DES ALPHABETS SÉMITIQUES EN GÉNÉRAL
Les Sémites n’ont jamais franclii le pas qui avait mis les Grecs en possession des voyelles. Aussi l’histoire interne de leur écriture se réduit-elle à fort peu de chose : quelques efl’orts isolés pour arriver à une expression plus complète des voyelles, qu’ils n’ont jamais réalisée d’une façon organique. L’histoire extérieure absorbe tout, mais elle est d’un rare intérêt. Les progrès considérables qu’a faits dans ces dernières années l’épigrapbie sémitique a permis de porter cette histoire à un degré de précision qui approche beaucoup de celui auquel ont atteint les épigraphies grecque et latine. On y voit comment les formes les plus différentes en apparence dérivent, par une série de transformations logiques et nécessaires, les unes des autres, et cette déduction procure à l’esprit quelque chose de la satisfaction que donne une démonstration mathématique.
Il y a cent trente ans environ que l’abbé Barthélemy posa les bases du déchiffrement des inscriptions phéniciennes L’inscription qui lui a fourni la clef de l’alphabet phénicien est une inscription bilingue, phénicienne et grecque, tracée en double exemplaire sur le socle de deux colonnes identiques trouvées dans lîle de Malte. L’une de
Réflexions sur quelques monuments 'phéniciens et sur les alphabets qui en résultent [Mémoires de l’Académie des inscnptions et belles-lettres , t. XXX , 1 76A , p. 4o5-49.7, et pl. 1-V).
ces colonnes est encore au musée de Malte, l’autre fut donnée en 1782 à l’Académie des inscriptions et belleslettres par le chevalier de Rohan , grand maître de l’ordre de Malte. Elle est aujourd’hui au musée du Louvre W.
Il suffit pour se rendre compte du progrès accompli par l’ahhé Barthélemy de mettre en regard de la traduction actuelle, qui diffère peu de la sienne, celle de Fourrnont, plus ancienne de quelques années seulement :
Urinatori magno urinatorum magislro, deo duci et deo absorbenli in die (quo) sublevarunt (anchoram) et natarimt et exieriint (ad verbum) navigarunt e Tyro, portum reliquerunt eum, cœperunt invenire coralium , etc.
A notre seigneur Melqart, Baal de Tyr, vœu fait par tes serviteurs Abdosir et son frère Osirsamar, tous deux fils d’Osirsamar, fils d’Abdosir; parce qu’il a entendu leur voix. Qu’il les be'nisse!
Grâce à une méthode sévère, basée sur la comparaison minutieuse des différents caractères, l’abhé Barthélemy sut dégager l’étude du phénicien des insanités que l’on débitait sous ce nom. En même temps, il s’attaquait aux inscriptions de Palmyre, concurremment avec Swinton, et leurs efforts aboutirent à la reconstitution de l’alphabet usité chez les populations de la Syrie au commencement de notre ère. Les inscriptions phéniciennes et les inscriptions arainéennes avaient désormais une hase sûre.
Ces études, négligées au commencement de notre siècle, furent reprises vers i83o par Gesenius. Les Monuments de l’écriture et de la langue phénicienne, qui parurent en 1887, ont été le point de départ d’une nouvelle manière d’étudier
Corpus viser, semit., 1" partie, n°’ 122 et 122 bis. Cf. Comptes rendus de l’Aeadémie des viseriptions , 1888, p. 472, 494-5oo.
les inscriptions. Dans ce recueil, qui compte quatre-vingtcinq inscriptions, Gesenius a montré quelles lumières on pouvait tirer de la réunion des textes et de leur comparaison. En même temps, les voyages d’exploration qui ont signalé les cinquante dernières années ont singulièrement multiplié les éléments de comparaison. Il se forma en France une école d’archéologues, ayant à sa tête le duc de Luynes, qui a donné une grande impulsion à l’épigraphie sémitique, soit par ses belles publications relatives à la numismatique et à l’épigrapbie, soit en encourageant les travaux et les découvertes et en enrichissant le musée du Louvre de l’inscri])tion d’Esmounazar, qui est encore aujourd’hui la reine des inscriptions phéniciennes.
A mesure que le nombre des inscriptions augmentait, on arrivait aussi à mieux distinguer les diverses familles entre lesquelles elles se divisaient et à déterminer les liens qui les rattachaient les unes aux autres. Grâce aux travaux d’Arnaud et de Fresnel, Thimyarite et l’éthiopien prenaient place dans le groupe des alphabets sémitiques. Pour combler les lacunes des inscriptions et en fixer la chronologie, on avait recours à la numismatique. Tandis que MM. de Saulcy et de Longpérier faisaient porter leurs efforts sur les inscriptions phéniciennes, l’un avec l’ardeur de son tempérament enthousiaste, riche en intuitions fécondes, l’autre avec son admirable connaissance des monuments, M. de Vogüé explorait avec M. Waddington l’île de Chypre et la Syrie centrale, et posait les règles de l’épigraphie hébraïque et araméenne. Enfin, M. Renan accomplissait la Mission de Phénicie et traçait de main de maître, dans son Histoire des langues sémitiques, les grandes lignes de l’histoire de l’écriture sémitique, qu’il devait porter dans
ses cours du Collège de France à un si haut degré de précision.
