CHAPITRE II
LES DENES
Les Dénés (« Hommes )>) forment dans l'Amérique du Nord une famille aborigène très importante, dont les divisions les plus populeuses se trouvent dans le sud des Etats-Unis, où elles sont connues sous le nom de Navajos et d'Apaches. Mais la simple mention de ces tribus éveille dans l'esprit du lecteur légèrement au fait avec l'ethnographie américaine des idées inexactes relativement à ce que sont les Dénés dans le nord du Canada. Timides et lâches par nature, bien que nullement à l'épreuve de spasmes d'irritation et de colère, durant lesquels ils commettront toutes sortes d'excès, leur sens religieux est notablement plus développé que chez les sauvages dont nous avons parlé jusqu'ici. Ils sont moins immoraux, et, conscients de leur propre infériorité, ils sont plus portés à imiter ceux qu'ils se croient supérieurs que leurs voisins du sud, les Pieds-Noirs, les Cris, les Assiniboines et surtout les Sauteux.
Absolument nomades dans leurs forêts sans fin et le long des immenses lacs qui foisonnent dans leur territoire — dont les 'principaux sont le lac Athabaska, le Grand lac des Esclaves et le Grand lac
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des Ours — ils ne forment aucune agglomération dé quelque importance. Leurs mœurs ne font que gagner à cet isolement relatif de leurs bandes, et, au point de vue moral, certaines de leurs tribus étaient, à part la polygamie, que toutes pratiquaient, et même la polyandrie, que quelques-unes connaissaient, supérieures à la plupart des populations aborigènes du Nouveau-Monde.
Les Dénés vivent des animaux qu'ils prennent aux pièges et aux collets beaucoup plus que de la grande chasse à courre, bien qu'ils reclierclient aussi les gros animaux, tels que l'orignal, le caribou et le renne.
Le renne traverse annuellement en immenses troupeaux le pays de chasse des Dénés orientaux, surtout les Barren Grouncls, ou Terres Stériles, du Canada, où un grand massacre s'en fait. Ces migrations périodiques du renne sont aux Indiens du nord ce que le bison était autrefois à l'habitant de la plaine, ce que le blé est aujourd'hui à la race blanche et le riz à la race jaune. Mais comme, avec leur imprévoyance ordinaire, les sauvages des déserts du nord ne mettent point de côté assez de viande pour suffire à leurs besoins pendant un an, il leur faut chasser d'autre gibier comme l'ours, le castor et le porc-épic, en vue de se procurer des provisions de bouche. Les deux premiers animaux fournissent en outre d'excellentes fourrures qui, avec celles des loups, martres, lynx, pécans, renards, loutres et foutreaux (qu'ils troquent contre des marchandises aux forts
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de la compagnie de la baie d'Hudson), leur permettent de mener une vie irrégulière, généralement pauvre et souffreteuse, avec des alternatives d 'abondance et de pénurie, la seconde durant toujours bien plus longtemps que la première.
Comme ils sont portés aux choses de la religion, les Dénés septentrionaux sont, faute de foi raisonnée, profondément superstitieux. Ils placent une confiance absolue dans le pouvoir occulte de leurs chamans — jongleurs et médecins combinés — dont la mission consiste à chasser des malades les mauvais esprits qui sont, pensent-ils, la cause des malaises corporels, des perturbations atmosphériques, accidents et contretemps dans la nature, tels que tempêtes ou accalmies inopportunes sur l''eau, le manque ou l 'insufifisance du saumon lorsque ce poisson remonte annuellement les rivières, etc.
Les chamans s'acquittent de leurs fonctions au moyen de vigoureuses insufflations ou autres incantations opérées au cours de danses furibondes accompagnées de battements de tambour et de chants spéciaux.
Les Dénés du Canada septentrional errent en bandes plus ou moins nombreuses — sous la conduite d'un notable qui est souvent le plus ancien père de famille — juste au nord du territoire des Cris, avec lesquels ils se trouvent mêlés en quelques endroits, c'est-à-dire à partir de la branche nord de la Saskatchewan jusqu'aux frontières des Esquimaux, à peu de distance de la mer Glaciale. De l'est à l'ouest
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ils s'étendent à peu près de la baie d'Hudson à la côte du Pacifique.
