L'YVROGNERIE DE CE SAUVAGE
Le Sauvage.—Nous avouons, nous autres hommes, que le Démon de l'Yvrognerie nous renverse la teste; nous aussy croyons, que vous autres Robbes Noires estes d’une autre nature que nous. C’est votre affaire, à vous autres Saints, de ne point boire ; mais nous, nous croyons que l’Yvrognerie est convenable à nous autres hommes.
Le Missionnaire.—C'est l’affaire de tous d’aller au Ciel ; pour les Yvrognes ils n’iront point dans le Ciel, cela gasteroit ce beau pays, on n’y seroit pas heureux, C’est l’affaire des Sauvages aussi bien que des Robbes Noires de n’estre point yvrognes. Dieu est aussy bien le maïistre des Sauvages que des Robbes Noires ; tous les hommes sont également obligés de lui obéir. Dieu haït l’Yvrognerie, parce qu’il est la vertu mesme: donc les Sauvages sont autant obligés d’haïr l’Yvrognerie que les Robbes Noires.
Le Sauvage.—C'est l’affaire d’un Considérable, d’un Capitaine de savoir bien boire, de faire boire ses neveux, de ravager les cabanes de ceux qui n’écoutent point sa voix, et qui ne lui obéissent pas; de faire fuir les femmes et les enfans, et de se faire craindre.
Le Missionnaire.—Tu dis qu'un Yvrogneest Considéräble? tu n'as qu’à regarder comme il est fait quand il est saoul, que la teste lui tourne : il tombe, il se roule dans la
boue, comme un pourceau ; il est malade, il perd l'esprit, Les François le battent, le chassent, le dépouillent ; il est
bay de tout le monde, et tu m'appelles cels un Considérable ?
Le Sauvage.—Ce que Dieu a fait, est bon, à ce que tu dis; il a fait l'Eau-de-vie, puisqu'il a tout fait; il l’a fait pour s’en servir ; tu as donc tort de nous défendre l’Eaude-vie.
Le Missionnaire.—Dieu a fait l'Eau-de-vie, mais non pas pour l’Yvrognerie ; il a fair l’Eau-de-vie pour en boire par
manière de Médecine, mais non pas pour en boire des pleins seaux comme toy. Que dirois-tu, si après t'avoir donné une tasse de Médecine, je voulais t’en donner un plein seau ? tu le refuserois. L’Eau-de-vie est bonne à ceux qui en savent user, mais elle est dangereuse à ceux qui ont l'esprit foible comme les Sauvages : tout de mesme qu’un couteau est bon, mais il est dangereux entre les mains d’un enfant.
Le Sauvage.—Mais, les François s'’enyvrent aussi; ils Ce] ? ) nous ont appris à boire ; ils nous vendent de l’Eau-de-vie ; les François sont pourtant de grands esprits qui ont leur place dans le Paradis ; ils sont les premiers Chrez:iens ; nous serons donc aussy heureux au Ciel si nous faisons comme eux.
Le Missionnaire.—1]1 y a deux sortes de François, et deux sortes de Chrestiens. Les uns sont des Canailles, pauvres gens, que nous méprisons, qui seront damnés, qui sont ceux qui vous vendent de l'Eau-de-vie, Il y a d’autres François qui sont Considérables, bons Chrestiens, gens de bien; Imites ces derniers François là, non les autres,
Le Sauvage.—Si je ne m’enyvrois point, on ne me craindroit pas ; car parmy nous on ne se bat point quand on n’est
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ne me crainaud on n'est
pas saoul; mais quand on l'est, l’Yvrognerie excuse tout, et les jeunes gens vous en obéissent mieux.
Le Missionnaire.—C'est le Démon qui vous a inventé cette coutume de ne point punir les yv'ognes ; faudroit au moins les lier afin qu’ils ne fassent point de mal. Tu dis que les jeunes gens t’obéissent mieux ? au contraire, tu gastes ta noblesse; tes neveux ne t’écoûteront plus quand tu les feprendras; ils te diront: “ Corriges-toy, roy-mesme.” C’est l’affaire des Considérables d’embellir la terre, et de ne point donner de mauvais exemples.