Sous cette impulsion féconde, les études d’épigraphie sémitique ont pris place dans l’ensemble des sciences historiques et philologiques. En Allemagne, le travail de réunion et de publication des inscriptions, repris par MM. Levy de Breslau, Schlottmann, Schroder, Euting, auxquels sont venus se joindre MM. Kautzsch, Smend, Socin, Stade, INôldeke , Sachau , a donné naissance à des travaux importants. On peut en prendre comme exemple la grammaire phénicienne de Schroder et les tableaux épigraphiques d’Euting. Enfin, en 1867, l’Académie des inscriptions et belles-lettres décida, sur l’initiative de MM. Renan et W. Waddington, de réunir en un Corpus toutes les inscriptions en langue et en caractères sémitiques dérivés de l’alphabet phénicien. C’est ainsi qu’est né le Corpus inscriptionum semiticai^uni, dont les quatre parties, phénicienne, araméenne, hébraïque, himyarite, correspondent aux quatre grandes familles des alphabets sémitiques. On y a joint un atlas où toutes les inscriptions sont reproduites en fac-similés. C’est dans cet atlas, qui forme un recueil paléographique incomparable, qu’il faut chercher la véritable histoire de l’écriture sémitique.
Les alphabets sémitiques sont très nombreux et en apparence très éloignés les uns des autres. C’est d’abord le phénicien, qui a été usité jusqu’à l’époque de l’ère chrétienne sur la côte de Phénicie et dans les colonies de Tyr et de Sidon, de Chypre à Carthage. Puis, au sud de la Phénicie, l’alphabet hébraïque, qui nous apparaît sous deux formes distinctes, correspondant, l’une à l’époque du royaume d’Israël, l’autre à celle des Macchabées et des Hérodes. En pénétrant dans l’intérieur des terres, nous trouvons dans la
Syrie centrale l’ancien alphabet araméen, qui a poussé un rameau très important jusqu’en Egypte, à l’époque perse; l’écriture palmyrénienne, proche parente de l’hébreu carré, son contemporain; le nabatéen, qui a été l’écriture desAraméens nomades, depuis le Haurân jusqu’au Sinaï et au centre de l’Arabie; le syriaque, et enfin l’arabe. Dans l’Arabie méridionale, une autre branche des alphabets sémitiques, l’alphabet himyarite et l’alphabet éthiopien qui en dérive, nous représente l’écriture des anciennes populations sémitiques du Sud avant l’Islamisme.
En examinant de près ces alphabets, on y reconnaît des dérivés de l’ancien alphabet phénicien. Il serait pourtant inexact de croire que tous les alphabets sémitiques découlent rigoureusement les uns des autres. Le même processus se poursuit sur plusieurs points à la fois; les différents alphabets sémitiques sont les témoins des différents moments de cette altération progressive. Ils se rattachent tous à trois ou quatre grands courants parallèles qui présentent, aux mêmes époques, des altérations analogues, produites par une même cause :
1° Le phénicien, qui, à l’époque romaine, aboutit en Afrique à l’écriture néo-punique;
2° L’ancien alphabet hébreu, dont le samaritain est un rameau détaché qui a séché sur place;
3° L’écriture araméenne, qui a donné naissance, d’une part, à l’hébreu carré et au palmyrénien; de l’autre, au nabatéen, au syriaque et à l’arabe;
L’écriture himyarite, à laquelle il convient de joindre l’alphabet des inscriptions que l’on trouve dans le désert du Sa fa.
Enfin, il faut encore rattacher à l’écriture araméenne les
anciennes écritures de l’Inde, qui ont donné naissance au dévanâgari et à tous les alphabets modernes usités dans l’Asie méridionale.
Si on laisse provisoirement de côté l’alphabet himyarite, on reconnaîtra que tous ces alphabets sont nés de la tendance, déjà sensible dans l’alphabet phénicien primitif, à se rapprocher de plus en plus de l’écriture cursive. En réalité, les Sémites n’ont jamais eu d’écriture monumentale en dehors de l’écriture cunéiforme, et leurs alphabets si divers ne marquent que les degrés de corruption plus ou moins avancée d’une seule écriture; il n’y a guère entre ces écritures que des différences d’époque, et l’on pourrait presque les relier par un même fil, qui partirait du phénicien pour aboutir au syriaque et à l’arabe.
ALPHABET PHÉNICIEN