixc^r au milieu d'eux sa résidence. En effet, Dieu lui-même avait ordonné à Moïse de signifier au peuple cette cruelle séparation : a Va, lui avait-il dit, fais replier le^ tentes, et marche à la tête du peuple poui conquérir la terre dont j'ai promis la possession à la race d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; j'enverrai mon ange pour vous précéder et frapper les tribus ennemies que vous aurez à combattre; ainsi vous pénétrerez dans cette fertile contrée où coulent le lait et le miel; mais je ne demeurerai plus moi-même avec ce peuple rebelle et à la dure intelligence, de peur que ses nouvelles prévarications ne soulèvent encore ma colère et ne contruignent ma justice à l'exterminer durant le voyage. En entendant ces paroles, la multitude éclata en sanglots et se revêtit d'habits de deuil : au miheu des larmes du peuple repentant, Fautel du Seigneur , le tabernacle provisoire, furent transportés hors du camp, et Moïse allait seul y prier le Seigneur. Pendant ces entretiens où Jéhovah daignait parler face à face avec le Prophète, comme un ami avec son ami, la colonne de nuée se reposait à rentrée du tabernacle, et le peuple, témoin de ce prodige, se prosternait à la porte de ses tentes pour implorer la miséricorde et le pardon de Dieu. Quand Moïse revenait au camp, il laissait son ministre Josné, lîls de Nun, pour garder le tabernacle. Cependant le Prophète implora de nouveau la clémence du Seigneur : Vous m'avez ordonné, lui disait-il, de diriger le peuple dans sa marche, et vous ne mo montrez pas celui que vous devez envoyer pour nous conduire. \ nus avez daigné m'assurer que le regard de votre bonté s'était arrêté sur moi et que j'avais trouvé grâce à vos yeux. S'il en est ainsi, rendeznous la douce sérénité de votre visage, et prenez (m pitié cetto multitude qui est votre peuple. Le Seigneur se lai^^a fléchir à la prière de son serviteur. — Oui, répondit-il, ma gloire vous pié-

i Exod., cap. xxini, 7-10.

670 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. ■— lY^ ÉPOQUE. —ÈRE MOSAÏQUE (I72o-i60o}.

cédera, et je te donnerai le repos après tant d'inquiétudes et de fatigues. — Ali! Seigneur, reprit Moïse, si vous ne nous précédez vous-même, ne nous faites pas sortir de ce Heu. Et comment ce peuple tout entier pourrait -il se convaincre qu'il a trouvé grâce devant vous, comment pourrais-je le savoir moi-même, si vous ne marchez avec nous, comme par le passé, afin que votre gloire nous protège et nous environne de son éclat au milieu des nations étrangères? — D sera fait selon ta parole, répondit le Seigneur, car tu es mon serviteur fidèle; ma grâce est avec toi, et le nom que tu portes est un nom dont j'aime à me souvenir. — Seigneur, demanda encore Moïse, comme pour obtenir la confirmation visible de la faveur qui lui était accordée, Seigneur, daignez me manifester votre gloire ! — Et le Seigneur reprit : Tu ne pourrais me voir face à face; nul homme mortel ne pourrait supporter cette vue; mais je te manifesterai ma gloire et te ferai entendre mon nom de Jéhovah, et ma main te protégera pour que cette vision divine ne tarisse point en toi les sources de la vie *. » Moïse con- 11. Le lendemain, Moïse reprit le chemin de la montagne avec

temple la *• °

gloire df deux nouvclies tables de pierre sur lesquelles le Décaloeue devait

Jonovan sur -^

lesinaï. être gravé. Le Seigneur descendit de la nuée, et sa gloire passa devant le Prophète. « Souverain, miséricordieux et clément, s'écriait Moïse, vous êtes vraiment le Dieu fort et patient, le Dieu de la miséricorde et de la vérité I Vous étendez votre grâce et vos faveurs jusqu'à la millième génération; vous purifiez les iniquités, les crimes et les péchés des hommes, et nul ne saurait par lui-même être pur à vos yeux. Vous poursuivez sur les fils jusqu'à la troisième et à la quatrième génération , l'iniquité des pères ! En parlant ainsi, Moïse s'était prosterné la face contre terre et adorait Jéhovah. Il ajouta : Si j'ai trouvé grâce devant vous, ô mon Dieu, je vous sup plie de daigner vous placer à notre tête. Quelle que soit la dureté de l'inteUigence et du cœur de ce peuple, pardonnez ses dernières fautes, et reprenez possession de lui. — Oui, répondit Jéhovah. Je renouvellerai avec lui mon alliance, ils en seront tous témoins.

* Exod., cap. xxxni, 1 ad ultinu

CHAP. m. — AU PIED DU SINAI (1645-1644). 671

J'accomplirai pour eux des prodiges tels qu'il n'y en eut jamais chez aucune nation sur la terre, et ils verront éclater la puissance redoutable de leur Dieu *. » Moïse demeura encore quarante jours et quarante nuits sur la montagne, écrivant les paroles de la loi. « Pendant ce temps il ne mangea ni ne but *, » car le Seigneur le nourrissait de cette parole sainte dont le Prophète dit lui-même : Non in solo pane vivii homo, sed in omni verbe quod egreditur de ore Dei 3.

12. On l'avouera, les pages de l'Exode que nous venons de tran- caractère scrire, n'ont d'analogues dans aucune histoire. Les rationalistes dïïes'Ste modernes pourraieut-ils rendre compte de cette intime famiUarité impossibiiitô de Dieu avec l'homme? La comparaison touchante d'un ami par- tdisTeJ^de lant à un ami, se présenterait-elle à leur pensée pour exprimer les iineeîpiS rapports de l'humanité avec l'essence divine? Et cette incroyable ^'"Jibb^" ardeur de Moïse pour voir Dieu face à face, Tinsistance avec laquelle il sollicite cette faveur inouïe, les rationahstes la trouvent-ils dans l'ordre des sentiments naturels? N'y a-t-il pas, comme le fait remarquer Bossuet après TertulJien, n'y a-t-il pas dans cette manifestation visible de la gloire de Dieu à son prophète, comme un prélude de l'incarnation. « Il semble, avait dit Tertullien, que le » Verbe éternel s'accoutumât, dans ces révélations primitives, au » rôle final qu'il se réseiTait quand il apparaîtrait revêtu de notre » humanité : » E discens jam inde a primordio, jam inde hominem, quod erat futurus in Jine *. — « Ou plutôt, » s'écrie Bossuet, élevant plus haut encore la sublimité de cette pensée , « le Verbe éternel » ne s'accoutumait pas, mais nous-mêmes il nous accoutumait à » ne nous point effaroucher quand nous entendrions parler d'un » Dieu-Hom.me; il n^ s'apprenait pas, mais il nous apprenait à » nous-mêmes à traiter plus familièrement avec lui , déposant dou- » cément cette majesté terrible, pour s'accommoder à notre fai- » blesse et à notre enfance. » Ce sont là, disent les rationalistes, des appréciations théologiques d'un ordre trop élevé pour que la nature humaine les trouve dans son propre fonds. Nous Favouon»

* Exod.^ cap. XXXIV, 4-10. — * Ibid., 28.-3 Deuter., eap. Yin, 3. — * Àdvers, Marcion , lib. il, n. 37.

672 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — îy« ÉPOQUE. — ÈRE ilOSAIQlIE (1723-1603).

comme eux; mais ne ressortant- elles pas clairement du récit de Moïse; n'apparaissent-elies pas, dans le Pentateuque, comme uu événement liistorique conservant le caractère d'admirable simpli-cité qm distingue toutes les pages de ce livre? Car ce qui est plus étonnant encore, s'il est possible que les prodiges racontés par Moïse, c'est que ces prodiges ne sont nulle part l'objet de l'étonnement de l'historien sacré. Il y a donc, quoi qu'on fasse, dans l'iiistoire sainte, autre chose que le développement ordinaire des facultés d'un peuple. Il y a une révélation divine nettement accusée, progressivement accomplie, annoncée sans détour et sans équivoque comme la raison dernière et le but final de l'existence des Hébreux. Et maintenant, si les philosophes s'étonnent qu'un berger juif, devenu pasteur d'hommes, ait eu la prétention, il y a quatre mille ans, de communiquer sans intermédiaire avec le Dieu tout-puissant, sur les sommets du Sinaï, qu'ils ouvrent les annales où l'Eglise cathohque enregistre l'histoire des saints, merveilleuse histoire où chaque siècle aura ses représentants jusqu'à la fin du monde, et ils apprendront qu'il y a aujourd'hui sur la terre des âmes qui renouvellent le miracle de Moïse; que le Sinaï, où Dieu se manifeste à elles, s'est dilaté avec l'Evangile et transporté partout où l'auréole de la sainteté a resplendi sur un front mortel. Ce n'est plus à Moïse seul que Dieu s'est manifesté ; « il a été vu sur la terre, il a conversé avec les hommes *; » des générations d'âmes ont salué sa gloire, ont été nourries de sa doctrine, abreuvées aux torrents de sa grâce, et l'ont contemplé dans les splendeurs du Sinaï et du Thabor. Il y a dans cette alliance intime entre le présent et le passé, entre le Testament ancien et lé Testament nouveau un fait saisissant, incontestable, qui s'impose à l'incrédulité même et qui assure , en dépit de tous les sophismes, de toutes les dénégations de la critique, la perpétuité de la foi et son triomphe définitif.

Esîatdmn 13- « Quand Moïse descendit de la montagne, il tenait à la main 1nr?e^^i""g9 ics dcux tablcs du témoignage. Le peuple avait attendu respecr

de Muï>.e.

1 Baruch, oap. m, 38»

aieiisement son retour. Mais le Prophète ne savait pas lui-même que depuis, cju'il a\au contemplé la gloire de Jéliovali, son visage était devenu rayonnant de lumière. Aaron et les fils d'Israël, tremblants à cet aspect, n'osaient l'approcher. Il les fit appeler une première fois, mais ils n'eurent pas le courage de soutenir l'éclat de cette ligure illuminée par un reflet de la gloire céleste, et ils revinrent sur leurs pas. Une seconde fois, Aaron et les princes des tribus arrivèrent jusqu'à lui; tout le peuple les suivit bientôt, et Moïse leur communiqua les ordres qu'il avait reçus au Sinaï. Le Prophète prit alors l'habitude de couvrir sa figure d'un voile, lor? qu'il avait à parler aux Hébreux. En présence du Seigneur, dans le Tabernacle, il découvrait son visage et remettait son voile pour reparaître devant les fils d'Israël *. » C'est encore là un de ces de* tails qui prouvent que l'histoire juive n'est pas une histoire comme une autre. Où a-t-on vu un législateur, un monarque dont le visage apparut à ses sujets ou à ses administrés tout rayonnant de gloire? Mais, dira-t-on, il n'y a dans ce récit qu'une hyperbole orientale, une figure poétique exprimant, sous des expression? imagées et pleines demphase, le prestige naturel qui environnait la personne de Moïse au milieu d'un peuple grossier et sans inîclligence. La suite du récit ne permet pas même cette ressource nux rationalistes. « Quand Moïse sortait du Tabernacle, ajoute l'Exode, tout le peuple voyait les rayons lumineux qui s'échappaient de son visage ; alors il remettait son voile pour parler aux fils d'Israël *. » Or ce que nous écrivons ici, tout le peuple juif, témoin du prodige, le lut dans le livre de la loi. Si grossier et si ignorant qu'on le suppose, il avait des sens comme nous, et s'il n*avait rieii vu de ce que Moïse raconte, il n'aurait pas un seul instant incliné ses volcntés et plié son intelligence rebelle sous la loi que lui apportait Moïse. Plus on exagérera les défauts de cette nation, plus on rendra sa soumission inexphcable; plus on repoussera le miracle d'un côté, [)Ius on le prouvera de l'autre, et la difficulté, au lieu de diminuer, i*agrandira sous les efforts du rationalisme

1 Exod.y cap. xxxiY, 29-^4. * Ihid,^ 35.

674 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — iv« ÉPÛÛi. <re MOSAÏQUE (1725-1605).

Bésêiéei 1^- « En présence de la multitude assemblée Moïse désigna, par *tO(. ,a... Qj.^j.g ^1^ Sei.anear, Béséléel, fils d'Uri, fils de Hur, de la tribu de Juda, et Ooliab, fils d'Achisamech, de la tribu de Dan, pour présider aux travaux qu'allaient nécessiter la construction et la décoration du Tabernacle et de l'Arche sainte *. o Ce fut pour le peuple l'occasion de réparer la sacrilège adoration du veau d'or. Les dons se firent avec un élan spontané, immense, universel. Les hommes ap portaient leurs trésors, les femmes leurs bijoux, leurs parures ^; les offrandes s'amoncelaient aux pieds des artistes chargés du travail. Et il fallut, ainsi que nous l'avons dit plus haut, mettre un terme à ces largesses populaires par une proclamation publique ^ Quand on se rappelle les circonstances qui signalèrent le départ de l'Egypte, et les richesses dont les captifs de la veille avaient été spontanément gratifiés par le désespoir et la consternation de leur» anciens maîtres, on ne s*étonne pas de trouver entre les mains des Israélites au désert tant d'objets précieux. L'or qui fut employé pour la décoration du Tabernacle et la fabrication des vases et des instruments sacrés, des ornements pontificaux, etc., s'éleva à la somme de vingt-neuf talents et sept cent trente sicîes; l'argent à cent talents et dix-sept cent soixante -quinze sicles; l'airain à soilante-dix talents et deux mille quatre cents sicles, selon le poids du sanctuaire *. Le zèle et l'activité des ouvriers, stimulés par l'empressement unanime du peuple hébreu, répondirent à l'attente générale; l'Arche, le Propitiatoire, l'autel des parfums, le chandelier à sept branches, les riches tentures du Tabernacle, les colonnes du Parvis, les vêtements des prêtres et du souverain pontife furent achevés avec une magnificence digne de leur religieux objet. Un an s'était écoulé depuis la délivrance : les fils d'Israël, échappés h la verge de fer du Pharaon, allaient voir se dresser au milieu d'eux le palais de Jéhovah , leur Dieu et désormais leur unique souverain.

» Exod.y cap. XXXV, 30 ad ultim; cap. xxxvi, 1. — ' Ihùf., cap. xxxv, 29. — ^ Ibid., cap. xxxvi, 3-7. — * Ibid., cap. xxxviii. — Le taleut cuteuait trois millt Gicles; }e sicle valait un peu plus de neuf grammes de no» poids actuels (Voir ï& Commentairt de Cornélius à Lapide sur ce sujet).

CHAP. m. — AU PIED DU SINAI (1643-16M\ 675

io. Le premier jour de Tannée nouvelle fut fixé pour l'érection Erection « ;olennclle du Tabernacle, a Moïse le fit dresser avec ses boiseries, eurs traverses et leurs bases; les colonnes furent élevées sur leurs .apports; les riches tentures préparées pour le couvrir furent dis- 3sées dans Tordre indiqué par le Seigneur. Le Prophète plaça 'Arche d'alliance, recouverte du Propitiatoire, dans le Saint des iaints, et fît tendre le voile qui en défendait l'entrée. La Table des )ains de proposition, chargée de ses offrandes, fut dressée dans le 5anctuaire, en face du chandelier d'or avec ses sept lampes allunces; l'autel des parfums fut élevé au fond du Sanctuaire, près du 'oile qui fermait Tenlrée du Saint des saints. Le Prophète y brûla e premier, en Thonneur de Jéhovah, Tencens du sacrifice, image le la prière des justes. Le voile qui fermait l'entrée extérieure du Tabernacle fut suspendu aux quatre colonnes du portique. L'autel les holocaustes fut érigé dans le Parvis ; un holocauste et des sa- T'ifices y furent offerts pour la première fois; le bassin d'airain, .vec sa fontaine, prit place auprès de Tautel, pour servir aux abluions sacerdotales. Enfin les colonnes qui entouraient le Parvis fuent disposées dans leur ordre et reçurent les tentures destinées à ormer Tenceinle extérieure du Tabernacle. Quand tous les rites de a consécration solennelle furent accomplis , une nuée couvrit le Tabernacle, et la gloire du Seigneur vint s*y reposer. Et Moïse luiuême ne pouvait entier dans le Tabernacle de l'alliance, parce que a colonne de nuée et la majesté de Jéhovah remplissaient son emple *. » C'est ainsi que la promesse faite à Moïse sur le Sinai ecevait sa réalisation, et que le Dieu d'Israël reprenait visiblement possession de son peuple. « Car, à partir de ce jour, la colonne de luée reposa constamment sur le Tabernacle; le jour, elle ressemilnit aux vapeui^s d'un nuage; la nuit, elle projetait l'éclat d'une !:mme brillante; et toutes les tribus, rangées dans leurs campeoents , en voyaient distinctement la lumière. Quand la colonne ie nuée s'éloignait du Tabernacle, les fils d'Israël repliaient leuri entes pour la suivre; quand elle venait de nouveau s'y fixer, c'était

« Exod., cap. XL, 13^a.

676 HISTOIRE DE L*f GLISE. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

le signal d'un campement, et le peuple se fixait en ce lieu *. » Consécratim 16. Après Férection du Tabernacle, le jour suivant fut employé

i du grand ' o i j

prêtre Aaroo à la ronsécration du ffrand prêtre Aaron et de nés fils, rme le Sei^

^t de ses i:h. o jt j i

gneur appelait à la dignité du sacerdoce. M. Salvador , dans son désir de trouver le principe démocratique dans les institutions juives, s'est cru en droit d'affirmer qu'un prétendu (( grand conseil, >) composé, dit-il, de Moïse et des anciens, consacra d'abord le sa- » cerdote suprême et les sacerdotes inférieurs; de sorte qu'il ap- » partenait au sénat et à l'assemblée générale de choisir ce pontife » parmi les sacerdotes les plus éclairés, et de l'établir en cbarge ^. )> Nous mettrons en regard de cette théorie le récit de Moïse; nous n'y avons rien trouvé qui ressemble à ce que M. Salvador appelle une élection par le grand conseil, confirmée par le vote populaire dans une assemblée générale. Le lecteur en jugera, car nous allons reproduire fidèlement les paroles du texte sacré. « Le Seigneur dit à Moïse : Prends Aaron et ses fils; dispose les ornements du Grand Prêtre et les habits sacerdotaux; fais préparer l'huile de l'onction sainte; tu immoleras en sacrifice un veau et deux béliers, et tu offriras à l'autel une corbeille de pains azymes, en présence de toute la multitude réunie à la porte du Tabernacle. Moïse exécuta l'ordre divin ; et ayant réuni la multitude à l'entrée du Tabernacle : Telles sont, dit-il, les prescriptions que le Seigneur a commandé d'accomplir : Iste est sermo quem jussit Dominus fieri. Il introduisit alors Aaror et ses fils 3. Après les avoir purifiés par l'eau sainte, figure du bain

* Exod., cap. XL, 34 ad ultim. — * Salvador, Institutions de Moïse, tom. I, pag. 134, 135. On ne voit pas bien pourquoi M. Salvador préfère le barbarism* Sacerdotes, au mot fran<jais de Prêtres. La science ne nous paraît guère intéressée à cette bizarre terminologie; et cependant, il faut bien l'avouer, cettt tendance au néologisme de parti pris se remarque trop souvent dans les œuvres modernes. Cherchons à étendre, dans les limiie? de la vérité, U cercle des idées, sans multiplier à plaisir le bagage encombrant des mots inutiles.

8 Statimgue obtulit Aaron et filios ejus, — Le verbe liëbreu traduit dans la Vulgate par obtulit, est iacreb, littéralement, accedere fecity « il introduisit. > 11 ne peut donc y avoir la moindre équivoque sur le sens à donner à cette expression, et M. Salvador ne peut y trouver aucune induction en faveur de 90Q système.