A l'est des montagnes Rocheuses, leurs principales tribus sont: les Montagnais, qui rayonnent autour du lac Athabaska, bien que d'importantes branches se trouvent au sud de cette nappe d'eau, notamment à l'Ile-à-la-Crosse et au lac Froid; les Castors, qui errent le long de la rivière la Paix et pays circonvoisins; les Esclaves, à l'ouest du Grand lac des Esclaves et dans la vallée de Mackenzie ; les Flancsde-Chien, entre le Grand lac des Esclaves et le Grand lac des Ours; les Peaux-de-lièvre, dont l'habitat est principalement sur la rive orientale du Bas-Mackenzie, ainsi que le long des rivières Anderson et Macfarlane, et les Loucheux, tribu très répandue et formée d'un grand nombre de sous-tribus dont les terres de chasse se trouvent juste à l'ouest du Mackenzie et dans tout l'Alaska, à l'exception de ses côtes.
La dernière division de cet ouvrage donnera l'habitat des représentants de cette grande famille au sud de l'Alaska et à l'ouest des montagnes Rocheuses.
Les Montagnais furent ainsi appelés par les premiers « voyageurs » originaires du Bas-Canada, à cause de leur ressemblance supposée avec la tribu algonquine du même nom qu'ils avaient connue dans l'Est; les Esclaves doivent leur peu honorable appellation au fait que les Cris qui empiétaient sur leur territoire les réduisirent autrefois à une espèce de
servitude; les Flancs-cle-Chien sont ainsi appelés, parce qu'ils prétendent être descendus d'un chien, et les Peaux-de-Lièvre, à cause des vêtements de cette matière qui formaient jadis leur costume national. Quant aux Loucheux, leur nom vient du strabisme qui est commun dans celle de leurs subdivisions C[ui vint la première en contact avec les blancs.
Il V a encore les Couteaux-Jaunes, au nord-est du grand lac des Esclaves, qui sont ainsi désignés à cause d'une mine de cuivre natif, avec lequel ils faisaient originairement des couteaux et autres instruments, têtes de flèches et de lances, etc., qu'ils vendaient ensuite à un prix fabuleux à leurs congénères du sud et de l'ouest, et les Mangeurs-de-Caribou, à l'est du lac Athabaska, dont la nourriture ordinaire explique le surnom sous lequel ils ont jusqu'aujourd'hui été connus.
La première fois que ces aborigènes prirent contact avec des représentants de notre race fut en 1771, lorsqu'un traiteur anglais, Samuel Hearne, étant parti du fort Churchill, sur la baie d'Hudson, découvrit le lac Athabaska, et, avec une suite composée de Mangeurs-de-Caribou, la tribu la plus orientale de toute la famille, quelques Montagnais et des Couteaux-Jaunes, se rendit jusqu'à l'embouchure de la Coppermine, ou à peu près.
Comme Hearne n'avait aucune influence sur ses compagnons, il put les étudier à son aise et nous les montrer dans leur état absolument naturel. Il les décrit comme des débauchés aux mœurs dont les
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détails défient toute description, et il dépeint sous de terribles couleurs leur soif de sang quand ils se trouvent en présence d'un ennemi désarmé \
Douze ans plus tard (1784), un Canadien-français, Laurent Leroux, découvrit le Grand lac des Esclaves, sur lequel il établit les forts Résolution et Providence. En 1789, l'explorateur Alexandre Mackenzie descendit jusqu'à son embouchure le fleuve géant qui porte aujourd'hui son nom, et par le fait même visita la plupart des tribus échelonnées le long de ses rives.
Puis vinrent, en 1819 et les années suivantes, les explorations de sir John Franklin avec ses guides de langue française, dont le triste sort — presque une douzaine morts de faim et de misère — sur les
1. Ayant, au cours de 1771, surpris pendant leur sommeil im camp de plus de vingt Esquimaux inoffensifs, ils les massacrèrent jusqu'au dernier, et traitèrent leurs corps avec une cruauté et une indécence sans pareilles. Hearne décrit en particulier les angoisses d'une jeune fille d'environ 18 ans qui, atteinte d'un coup de lance, tomba à ses pieds, comme pour implorer son intervention, en sorte que, écrit-il, ce ne fut qu'avec peine que je pus me débarrasser de ses étreintes de moribonde (A Journey from Prince of Wàles' Fort, p. 153; Londres, 1795). L'explorateur demanda grâce pour elle à deux Indiens qui la poursuivaient; mais ils ne firent aucune attention à ses prières, et ne lui répondirent qu'après l'avoir transpercée et fixée sur le sol avec leurs lances, alors qu'ils tournèrent en ridicule sa sensiblerie et lui demandèrent s'il voulait une Esquimaude pour femme.
Plus tard, ils rencontrèrent un autre groupe d'Esquimaux qui purent s'échapper, excepté un vieillard qu'ils criblèrent de tant de coups que Hearne nous assure qu'au moins vingt d'entre eux prirent part à son supplice, à tel point que son corps " ressemblait à une passoire ". Plus loin, ce fut le tour d'une vieille femme, à laquelle ils commencèrent par arracher les yeux, puis la poignardèrent horriblement dans les endroits du corps où ils savaient qu'une blessure n'entraînerait pas la mort, afin de prolonger son martyre.
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steppes arides du Grand-Nord n'était que le prélude de celui qui l'attendait lui-même^.
La disparition finale de ce courageux voyageur occasionna subséquemment diverses expéditions ayant pour but de le retrouver, comme celles de Back et de Eang, de Eicliardson et de Rae, au cours desquelles la nouvelle race d'aborigènes qui va nous occuper fut à même de se faire quelque idée de nos mœurs et, malheureusement aussi, de nos vices.
Etant donné l'importance pour les Indiens d'une première impression, il y a lieu de considérer comme providentiel le fait que ces différentes peuplades aient généralement reçu la visite du prêtre catholique avant celle du ministre de l'erreur, bien que celui-ci eût essayé de pénétrer chez elles avant que celui-là eût été en position de le faire. Une circonstance aussi tragique qu'inattendue les préserva d'une visite qui n'eut pu avoir d'autre résultat que de les faire tomber dans les pièges de l'hérésie. Nous la donnons ici dans les termes même dont se sert un des deux premiers missionnaires qui s'établirent au milieu d'eux.
« Le Eév. M. Evans, ministre wesléyen, homme d'un zèle digne de servir une meilleure cause, avait fait pendant l'hiver de 1844 et par ordre du gouverneur, la visite des différents postes du nord. Ayant
2. Chacun sait que Franklin périt misérablement de faim et de froid non loin de la côte septentrionale de l'Amérique et ne fut retrouvé que longtemps après.
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eu occasion d'entendre parler des Montagnais, il leur avait donné un rendez-vous pour l 'été suivant. Il leur avait adressé une lettre magnifique, dans laquelle, suivant la pittoresque expression du bon vieux Mackenzie ^, il leur promettait plus de beurre que de pain.
« De bonne heure au printemps, il se mit en route pour ne pas manquer au rendez-vous donné, avec un excellent interprète qui avait pour nom Thomas Habel, et qui était lui-même Montagnais et fort estimé de sa nation. Rien donc ne manquait au ministre pour un complet succès.
« Dieu pourtant en décida autrement.
« Il voulut épargner une épreuve aussi dangereuse que celle-là à un peuple connu pour la simplicité de son cœur. Au moment où ils entraient sur les terres des Montagnais, au détour d'une pointe de la rivière, M. Evans, qui gouvernait lui-même son canot, aperçut quelques canards, et comme il saisissait son fusil pour les tuer, le coup partit soudain et frappa dans le dos l'infortuné ïïabel. Il n'eut que le temps de dire un mot et expira.
« Force fut à M. Evans de rebrousser chemin ; car il n'était pas prudent pour lui, après un semblable accident, de se montrer parmi les Montagnais; tant les meilleurs sauvages sont soupçonneux *. »
3. Eoderick McKenzie, le bourgeois du fort de l'Ile-à-la-Crosse quand Laflèehe et Taché y établirent leur résidence.
4. Séminaire de Nicolet, 9 avril 1855. Dans Bapport, mars 1855, p. 133.
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Cette dernière remarque de M. Laflèche nous révèle une autre particularité de la mentalité dénée — de fait, d'à peu près tous les sauvages: le sang versé appelle le sang, et même en cas d'accident le code de l'Indien ne change guère. C'est celui des Juifs : œil pour œil, dent pour dent.
« Ce fut l 'été suivant que nous fîmes notre apparition au milieu des Montagnais », ajoute le missionnaire. Avant que cette apparition put se produire, certaines mesures préparatoires devaient se prendre; car celui qui était destiné à accompagner leur premier prêtre résident n'était encore que le frère Taché, novice sous-diacre à Saint-Boniface.