Bacramentel du baptême et de la pénitence, il revêtit le Grand Prêtre de la tunique de lin, rattachée sur la poitrine par une ceinture; lui >iitla seconde tunique d'hyacinthe, sur laquelle il fixa Téphod et le rational, où brillaient les deux mots Doctrine et Vérité. Il le couronna de la tiare, sur le devant de laquelle il disposa lui-même la lame d'or où était gravé le nom sacré de Jéhovah. Prenant ensuite le vase de l'huile sainte, il consacra par son onction le Tabernacle et tous les vases destinés au culte sacré. Après avoir fait sept aspersions sur l'autel pour le sanctifier, il y fit l'onction sainte ei versa l'huile de la consécration sur la tête du Grand Prêtre. Les fils d'Aaron reçurent alors de sa main la tunique et la ceinture de lin avec la mitre, insigne du sacerdoce *. » Le sacrifice pour le péché fut ensuite offert au Seigneur; Aaron et ses fils imposèrent les mains sur la tête de la victime, comme une expiation ofierte par eux au Seigneur; l'un des béfiers fut brûlé sur l'autel en holocauste; le second fut immolé pour la consécration des prêtres; Moïse toucha, avec le sang de la victime, l'oreille droite, le pouce de la main droite et l'extrémité du pied d'Aaron et de ses fils. Les pains azymes qui avaient été présentés au Seigneur servirent, ainsi que les chairs de la victime immolée, à la nourriture de la famille sacerdotale. Aaron et ses fils demeurèrent ensuite pendant sept jours, sans quitter l'enceinte du Tabernacle, séparés de leurs familles et du reste du peuple, pour appeler, dans le silence de la prière et de la reti-aite, les bénédictions de Dieu sur leur ministère, et pour témoigner, par cet acte de recueillement solennel, que leur existence et leur vie tout entière appartenaient désormais au service du Seigneur ^.

17. Il n'y a rien dans ce récit qui puisse autoriser à placer l'in- C(.nsécration tervention d'un « grand conseil ou sénat, » qui aurait élu d'abord 'l^'yjfme7â le pontife; ni la fiction d'un scrutin populaire ouvert au milieu ''^^'''^'''^^°^' d'une « assemblée générale, » dont les suffrages auraient ratifié l'élection. Ces idées de représentation démocratique à deux degrés peuvent être l'objet de l'étude et de la discussion des publicistes

Levit., cap. vni, 1-14, — * Ibid., 15 ad ultinu

modernes ; mais vouloir les faire remonter jusqu'à l'institution mosaïque, ce serait un puéril anachronisme, si ce n'étaii une dérision sacrilège. Le jugement de M. Salvador sur la consécration des Lévites, n'esi que la reproduction aussi gratuite et aussi fausse de cette étrange hypothèse. « En même temps, dit-il, la tribu de Lévi reçut du i> peuple l'institution légale... L'assemblée des citoyens fut de nou- » veau convoquée, et l'ordre donné aux Lévites de se présenter de- » vaut le pavillon où le conseil national s'asseyait pour délibérer, hk » le peuple fit imposer par députés ses mains sur les Lévites, et le » grand sacerdote les institua au nom des enfants d'Israël, comme » un présent que les enfants d'Israël faisaient de leur plein gré à » Dieu et à la loi. » L'institution légale du peuple, l'assemblée des citoyens, les Lévites convoqués devant le pavillon du conseil national, les députés du peuple, toute cette accumulation de termes républicains, de formes démocratiques, est une réminiscence des comices d'Athènes ou de Rome; mais pour savoir si le récit de Moïse se prête à ce travestissement, il sullil de lire le texte même de l'écrivain sacré : « Jéhovah, dit-il, parla ainsi à Moïse : Sépare les Lévites du milieu des enfants d'Israël. Tu les soumettras à la purification religieuse en les aspergeant d'eau lustrale * et en leur faisant soigneusement raser tous les poils du corps. Après qu'ils auront effacé de leurs vêtements et de leur personne toutes les traces d'impureté légale, tu les feras ranger à la porte du Tabernacle de l'alliance, en présence de tous les enfants d'Israël. Quand les Lévites seront ainsi réimis devant le Seigneur, le peuple d'Israël étendra la main sur leurs têtes, et le grand prêtre Aaron offrira la tribu de I évi pour le service du Seigneur, comme le présent des enfants d'Israël à Jéhovah. Cependant les Lévites étendront leur main sur la tête des victimes, dont une sera immolée pour le péché et l'autre oiferte en holocauste. Dès lors les Lévites seront séparés du milieu des enfants d'Israël, et m'appartiendront à moi seul; ils entreront dans le parvis du Tabernacle pour y remplir les fonctions de leur ministère. Tel est l'ordre que tu observeras pour la

* Voir, pour œs rites mystérieux qui aocompaguaient la conservation dé l'eau lustrale ou d'expiation, ie chapitre xix« du livre des Nombre*,

purification et la consécration des Lévites. Ils me sont donnés par les enfants d'Israël, et je les ai acceptés comme aubstitution de tous les premiers-nés. En effet, tous les premiers-nés des enfants d'Israël m'appartiennent depuis le jour où j'ai frappé les premiers-nés de la terre d'Ep:ypte; et j'ai choisi les Lévites pour en tenir la place. Je les remets entre les mains d'Aaron et de ses fils pour les employer au ministère sacré dans le Tabernacle de l'alliance, au nom des premiers-nés d'Israël dont ils tiennent la place; pour veiller à la garde du sanctuaire et en défendre l'entrée au peuple. Moïse, Aaron et tous les enfants d'Israël exécutèrent les prescriptions du Seigneur relativement à la purification et à la consécration de la tribu de Lévi. Quand toutes les cérémonies saintes furent accomplies, le Seigneur se fit encoie entendre à Moïse : Voici, dit-il, la loi que les Lévites devront obsen^er. A partir de vingt-cinq ans, ils pourront commencer l'exercice de leurs fonctions, et les cesseront à cinquante ans accomplis. Après cet âge, ils pourront encore demeurer dans le Parvis et y aider au besoin leurs frères, mais ils n'auront plus de service obligatoire. C'est ainsi que tu régleras les charges lévitiques K » Telle fut la consécration solennelle de la tribu de Lévi. Il n'y a point de « conseil national assis pom' délibé- » rer : » le Seigneur ordonne à Moïse de séparer les Lévites du milieu des enfants d'Israël, et Moïse les sépare. « Le peuple » ne fait pas c( imposer par députés ses mains sur les Lévites, » mais il les impose lui-même, sans intermédiaire et sans députation, reconnaissant le principe théocratique que tous les premiers-nés appartiennent de droit à Jéhovah. C'est le Seigneur seul qui ordonne; le conseil ne délibère pas , le peuple ne vote pas , il ne nomme point de députés. Il impose les mains, parce que c'est l'offrande de lui-même et de ses premiers-nés, en la personne des Lévites, qui va être présentée au Seigneur. Il n'y a rien là de ce que M. Salvador appelle une « institution légale par le peuple » 18 La tribu sainte, divisée en trois familles, ayant pour chefs L'organi,

tioii que M.

les trois enfants de Lévi, Gaath, Gerson et Mérari, reçut de Moïse Uen-.m trouvr

trop comj'i!quée était iii' - .r « ^^ liispensabhi.

*> Numer., cap. viii, 6-28.

680 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

ilndicâtion des charges qui lui incombaient dans le service du Tabernacle. Les aitiibutions furent réglées dans le plus grand détail, parce que s'il importe à un législateur de poser les principes généraux sur lesquels repose tout l'ordre social, il n'importe pas moins à la bonne administration d'un peuple d'avoir des règlements clairs et précis, où le rôle de chacun soit fixé par rapport à l'ensemble. L'harmonie générale ne résulte que du concert de toutes les parties entre elles : on l'a trop ouMié, quand on reproche à Moïse, comme le fait M. Hoefer, « un dogmatisme formaliste et minutieux * » à l'excès. L'existence des Israélites au désert était celle d'une tribu nomade environnée d'ennemis. L'ordre à maintenir parmi eux n'était pas seulement un objet de perfection spéculative, c'était une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi l'ordre à suivre dans les marches, le détail des objets que les Lévites devaient porter, l'indication des signaux pour la levée du camp, la position que doit occuper chaque tribu, sont fixés d'avance avec une netteté, une précision, une exactitude admirables. M. Renan peut trouver « qu'il serait contraire à une saine critique de rapporter *à ces temps 0 reculés l'organisation comphquée que nous voyora dans le Penotateuque^; » nous croirions beaucoup plu^ ccntraire ù toute vraisemblance qu'un peuple tout entier, marchant à inPAn armée à la conquête d un vaste territoire, ait pu passer quiirante années au désert , au milieu d'une multitude de tribus hostiles qui avaient tout intérêt à l'ancantir, sans une organisation forte et puissante. Il faut peu connaître les hommes et les nécessités sociales, pour croire qu'on peut ^'en remettre du salut d'un peuple à l'instinct et au libre arbitre de chaque individualité. Dénombre- 19. En même temps que s'accompHssaient les cérémonies impo- "ïffiifd'u!!' saules de l'érection du Tabernacle et de la consécration de la hié- ^^^^' rarchie sacerdotale et lévitique, Moïse, par l'ordre du Seigneur, procédait au recensement général des enfants d'Israël. Le nombre des guerriers en état de porter les armes s'éleva à six cent trois mille cinq cent cinquante hommes. La tribu de Lévi n'avait pas été

* M. Hoefer, Novuelle Biographie yénér., art. Mdise, déjà cité. — * M. Renaui Studes dhisLoirt religieuse, pag. \)2,

CHAP. m. — AU PIED DU siNAi (1645-1644). 681

comprise dans cetto revue militaire de la nation. « Tu ne feras pas le dénombrement des Lévites, avait dit le Seigneur à Moïse, et tu ne les adjoindras point à l'ensemble de la population, parce qu'ils sont réservés pour le ministère du Tabernacle *. » Les chefs des tribus furent solennellement reconnus avec les droits et les prérogatives de leur dignité 2, et ils firent, en leur nom et au nom des tribus qu'ils représentaient, des offrandes destinées au service du Seigneur et aux cérémonies sacrées. Six chariots couverts , avec un double attelage composé de douze bœufs, furent remis aux familles lévitiques de Gerson et de Mérari pour le transport du Tabernacle. Les fils de Gaath ne reçurent aucun présent de ce genre, parce que l'Arche d'aUiance, la Table des pains de proposition et les autres objets dont la garde leur avait été confiée, devaient être respectueusement portés sur les épaules des Lévites pendant la durée des marches. Enfin chaque prince der tribu offrit à Jëhovah un vase d'argent du poids de cent trente sicles, rempli de fleur de farine; une coupe de même métal, pesant soixante sicles, pleine de l'huile la plus pure; une urne d'or du poids de dix sicles, remplie d'encens; trois bœufs, six béliers, six agneaux et cinq boucs destinés aux sacrifices ^.

20. L'organisation théocratique et mihtaire du peuple hébreu se Mort de Na. forUfiait ainsi et se complétait au pied du Sinaï. Après les jours de 'iVL d'AaroD. retraite imposés à Aaron et à ses fils. Moïse convoqua tout le peuple pour un sacrifice solennel. «Le nouveau Grand Prêtre monta à l'autel du Parvis; il immola lui-même les victimes ofiertes par les enfants d'Israël, et étendant sa main sur la multitude, lui donna la bénédiction. Aaron et Moïse entrèrent alors dans le sanctuaire pour y adorer la majesté divine. A l'instant où ils en sortaient, la gloire du Seigneur apparut visiblement aux yeux du peuple, le feu du ciel consuma l'holocauste préparé sur l'autel, et la foule, prosternée, chantait l^s magnificences de Jéhovah *. » Le feu sacré, miraculeusement allumé sur l'autel du Parvis, devint dès Icrs l'objet du soin religieux des prêtres chargés de l'entretenir sur l'autel,

1 Numa\., cap. 1, 49, 50. — * Ibid,, can» ««, — » ibid.^ caj9, vuu, 13 et seq. — * Levit., cap. x, 8 ai ultim.

682 mSTOraE de L*ÉfGLISE. — lY* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-l605).

Il devait seul être employé pour les cérémonies saintes, pour les lampes du chandelier d'nr, pour l'autel des parfums, pour les encensoirs qui servaient aux sacrifices. « Nadab et Abiu, deux fils d'AaroR, sans respect pour cette loi inviolable, présentèrent un feu étranger à l'autel du Seigneur; ils en rempliront les encensoirs et y brûlèrent les parfums. Une flamme dévorante s'éleva en ce moment, les enveloppa de ses tourbillons, et ils tombèrent morts devant l'autel *. » Leurs corps furent inhumés hors du camp. Le Grand Prêtre et ses autres fils reçurent la défense d'assister à leurs funérailles et de porter leur deuil. « Ne rasez point votre tête, leur dit Moïse, ne déchirez point vos vêtements. Respectez la justice du Seigneur, et ne provoquez point une nouvelle rigueur sur vousmêmes et sur le peuple entier. Vos frères, tous les enfants d'Israël, pleureront l'incendie allumé par le Seigneur. Pour vous, ne sortez point de l'enceinte du Tabernacle, car vous vous exposeriez à, la mort. L'huile de l'onction sainte vous a consacrés ^. » Le Prophète rappelait ainsi aux Prêtres nouvellement institués la défense légale qui leur interdisait, pendant Fexercice de leurs fonctions sacrées, de prendre part à aucun deuil. La prohibition était absolue pour le Grand Prêtre, qui ne devait jamais assister à des funérailles 3. Elle ne frappait les simples prêtres que pendant la durée de leui- service régulier dans le Tabernacle; en dehors de ce temps, il leur était permis de prendre le deuil d'un père, d'une m-y^e, d'un frère ou d'une sœur, mais jamais d'un autre Israélite, fùl-il prince du peuple *. La tradition rabbinique a mêlé des légendes au récit du crime de Nadab et Abiu ^. Josèphe lui-même s'est fait l'interprète de fables de ce genre; il prétend que les deux fils d'AaroD avaient présenté à l'autel du Seigneur des victimes dont la loi proscrivait l'usage ^. Toutes ces additions au texte sacré soiU conr trouvées. L'introduction d'un feu étranger sur l'autel du Seigneut était une impiété idoliitrique; la répression fut terrible, ot le châtiment, en atteignant les fils mêmes d'Aaron, prouvait à la multitude-

1 Levit., cap. x, 1,2. — « Ibid., cap. X, 6, 7, - 3 Ihid., cap. XXI, 10, 11. — * I/tirL, cap. xxi, 2, 4. — » Voir Natal. Alex., Histor. eccles., tom. 11, pag. 313. — « Joseph., Antiq. Judaic.j lib. III, cap. iz.

CHAP. III. — àÇ pied WJ sniAI (1645-1644). 683

qui se souvenait du veau d'or, que Jéhovah ne faisait acception de personne, et mesurait à tous les coupables une égale justice.

21. Une tentative plus récente de réaction idolûtrique venait déjà Jj.JJ^^J^^^IJj®" d'être réprimée avec toute la sévérité de la loi. Pendant qu'on achevait les travaux du Tabernacle, «un Egyptien *, né d'une mère Juive, nommée Salumitli, de la tribu de Dan, dans une rixe avec un Juif, avait, au milieu du camp, bkisphémé le nom de Jéhovah Dans sa fureur, après avoir insulté à la majesté du Dieu d'Israël, il le maudit en présence du peuple. Saisi par les assistants, il fut conduit à Moïse, qui le fit t/^nir sous bonne garde jusqu'à ce que le Seigneur eût manifesté sa volonté. Dieu parla en ces termes à Moïse : Que le blasphémateur soit conduit hors du camp. Tous ceux qui ont entendu ses paroles impies, étendront la main sur sa tête, et il sera lapidé par tout le peuple 2. » La sentence fut exécutée, et la loi de lèse-souveraineté divine, par ce nouvel exemple, fut ainsi confirmée. On s'est demandé pourquoi il semblait y avoir eu hésitation dans la conduite à tenir vis-à-vis d'un blasphémateur dont le crime était constaté, en présence du texte formel de la loi que nous avons citée au chapitre précédent, et qui portait la peine de mort contre le coupable ^. Une étude plus attentive du texte sacré eût fait, ce nous semble, comprendre facilement le point précis qui devint, en cette circonstance, l'objet de la consultation fait^ au

1 Le no.i. de ce blasphémateur n'a pas. été conservé par Mois^. ^^e texte sacré donne seulement celui de sa mère, Salumith, fille de Dabri, de la tribu de Dan. La circonstance d'un mariage entre une fille d'Israël et un Egyptien, antérieur à la sortie d'Egypte, mérite d'être ici remarquée. Elle prouve que, pend<ant le séjour des Hébreux sur la terre de Mesruïm, leurs relations avec ces peuples idolâtres, en l'absence de toute loi conservatrice, étaient de nature à altérer promptemeut les traditions patriarcales, s'il n'y avait eu une sauvegarde providentielle et comme une intervention divine qui protégeât, au milieu de la terre étrangère, la nation réservée à un choix spécial et à des destinées immortelles.

» Levit., cap. xxiv, 10-23.

' Le P. Houbigant, qui s'est le premier préoccupé de cette question, avait pensé que le blasphème de l'Egyptien n'était point tombé sur le nom sacré de Jéhovah, mais sur le nom d'une divinité égyptienne. Cette subtilité n'éclaiicissait en rien la difficulté, et laissait subsister tout entier le problème entrevu par le savant hébraisant.

684 fflSToiRE DE l'Église. — iv* époque. — ère mosaïque (1725-1605).

Seigneur et qui retarda rexécution du Qls de Salumith. Le blasphémateur , d'origine hébraïque par sa m6re , était réellement Egyptien du côté paternel. La question adressée par Moïse au Seigneur était donc celle de savoir si la loi sur le blasphème atteignait l'étranger aussi bien que l'Israélite; en un mot, il s'agissait de définir, dans son extension aux différentes classes d'individus, la portée de la loi. Voilà pourquoi, après avoir prontDucé la sentence, le Seigneur ajoute : c< Parle aux enfants d'Israël; dis-leur : Quiconque aura blasphémé le nom du Seigneur, sera puni de mort. Le peuple le lapidera, et ce supplice s'appliquera à l'étranger aussi bien qu'à l'Hébreu lui-même K »

§ II. Yie nomade (iG44-1606).