Il fut ordonné diacre le 31 août 1845, c'est-à-dire le premier dimanche après son arrivée à la Rivière- Rouge. Le 22 octobre suivant, il devenait par l'imposition des mains de M^' Provencher, l'un des plus jeunes prêtres de la sainte Eglise. Le vicaire apostolique du Nord-Ouest avait reçu du Saint-Siège les pouvoirs les plus étendus pour faire face à pareille éventualité, et il dut en faire usage, car l'ordinand n'avait alors que vingt-deux ans deux mois et demi.
Le lendemain, le novice prononça ses vœux de religion en présence du Rév. P. Aubert, qui représentait son supérieur général à Marseilles. Malgré sa jeunesse, Taché était dès lors un père oblat.
D'après les premiers plans de l'évêque, il devait rester près de lui et, de concert avec le prélat luimême, avoir soin des paroisses ou missions de Saint- Boniface, Saint-François-Xavier, Saint - Paul des
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Sauteux, N.-D. de la Merci (Wabassimong), Saint- Norbert de la baie des Canards et Sainte-Marie du Pas, poste que l'évêque de Juliopolis considérait comme toujours existant, en dépit de la précieuse vie qu'il avait déjà coûté.
Il est vrai qu'il y avait encore M. Belcourt pour les missions chez les Sauteux; mais depuis surtout l'arrivée des Oblats, ses services paraissaient moins appréciés à la Rivière-Eouge, et M^"" Provenclier ne se gênait pas pour le laisser voir ^ Du reste, ce missionnaire devait avant longtemps disparaître du vicariat-apostolique.
C'est pourquoi Provenclier sentait encore le besoin d'ouvriers apostoliques, surtout pour le nord du pays, et c'est ce qui le portait à écrire en décembre 1845 : « Tâchez de persuader au P. Guignes de m 'envoyer d'autres bons sujets. Chacun des pères qui sont venus cette année sont des gens avec lescjuels il sera toujours facile de s'entendre. »
Une remarque finale du même prélat nous ramène à la considération des succès obtenus par l'un des plus anciens prêtres de son vicariat. (^ M. Thibault a baptisé cinq cents enfants dans son voyage de l 'été dernier », écrit-il. C 'étaient en majeure partie des Montagnais du lac Froid, du lac la Biche et de l'Ile-à-la-Crosse.
5. " M. Cazeau revendique M. Belcourt pour l'année prochaine. S'il y a assez de Pères pour que les mipsions ne souffrent pas, il sera mieux qu'il retourne en Canada " (Provencher à Turgeon, 29 août 1845). Deux ans plus tard, (10 juin 1847), ce prélat écrivait au même correspondant : " Il auroit été mieux qu'il quittât le pays. "
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Après avoir passé quelques jours au fort Carlton, il se rendit à ces différentes places, et fut charmé de la réception qu'on lui fit.
« Le zèle de ces pauvres sauvages pour entendre la parole de Dieu et apprendre à le servir était extrême », écrivait le missionnaire. « Jour et nuit ils étaient occupés à répéter les prières et les instructions que je leur faisais. Aussi les ai-je laissés sachant tous le Pater, VAve et le Credo et leur chapelet en français. Des petits enfants de trois ans disent très bien ces prières seuls. Tous comprennent et sont capables d'expliquer les principaux points de l'Echelle catholique. Tous ceux qui pouvaient se faire entendre en cris se sont confessés. J'en ai baptisé une trentaine. Un certain nombre pourront avoir ce bonheur l'été prochain ^ »
Mais, consolantes comme étaient ces bonnes dispositions pour le cœur et l'esprit du prêtre, l'homme civilisé n'avait pas moins à souffrir chaque jour au contact de primitifs tels que les Montagnais d'alors.
«Ces sauvages sont d'une malpropreté qui fait bondir le cœur », mandait alors M. Thibault. « Ne pouvant d'abord surmonter mes répugnances, j'eus à souffrir de la faim parmi eux. Leur cuisine est une marmite qui est destinée à tous les usages universellement. Us y entassent le poisson à la sortie de l'eau, dans l'état de pure nature; c'est le nec plus ultra de l'art culinaire parmi eux. Le repas est