22. (c Deux ans après la sortie d'Egypte, le vingtième jour du mois à'Ijar, la colonne de nuée s'éleva au-dessus du Tabernacle de l'alliance. A ce signal du départ, les trompettes d'argent reten^ tirent dans toute l'étendue du campement hébreu; et les fils d'Israël, quittant le pied du Sinaï, se mirent en marche dans l'ordre précédemment fixé par Moïse. Les tribus de Juda, Issachar et Zabulon, sous le commandement de leurs princes Naasson, Nathanaël et Eliab, formaient l'avant-garde. Immédiatement après eux marchaient les fils de Gerson et de Mérari, portant le Tabernacle. Le centre de l'armée était foripé de six tribus, séparées entre elles parle Sanctuaire, dans cet ordre : les tribus de Ruben, Siméon et Gad marchaient les premières^ sous la conduite de leurs princesf Kiisur, Salaniiel et Eliasaph; venaient ensuite les fils de Caath, portant le Tabernacle; ils étaient suivis des tribus d'Ëphraïm, Manassé et Benjamin, commandées par Ehsama, Gamaliel et Abidan, leurs princes. L'ariière-garde se composait des tribus de Dan, Aser et Nephthali, sous la conduite d'Ahiézer, Phégiel et Ahira. Telle était la disposition constamment suivie dans les marches des Hébreuï au désert. Cependant Moïse dit à son beau-frère Hobab, fils de Jéthro, prêtre de Madian, qui était resté jusque-là sous les tentes

« Levd.f cap. XXIV, 15, 16»

CHAP. m. — VIE NOMADE (1644-1606). 685

d'Israël : Nous partons à la conquête de la patrie que nous doit livrer le Seigneur. Viens avec nous, tu partageras notre piospérité. et nous te ferons jouir des richesses que Jéhovah mettra entre nos mains. — Je ne vous suivrai point dans ce voyage, ré -tondit Hobab. Je veux retourner dans le pays qui m'a vu naître. — Ne nous abandonne point, je te prie, dit alors le Prophète. Tu connais tout ce désert; tu nous renseigneras sur les lieux les plus convenables à un campement, et tu nous serviras de guide. Lorsque nous serons fixés dans la Terre promise, nous te donnerons la meilleure part de nos possessions et de nos trésors. Hobab consentit à cet arrangement. On marcha durant trois jours en s'éloignant du Sinaï, et l'Arche d'alliance s'arrêta dans la solitude de Pharan *. » Ainsi que le fait très-bien remarquer M. Léon de Laborde 2, l'insistance avec laquelle Moïse cherche à retenir Hobab dans le camp hébreu, n'était pas seulement commandée par le désir d'avoir un guide, elle avait une portée plus haute. La présence du fils de Jéthro, chef des tribus madianites, sous les tentes d'Israël, était un gage de sécurité vis-à-vis des nomades habitants du désert, et la prudence du chef se montre ici pleine de prévoyance et d'habileté. S'il se fût agi seulement de connaître la topographie du désert. Moïse l'avait suffisamment étudiée, quand, simple pasteur, il conduisait dans cette solitude les troupeaux de son beau-père. Parmi la multitude d'étrangers, le vulgus promiscuum, qui s'était jointe au peuple israéhte, il ne manquait sans doute pas de ces guides vulgaires dont les tribus arabes fournissent encore les caravanes modernes. Mais Hobab était plus qu'un guide, il était un otage, il assurait contre les tentatives hostiles des Madianites, l'arrièregarde d'Israël, pendant que ce peuple se disposait à attaquer les puissantes tribus de Chanaan. C'est donc à tort que des exégèter rationjihstes ont présenté l'épisode d'Hobab comme une preuve dek. supercherie de Moïse, qui laissait croire au peuple que la colonne de nuée dirigeait seule sa marche, pendant qu'il se ménageait en réar lité les lumières et les ressources d'un e^uide habile et sûr ^, Si telle;

* Numer.j cap. x. — * Comment, géegraph. sur l'Exode et les Nombres, pag. i5«. — » K. de Salverte, Science* ocGtiliêutmn, I, pag. 68, Paris, 1828,

eût été rintention de Moïse, il se fût sans doute bien gardé de consigner le fait dans le Livre de la loi, destiné à tout le peuple, et cette simple considération aurait pu dispenser les modernes critiques de tant de conjectures et de suppositions malveillantes.

23. Le désert de Pharan, à l'extrémité méridionale de la Palestine, esï une afï'reuse solitude. « J'ai suivi ce désert, dit M. Léon » de Laborde, et je ne trouve dans la Bible qu'un tableau fidèle : » c'est un efifroyable désert, qui, depuis la montagne de Tih, éle- » vée de quatre mille cinq cents pieds h peu près, s'élève en mono- » tones terrasses jusqu'au niveau de la mer, où il déverse ses eaux » dans la saison des pluies. Le terrain, formé de craie et de gypse, » mêlé de silex, est complètement dépouillé *. » On comprend dès lors ce que la brusque transition d'un campement de près de deux années, aux fatigues d'une pareille marche, dut produire sur la foule indisciplinée des Hébreux, a Un long murmure s'éleva parmi le peuple; c'étaient des cris de douleur et des lamentations sur les souffrances de ce pénible voyage. La multitude étrangère qui avait suivi le camp, entraînant dans sa défaillance les fils d'Israël, s'asseyait en pleurant au sein de la solitude. Qui nous donnera, disaient-ils, de la chair pour nous nourrir? Notre pensée se reporte aux poissons d'Egypte, que nous mangions sans même qu'on nous les fît payer! Il nous souvient des concombres, des melons d'eau, des oignons, des poireaux et de l'ail de ce fertile pays 2. Nous mourons ici d'inanition et d'épuisement, et nos yeux ne voient plus d'autre aliment que cette manne légère! Moïse entendit les gémissements du peuple. Ils s'écbappaient de toutes les tentes, ils retentisss?ient par tout le camp. S'adressant alors au Seigneur : Pourquoi, dit-il, avez-vous accablé sous le poids de cette affliction l'âme de votre serviteur? Pourquoi ne puis-je trouver grâce à vos yeux? 'pourquoi faire retomber sur moi seul le fardeau d'un peuple enier? Ai-je donné le jour à cette multitude immense? Suis-je son père, pour que vous m'ayez dit : Porte-les dans ton sein, comme

1 Conc .ent. géograph. sur l'Exode et les Nombres, pag. 116. — * Voir la disiertation pleine d'intérêt dont M. Léon de Laborde accompagne le nom dt okacun de ces produits alimentaires de l'Egypte {Ibid.^ pag. 118}.

le s'adjdiiii

CDiP. m. — VIE NOMADE (1644-1606). 687

la nourrice attentive et vigilante porte son petit enfant sur le bras, et introduis-les dans la terre que j'ai promise à leurs aïeux? Où prendrai-je de la chair à donner à cette multitude? Je ne puis soutenir seul cette responsabilité écrasante. Que si vous ne daignez exaucer ma prière et me décharger d'un si cruel fardeau, je vous en supplie, faites-moi mourir. Ainsi du moins j'aurai trouvé grâce devant vous, et mes yeux ne seront plus affligés de la perspective de tant de maux *. »

24. Dans ces plaintes touchantes de Moïse, il y a autre chose que la tendresse d'une âme noble et généreuse; il y a le sentiment uruiond de l'insullisance humaine vis-à-vis des besoins d'une mul- '^îou'î-sToi'r itude immense, qui jusque-là n'avait eu d'autre conseil, d'autre tlon du'can-'" jippui, d'autre guide que le Prophète. Ainsi que l'a très-judicieusenent fait observer M. l'abbé Rohrbacher, le camp hébreu devait occuper sur la surface du désert une étendue de plus de quatrevingts kilomètres, pour espacer dans une proportion convenable les tribus séparées, avec leurs tentes, leurs bagages et leurs troupeaux 2. La manne, pain du ciel, descendait chaque matin sur le campement, mais eUe n'était pas et ne devait pas être la seule nourriture du peuple Israélite. Une tribu de pasteurs trouvait nécessairement, dans les produits natm^els de son industrie, un

1 Nwner., cap. xi, 1-14.

« Voici les paroles de M. Kolirbacher [Hist. univ. de l'Eglise, tom. I, pag. 448) î « Suivant les gens de l'art, le camp des Israélites dans le désert occupait une » espace de trente-trois lieues environ. Le camp d'une armée de cent mille M hommes a une lieue d'étendue; ce qui, pour une multitude de trois mil- B lions, donnerait précisément trente lieues; mais comme il y avait dans le » camp d'Israël beaucoup d'étrangers et de bêtes de toutes sortes, il faut y • ajouter au moins trois lieues de plus. Chaque côté du camp av tit donc huit » lieues et un tiers de longueur, et un peu moins de quatre lieues de profon- » deur. » Lo calcul approximatif de trois millions d'âmes, pour la somme totale des individus composant la grande émigration israélite, n'est fondé que sur le chiffre de six cent mille combattants, officiellement constaté après le recensement général. 11 pourrait se faire que la base sur laquelle repose te calcul ne fût pas très-juste, parce que nous ne savons pas à quelle limite d'âge s'arrêtait le service militaire chez les Hébreux. Mais, d'un autre côtéi.. le nombre des femmes, des enfants au-dessous de vingt ans, et des étrangera qui suivaient le camp, suffît certainement à compléter le nombre de troi» millions auq^uel les commenlaleurs s'accordent è-&ûï:^ luanter ce totaJU

688 HISTOIRE m l'église. — IV« ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE f 1725-1605),

snpplëment d'alimenlation. On est de plus fondé à croire que la multitude étrangère qui s'était volontairement adjointe aux tils d'Israël, et qui suivait leur marche, y exerçait, ainsi qu'il arrive toujour-^ dans des circonstances semblables, un commerce assidu de vivres, et y apportait des provisions, en échange des- richesses de toute nature emportées comme les dépouilles opimes de l'Egypte. Si donc on veut, par la pensée, se retracer un tableau fidèle de cette situation complexe, où tant d'intérêts divers se trouvaient eu jeu, il serait possible, dans une certaine mesure, de comparer le voyage des Hébreux à quelqu'une de nos grandes expéditions militaires, où des multitudes considérables d'hommes et de chevaux, transportées subitement dans des régions inhabitées et désertes, n'avaient d'autres ressources, sur un sol dévasté, que dans la prévoyance de leur chef. Nous disons que cette comparaison n'est juste que dans une certaine mesure, parce que, d'une part, jamais une expédition militaire ne s'éleva au chiffre de trois millions d'âmes, comme Témigration hébraïque, et que jamais, d'autre part, le commandement d'une aussi grande multitude ne fut exclusivement le fait direct et personnel d'un seul chef. L'autorité, unique dans sa source, avait des représentants qui l'exerçaient dans une sphère marquée sur tous les points de l'espace et dans toutes les fractions de ces corps gigantesques; et c'est là précisément I objet de la demande de Moïse au Seigneur. Il lui était physiquement impossible de suffire personnellement à une telle dissémination de forces; de pourvoir, par sa présence et par des ordres immédiats, à tous les besoins de douze tribus réparties sur un espace aussi considérable. Ce que Jélhro lui avait conseillé pour l'administration de la justice, devenait nécessaire pour la direction du camp, la régularisation des ressources, l'approvisionnement de la multitude, la désignation des pâturages à fixer pour les troupeaux, dans des conditions qui permissent de les grouper suivant les besoins de chaque tribu, sans nuire à la sécurité générale.

25. Il semble que ces considérations ressortent naturellement d© la prière de Moïse et font très-bien comprendre la réponse qu'il reçut du Seigneur, t >issemNA. lui dit Jéhovah, parmi les plu«

ciiAP. m. — YIE NOMADE (1644-1606). 689

sages el les plus habiles en Israël, soixante-dix vieillards que tu réuniras à la porte du Tabernacle. Quand ils seront assemblés, je descendrai pour proclamer mes ordres. Je leur com - uniquerai l'esprit de prudence et de force qui est en toi, et désormais ils te seconderont dans la tâche de gouverner la multitude, et tu ne seras plus seul à porter ce lourd fardeau. Cependant adresse-toi au peuple : Sanctifîez-vous, lui diras-tu; demain vous aurez à satiété des viandes pour vous nourrir. J'ai entendu vos clameurs quand vous disiez : Le bonheur était pour nous en Egypte ! C'est pourquoi le Seigneur vous enverra la chair que vous convoitez : vous 3n mangerez, non pas un jour, ni cinq, ni vingt, mais pendant un mois tout entier, jusqu'à ce que cette nourriture provoque votre légoùt. Vous vous repentirez alors d'avoir oublié que Jéhovah est m milieu de vous, et d'avoir pleuré lâchement, en répétant cette oarole servile : Pourquoi sommes-nous sortis de l'Egypte? — Seigneur, répondit Moïse, il y a dans ce peuple six cent mille combattants, et vous dites : Je leur donnerai durant un mois de la ;hair à manger! Il faudra donc nous défaire de tous nos troupeaux le brebis et de bœufs pour subvenir à cette prodigieuse consomnation? Ou bien tous les poissons de la mer Rouge se rassembleont-ils dans ce désert pour nourrir la multitude? — Est-ce que a main de Jéhovah serait devenue impuissante? dit le Seigneur. M verras de tes yeux la réahsalion de ma promesse. Moïse, ainsi assuré, retourna vers les Israélites et leur transmit le message diin. 11 désigna les soixante-dix vieillards dlsraëi que le Seigneur evait associer au gouvernement, et leur donna l'ordre de se réunir l'entrée du Tabernacle. Quand ils furent tous réunis, è l'excepion d'Eldad et de Médad, qui n'avaient pu encore, probablement u raison de Téloignement de leurs tentes, répondre à l'ordre de onvocation, le Seigneur apparut dans sa gloire; il confirma solenellement le choix de Moïse, et l'Esprit de sagesse et de force u Prophète se répandit sur les vieillards. A partir de ce jour, ils ommencèrent à parler au peuple et à lui donner des ordres au om du Seigneur. Cependant Eldad et Médad, encore dans Tinté* eur du campement, reçurent eHX-mémes l'eirusion de TËsprit* I. Ai

(390 HISTOIRE DE l'église. —IV» ÉPOQUE. — ÏRE MOSAÏQUE v* 425-1605).

Saint, et ils donnaient des ordres et parlaient au nom du Seigneur. L'émotion fut grande autour d'eux, et l'on crut à une usurpation de pouvoir ou à une nouvelle manitestation divine. Un jeune Hébreu, témoin de ce fait extraordinaire, s'empressa de courir à Moïse : Voilà, lui dit -il, qu'Eldad et Médad prophétisent. Josué, dans l'ardeur de son dévouement, dit à son maître ; Seigneur, réprimez leur témérité et empêchez cette profanation. Mais le Pro< phète, qui avait choisi lui-même ces deux vieillards pour faire partie du sénat d'Israël, lui répondit : Pourquoi céder ainsi à m mouvement exagéré de jalousie? Qui me donnera de voir tout le peuple inspiré par le Seigneur et dirigé par son Esprit-Saint? Le Prophète revint ensuite au camp, entouré des Anciens d'Israël *. » Tiiéoiieda 26. Telle fut l'institutiou primitive des Vieillards ou Sénat d'Israël, dont le sanhédrin, établi pendant la captivité de Babylone, fut la continuation sous un nom moderne. M. Salvador torture le passage que nous venons de traduire pour en faire sortir le prinsipe de l'élection démocratique, si cher à son cœur. « Ce texte, *> dit-il, laisse le champ ouvert aux conjectures. Moïse inscrivit-il 0 les hommes dont il avait apprécié lui-même la sagesse dans les » conseils, et les fit-il circuler parmi les tribus, pour connaître s'ils

0 réuniraient leurs suffrages? Mais cette interprétation aurait con- » tre elle le piincipe qui investit les tribus du droit de désigner les » hommes sages, et l'ordre de Dieu qui contie au législateur le

1 soin d'assembler les anciens, et non de les choisir. Les citoyens > désignèrent-ils eux-mêmes tous ceux qui possédaient les condi-

ù lions exigées, et, à cause du nombre, les noms furent-ils inscrits ) pour en tirer soixante-dix au sort? L'usage du sort, en effet, était f> fi'équent dans l'antiquité et semblait indiquer la volonté, du ciel jD même. Enfin y eut-il cet accord entre Moïse et les tribus, qu'il D instituerait les hommes déjà désignés par elles 2? » C'est à cette

1 Nume-., cap. xi, 16 ad ultim.

* Salvador, Institutions de Moïse, tom. I, pag. 159. — Nous devons ici faire remarquer que M. Salvador n'accompagne jamais ses appréciations sur lei tajXs f'**. ri îstoire héhraïque d'une traduction complète des passage? de la Bible qu'il <liscute. Nous regrettons vivement cette omission; il y aurait dani M procédé £: simplei moins de latitude peut-être pour les brillantes hypo-

dernière hypothèse que M. Salvador semble s'arrêter de préférence. Sans doute, rien dans le récit qu'on vient de lire n'autorise une seule de ces laborieuses inductions. Le Seigneur oi donne à Moïse^ non pas de rassembler tous les vieillards et d'en faire choisir soixante-dix par l'élection des tribus, mais de réunir lui-même, sans autre choix que le sien, soixante -dix vieillards, et de les présenter à l'entrée du Tabernacle. Puis le Seigneur, descendant dans l'appareil de sa gloire, confirme aux yeux des fils d'Israël l'institution de Moïse. Le peuple n'intervient ni directement ni indirectement dans l'élection. Mais M. Salvador a prévu l'objection, et il a cru l'éluder par ce singulier aphorisme : « L'ellipse des choses » est un des principaux caractères du style hébraïque, de sorte » qu'un seul mot, quand il s'agit surtout des principes et du droif » déjà établis , entraîne toutes les idées accessoires *. » Le mot unique sur lequel l'ingénieux pubhciste échafaude « toutes les » idées accessoires » qu'on vient de lire est celui-ci : Congrega mihi septuaginta viros de senibus Israël, quos tu nosti quod senes populi sint ac magistri 2, qu'il traduit par : a Assemble soixante-dix hommes des Anciens d'Israël, que tu sauras être des anciens du peuple et du nombre de ses magistrats. » Cette expression de magistrats n'est ni dans le texte hébreu, ni dans la traduction de la Vulgate. M. Salvador, qui la substitue ici au mot propre de maîtres^ c'est-à-dire d'hommes versés dans la science de la loi et rompus par l'expérience au maniement des affaires, tire de cette gratuite équivoque la conclusion qu'il « fallait, pour arriver au sénat, être homme du » peuple,ancicn du peuple, avoir été élevé par lui à quelques fonc- » lions publiques ^. » C'est sur ce fondement qu'il élève tout l'édifice de son système. Il sufiit, pour en renverser tout l'artifice, d'une réflexion très-simple. Si le nom des candidats à la dignité nouvelle des Anciens fût sorti du suffrage populaire par l'un des trois moyens imaginés par M. Salvador, le peuple n'eût manifesté aucun éton-

thèses de l'auteur, mais plus de garanties pour le respect qu'on doit toujours à ses lecteurs.

* Salvador, Institutions de Moïse, tom. I, pag. 158. — * Numer., cap. xi, 16»

s Salvador, Institutions de Mom^ tom. I, pag. 159.

HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY» ÉPOQUE. —ÈRE MOSAÏQUE ^1725-1605).

nement de voir Eldad et Mëdad commencer à exercer leur autorité dans l'intérieur du camp, puisque, dans l'hypothèse, leur élection aurait té faite par le peuple. Leur conduite n'eût excité aucut^ ëtonnement; elle n'eût point été déférée à Moïse comme un scandale public; elle n'eût pas soulevé l'indignation de Josué et n'aurait pas eu besoin de la justification du Prophète. Le peuple n'a- Tait donc pas nommé les Soixante-Dix, autrement il les eût connus Bt ne serait point tombé dans cette méprise. « Les candidats ins- » crits *, » comme dit M. Salvador, ne furent donc point proposés au scrutin populaire, et la liste des soixante-dix Vieillards fut tout entière dressée par Moïse. C'est la seule conclusion qu'on puisse logiquement tirer de la parole très-précise de l'Ecriture, ce Or les noms d'Eldad et Médad avaient été inscrits parmi les Soixante-Dix, mais ces deux vieillards ne s'étaient pas rendus dans le parvis du Tabernacle ^. »

27. Le Seignem:' avait, par l'institution des Anciens d'Israël, pourvu au gouvernement du peuple et soulagé Moïse de l'accablante responsabilité qui avait jusque-là pesé sm* lui seul. La promesse qTi'il avait faite d'un nouveau miracle pour subvenir aux besoins de la multitude, ne tarda pas à s'accomplir, a Un vent violent chassa de la mer un vol considérable de cailles , qui vinrent s'abattre sur toute l'étendue du camp, et à une journée de marche dans son pourtour. Leurs ailes fatiguées ne les soutenaient plus, et elles ne pouvaient s'élever à plus de deux coudées de hauteur, en sorte que pendant le reste de cette journée, toute la nuit et tout le jour suivant, le peuple recueillit d'immenses quantités de ces oiseaux voyageurs. Ceux qui en prirent le moins en avaient comblé dix mesures ^. » Les viandes salées et desséchées nourrirent le peuple pendant un mois; mais une maladie pestilentielle sévit bien- !ôt dans le camp; les murmures séditieux contre Jéhovah reçurent dinsi un châtiment exemplaire ; et le peuple nomma ce lieu . « Le*»

« Salvador, Institutions de Moïse ^ tom. F, pag. 156' — * Nwner., cap. xi, 26.

c Numer., cap. xi, 31-33. — D'après les calculs des commeutateurs, le chomr ou mesure hdbraïque, représentait environ trois hectolitres de notre système décimai actuel.

CIIAP. III. — V^ NOMADE (1644-1606). 693

Sépulcres de convoitise, » Sepulcra concupiscenttœ ^ . Il le quitta bientôt pour >enir dresser ses tentes à Haserotli *.

28. Séphora, la sœur d'Hobab et l'épouse du Prophète, avait Mnmurecd* suivi Moïse au désert. Quelle était son influence sur le chef illustre -n .n croire des Hébreux? Cette influence s'était-elle accrue par l'importance des fonctions d'Hobab, et \«i scène de jalousie domestique à laqueUe Marie et Aaron vont prendre part, se rattachait-elle à la récente faveur dont le Madianite venait d'être l'objet? Ce sont autant de questions qui resteront à jamais mystérieuses. Rien ne prouve mieux, selon nous, l'authenticité du Pentateuque que la réserve avec laquelle Moïse parle des détails qui lui furent personnels et des événements de son intimité. Si le récit qu'on va lire était l'œuvre d'un historien plus récent, au heu de ce demi -jour qui laisse dans l'ombre la faute elle-même, pour ne parler que de sa répression divine, qui soustrait à la curiosité du lecteur la partie intime et secrète de Tévénement, pour ne dire que ce qui en avait éclaté aux yeux de tout le peuple, nous aurions une histoire complète qui aurait mis en saillie toute la miséricordieuse nature de Moïse et l'ingratitude de sa famille à son égard. Mais autant on est avide des détails particuliers sur les grands hommes et les saints, autant ^s saints et les véritables grands hommes sont sobres de détails personnels quand ils écrivent eux-mêmes leur propre histoire. Voilà pourquoi le passage suivant du hvre des Nombres a ce caractère saisissant de réserve et de laconisme calculé. « Marie et Aaron tinrent un langage hostile à Moïse, au sujet de la femme madianite 3 qu'il avait épousée. Est-ce que Jéhovah n'a parlé qu'à Moïse?

^ Numer.y cap. xi, 34. — Cornélius à Lapide croit que cette maladie, analogue peut-être à celle qui fut appelée au moyen âge le mal des ardents, est la même que celle dont il est fait mention au commencement du chapitre Xî l'es Nombres, et que cette double indication, faite au commencement et à la lin de ce chapitre, se rapporte à un seul événement. Nous avons adopté cetts interprétation.

« Numer., cap. xi, 34.

8 Propier uxorem ejus JEthiopissam. — L'Arabie portait chez les anciens le nom d'Ethiopie; c'était la contrée habitée par les Ismaélites, les tribus d'Amalec et de Madian. L'épouse madianite de Moïse est appelée Mthiopissa pour cette raison.

694 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV** ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-1605).

disaient-ils. Ne nous a-t-il pas aussi fait entendre sa voix? Leurs murmures parvinrent aux oreilles du Seigneur (car Moïse était le plus doux fcl^s hommes mortels *). Jéhovah s'adressani au Prophète, à Mar.e et à Aaron : Allez vous trois, leur dit-il, au Tabernacle de l'alhance. Quand ils y furent arrivés, le Seigneur descendit dans la colonne de nuée, à l'entrée du Sanctuaire : Ecoutez ma sentence, dit-il. S'il y a jamais parmi vous un prophète, je lui apparaîtrai dans une vision, je lui communiquerai mes ordres dans un songe mystérieux. Mais il n'en est point ainsi de Moïse, mon serviteur fidèle. Avec lui je m'entretiens comme face à face; il voit son Dieu sans énigmes et sans voiles. Pourquoi donc avez-vous osé parler témérairement de mon serviteur Moïse? Alors, le Seigneur irrité s'éloigna avec la colonne de nuée qui s'était reposée sur le Tabernacle, et Marie, frappée d'une lèpre soudaine, avait la peau toute écaillée et d'une blancheur sinistre de neige. Aaron s'en aperçut le premier : Je vous en supphe, dit -il à Moïse, pardonnez-nous l'injure que nous vous avons faite. Que notre sœur ne meure pas dans cet horrible état, comme un objet de contagion qu'on repousse loin de soi ! Voik\ déjà la moitié de son corps dévoré par cette lèpre affreuse. Moïse adressant alors sa prière à Jéhovah : Seigneur, lui disait-il, guérissez-la. Diea exauça encore son serviteur; et sept jours après, Marie avait recouvré la santé ^.)) Tel est le récit de Moïse. Il laisse entrevoir la sourde inimitié qui s'était introduite dans la famille du Prophète, mais il ne parle expUcitement que du châtiment infligé à Marie. « Séparée pendant sept jours de tout contact avec le peuple, les fils d'Israël demeurèrent au campement jusqu'à la guérison complète de Marie ^, » C'était là un fait de notoriété pubhque. L'historien du peuple de

* {Erat enim Moses vir mitissimiis super omnes homines qui morabantur in terra). Ce verset tout entier est entre parenthèse dans l'hébreu. Tous les commentateurs ."^'accordent à le regarder comme une addition introduite dans le texte sacré par un sentiment traditionnel de vénération pour le Prophète, M. l'abbé Glaire croit même pouvoir affirmer que les rares parenthèses qui ge trouvent dans le texte hébreu de la Bible, ont précisément pour objet d'indiquer une addition postérieurement introduite.

* Numer.j cap. xn fere iotegr. — ^ Ibid.. cap. '^n, 15.

DieiTrenrëgistre sans soulever le vcile qui couvrait rintérieiu' de Ba tente et protégeait les secrets du foyer. 29. Après cet événement, qui dut retentir douloureusement dans Voyage d'eK-

„ 1 P • j ploration ao

l'âme de Moïse, les tentes furent repliées pour la seconde fois de- pays de

^ ^ Chanaaa.

puis la station des Sépulcres de convoitise. Une troisième marche amena le camp hébreu à Rethma, en face de la frontière chananccnne, que Moïse avait l'intention d*aborder de front et d'attaquer immédiatement. Par l'ordre du Seigneur, douze jeunes Israéhtes choisis dans chaque tribu , celle de Lévi exceptée *, reçurent de Moïse la mission d'aller explorer le territoire qu'il s'agissait de conquérir. Sammua, de la tribu de Ruben; Saphat, de celle de Siméon; Caleb, de celle de Juda;.Igal, de celle d'Issachar; Josué, de celle d'Ephraïm; Phalli, de celle de Benjamin; Geddiel, de celle de Zabulon; Gaddi, de celle de Manassé; Ammiel,de celle de Dan; Slhur. de celle d'Aser; Nahabi, de celle de Nephthali; Guel, de celle de Gad, furent désignés pour cette importante expédition. Les inslruc Lions do Moise furent détaillées et précises. « Suivez, leur dil-il, la coulrée méridionale. Quand vous serez parvenus à la région des montagnes (qui sépare la mer Morte des côtes de la Méditerranée), étudiez la disposition du terrain; voyez par quels peuples le pays est habité; si ce peuple est fort ou faible; s'il est nombreux ou non ; si la terre est bonne ou mauvaise ; quelles villes s'y rencontrent; si elles sont ou non fortifiées; si le sol est fertile ou aride; s'il est boisé ou découvert. Marchez courageusement, et rapportez-nous des fruits de ce pays 2.» Les douze jeunes gens mirent quarante jours à cette périlleuse excursion; ils parcoururent toute la Terre promise, en commençant par Hébron et la vallée de Mambré, peuplés des souvenirs de leurs aïeux. Sur les bords d un ïorrent qu'ils nommèrent Nehel-Escol (Torrent de la Grappe), ils coupèrent une branche de vigne chargée de son fruit, et la suspen-

1 La repartition de la tribu de Lévi parmi tous les autres enfants d'Israël n'avait ?ien chang-'^ au nombre traditionnel des douze tribus, représentant les douze fils ;, de Jacob, parce que la tribu de Joseph s'était dédoublée en tribu d'Ephraïm et V\ *ribu de Manassé. La Bible explique parfaitement ce nouvel ordre de choses par ]"' ^s paroles : De tribu Joseph, sceptri Manassé,

2 Numer., cap. xiii, 18-21. \

696 HISTOIRE DE l'Église. — iv' époque. — ère mosaïque (1725-1605).

dant sur un bûton, deux d'entre eux la rapportèrent sur l'épaule. « La grappe de raisin portée par deux hommes, dit M. Léon de » Laborde, st devenue célèbre, et en même temps on en a fait un » texte d'incrédulité et de plaisanteries. Ce fait n'a cependant rien » que de naturel; et encore aujourd'hui, si j'envoyais du désert » deux Arabes chercher à Bethléem une grappe de raisin qu'ils D eussent intérêt à rapporter intacte et dans sa plus grande con- » servation, ils ne feraient pas autrement; car il est impossible de » supposer qu'on puisse porter à la main, dans un trajet de soi- » xante-cinq lieues, une charge de dix à quinze livres, et de deux 0 à trois pieds de longueur. C'est en effet à ce poids et à cette am-

» pleur que le raisin parvient dans la Syrie et l'Asie Mineure

» J'ajouterai que le tronc de la vigne y atteint une grosseur, et les s> branches une étendue dont nous n'avons pas d'exemple en Eu- » ropc. Ce n'est donc qu'un fait naturel; les espions marchaient à D pied et n'avaient point avec eux de bêtes de somme ; ils de- 0 valent, moins à cause du poids que par précaution, se mettre à » deux pour rapporter aux Israélites un témoignage aussi évident » de leurs assertions *. » Avec la grappe de raisin, ils cueillirent des grenades et des figues de cette fertile contrée, et reprirent la route du désert *.

Retour 30. « Moïse, Aaron et toute la foule des Hébreux reçurent les

liévolirdu* envoyés, à leur retour, dans le campement de Cadès, où le peuple S'îlfneûrie d'Israël avait dressé ses tentes depuis leur départ. — La terre que *derrfeu?eV ^ous avous parcouruo, dirent-ils, est vraiment une terre où coulent 'aïdéeert."' 1^ lait et le miel. Vous pouvez en juger par les fruits que nous rapportons. Mais elle est habitée par des hommes puissants et forts Ses villes sont grandes et munies de remparts. Nous y avons trouve les descendants des Enacim ^, Les fils d'Amalec occupent toute la

> Comment, gûograph sur l'Exode et sur les Nombres, pag. 121. •— 2 Numer., oap. XX, 1-26.

» a Ce nom d'Enac, dit M. l'abbé Rohrbacher, n'était pas inconnu aux Giecs, > Pausanias parle du géant Astérius, fils d'Anac ou d'Enac, long de dix cou-

• dées, et dont le tombeau se voyait près de Milet. Les savants ont cru en- » core retrouver ce nom dans l'Inachus et les inachides, ancêtres de la race

• cyclopéeime des Pélasges, dont les constructions singulières, connues sou«

€UAP. m. — VIE NOMADE (1644-1606). eyi

partie méridionale; rHétliéen,le Jébuséen et TAmorrhéen sont fixés clans la région des montagnes; les tribus de Chanaan sont écliclonnées sur les côtes de la mer Rouge et dans les fertiles* vallées arrosées par le Jourdain *. » Un long murmure accueillit ce rapport. En vain Caleb, pour atténuer l'effet qu'il produisit sur la multitude, essaya de faire appel à des sentiments d'honneur et d courage, a N'allons pas affronter ce peuple gigantesque, disaient les autres envoyés. La terre que nous venons de parcourir dévore ses habitants. Les monstres à ligure humaine qui en sont en possession sont d'une taille si prodigieuse, que nous paraissions à côté d'eux comme des sauterelles "! » Ces propos , exagérés par la frayeur, furent bientôt répétés dans tout le camp. « Une vocifération immense retentit, toute la nuit suivante, mêlée aux gémissements et aux sanglots de la foule consternée. Pourquoi ne sommes-nous pas morts en Egypte? Pourquoi avons-nous survécu aux horribles fatigues du désert, s'il nous faut tomber sous le glaive de cette race formidable, et voir nos femmes et nos enfants réduits en servitude? Retournons plutôt en Egypte. Choisissons un chef qui nous y conduise! En entendant ces clameurs séditieuses, Moïse et Aaron se prosternèrent le front dans la poussière, aux yeux de tout le peuple, pour détourner la colère du Seigneur. Cependant iosué parcourait les tentes. Dans son désespoir il avait déchiré ses 7étements, et il disait à la multitude égarée : Cette terre que j'ai parcourue est délicieuse. Avec l'aide du Seigneur, nous pénétrerons dans cette contrée où coulent le lait et le miel. N'irritez point Jéhovah par une nouvelle rébellion. Ne craignez point ce peuple ennemi, nous le dévorerons comme on dévore un morceau de pain. Le Seigneur s'est retiré de lui et l'a livré entre nos mains ^. » Les courageux efforts du fils de Nun échouèrent contre la lâcheté de cette foule indisciphnée. 11 se vit bientôt entouré d'une horde furieuse qui voulait le lapider, a En cet instant, la gloire de Jéhovah apparut sur le sommet du Tabernacle, et l'éclat divin qui en jaillis-

> le n>'Mii de monuments cyclopéens, se retrouvent en Asie, en Grèce, en Ita- » lie et en Espagne. » [Hùt. univ. de l'Eglise^ tom. I , pag. 454.) — * Nut7ier,g cap, XIII, 26-aû. — • « lùid.j cap. xiu, 32 ad ultim. — » Ibid., cap. xiv, 1-9.

698 HISTOIRE m L*ÉGLISE. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (n:>0- 1(30

sait frappa les yeux des rebelles. — Jusques à quand, dit le Seigne à Moïse, ce peuple insultera-t-il à ma puissance et méconnaîtrat-il les merveilles que j'ai accomplies en sa faveur? Je vais les frapper d'une peste soudaine; ils mourront, et je te ferai chef d'une grande nation, plus digne de toi par sa docilité et son courage *. » Moïse implora de nouveau la clémence du Seigneur, et cette fois encore sa prière sauva les Hébreux, a Je consens à leur pardonner, mais dis-leur en mon nom : Voici la parole de Jéhovah : Par mon éternité, j'en fais le serment, tous les malheurs que vous avez appelés vous-mêmes sur vos têtes, dnns votre insolente rébellion, vous seront réservés. Vous avez souhaité de mourir au désert; vos cadavres peupleront la solitude. Do tous ceux qui ont été compris dans le dernier dénombrement à partir de vingt ans, et qui ont murmuré contre moi, aucun n'entrera dans la terre que je vous ai promise, à l'exception de Caleb, fils de Jéphoné, et de Josué, fils de Nun. Vos enfants, dont vous avez dit que je voulais faire la proie de vos ennemis, entreront dans cette terre que vous avez dédaignée. Quarante ans seront comptés une année pour chacun des jours qu'a duré le voyage d'exploration ; et quand vos ossements auront blanchi au désert, vos fils pénétreront dans le pays dont votre perversité vous aura interdit rentrée ^. Demain repliez vos tentes et retournez, par les sentiers de la solitude, sur les bords de la mer Rouge ^. »

Dofaii.- (les 31. La révolte était apaisée; les cris séditieux s'étaient changés Leiiespur les en larmcs de pénitence. « Le lendemain, à l'airrore, la multitude

et les Aina- franchit Ics soiumots de la montagne voisme : Nous sommes prêts, disaient-ils, à marcher à la conquête de la Terre promise. Nous avons péché contre le Seigneur en refusant de le faire. — Pourquoi, leur disait Moïse, enfreindre de nouveau Tordre de Jéhovah. Vous allez attirer sur vous d'effroyables désastres. Ne tentez point cette conquête; le Seigneur ne sera point avec vous, et vous tom- berez sous le glaive de vos ennemis. Les fils d'Amalec et de Chanaan n'attendent qu'une occasion pour vous accabler sous leurs

i Numer., r-ip. xiv, 10-12. — « Ibid,, cap. xiv, 28-36. — » Ibid., 25.

coups. Ainsi parlait le Prophète. Mais ces esprits aveuglés ne tinrent aucun compte de ses observations. Le peuple se précipita sur la montagne comme pour l'emporter d'assaut. Moïse resta avec le Tabernacle au milieu du camp : cependant les Amalécitcs et les Chananëens réunis fondirent sur les Hébreux, les taillèrent en pièces et les poursuivirent jusqu'à Ilorma *. »

32. La rébellion avait porté des fruits amers; le peuple reprit la Réponse .îo route de la mer Rouge. Désormais trente-huit années de séjour ani objccdans la eolilude s'écouleront avant que la Terre promise s'ou- con'iœ i7sî. vre sous ses pas victorieux. Le récit de Moïse ne nous a pas con- rà^teanîlTiI serve l'histoire détaillée de cette longue période, a On s'est em- cri'j'uonsX » paré, dit avec raison M. Munk, du silence que garde le Penta- ''^'^'^"^»- )) teuque sur ce qui se passa pendant ces trente-huit années, pour » révoquer en doute ce long séjour des Hébreux dans lé désert, » qui cependant se trouve sulHsamment motivé par la conduite » du peuple. Goethe, dans un écrit intitulé : Israël dans le désert, a » soutenu que tout le voyage des Hébreux, jusqu'à leur entrée » dans le pays de Chanaan, a duré à peine deux ans, et qu'on ne )) doit voir dans les quarante ans qu'un nombre rond, ayant un sens » mythique. Mais plusieurs passages des historiens et des poètes » hébreux ^ prouvent que le séjour de quarante ans dans le désert » était un fait liistorique bien étabh, et la critique de Goethe est » plus spécieuse que solide ^. » Nous ne saurions trop féliciter M. Munk de défendre ici avec autant de netteté l'authenticité du Pentateuque et la réalité historique du récit de Moïse. En rappelant que le fait du séjour de quarante ans au désert est nettement constaté par Josué, par David et les prophètes, M. Munk répond indirectement à la singuUère assertion de M. Renan, dont nous avons parié plus haut, et qui réduit à une fiction la « longue éclipse ») subie en Israël par la gloire de Moïse, dont le nom fut presque » inconnu sous les Juges et durant les premiers siècles des rois *. » D'ailleurs, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, les quarante

^ Numfir., cap. xiv, 40 ad ultim. — » Voij. Josue, cap. v, 6; cap. xiv, lOj Amos, cap. ii, 10; cap. v, 2G; Psalm. xcv, 10 (Note de AI. Munk). — > Palestine^ pig. 120, note 1. — * E. Recarij Etudes d'Iiistoira religieuse, pag. 93»

700 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

ans au désert, qui parurent si longs à l'impatience du peuple d'Israël, ne le furent pas trop pour rompre k la discipline légale ces caractères indomptés et rebelles. Si les événements historiques de cette période sont rares dans le récit de Moïse, les prescriptions rituelles, les explications de la loi sont au contraire abondantes et nombreuses. Et l'on peut dire que ce fut dans cet intervalle de vie uniforme et nomade au désert, que le Prophète devint véritablement le père de toute cette multitude, qu'il éleva, par son enseignement et sa doctrine, à la hauteur de sa mission providentielle, « la portant dans ses bras, » suivant la parole même de l'Ecriture, et réchauffant au souffle inspiré de sa grande âme ces esprits grossiers et charnels.

La science positive de notre époque se trouve encore ici en pre*sence d'un fait qui vient merveilleusement confirmer le récit de Moïse, et qui ouvre à l'exégèse biblique une source nouvelle do renseignements inattendus. Le premier voyageur chrétien qui a signalé l'existence des Inscriptions sinaïtiques, disait dans son langage simple et vrai : « Je suppose qu'elles n'ont été conservées j) jusqu'à ce jour que pour convaincre enfin les incrédules *. b C'était vers l'an 530 de notre ère qu'un Egyptien, nommé Cosmas, quittait Alexandrie pour aller jusqu'au ïhibet étendre ses relations commerciales. La route qu'il suivit par terre, en se joignant à uni caravane qui se rendait de Suez en Arabie, fut précisément celle que la civilisation plus avancée de nos jours cherche à ouvrir aux vaisseaux de nos marchands €t au zèle de nos missionnaires. Revenu plus tard dans sa patrie, le marchand égyptien renonça aux intérêts de la terre pour se consacrer à ceux du ciel, dans l'un des monastères de la Thébaïde. Là il mit au service de la foi l'érudition qu'il avait acquise dans ses pénibles voyages, et consigna le récit de ses découvertes dans un livre qu'il intitula : Topographie chrétienne. « Sur les rochers du Sinaï, dit- il, aux différentes sta-i » tions des Hébreux, on rencontre des rochers couverts d'inscrip» ]> tions en caractères hébraïques. J'ai parcouru tous ces lieux à

* EJc ?Ti X2t< vDv 3T£ii>^'j/xîVMv /<* Tovc àLTii^Tovç, ùç lyoùyi ol/um. Cosmas lDdico|)leu»» tes., lopograph. christ.^ lib. V; Patrol. grœc, tom. LXXXVIII, col. 217.

pied, el je l'atteste. Quelques Juifs qui nous accompagnaient lurent ces inscriptions et nous les traduisirent. Elles étaient ainsi conçues : Départ d'un tel, de telle tribu, en telle année, tel mois. C'est à peu près de la sorte que les voyageurs de nos jours écrivent leur nom aux murailles des hôtelleries, avec cette diffé-

• ronce toutefois que les Hébreux, comme s'ils se fussent exercés dans l'art nouveau pour eux de récriture, en multipliaient l'u-

• sage, et ont laissé des inscriptions si nombreuses que tous les » rochers d'alentour en sont pleins *. » Ainsi parlait Cosmas, le noine voyageur. Mais ce qu'il croyait réservé comme un argunent providentiel contre l'incrédulité du vi^ siècle, était réellement lestiné à celle du XIX^ L'ouvrage où il enregistrait ce témoignage Drécieux demeura pendant douze siècles dans l'oubli le plus pro- ■ond. Le savant bénédictin Montfaucon, en 1707, le publia pour la première fois d'après deux manuscrits des bibliothèques Vaticane 3t Laurentine de Rome et de Florence. Le texte que nous avons cité devint l'objet de l'attention du monde savant. Pococke en Angleterre, le comte d'Entraigues en France, firent le voyage du Sinaï pour vérifier sur les lieux l'exactitude du renseignement fourni par le solitaire de la Thébaïde. Les inscriptijns dont parlait Cosmas, s'oifrirent à leurs yeux dans une abondance telle que la vallée et la montagne où ils les retrouvaient en avaient pris le nom : Wady-Mokalteb (Vallée- écrite) ; Djebel-Mokatteb (Montagne écrite). « Ces inscriptions, du même style , du même caractère et » d'une même langue, dit le ministre anglican Forster, se comp- » tent par milliers, et dans la seule vallée de Wauy-Mokatteb il y » en a plusieurs raille. Elles s'étendent sur la longueur de plu- » sieurs lieues. Elles sont placées à des hauteurs inaccessibles, si- » non à l'aide d'appareils dont il est impossible de supposer que » des voyageurs, bien moins des pèlerins, aient pu se pourvoir. » Plusieurs d'entre elles sont taillées dans des proportions telles » qu'elles ont dû exiger un travail immense et de longue durée^. > Ces inscriptions se trouvent presque entièrement sur la route de » Suez à Sinaï, c'est-à-dire sur la route qu'ont dû suivre les Israé-

* Cosmos, Topograph. chr^tit.f lib. Y; Patrol. grœc, tom. LXXXYIU/ col, 217.

» lites eu sortant d'Egypte; fait important qui se prête peu à l'o- » pinion du professeur Béer, lequel attribue ces inscriptions aux » Nabatliéens, peuple de l'Arabie Pétrée, du côté de Potra, c*est- » à-diro du côté du Sinaï, opposé à Suez *. » Le savant Anglais ne s'est pas contenté de reproduire dans son ouvrage le dessin exact des inscriptions relevées, avec leurs caractères originaux, en langue maintenant inconnue. Une inscription du même temps, conservée sur un des rochers d'Aden, et dont il découvrît la traduction en arabe moderne dans l'ouvrage d'Al-Kazwini , lui fournit la clef des caractères sinaïtiques. Il se crut dès lors en droit de hasarder Pinterprétation des monuments du Sinaï. L'une des inscriptions les plus importantes par son étendue, son élévation et la forme gigantesque de ses caractères, « est gravée sur le rocher gauche en ve- » nant de Tor. Elle est composée, dit le comte d'Entraigues, de » quarante-une lignes, dont les caractères ont un pouce de relief » et un pied de longueur. Au côté gauche il y a, dans la partie du t) rocher la plus élevée, les caractères qu'on nomme : Le Titre. Ce » qui leur a fait donner ce nom, c'est que les lettres qui le com- » posent ont six pieds de hauteur et trois pouces de rehef. Je les » ai fait dessiner avec la plus grande exactitude. 11 faudrait six » mois d'un travail opiniâtre pour dessiner la totahté de ces carac- » tères. » Or ce titre, déchifiré par M. Forster d'après le système d'interprétation dont nous avons parlé, donnerait pour traduction : a S'enfuit le cheval rapide, élevant ses deux jambes de devant, et » dans sa course jette par terre son cavalier. Le Pharaon, courant » à toutes jambes comme un cheval rapide, s'enfuit élevant le » deux mains pour accélérer sa fuite. » Evidemment il s'agit ici d passage de la mer Rouge, et il se pourrait, comme le suppo

* The one primeval language, traced experimentally through ancieiit inscriptions in alphabetic character sof lost powers from thefour continents, including the voice of Israël from the rocks of Sindi, and the vestiges of patriarchal tradition, from the monuments of Egtjpt, Etruria, and southern Arabia; with illustrative plates, a harmonized table of alphabets, g lossaries , and translations, by the Rev. Charles Forster, B. D. Londou, Bentley. 1851. Voir Indication, d'après Charles Forster, des Inscriptions sinaïtcs , Tpar M. Carré, Annales de philosoph. chrétienne, par M. Bonnetty, XLUe vol. de la collection.

CHAP. m. — VIE NOMADE (1644-1606). 703

M. Forster. que les quarante-une lignes de Tinscription ne fussent autre chose que les quarante-un versets hébreux * du cantique de délivrance par Moïse ^. Mais les données de M. Forster ne sont pas acceptées par tous les savants paléologues qui se sont occupé , de cette intéressante question. Dans un mémoire plein d'érudition, lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres par M. F. Lenormant, le jeune et déjà célèbre écrivain se prononce formellement pour l'origine chrétienne des Inscriptions sinaïtiques ^. Cette conclusion nous semble prématurée et son caractère trop absolu. Le petit nombre des Inscriptions relevées jusqu'ici est insuliîsant pour autoriser un jugement définitif sur Tensemble. Celles qui sont placées à hauteur d'homme sur les rochers du Sinaï, peuvent parfaitement être l'œuvre de pèlerins isolés; mais celles qui sont gravées en caractères gigantesques à une hauteur inaccessible, ne sont certainement pas de la même nature. Les unes et les autres ne seront appréciées d'une manière irrévocable que le jour où elles auront toutes, sans exception, été fidèlement reproduites et authentiqnement déchifirées. Ce jour-là, les chapitres de l'Exode auront peut-être rencontré un commentaire monumental, dressé par la foi e* le respect traditionnel des générations qui se sont succédé aux pieds du Sinaï *.

33. Tous les préceptes divins trouvèrent leur application pendant les quarante années passées dans la sohtude. La loi du sabbat Coré, Dathai

* ^ et Abiron.

reçut une éclatante sanction par la peine de mort prononcée contre un Israélite qu'on trouva ramassant du bois en ce jour solennel ^ Comme on l'a pu voir dans les précédents récits, le peuple juif n'était pas cette nation souple et docile que certains rationalistes

* La disposition de ce cantique, au chapitre xv« de l'Exode, ofTre en effet dans l'hébreu cette singulière analogie avec le nombre des lignes de l'inscription sinaitique. •— * Annales de Philos, chrét.j loc. cit. — ^Sur Vorigine chrétienne des Inscriptiom sinàitiques, par Fr. Lenormant ; Paris, Imprim. Impér., 1859. — ♦ Qu'il nous soit permis d'émettre le vœu de voir bientôt une mission scientifique organisée pour relever, à l'aide des procédés cxpéditifs de la science moderne, l'ensemble des inscriptions du Sinaï. Ce que le comte d'Enlraigue» n'aurait pu faire en six mois pour une seule inscription, peut être exécuté en trois semaines pour toutes les inscriptions, avec des appareils photographiques. Jamais un sujet plus intéressant ne se sera offert 4 l'examen de nos académies européennes. — <* JSumer., cap. xv, 32-3^

70i niSTOlUE DE l'église.— lY' ÉPOQUE.— EUE MOSAÏQUE (1725- iCCi).

se plaisent à nous montrer comme le modèle d'une soumission passÎA^e, se prêtant à toutes les exigences de son chef, subissant en aveugle son influence, sans discussion, sans examen, sans convic- /ion. Une nouvelle émeute, plus dangereuse peut-être que les précédentes, parce qu'elle ne fut pas seulement l'éclat soudain d'une révolte inopinée, mais le produit lent et calculé d'une excitation habilement propagée par des ambitions puissantes, va nous donner encore la preuve des difficultés réelles dont Moïse était entouré. La tribu de Lévi s'était fait remarquer jusque-là par son zèle et sa fidclilé. Répartie, ainsi qu'elle l'était, au milieu de toutes les autres tribus, son influence s'accroissait en raison directe du caractère sacré de ses fonctions et des rapports obligés qu'elle devait entretenir avec le peuple entier, soit pour le règlement de tout ce qui concernait les sacrifices, soit pour la perception de la dîme, seule ressource légale attribuée aux Lévites. Il semblerait, au premier aspect, que la situation faite à la tribu de Lévi, et l'honneur exceptionnel dont elle avait été l'objet, dussent pleinement satisfaire les ambitions légitimes de ses membres. La majorité des Lévites ne parait pas en effet s'être mêlée à la conspiration dont nous allùns parler; mais il se trouve toujours, dans les corps les plus respectables, des individuahtés d'un orgueil insatiable, dont rien ne saurait calmer les intempérantes ardeurs, et qui précipitent parfois une nation entière dans les plus affreuses calamités, pour la satisfaction de leur amour -propre personnel et de leur soif de domination. Trois Lévites, Coré, petit-fils de Caath; Dathan et Abiron, fils d*Eliab, avaient précisément ce caractère; ils s'adjoignirent un Israélite de la tribu de Ruben, nommé Hon, fils de Phaleth. Coré, descendant de Caath comme Moïse et Aaron, voyait avec une secrète jalousie le souverain pontificat réservé aux premiers-nés de la famille d' Aaron. Les deux autres Lévites ne pouvaient se consoler d'être e/clus de la dignité sacerdotale, exclusivement fixée dans la postérité n Grand Prêtre. Leur complice de la tribu de Ruben n'était sans doute qu'un de ces esprits inquiets et mécontents toujours prêts à secouer le joug de Tautorité et à se mettre au service de toutes les séditions, a Ils entraînèrent dans leur révolte deux cent cinquante membres de la synagogue, les plus considérable»

CHAP. III. — VIE NOMADE (1644-1606). lOo

par leur influence. Fort de leur appui, Coré, avec quelques-uns d'entre eux, se présenta devant Moïse et Aaron : Tout le peuple d'Israël, dit-il, a été sanctifié par Félection du Seigneur. >^éhovah a fixé sa résidence sous nos tentes. De quel droit prélendez-vous donc autoriser la domination que vous exercez sur le peuple de Dieu * ? » Qu'il nous soit permis de signaler ce cri séditieux à Va^tention de M. Salvador. Si le gouvernement du peuple juif eût été, comme il l'enseigne, une représentation démocratique, le reproche de Coré et de ses complices n'aurait pas eu d'objet. Leur programme n'est en effet rien autre chose que celui de la souveraineté du peuple. Us ne l'avaient donc pas, puisqu'ils en réclament le privilège avec tant d'énergie. « Moïse, en entendant ces paroles, se prosterna pour adorer Dieu. Il s'adressa ensuite aux rebelles : Demain, au lever de l'aurore, le Seigneur manifestera sa volonté. Il fera connaître son élection. Que chacun de vous, dit-il à Coré, se présente, l'encensoir à la main, à la porte du Tabernacle, et vienne offrir les parfums à Jéhovah. Celui que Dieu daignera choisir sera le saint auquel appartiendra la dignité sacerdotale. Fils de Lévi, vos pensées sont bien ambitieuses! N'est-ce point assez pour vous que Dieu vous ait séparés de tous les enfants d'Israël, pour vous consacrer au service de son Tabernacle et au ministère des autels? S'adressant ensuite directement à Coré : Quand ce Dieu t'a distingué par cette faveur, lui dit-il, était-ce pour qu'il te fût permis de soulever tous les Lévites, tes frères, en leur faisant revendiquer la dignité du sacerdoce et en les mettant en révolte ouverte contre la majesté divine. Car c'est contre elle que vous conspirez. Qu'estce en effet qu 'Aaron, pour que vos murmures s'adressent à lui? Moïse fit ensuite appeler Dathan et Abiron, qui ne s'étaient pas joints à cette première députation. Mais ils refusèrent de se rendre à l'ordre du Prophète, et leur injurieuse i-éponse ne laisse aucun doute sur leurs intentions criminelles. — Nous n'iron? pas! dirent-ils. Qu'il te sutïise de nous avoir arrachés de l'Egypte, cette terre délicieuse où coulaient réellement le lait et le miel, pour nous faire mourir de faim dans ce désert. Ne compte pas nous imposer * Numer.j cap. xvi, i-3.

706 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

plus longtemps ta domination. Où sont les riches et fertiles contrées dont tu devais nous mettre en possession? Où sont les champs et les vignes fécondes que tu devais nous partager? Veux- tu encore nous arracher les yeux? Nous n'irons pas! L'indignation de Moïse se traduisit par une prière au Seigneur : Vous le savez , g mon Dieu ! s'écria-t-il. Je n'ai jamais reçu une brebis des troupeaux de ce peuple ingrat; jamais je n'ai offensé le moindre d'entre eux. Seigneur, rejetez loin de vous leurs sacrifices, et détournez vos yeux de leur infidélité *. »

pnniticii dei 34. Le lendemain les séditieux, Tencensoir à la main, et entraînant dans leur révolte une immense multitude, se présentèrent à la porte du Tabernacle. « A cet instant la gloire du Seigneur apparut aux yeux de tout le peuple; la voix divine se fit entendre : Séparez-vous de cette multitude, dit-elle à Moïse et Aaron. Je vais l'anéantir. Les deux frères, agenouillés devant la majesté du Seigneur, joignirent leurs supplications : Dieu puissant et fort, s'écrièrent-ils, vous, le maître de toute vie, confondrez-vous l'innocent avec le coupable ; ferez-vous périr tout un peuple pour le crime de quelques individus? — Ordonne aux fils dlsrael, dit le Seigneur à Moïse, de s'éloigner des tentes de Coré, Dathan et Abiron 2. » La multitude épouvantée s'empressa d'obéir à l'ordre de Jéhovah, transmis par Moïse. Les trois coupables restèrent seuls à l'entrée de leurs pavillons. Leurs enfants eux-mêmes les avaient abandonnés 3. « Aussitôt la terre s'entr'ouvrit sous leurs pieds, et les engloutit dans son gouffre béant, eux, leurs tentes et toutes leurs richesses. Ils descendirent vivants en enfer; l'abîme se referma sur eux, et ils disparurent de la surface de la terre. Saisie d'effroi à ce terrible spectacle, la multitude s'enfuit en criant : La terre va s'ouvrir sous nos pieds et nous engloutir I Et, dans ce tumulte, une flamme vengeresse, allumée par le Seigneur, consuma les deux cent cinquante coupables entraînés par Coré dans sa révolte. Une morne consternation s'empara des Hébreux. Le lendemain, ils di- ^ ient en murmurant à Moïse et à son frère : Vous avez semé le deuil et la mort parmi le peuple de Dieu ! Le courroux du Seigneur « Nu7ner., cap. XVI, 4-15. — « Ibid., 19-24. — 3 Ibid., cap. xxvi, 11.

éclata de nouveau : Abandonnez cette multitude, dit Jéhovali aux deux frères : laissez-moi l'anéantir * !» La prière de Moïse et d*Aaron, aussi persévérante que l'ingratitude des Juifs, réussit encore à fléchir la colère divine. « Cependant la flamme vengeresse promena une seconde fois ses ravages sur le camp hébreu. Aaron, Tencensoir à la main, se plaça comme un rempart protecteur entre les morts que le feu venait d'atteindre, et les vivants consternés. Dieu entendit ses supphcations et fit cesser le fléau. Quatorze mille sept cents Israéhtes en avaient été victimes ^. »

On vient de lire le récit de Moïse ; voici celui qu'y substitue M. Munk, que nous regrettons de trouver cette fois trop éloigné de la vérité : a Korah, dit-il, sut attirer dans son complot quelques )> chefs de famille de la tribu de Ruben, et deux cent cinquante » hommes des plus notables parmi les Hébreux. Moïse, fort de sa » conscience, essaya d'abord d'agir par sa parole sur Tesprit des » rebelles, mais il ne put y parvenir. Dès le lendemain un sévère » châtiment atteignit les coupables, et la révolte fut promptement » comprimée. C'est là tout ce que nous pouvons entrevoir dans le » récit mythique du Pentateuque, d'après lequel les chefs furent » engloutis dans un abîme avec leurs maisons et leurs biens ^. » Il nous semble qu^on peut a entrevoir dans le récit du Pentateuque » autre chose. On peut y voir un miracle , et Moïse l'affirme nettement, quand il dit quelques chapitres plus loin : In seditione Core.., factum est grande miraculum. Le peuple, témoin de l'événement, en jugea de même; sa consternation le prouve; la fuite de la multitude épouvantée ne saurait laisser de doute à ce sujet; la tradition hébraïque , depuis David jusqu'à Josèphe *, est unanime à cet égard. Et si, de parti pris, on persistait à rejeter la tradition et le témoignage de Moïse et des Hébreux, ses contemporains, il resterait encore une démonstration plus péremptoire ; c'est qu'à partir du châtiment de Coré et de ses complices, l'autorité sacerdotale d' Aaron et de sa famille ne fut plus contestée. Oi, avec le caractère connu du peuple juif, nous sommes fondés à croire qu'il avait fallu

» Mumtr., cap. xvi, 31-35, 41-45. — * Ibid., 46-49. — » M. Munk, PalestinCt pag. 129, 130. — » Psalm. cv, 17 j Joseph., Antiq. Judaic,, Ub. IV, cap. lu.

un miracle bien réel, bien constant , bien avéré , pour obtenir un pareil résultat. La préoccupation qui domine Texégèse moderne et qui consiste à supprimer l'élément divin de l'histoire des Hébreux, sous prétexte de mythisme, ne tend à rien moins qu'à supprimer la Bible tout entière. Avec un tel principe, il deviendra impossible d'arrêter l'effort dissolvant des critiques, et tous les textes que l'un voudrait conserver, seront relégués par un autre au rang des légendes fabuleuses.

laTcrge 35. Quo foralt-OH, par exemple, en présence de la \erge miracurcn. leuse d'Aaron, si longtemps conservée dans FArche avec les tables de la loi et le vase rempli de la manne recueillie au désert? Faudra-t-il aussi comprendre ce fait, attesté par tout un peuple et devenu un des souvenirs permanents de son histoire, dans le nombre des événements mythiques? Voici le texte de l'écrivain sacré : «Le Seigneur parla à Moïse. Rassemble, lui dit-il, les douze chefs de tribus, et qu'ils te remettent leur bâton de voyage avec leur nom écrit sur chacun d'eux. Le nom d'Aaron sera inscrit comme chef pour la tribu de Lévi. Tu déposeras ces verges dans le Saint des maints, devant l'Arche de l'alhance. Pour manifester par un prodige nouveau, qui imposera silence à tous les murmures des fils d'Israël, la réalité de l'élection faite par mon autorité souveraine pour la dignité sacerdotale, la verge de celui que j'aurai élu reverdira et se couvrira de fleurs. Moïse transmit l'ordre divin au peuple d'Israël. Douze verges lui furent remises f)ar les chefs des tribus; celle d'Aaron, sur laquelle fut inscrit le nom de Lévi, était la treizième. Moïse les déposa devant rArche d'aUiance. Le lendemain la verge d'amandier, remise par Aaron, s'était couverte de bourgeons naissants, de feuilles, de fleurs et de fruits. En présence de tout le peuple, témoin du miracle. Moïse rendit aux chefs des tribus leur verge desséchée. Le Seigneur dit alors au Prophète : Prends la verge fleurie d'Aaron, et dépose-la dans l'Arche d'alliance. Elle y restera comme le monument de la rébeUion des fils d'Israël. Qu'ils mettent fin à leurs injustes plaintes, et qu'ils cessent d'attirer sur eux le feu dévorant de ma colère *. » Le peuple, à la vue de ces • Humer», cap. xvii.

d'Aaroo.

CHAP. 111. — i VIE NOMADE (1644-1606). 709

prodigeo et dans l'effroi où le jetaient les menaces de Jéliovah, n'osait plus s'approcher du Sanctuaire. Moïse le rassura, en lui rappelant les lois qui concernaient le ministère des Lévites et des Prêtres, auxquels seuls appartenaient les fonctions du culte sacre. On cherclierait vainement dans tout ceci le principe d'élection populaire proclamé par M. Salvador comme l'essence de l'institution juive. On n'y trouverait pas davantage la justification de l'aphorisme de M. Renan ; aucun de ces événements n'a d'analogie avec ceux que présentent les autres histoires. Un miracle nouveau succède à un autre miracle; et l'obstination du peuple juif est telle, qu'elle confirme à la fois la nécessité du prodige et en garantit la réalité.

36. Trente-neuf années s'écoulèrent, depuis ces événements, Mortd« sans nouvelle révolte. L'ordre du Seigneur s'était accompli, et le ^\]TuoUeS désert fut le tombeau de la génération incrédule qui avait refusé d'entrer dans la Terre promise, a Le premier mois de la quarantième année depuis la sortie d'Egypte, les fils d'Israël vinrent camper à Gadès. Ce fut \h que mourut et fut ensevelie Marie, sœur de Moïse et d'Aaron ^ )# Jeune fille, elle avait veillé sur le berceau du Prophète, cachée dans les roseaux du Nil; plus tard elle av;;it chanté avec les femmes juives, au bord de la mer Rouge, le cuntique de délivrance. Ainsi, dans le Testament Nouveau, la véritabla Marie veillera sur le berceau du Fils de Dieu; elle chantera le cantique de la délivrance du monde et de l'avènement du Rédempteur 2. Mais la sœur de Moïse ne fut pas toute sa vie l'image de la Vierge fidèle, mère de Jésus -Christ. Elle avait un instant laissé égarer son âme par des sentiments d'ambitieuse jalousie. Voilà pourquoi, sans doute, elle mourut avant d'avoir contemplé la Terie promise, objet de tous ses désirs pendant sa vie mortelle. Du reste, la faute de Marie n'avait été qu'un égarement passager. Moïse, eu enregistrant cette mort, qui dut être pour son cœur fraternel une cruelle épreuve, comprime tous les sentiments de son âme. Le frère affligé s'eiface devant l'historien du peuple de Dieu; il ne se

* Numer., cap. xi, 1. — * Magni/icat anima mea Dominum, etc. Luc, Evang,^ eap. I, 46-56.

croit pas le droit d'écrire dans le Livre saint une seule aJlusion à «es douleurs personnelles. C'est encore là un de ces traits saisissants qui démontrent mieux que tous les discours rauthenticité du Pentateuque.

Torrent (îe 37. T q Pi-ophète et SOU frère Aaron avaient iusque-là conservé tion. respoir d'introduire eux-mêmes les tils d'Israël au pays de Ghanaan, et de jouir de cette félicité qui venait d'être refusée à leur sœur et qui eût si dignement couronné leur vie. Un incident survenu à Cadès et causé par l'indocilité du peuple, les priva de ce bonlieur suprême. L'eau manquait. La multitude retomba dans ses murmures habituels. « Nous mourons de soif, nous et nos troupeaux, disaient-ils aux deux frères. Pourquoi nous amener dans cette région brûlante, où le sol aride nous refuse toute ressource. Impossilple d'y semer du blé, d'y cultiver la vigne, ou des grenadiers! Et, pour comble d'infortune, l'eau nous manque! Le Seigneur se fit entendre à Moïse : Prends en main, lui dit-il, la verge miraculeuse, rassemble toute la multitude, frappe le rocher, et il en sortira une source d'eau vive pour abreuver le peuple. Moïse et Aaron réunirent la multitude. Ecoutez, lui dirent -ils, esprits incrédules et rebelles! Pensez-vous que nous puissions faire jaillir un torrent d'eau vive de ce rocher? Moïse éleva alors la verge miraculeuse qu'il avait sortie de TArche d'alliance, et frappa à deux reprises la pierre de la sohtude, comme s'il eut douté luimême du pouvoir que Jéhovah lui avait accordé. En cet instant l'eau jaiUit en abondance, le peuple la recueilUt et en abreuva tous les troupeaux. Mais le Seigneur dit à Moïse et à son frère : Parce que vous n'avez pas cru à ma parole, et qu'en face des fils d'Israël vous avez paru douter de ma puissance, vous n'introduirez point mon peuple dans la Terre que je lui ai promise. Ce lieu funeste reçut, en souvenir de cet événement, le nom de Torrent de f>)ntradiction *. » Ici encore l'historien sacré ne se permet pas d'interrompre son récit pour laisser échapper une parole qui puisse nouii»révéler la profonde douleur qu'apportait à son ân^ une pareille

» Numer., cap. ix, 2-13.

CHAP. m. — VIE NOMADE (1644-1606). 711

jentence. Ce n'est que dans le livre suivant et dans une phrase insérée sans aucun détail au chapitre m du Deutéronome, que Moïse Dermet d'entrevoir combien cette parole avait brisé son cœur. «En :e temps, dit-il, je suppliai le Seigneur : Dieu puissant, lui disais-je, ;rous avez manifesté à votre serviteur votre grandeur et votre gloire. Accordez -moi la joie de franchir le Jourdain, de voir la nontagne sainte et les sommets du Liban. Mais Jéhovah, dans sa colère, me répondit : C'est assez. Ne me parle plus jamais de cela *!» — «Ainsi, dit Bossuet, Moïse fut exclu de la Terre promise par une » incrédulité qui, toute légère qu'elle paraissait, mérita d'être châ- » tiée si sévèrement dans un homme dont la grâce était si émij) nente... Ce sage législateur qui ne fait, par tant de merveilles, que *) conduire les enfants de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous » sert lui-même de preuve que sa loi ne mène rien à la perfec- » tion 2, et que, sans nous pouvoir donner l'accomplissement des » promesses, elle nous les fait saluer de loin ^, ou nous conduit tout » au plus à la porte de l'héritage *. »

38. La marche des fils d'Israël s'opérait maintenant en ligne dî- Le roi n-Erecte vers le pays de Chanaan, par sa limite méridionale. Mais, pour aui'nrb'rou'r l'atleindre, il fallait traverser la contrée occupée par les fils d'Edom, ^''seïïtfn-M.' contre lesquels il n'était pas permis aux Israélites de tirer l'épée. « Ils descendent d'Esaû et sont vos frères, avait dit le Seigneur à Moïse. Gardez-vous donc de les attaquer à main armée. Je ne vous accorderai pas dans leurs possessions l'espace de terrain que peut recouvrir le pied d'un homme, parce j'ai donné la montagne de Séïr en héritage à Esaû ^. » En conséquence, « le Prophète expédia de Cadès, vers le roi d'Edom, des messagers chargés de lui dire : Israël, votre frère, nous envoie près de vous. Vous avez appris toute l'histoire de nos expéditions et de nos souffrances. Vous savez com- î:

ment nos pères allèrent se fixer en Egypte, le long séjour qu'ils ;

firent en ce pays, et la dure servitude à laquelle les Egyptiens l

nous avaient réduits. Le Seigneur entendit le cri de nos douleurs. f

Il envoya son ange, qui nous a arrachés à l'esclavage. Voici main- }

* Deuier., cap. ni, 23-26. — * Heb7\, cap. vu, 19. — ' /Mr., cap. xi, 13. — j

* Bossuet, Di.KOurs sur l'hist. univ., 2^ part., cap. m. — * iJeuter., cap. u, 4, 5*

712 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1723-1605),

tenant que nous sommes campés à Cadès , près de vos frontières. Nous vous supplions de nous laisser traverser votre territoire. Nous ne poserons pas le pied dans les champs cultivés, ni dans vos vignobles. Nous ne boirons qu'en la payant, l'eau de vos citernes, et, sans^nous détourner ni à gauche ni à droite, nous suivrons le chemin public. — Non, vous ne passerez point, répondit le roi d'Edom. Je vous en empêcherai les armes à la main. — Les messagers insistèrent. Nous ne nous écarterons pomt de la voie frayée, disaientils. L'eau que nous boirons ou qui servira à abreuver nos troupeaux, vous sera payée à Ga juste valeur. Nous ne ferons aucune difficulté pour le prix, notre passage sera rapide. Permettez-nous de l'eficcluer. — Vous ne passerez point, répondit encore le roi, et se mettiint à la tête d'une armée formidable, il vint prendre position sur les frontières, en face du peuple de Dieu K » La résistance du roi iduméen força Moïse à changer son itinéraire. Il descendit Jusqu'à la montagne de Hor, contournant ainsi ce pays inhospitalier.

Mort 39. Une nouvelle affliction y était réservée au Prophète. « Le

Seigneur lui parla en ces termes : L'heure est venue où Aaron doit aller se réunir à ses pères 2, car il n'entrera pas dans la Terre que j'ai promise aux fils d'Israël; son incrédulité au Torrent de Contradiction l'en a exclu. Prends donc Aaron avec Eléazar, son fils, et conduis-les sur la montagne de Hor. Tu revêtiras Eléazar de la robe du Grand Prêtre; Aaron mourra et sera réuni à ses pères. Moïse exécuta l'ordre divin. En présence de toute la multitude, ils prirent tous trois la route de la montagne. Arrivés au sommet, Eléazar fut revêtu de la robe du Grand Prêtre, et Aaron

' Numer.y cap. xx, 14-21. — * Signalons, en passant, cette expression que nous avons du reste déjà rencontrée plusieurs fois dans le récit biblique, à l'atteu ion de M. Hoefer. Si les Juifs avaient ignoré, comme il le prétend, le dogme de l'immortalité de l'âme, que pourrait signifier la parole de Jébovah? Que si M. Iloefer croit nous répondre en disant que c'est là une locution proverbiale, qu'elle n'a d'autre sens que la réunion matérielle d'un cadavre ai X cendres de ses aïeux, nous lui ferons le même argument que Jésus-Christ employait vis-à-vis des Juifs. Dieu lui-même se nomme le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob. Or il est le Dieu des vivants et non des morts (Marc, xii, 27).

d'Aaroi).

CilAP. III. — CONQUÊTES ET MORT DE MOÏSE (1605). 713

mourut. Son fils et le Prophète revinrent au camp, et les enfants d'Israël, en apprenant la mort d'Aaron, le pleurèrent dans chaque femille pendant trente jours *. » Quelle simplicité, plus émouvante mille fois par sa réserve même, dans ce récit! Nul autre que Moïse n'a pu l'écrire. Sous la plume de tout autre historien il y aurait un cri du cœur, une explosion de regrets, un tribut d'éloges pour ce mort illustre. Le frère d'Aaron seul devait ne pas céder à ce mouvement spontané. Il le comprime à dessein, on le sent; il étouffe dans sa poitrine les sanglots dont elle est oppressée. « Les fils d'Israël , dans chaque famille , le pleurèrent trente jours ! » Moïse nous cache ses larmes pour ne laisser apercevoir que celles de tout un peuple I

§ m. Conquêtes et mort de Moïse (1605).

AO. Une agression imprévue des Chananéens vint bientôt arra- nefaite

" ^ d'Arad , ro»

cher le Prophète à ses douloureuses préoccupations. Arad, chef dcChana.in.

^ ... Serpent d'aU

d'une tribu méridionale de ce peuple, avait appris Tarrivée des rain, figure

*^ ^ ^^ de la croix de

Hébreux. Son attention, éveillée depuis longtemps par le passage k.s.jcsusdes premiers envoyés de Moïse, dans leur voyage d'exploration, m. Renaa. ne s'était plus détournée de cet objet. 11 fondit à l'improviste sur le camp d'Israël; son attaque subite fut couronnée de succès, et il se retira victorieux, emmenant avec lui des captifs, des richesses ,

et des troupeaux. Le peuple, indigné de cette injuste agression, fit vœu de se venger en exterminant la tribu perfide. Le Seigneur combattit avec les enfants d'Israël ; le roi chananéen fut vaincu et passé avec son armée au fil de l'épée ; ses villes furent détruites, et l'on donna à cette contrée le nom à'Horma (anathème) ^. Cet incident ne fît pas changer la direction que suivaient les Hébreux. Ils continuèrent à longer la frontière du pays d'Edom. Dans cette route longue et pénible, la fatigue du peuple se traduisit encore par des murmures contre Jéhovah et contre Moïse. « Pouro^oi, disaient-ils, nous amener d'Egypte pour mourir dans cette bciitude? Le pain nous manque ; nous n'aurons plus d'eau, et notre cœur se

« Numer.y cap. xx, 23-30. — * Jbid., cap. xxi, 3.

soulève de dégoût à la. vue de cette manne légère. Le châtiment du Seigneur ne se fit pas attendre. Une invasion de serpents venimeux atteignit la multitude , et leurs morsures brûlantes tirent un grand nombre de victimes. Le peuple accourut près de Moïse: Nous avons péché, disait -il, en murmurant contre le Seigneur. Intercédez près de lui pour qu'il nous délivre de ce fléau. Le Prophète adressa sa prière à Jéhovah. Fais un serpent d'airain, lui répondit le Seigneur; tu Texposeras comme un étendard à la vue de la multitude, et tous ceux qui le regarderont seront guéris de la morsure des serpents. Moïse fit donc un serpent d'airain, qu'il exposa à la vue du peuple, et tous les blessés qui y jetaient les yeux étaient immédiatement guéris ^ » Certes, quoi que puissent dire les exégètes modernes, ce n'est point là une histoire comme une autre, et tous les efforts des rationahstes ne parviendront jamais à trouver des explications natm^elles pour un phénomène aussi extraordinaire. Le rôle qu'on a voulu faire jouer à l'imagination des malades, que l'aspect du serpent d'airain guérissait, n'est pas assez sérieux pour que nous ayons à prouver l'absurdité de cette hypothèse du naturalisme. Le venin des serpents est un fait réel; il agit indépendamment de l'imagination humaine; la science n'a pas encore trouvé, pour paralyser ses effets, un moyen semblable a celui que Moïse emploie. Il faut donc, ou rejeter la Bible, ou dire avec l'auteur du livre de la Sagesse : a Le serpent d'airain que vous leur montriez, ô mon Dieu, était le signe de votre salut. Ce n'était pas sa vue qui guérissait les blessés, mais vous-même, ô Sauveur des hommes. Vous prouviez ainsi à nos ennemis que vous seul avez la puissance de délivrer de tous les fléaux ^. » Il faut rejeter la Bible ou voir dans le serpent d'airain qui guérissait les blessés du désert, la figure de la croix rédemptrice, dont l'aspect plein de consolations ineffables guérit Thumanité de toutes ses blessures. Car Jésus -Christ notre Dieu a dit, en parlant de luimême : c( Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi il faut que ie Fils de l'homme soit élevé à la vue de tous, pour que ceux qai

l Numer.y cap. xxi, 4-10. — ' Sapient., cap. xvij 6-8.

CHAP. m. — CONQUÊTES ET MORT DE MOÏSE (1605). 7J3

croient en lui ne périssent point et qu'ils aient la vie éteruello *.■ Au moment où nous transcrivons ces paroles divines qui relient le Testament Ancien au Testament Nouveau, et qui illuminent des splendeurs de llncarnation les ombres et les figures de la loi antique, ce n'est pas sans une douloureuse et profonde émotion que nous recueillons ces lignes échappées à un écrivain dont nous avons combattu plus d'une fois les doctrines : « Un homme incom- » parable, dit M. E. Renan, si grand que, bien qu'ici tout doive » être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais » pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de » son œuvre, l'appellent Dieu, opéra une réforme du judaïsme, ré- » forme si profonde, si individuelle, que ce fut à vrai dire une créa- » tion de toutes pièces *. » Puisse la véritable science, qui élève l'homme en le rapprochant de Dieu, apprendre un jour au docte professeur que Jésus -Christ, dont la divinité ne lui parait pas encore positivement démontrée au point de vue scientifique, ne s'est pas présenté comme « un créateur de toutes pièces, » mais comme le Rédempteur promis, figuré et prédit par la loi ancienne, réalisant et consommant en sa personne toutes les Ecritures. L'humilité de la croix fut le divin appareil de sa majesté et de son triomphe; un regard jeté sur ce trône qu'un homme n'aurait pas choisi, aura toujours pour les blessés des passions et des ambitions humaines la même efficacité que la vue du serpent d'airain avait pour les blessés du désert.

41 . Les fcitiffues du voyage furent bientôt oubfiées par les Hé- Hymnes

^ui-rriers.

breux. Après trois stations nouvelles dans la solitude 3, ils arrivé- i'«faite de

î^^ lion, roi des

rent au campement de l'Arnon, entre la double frondère de Moab Amonhéens. et d'Amalec. Le voisinage de la Terre promise fit renaître les espérances avec les instincts belliqueux de la multitude. « Ainsi qu'il est écrit au Livre des Combats du Seigneur, on chantait des hym nés guerriers dans le camp. Ce que notre Dieu a fait aux bords de la mer Rouge, disaient les fils d'Israël, il le fera encore près des

* Joan., Euangel., cap. m, i4, 15. — * Discours d'ouverture du cours de cnngue hébrdique, chaldaique et syriaque, au Collège de France, par M. Ernest ReDan, membre de Tlnstit.i Paris, 1862, page 23.— 3 iV^wier., cap. xxi, 10-13.

torrents de l'Arnon I Les rochers d'où s'échappent les cascades ruisselantes se sont inchnés sous nos pas dans la vallée d'Aar, et ont vu briller nos pavillons près des frontières de Moab. C'est là que les eaux vives promises par le Seigneur à Moïse ont brillé à nos yeux! Et la joie du peuple redoublant à l'aspect de ces ondes bienfaisantes, ils chantaient en chœur : Jaillissez, cascades bénies, laissez échapper vos torrents délicieux. Les princes des tribus vous avaient ménagées pour les fils dlsraël; les chefs du peuple, à la Yoix de notre législateur, vous ont conquises et vous ont fnippces de leur bâton de voyageurs * ! » Ces chants présageaient la vicloire. La tribu de Moab, issue de Loth, neveu d'Abraham, devait être respectée par les Hébreux. « N'engage point de lutte contre les Moabites, avait dit le Seigneur à Moïse; je ne vous laisserai pas mettre le pied sur leur territoire , parce que j'ai donné la contrée d'Aar en héritage aux fils de Loth 2. Mais j'ai livré en votre pouvoir Séhon l'Ainorrhéen, et la ville d'Hésébon qu'il commande.' Allez donc, franchissez l'Arnon, et prenez possession de cette terre ^. » Moïse, interprète fidèle du Dieu des armées, qui est en même temps le Dieu de la paix, envoya des messagers à Séhon, avec ordre de lui dire : « Je vous prie de permettre à Israël le libre passage par votre territoire. Nous respecterons vos champs et vos vignes, et ne boirons dans vos citernes qu'après vous avoir payé l'eau. Nous suivrons la route royale * jusqu'à ce que nous ayons quitté vos frontières. Le roi amorrhéen, comme celui d'Edom, s'y refusa. A la tête de son armée, il vint au désert jusqu'à Jasa présenter la bataille aux Hébreux. Mais il fut vaincu et son armée

1 Numer., cap. xxi,

même temps que le Pentateuque, et sinon par Moïse lui-même, au moins sous sa direction, ne nous est connu que par ce fragment cité dans le livre des Nombres.

• Deuter., cap. 11, 9. — ^ Ibid., cap. ii, 2i.

* L'expression via regia gradiemur^ est remarquable. A cette époque où la loyauté ne se distinguait en temps de paix que par de plus grandes possessions de troupeaux et de terres, elle avait en temps de guerre une importance' plus considérable. 11 est probable que les routes royales dont parle Moïse, étaient destinées surtout à faciliter la rapidité des évolutions militaires etiaij marche des guerriers.

taillée en pièces. Les fils d'Israël prirent possession de tout son territoire, depuis le torrent de l'Arnon jusqu'à celui de Jéboc, et «'établirent dans les villes conquises *. » Depuis la sortie d'Egypte c'était le premier établissement des Israélites hors du désert.

42. La nouvelle conquête était limitée par le territoire des Am- o-, roi de monites, descendants, ainsi que la tribu de Moab, de Lotb le pa- mi rpartag*

d e la COQ-

triarche. « Giifde-toi de les provoquer au combat, avait dit le Sei- qatie. gneur à Moïse. Je ne vous donnerai rien de la contrée qui appartient aux fils d'Ammon, descendants de Loth, auxquels j'en assurai la possession ^. » Moïse tourna donc ses armes sur la limite opposée. Jazer et ses habitants se soumirent à sa domination. «L'armée des Hébreux s'avança ensuite dans la direction de Basan. Ce pays était connu sous le nom de terre des Réphaïm (Géants) ^. Og, son roi, était le seul reste de cette race gigantesque. On conserva longtemps à Rabbalh, ville des Ammonites, le ht de fer, long de neuf coudées et large de quatre, dont il avait coutume de se servir *. A la tête de ses guerriers, Og vint attaquer les hls d'Israël à Edraï. Ne crains rien, dit le Seigneur à Moïse. J'ai livré cet ennemi entre tes mains. Son peuple et tout son territoire te seront soumis. Le sort de Séhon l'Amorrhéen attend le roi de Basan. La victoire des Hébreux fut en effet complète. Og, ses fils et toute son armée tombèrent sous leurs coups , et la terre de Basan devint leur conquête ^. » Ce nouveau triomphe les rendait maîtres de tout le pays situé à l'orient du Jourdain, depuis l'Arnon jusqu'à la montagne de Galaad. Les souvenirs de Jacob revenaient à la mémoire de ses fils sur une terre visitée jadis par le patriarche. Les tribus de Ruben , de Gad et de Manassé , plus riches que les autres en troupeaux, furent établies dans ces riches pâturages, et reçurent ainsi les premières des mains de Moïse l'investiture de leur territoire, à la condition expresse qu'elles continueraient à prêter leur concours à Tarmée des Hébreux, jusqu'à l'entière conquête du pays de Ghanaan ^.

* Numer., cap. xxi, 22-25. — « Deuter., cap. 11, 19. — ' Ibid., cap. m, 13. — 'ijhid., cap. m, 11. — » Numer., cap. xxr, 33 ad ultim. \ Deuter. ^ cap. m, 1-11. — • JVwwe^., cap. xxxiu

718 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1603).

l'&nest-eôê 43. Les succès multipliés du peuple de Dieu avaient jeté l'effio! parmi les tribus voisines. Quand il vint camper sur la rive moabite du Jourdain, en face de Jéricho, le roi de Moab, Balac, jQls de Séphor, trembla pour ses possessions. L'ordre formel du Seigneur, qui défendait aux Hébreux d'inquiéter les descendants de Loth, ne suflSt point à le rassurer. « Voyez, disait -il aux chefs de sa tribu, voyez cette invasion formidable qui anéantit nos plus puissants voisins. C'est ainsi que les troupeaux de bœufs dévorent, jusqu'à la racine, l'herbe des pâturages *. » Le sentiment de sa faiblesse et l'impossibilité où il se voyait de repousser les armes à la main ces victorieux ennemis, redoublaient encore ses alarmes. Il crut trouver contre eux une résistance plus sérieuse, en opposant les malédictions de ses dieux aux bénédictions dont les comblait Jéhovah, le Seigneur. Dans ce dessein, il manda le prophète Balaam, fils de Béor, pour le prier de maudire les Hébreux. « Au matin, Balaam sella son ânesse, et suivi de deux serviteurs, se mit en marche pour venir trouver le roi. Mais l'ange du Seigneur, un glaive à la main, se présenta sur la route, entre les deux murailles étroites d'un champ de vignes; Tanimal effrayé se cabra. Balaam, qui ne voyait point encore l'envoyé du ciel, frappa sa monture, et celle-ci, en reculant toujours, froissait le pied de son maître aux pierres de la muraille. Maltraitée plus violemment encore, l'ânesse plia les jarrets et s'abattit sous le poids de son impitoyable maître. Que n'ai -je une épée pom^ t'en percer le flanc? s'écriait Balaam. En ce moment le Seigneur ouvrit la bouche de l'ânesse : Que t'ai -je fait, dit- elle, et pourquoi me ti'aiter avec cette fureur? Ne suis-je pas ta monture favorite? M'est-il jamais arrivé de résister à ta volonté? Au même instant les yeux du prophète s'ouvrirent ; il aperçut la vision redoutable et l'ange qui se tenait debout en face de lui, l'épée nurt à la main. Saisi d'effroi, il se prosterna le front dans la poussière, et adora le Seigneur. — Je suis venu pour m'opposer à ton dessein] la route dans laquelle tu t'engages est mauvaise et te conduiiait à résister à ma volonté I — J'ai péché, Seigneur, répondit Balaam. Jô suis prêt, sur votre ordre, à abandonner le voyage que j'ai entre- * Numer., cap. xxii, 4.

CÏÏAP. m. — CONQUÊTES ET MORT DE MOISL (1605). 7!1>

pris. — Non, dit l'ange, continue ta route, mais prends garde do ii© dire autre chose que les paroles que je mettiai dans ta bouche ' p Encore ici le miracle a paru si manifeste aux adversaires dt \^ Bible, dans les siècles précédents, que l'ânesse de Balaam était d©^ venue le texte de leurs plaisanteries les plus habituelles. L'impossibilité du fait leur semblait un argument victorieux à apporter contre la divinité de nos Livres saints. Le naturalisme moderne, nous devons l'avouer, a renoncé à ce système. Les paroles de l'ânesse, selon l'exégèse récente, n'auraient point été réellement articulées. Elles sont la formule extérieure et dramatique dont se revêtirent les réflexions intimes du Prophète. Qu'il nous soit permis d'opposer à cette nouvelle théorie une réflexion qui nous semble la renverser complètement. Balaam était appelé pour maudire. Le roi de Moab allait le combler de présents pour solder ses malédictions. Balaam était Moabite lui-même, et à ce titre il devait détester les fils d'Israël, dont l'invasion menaçante semait l'effroi dans toutes ces contrées; de plus, Balaam était le chef considérable et respecté d'un culte que les Hébreux venaient détruire; et cependant Balaam, à trois reprises solennelles, en présence du roi moabite et de tous ses guerriers, va faire descendre ses bénédictions sur les fds d'Israël, qu'il avait tant d'intérêt à vouer à Tanathème. Nous disons que c'est là un miracle dans l'ordre moral, qui n'a pu être produit que par un miracle dans Tordre physique. Si Balaam n'avait rien vu ni entendu sur le chemin, il ne serait pas arrivé au camp de Balac dans des dispositions si contraires à tous ses précédents, à tous scS intérêts, à toutes ses solhcitudes politiques et rehgieuses. Ce sera plus tard l'histoire de Saul, l'ennemi du nom chrétien, terrassé sur le chemin de Damas, et se relevant pour porter aux extrémités du monde l'Evangile de Jésus -Christ. Mais Balaam ne sera pas seulement l'interprète forcé des bénédictions divines , il sera prophète, et le miracle de sa prophétie est à nos yeux la plus invincible confirmation du predige extérieur qui produisit en lui des effets si extraordinaires et si évidemment sm^aaturels.

» Numer., cap. xxii, 21-35.

Ihrtjpiiéties de 44. Sept autels furent dressés sur les sommets de Baal. Le roi moabiîe, entouré des princes de sa tribu et des chefs de son armée, y conduisit le prophète. L'aurore commençait à briller à l'orient; les holocaustes furent offerts aux dieux de Moab. Les tentes d'Israël couvraient les plaines voisines. Balaam prit la parois : « Le roi des Moabites m'a fait venir d'Aram, s'écria-t-il. Il m'a appelé des montagnes de l'Orient : Viens, disait-il, el maudis JacoK. Hâletoi, jette l'anathème sur les fils d'Israël. Comment pouirais-je maudire ceux que le Seigneur a bénis? Gomment prononcerais-je un anathème que Dieu n'a point ratifié? Du sommet de ces rochers j'aperçois ce peuple invincible; des hauteurs de ces collines je le contemple. Il habitera seul parmi les autres races, il ne se mêlera point aux nations de la terre. Qui pourra compter les fils de Jacob? Ils se multipHent comme les grains de sable au désert. Qui saura jamais le nombre des enfants d'Israël? Ah! puissé-je mourir de la mort de ces justes, puissent mes derniers instants resplendir de leurs espérances immortelles! — Que fais-tu? s'écria le roi de Moab. Tu combles mes ennemis de tes bénédictions! — Pais -je prononcer d'autres paroles que celles que le Seigneur a mises sur mes lèvres? répondit le prophète '. » Balac, dans sa douleur, le conduisit sur les sommets de Phasga, d'où l'on ne pouvait apercevoir qu'une partie du camp des Hébreux. Il croyait que la vue de tant d'ennemis puissants et victorieux avait agi sur l'imaginaiion de Balaam, et qu'il retrouverait contre eux des paroles d'anathème q[unnd ils apparaîtraient moins formidables. Les autels furent de nouveau dressés et les victimes immolées. « Prête l'oreille à mes accents, roi de Moab, dit alors le prophète, écoute mes paroles, fils de Séphor. Dieu ne se prête point au mensonge comme les faibles mortels, il ne change pas comme les enfants trompeurs des hommes. Quand donc les faits ont -ils démenti sa parole? Quand donc l'accomplissement n'a-t-il point réalisé ses promesses? J'a; été appelé pour maudire, et je ne puis retenir les bénédictions qui s'échappent de mes lèvres. Il n'y a point d'idole dans le camp dt

* lHume7\, cap. xxm, "1-12.

CnAP. III. — CONQUÊTES ET MORT DE MOÏSE (1605). 721

Jacob, on ne trouve point l'image de faux dieux sous les tentes disraël. Jéhovah le Seigneur est avec eux, et le son de ses trompettes est mi chant de victoire. Jéhovah s'est levé dans sa force invincible, et il a arraché son peuple aux Egyptiens. Jacob n'a point d'augures, la divination est inconnue en Israël. Un jour on racontera les grandes choses que le Seigneur a faites pour cette nation bénie. Je le vois ce peuple, il se lève dans sa majesté comme le lion roi du désert; il ne se reposera dans sa puissance qu'après avoir déchiré sa proie et bu le sang de ses ennemis vaincus. — Arrête! s'écria Balac. Ne les bénis pas du moins, si tu ne peux les maudire * ! » Une troisième fois le roi de Moab voulut essayer s'il plairait enfin à Dieu de maudire Israël ^. Les sacrifices furent offerts au sommet de la montagne de Phogor. « Balaam, levant les yeux, aperçut les tentes des Hébreux rangées par tribus dans les vastes plaines. Saisi de l'esprit divin, il s'écria : Qu'ils sont beaux tes tabernacles, ô fils de Jacob! que tes pavillons sont éclatants, ô fils d'Israël I Comme les vallons couverts de verdure et d'ombre , comme les jardins délicieux au bord des eaux fécondes, comme les cèdres dont les racines s'abreuvent à l'onde des torrents, ainsi m'apparaissent ces tentes qu'a dressées le Seigneur ! L'eau ne tarira jamais de la fontaine de Jacob, et sa race se répandra comme un fleuve immense. Son premier roi sera pourtant rejeté, à cause d'Agag, et la couronne tombera de sa tête. Mais c'est Jéhovali quia arraché ce peuple au joug de l'Egyptien; il dévorera ses ennemis et les transpercera de ses flèches. Israël, c'est le lion couché dans sa force; qui osera troubler son sommeil? Celui qui te bénira, ô Israël, sera béni lui-même, et la malédiction accablera ceux qui t'auront maudit ^. » L'inspiration prophétique débordait dans les accents de Balaam. Ce n'est plus seulement l'attitude générale du peuple juiff isolé parmi les autres nations, qui frappe ses regards. Il ne se contente plus de signaler dans l'avenir l'attention qui se fixera sur ce peuple extraordinaire, dont on publiera la merveilleuse histoire. L'avenir se déroule à ses yeux; il nomme Agag, il désigne la chute de Saiil, comme s'il voyait à distance ces événements dont il était i Kuwcr., cap. xxiii, 17-25. — « Ibid.» 27. — ' Jbid., cap. xxiv^ 2-9.

722 HISTOIRE DE l'Église. — iv® époque. — ère mosaïque (1725-1605).

sépard par des siècles, et que Moïse lui-même, en transcrivant ses paroles, ne pouvait comprendre que par une semblable intuition prophétique. Le roi de Moab voulut en vain mettre un terme à cette scène dont l'effet dut être terrible sur les auditeurs. «Laissenous, dit-il. Retourne à Aram. J'avais résolu de te combler de richesses. Mais les paroles que le Seigneur a mises sur tes lèvres ont arrêté ma munificence. — N'ai-je pas dit à tes envoyés, reprit le prophète : Quand Balac emplirait de son or et de son argent ma maison tout entière , je ne pourrais transgresser l'ordre du Seigneur. Le bien ou le mal que Dieu mettra sur mes lèvres, je le dirai fidèlement ^ » Puis, s'adressant à la multitude qui l'entom'ait : « Voici, dit-il, les paroles de Balaam, fils de Béor, cet homme dont les yeux se sont fermés à la vraie lumière, qui a entendu depuis la voix du Très -Haut, dont le regard s'est ouvert quand il fut renversé sur la poussière du chemin, et qui a vu les visions du Tout- Puissant. Oui je le verrai, mais pas maintenant. Je le contemplerai, mais dans un long avenir ! Une étoile se lèvera du milieu de Jacob, un rejeton sortira d'Israël. Et les chefs de Moab et tous les fils de Seth seront renversés. L^Idumée tombera en son pouvoir, l'héritage de Séïr lui sera livré, Israël sera vainqueur par son courage, la domination appartiendra à Jacob *! » Se tournant alors vers les plaines des Amalécites: « Amalec, s'écria-t-il, puissante nation, ta dernière heure sonnera ^. » Jetant les yeux à l'occident de la mer Morte, le prophète aperçut la région des Cinéens : « Fils de Cin, dit-il, ta position est formidable! Et pourtant, quand tu irais cacher ton nid au sommet le plus élevé de tes rochers, quand tu redoublerais ta valeur héréditaire, tu ne pourrais le soustraire à ta ruine. Assur viendra s'en emparer *. » Qui donc déchirait sous les yeux du prophète le voile de l'avenir pour lui montrer la conquête d'Amalec par Saûl, et la captivité des Cinéens emmenés en esclavage par l'Assyrien Salmanasar?Mais les dernières paroles de cette prophétie sont plus étonnantes encore. Balaam a salué de loin V Etoile qui se lèvei^a du sein de Jacob; il s'est associé en espérance à l'avènement du Sauveur qu'il proclame dans le lointain des « Numer,^ cap. xxiv, 11-13. — « Ibid., 15-18. — » Ibid., 20. - * Ibid., 21, 22.

âges. Sa vue s'étend encore au delà. Après avoir parcouru l'horizon qui se développait autour des sommets de Phogor, il s'élance dans une sphère où l'espace ni le temps ne lui opposent plus de limites. «Ah! s'écrie -t- il, quels seront les vivants qui verront les choses que le Seigneur doit accomplir? Un peuple viendra d'Italie monté sur des trirèmes; il soumettra l'Assyrie, dévastera le sol des Hébreux, et périra enfin lui-même. Après ces étonnantes paroles, Balaam reprit le chemin de sa demeure *. » Que M. Renan, avec sa nouvelle théorie du prophétisme en Israël ; que M. Salvador , avec son préjugé républicain des orateurs -prophètes^ expliquent, s'ils le peuvent, comment du sommet de Phogor Balaam, qui n'était pas Hébreu, qui ne parle point comme un orateur, aperçoit mille ans avant la fondation de Rome les trirèmes de Vespasien et de Titus, sortant du port d'Ostie pour venir à la conquête de Jérusalem! Quand ils auront réussi à nous expliquer ce problème, il ne sera pas difficile de leur prouver que le Dieu, qui mettait ces paroles dans la bouche du prophète, avait bien pu ouvrir celle de Fanesse de Balaam.

45. Ce que le roi de Moab n'avait pu obtenir par son insistance Prcvaricatioa désespérée, un conseil perfide de Balaam allait le réahser. Après '^'^dansteT* cette admirable prophétie arrachée malgré lui à sa bouche rebelle, /iudiL*!^ Balaam était descendu dans la plaine et avait organisé contre les Hébreux un système de corruption auquel ils ne surent malheureusement pas résister. Il savait que la malédiction refusée aux désirs du roi de Moab, tomberait sur les fils d'Israël aussitôt qu'ils abandonneraient la loi du Seigneur. Et il trouva pour ce plan de corruption d'infâmes auxiliaires dans les filles de Madian et de Moab. Au milieu des plaines de Settim, oii les Hébreux étaient campés au sein de l'abondance et dans les joies de la victoire, ils oublièrent la loi divine, et les filles de Moab et de Madian les entraînèrent dans leurs impures séductions 2. Là, corrompus par ces étrangères, ils prirent part à leurs sacrifices idolûtriques, se prosternèrent devant les autels des faux dieux, et les fi]s d'Israël ne rougirent pas de se faire initier aux mystères hcencieux de Beel-

^ Humer,, cup. x^iv, 23 ad ullim. — * Ihid., cap. xxv.

724 HISTOIRE DE l'Église. —IV' époque. — ère mosaïque (1725-1603).

pliégor. Jëbovali irrité fit entendre sa parole à Moïse. Tous ceux qui se sont souillés par les infâmes initiations de Beelpliégor, dit le Propfiète, seront punis de mort. Au moment où il proclamait l'ordre divin, Zambri, fils de Salu, chef de la tribu de Siméon, osait traverser le camp avec une jeune Madianite, Cozbi, fille de Sur, l'un, des princes idolâtres de ce pays. A cette vue Pbinées, fils du grand prêtre Eléazar, se précipita l'épée à la main sur les deux coupables et les mit à mort. Vingt- quatre mille Israélites subirent la peine réservée aux violateurs de la loi. Et cet exemple terrible, en face de la Terre promise, rappela les Hébreux à la sainteté de leur mision qu'ils avaient trop promptement oubliée. « En récompense de son zèle, dit le Seigneur à Moïse, le sacerdoce suprême demeurera pour jamais fixé dans la descendance de Pliinées *, » Quand l'expiation solennelle fut accomplie, le Prophète fit procéder à un nouveau dénombrement. Il importait, au moment où le partage de la Terre promise allait s'achever, d'assurer par un recensement général le droit des familles. Six cent un mille sept cent trente combattants furent inscrits selon l'^^rdre de chaque tribu. La population n'avait subi qu'une diminution de trois mille hommes depuis la sortie d'Egypte, malgré les privations d'une vie nomade et les fatigues du désert, subies pendant quarante ans de séjour dans des campements dénudés et stériles.

46. Avec une armée aussi formidable, Moïse pouvait sans crainte engager la lutte contre les tribus de Ghanaan ; mais sa dernière heure était venue, et le Seigneur la lui annonça en même temps que sa dernière victoire. «Va, lui dit -il, tirer une éclatante vengeance des abominables artifices des Madianites, et après ce triomphe tu Iras te réunir à tes pères. » Sur l'ordre du Prophète, chacune des tribus fournit mille guerriers d'élite. Phinées se mit à leur tête, et l'armée de Madian fut anéantie. Cinq de ses rois tombèrent sous le glaive victorieux des fils d'Israël; Balaam se trouva au nombre des morts ; aveugle instrument dont la parole de Jéhovah, en traversant les lèvres, n'avait pu toucher le cœur! Les femmes dont les Eéductions avaient entraîné le peuple de Dieu à un double crime, xsv, 11, 12.

reçurent le châtiment de leur perfidie, et la ^^ctoi^e fut si prompte qu'elle ne coûta pas un seul homme aux Hébreux *.

47. Les jours de Moïse étaient comptés, le Seigneur lai en a^ait marqué le terme. Dans cinq assemblées solennelles 2, où le peuple qu'il allait quitter vint écouter en pleurant les dernières paroles de sa voix défaillante, il résuma tout l'ensemble de la législation divine dont il avait été depuis quarante ans l'organe infatigable. Ce fut comme une seconde promulgation de la loi 3, non plus avec les terreurs et les foudres du Sinaï, mais avec l'attendrissement d'un auguste vieillard, d'un père que la mort va enlever à une famîllo bien-aimée. Jamais la grande âme de Moïse n'éclata en plus sublimes accents. Le livre du Deutéronome, où sont renfermées ses dernières paroles et comme le testament de son amour, est le plus digne couronnement du Pentateuque; et il faut s*aveug]er soimême pour n'y pas voir le sceau de l'unité divine imprimé à l'ensemble de la loi. Ce fut alors que Moïse prononça cette magnifique prophétie de la ruine de Jérusalem, déjà reproduite par nous *. Ce fut alors qu'il désigna à son peuple le Messie qui devait venir réaliser en sa personne toutes les figures, accomplir les prophéties et consommer les Ecritures. « Le Seigneur votre Dieu, leur dit-il, vous suscitera du milieu de votre nation et du sein de vos frères, un prophète semblable à moi. C'est lui que vous devrez écouter. Quiconque refusera d'entendre sa voix, tombera sous ma vengeance ^. » Que les Juifs du xix^ siècle rehsent cette parole, et qu'ils nous disent quel est le prophète, libérateur comme Moïse, thaumaturge comme lui, législateur comme lui, qui se soit élevé du sein de leur nation et du milieu de leurs frères, en dehors de Jésus-Christ, qui disait de lui-même : « C'est de moi que Moïse vous a parlé : )> De me

* Numer.j cap. xxxi. — 2 Deuter., cap. v ad cap. xxxiii.

3 C'est pour cela que le nom de Deutéronome a éié douiié au livre de Moïse qui renferme ses dernières instructions, non pas, comme l'ont prétendu les exégètes modernes, que le Deutéronome contienne une it^yislation différente, mais parce qu'il est comme la seconde promulgation de la même loi.

* Au chapitre ]«' de l'ère mosaïque, pag. 519 de ce volume.

» Deuter.^ cap. xviii, 15, 19. — Voir, sur cette prophétie de Moïse, la Dissertation de la Bible de Vence, et celle de M. Aug. Nicolas, Etudes philosoph* mr le Christian., 3^ part., cap. IV.

Cantique de Moïse.

726 mSTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1723-1605).

enim ille m^'qmt ^? Quel est le grand législateur qui soit sorti depuis les jours du Siiiaï de la race d'Israël? Et si Jésus-Christ n'était pas l'envoyé du ciel annoncé par Moïse, pourquoi la vongeancce du Seigneur a-f-clle frnnpé le peuple de Juda? pourquoi Jérusalem désolée pleure-t-elle depuis dix-huit siècles sur des ruines?

48. L'émotion fut grande parmi la multitude quand, après avoir déroulé sous ses yeux le passé , le présent et l'avenir du peuple de Diâu, le saint vieillard reprit d'une voix mourante : « Aujourd'hui même j'achève ma cent vingtième année; mes pieds défaillants me refusent leur service, et d'ailleurs Jéhovah m'a dit : Tu ne franchiras pas le Jourdain. Que ce grand Dieu, votre souverain, soit donc votre guide. C'est lui qui renversera sous vos pas les nations ennemies; il les brisera comme il a brisé le roi des Amorrhéens et le roi de Basan. Soyez pleins de courage, ayez confiance, et ne tremblez pas en ftice des périls. Le Seigneur votre Dieu est votre chef; il ne vous oubliera, il ne vous abandonnera jamais ! Puis, faisant approcher Josué , il lui dit en présence de la foule attendrie : 0 mon fils, sois fort et courageux! C'est toi qui introduiras ce peuple dans la terre que Dieu promit à Abraham, Isaac et Jacob. Jéhovah, qui est votre chef, marchera avec toi, il ne te délaissera jamais. Sois donc sans frayeur et sans crainte 2. » Le Prophète remit alors entre les mains des fils de Lévi et de tous les anciens d'Israël le Livre de la loi , avec ordre de le lire tous les sept ans dans une assemblée générale du peuple; et il rentra sous sa tente.

49. Une dernière fois il alla se prosterner devant le Tabernacle de l'alliance. Le Seigneur lui apparut encore dans la colonne de nuée. « Tu vas, lui dit-il, dormir ton sommeil avec tes pères, et ce peuple oubliera de nouveau ses promesses; il ira porter son hommage aux dieux étrangers, sur la terre dont je l'aurai mis en possession. Avant de t'en séparer, écris donc, dans un cantique solennel, tout ce que j'ai fait pour cette nation. Les fils d'Israël gra veront tes paroles dans leur mémoire; ils chanteront cette hymne qui me servira contre eux de témoignage 3. » Ce fut alors que, ra« nimant ses forces épuisées, le Prophète répandit toute son âme

» Joau., Evang,, cap. v, 46. — * Deuter., cap. 2Jtxi^ 1-8. — ^ /^,c^.^ 16-29.

dans des accents inspirés. La vigueur de pensée et l'éclat des images qu'il avait déployés sur les bords de la mer Rouge, dans le chant glorieux de la délivrance, se retrouvèrent dans la parole du vieillard défaillant. Le lendemain, en présence de toute la multitude assemblée, il prononça ce sublime cantique : « Cieux, écoutez ma parole; terre, prête l'oreille à mes accents! Que la vérité tombe de mes lèvres comme la pluie bienfaisante sur la campagne desséchée, comme la rosée du matin sur les tleurs, comme l'eau féconde sur l'herbe de la prairie. C'est le nom de Jéhovah que j'invoque; rendez gloire à la magnificence de notre Dieu. Qu'elles sont parfaites les œuvres de ses mains ! La justice est son chemin royal. Il est le Dieu fidèle, le Dieu de la sainteté et de la justice! Ceux qui ont péché contre lui s'appelleront-ils encore ses enfants? Génération perverse et corrompue, est-ce là ce que tu rends au Seigneur ton Dieu? N*est-il pas ton père, ton souverain, ton maître et ton créateur? Souviens-toi des jours anciens; interroge les siècles écoulés, et ils t'apprendront les œuvres de Dieu; consulte tes aïeux, ils le raconteront ses merveilles ! Quand le Très-Haut séparait les nations, quand il partageait la terre entre les fils d'Adam, il préparait dans sa pensée la future patrie des enfants d'Israël. Car le peuple du Seigneur, l'héritage qu'il a voulu se choisir, c'est Jacob! Il le trouva sur une terre désolée, dans un séjour d'horreur, emprisonné par le désert. 11 lui a frayé la route, dicté sa loi; il l'a gardé ainsi que la prunelle de ses yeux. Comme on voit l'aigle, dans sa maternelle sollicitude, provoquer le vol timide de ses jeunes aiglons et les encourager par son exemple, de même le Seigneur a étendu ses ailes, il a emporté le peuple sur ses épaules. Seul le Seigneur fut son chef; jamais Israël ne connut le secours d'un dieu étranger. Il l'a éiabh sur cette terre de Basan, entourée de rochers comme une forteresse; là il recueille les fruits de? campagnes, le miel au creux des rochers; l'huile jaillit sous ses pas de la pierre des solitudes; il mange le beurre et le lait des troupeaux enlevés à ses ennemis; la lleur du froment se mêle pour lui à la chair des brebis et des chevreaux de Basan, et il boit le sang de la grappe féconde. Il s'est oubUé au sein de l'abondance, le peuple cher au

Seigneur! Rassasié de la graisse de la terre, appesanti dans la jouissance, il a abandonné son créateur, son sauveur et son pèrel Ils lui ont préféré des idoles étrangères, ils ont provoqué son courroux par les tuipitudes d'un culte abominable. On les vit immoler aux démons les victimes qu'ils refusaient à Jéhovali; on les vit sa- (îrifier à des dieux inconnus que n'adorèrent jamais leurs aïeux. C'est ainsi, ô Israël, que tu as oublié le Dieu qui t'avait porté dana ses bras comme le plus tendre des pères! C'est ainsi que tu as abandonné le Dieu qui t'a créé. Le Seigneur fut témoin de ta prévarication; lia vu tes fils et tes filles se plonger dans le crime. C'en est fait, dit-il : ils ne reverront plus la lumière de mon visage; leur dernière beure a sonné. Génération ingrate, enfants infidèles, ils m'ont préféré d'impures idoles; à mon tour, je leur préférerai un peuple qui n'était pas le mien; les nations infidèles boiront ses larmes. Le feu de ma colère s'est allumé; il les poursuivra de ses ardeurs vengeresses jusqu'au fond des enfers; il dévorera leur terre et consumera les montagnes jusqu'au fondement. Je rassemblerai sur eux tous les fléaux, et mes flècbes épuiseront jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Consumés par la faim, l'oiseau de proie viendra déchirer leur cadavre; j'aiguiserai contre eux la dent des lions, et je les livrerai à l'ardente morsure des serpents. Au dehors le glaive de l'ennemi, au dedans l'épouvante et la terreur les moissonneront; le fiancé et la vierge timide, l'enfant à la mamelle et le vieillard aux cheveux blancs tomberont sous mes coups. Qu'une parole seulement s'échappe de mes lèvres, et ils auront vécu : leur souvenir même sera efîacé de la mémoire des hommes. — Mais je n'ai pas voulu donner cette joie à tes ennemis, et j'ai différé ton châtiment. Dans leur orgueil, ces insensés auraient dit en insultant à ta défaite : C'est la puissance de notre bras, et non la volonté du Seigneur qui nous a ménagé la victoire ! — Jusques à quand résisteras-tu donc à la voix de la sagesse, ô peuple d'Israël! Quand donc s'ouvriront les yeux de ton inteUigence, quand donc sniiras-tu prévoir les secrets de tes fins dernières? — Sachezle cnrin; joi siii.-^ le Seigneur, et il n'y a p;is d'autre Dieu que moi : J6 liens OP. ma raaiii lu vie et la mort; je frappe et je guori«i, c.l» ûul

ne saurait échapper à ma puissance, car je vis dan? l'éternité. Si je saisis mon glaive étincelant comme l'éclair, si mon bras s'arme de la justice, je ferai éclater ma vengeance sur mes ennemis; mes flèches s'enivreront de leur sang, mon épée dévorei a leurs chairs frémissantes dans le carnage des combats, dans les horreurs et le dénuement de la captivité! Nations de la terre, chantez la gloire du peuple que notre Dieu a daigné se choisir lui-même; il vengera le sang de ses serviteurs; il les fera triompher de leurs ennemis, et le sol de lenr patrie sera gardé par sa main toute- puissante * ! » 50. Quand il eut achevé les paroles de ce cantique inspiré, Moïse Bénédiction

^ dea tribu».

traversa les tribus rangées sur son passage, pour s(î rendre à la Mort de

Moïse.

montagne où il devtiit mourir. L'entrée de la Terr > promise lui était interdite, mais le Seigneur lui avait accordé la faveur de mourir en la regardant. « Franchis les sommets d'Abarim, avait-il dit, et du haut de la montagne de Nébo, tu verras à tes pieds la terre de Chanaan, que je donnerai aux fils d'Israël. C'est de là que tu iras rejoindre tes aïeux, comme ton frère Aarou mourut sur la montagne de Hor, parce que vous avez tous deux tiansgressé ma loi au Torrent de Contradiction, et que vous m'avez oQ'ensé en présence des fils d'Israël. Ainsi tu verras de loin cette Terre promise, mais tu n'y poseras pas le pied ^.^) A mesure qu'il passait devant le front des tribus, le Prophète leur adressait une [)arGle suprême de bénédiction, qui forme comme le testament de son amour. A Ruben : « Puisses-tu vivre heureux et prospère, dit-il, on restant peu nombreux, comme te l'a prédit Jacob ^. » La tril.a île Jfida reçut de lui un gage mystérieux d'avenir. «Voici, dit-il, la ijénédiction àe Juda. 0 Seigneur, écoutez sa prière, amenez au [uMiple le tlU de Juda : Ad populuin suum introduc eum *. » Jésus-Ciii is:, Fils de Dieu dans l'éternité, descendant de Juda selon sa géneaiogie terrestre, devait réaliser la parole de Moïse. Le cœur du Psopliète est en proie à une émotion saisissante , quand il s'adressa a la tribu de Lévi, cette tribu qui était la sienne et qu'il avait ., j.iuiais illustrée. «Seigneur, vous aviez enseigné votre loi et révël -s secrets de la

^ Deuter., tm^. xxxii, 1-44. — « Ibid., cap. xxxu, 48 ad ulLim. — « Ibid,^ cap. xxxiii, 6. — * Ibid,, 7.

perfection à un liomme de cette tribu. De nombreuses dpreayes l'ont assailli, mais vous avez prononcé sa sentence au Torrent de Contradiction. Il a du moins, sur votre ordre, dit à son père et à sa mère ; Je ne vous connais pas; et à ses frères : Je ne sais qui vous êtes ! Comme lui, les fils de Lévi ont tout quitté pour vous servir. Ils ont fidèlement gardé votre parole et observé vos commandements. Ces préceptes sont ta force, ô Jacob; ils forment ta loi sainte, ô Israël 1 Les fils de Lévi offriront l'encens au Seigneur et immoleront les victimes sur son autel. 0 mon Dieu, bénissez leur zèle et sanctifiez l'œuvre de leurs mains ! RenvoTsez les desseins de leurs ennemis, et que ceux qui les persécuteront ne prospèrent jamais *. » Nous ne savons s'il y a dans l'histoire antique une page plus attendrissante que ces adieux de Moïse à la tribu dont il était le chef. En mêlant sa propre histoire à celle de sa tribu bien-aimée, il trouve des paroles qui remuent l'ûme jusque dans ses profondeurs, et auxquelles les siècles écoulés n'ont rien fait perdre de leur caractère d'ineffable attendrissement. Les autres tribus reçurent tour à tour, de cette bouche vénérée, la bénédiction suprême. Ouand le Prophète eut achevé cette revue solennelle, il se retourna une dernière fois vers le peuple qu'il avait tant aimé : a Sois heureux, ô Israël! s'écria-t-il. Quel peuple fut jamais semblable ci toi? Le Seigneur est ton salut, il est le bouclier de ta défense et le glaive , de la victoire! Tes ennemis se refuseront à le reconnaître, mais tu inchneras leur tête superbe sous ton pied triomphant! JSegabunt te inimici tui, et tu eorum colla calcabis^. Le Prophète s'éloigna dans la direction de la montagne, à travers les vallées de Moab. Parvenu sur le sommet du Nébo, en face de la ville de Jéricho, le Seigneur lui montra les hauteurs de Galaad et tout le pays jusqu'à la mer Intérieure (mer Méditerranée). Au midi s'étendait la plaine de Jéricho, la ville des palmes, jusqu'à Ségor. Voilà, lui dit le Seigneur, cette terre dont je parlais à Abraham, Isaac et Jacob, et que j'ai juré de donner à leur postérité. Tu l'as vue de tes yeux, mais tu n'y entreras pas! Et Moïse, le serviteur de Dieu, mourut sur celte terre moabite. Par l'ordre du Seigneur, il fut enseveli dans la vallée » Deuter.f cap. xxxui, 8-12. — * Ibid., 29.

CHAP III. — CONQUÊTES ET MORT DE MOÏSE (f603). 73!

qui s'étend au pied du mont Pliogor. Nul mortel jusqu'ici n'a su où fut placé son tombeau. A l'âge de cent vingt ans, où il était parvenu, ses yeux ne s'étaient point obscurcis et ses dents n'étaient point ébranlées dans sa bouche. Les fils d'Israël le pleurèrent pendant trente jours, dans leur campement, au milieu des plaines de Moab. Depuis ce jour, nul prophète ne s'est élevé en Israël, semblable à Moïse et voyant comme lui le Seigneur face à face ^ r

51. La main pieuse qui a ajouté ce chapitre au Deutéronome nous est inconnue. Mais, quelle qu'elle soit, elle écrivait dans les dernières paroles que nous venons de citer, la condamnation anticipée du judaïsme moderne. S'il est vrai que nul prophète n'a paru en Israël, qui fut comparable à Moïse, que devient la promesse solennelle faite au nom du Seigneur par Moïse lui-même : Prophetam sicut me suscitabit tibi Dominus Deus tuus; ipsum audies? Et si cette promesse ne s'est pas réalisée, pourquoi les Juifs croient-ils encore à Moïse? Mais ils n'ont pas la ressource d'échapper à la vérité qui les presse de toutes parts. Les autres prophéties du Pentateuque ont tiiutes été accomplies au pied de la lettre. Les Assyriens sont passés, ravageant le sol des Hébreux; les Romains sont venus sur leurs trirèmes : ils ont planté leurs aigles victorieuses sur les débris fum;mts de la cité sainte; le peuple juif est dispersé atix quatre venls du ciel; il est partout, et n'a de patrie nulle part; tous ces détails, minutieusement prédits par Moïse, sont devenus des réalités historiques incontestables. Pourquoi donc la grande prophétie du Rédempteur, du Désiré des nations, du Messie, cette prophétie à laquelle étaient subordonnées toutes les autres, serait-elle précisément la seule qui n'aurait point reçu son accomplissement? Le sceptre n'cst-il pas tombé depuis assez de siècles des mains défaillantes de Juda? Pourquoi le rejeton d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, en qui toutes les nations devaient être bénies; pourquoi le Fils delà femme qui devait écraser ia tôte du serpent; pourquoi l'Etoile de Jacob, le Rédempteur du monde n'a-t-il point paru? Etrange contradiction ! Incroyable aveuglement I d'autant plus digne de fixer

1 Deuter.f cap. xxxiv et uUim.

M lysei.

732 HISTOIRE DE l'iGLISE. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

rattention, qu'il était lui-même prédit. Moïse l'avait flétri d'avance et l'avait formellement consigné dans le Pentateuque, où les Juifs peuvent trouver leur histoire dans le passé, dans le présent et dans Tavenir.

52. Sur le point de nous séparer de ce Livre divin, après en avoir étudié toutes les pages, nous éprouvons un sentiment d'amère tristesse en songeant aux attaques passionnées dont il a été l'objet. Il ne nous appartient pas d'entrer ici dans tous les détails que nécessiterait une démonstration complète de son authenticité, de son intégrité et de son inspiration divine. Les Pères de l'Eglise, les commentateurs, les apologistes cathoUques l'ont fait. Leur défense s'est élevée à la hauteur du génie, et chaque siècle a tour à tour enregistré leurs victoires. Et pourtant les attaques n'ont pas cessé. Pareil à un arbre immense dont les racines profondes défient l'effort des vents, et dont les rameaux vigoureux protègent de leur ombre des générations entières, ce monument divin reste toujours exposé à de nouvelles tempêtes. Il semble provoquer, par son immuable majesté, l'ardeur sans cesse renaissante d'une légion d'ennemis. Mais cette lutte acharnée est elle-même une preuve de la divinité du Livre. On n'attaque ainsi que ce qui est invincible; et la perpétuité de la négation ne peut se rencontrer qu'en face de la vérité immortelle. C'est la lutte de l'enfer contre le ciel, de Satan contre Dieu. Commencée pour l'humanité au pied de l'arbre de la science du bien et du mal, elle se consommera au dernier des jours par le triomphe éternel du bien et réternelle réprobation du mal.

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