Provencher à l'archevêque de Québec, 21 juil
342 L ÉGLISE DANS L OUEST CAÎ^-ADIEX
continueront à proclamer que l'Eglise catholique est l'ennemie de l'instruction chez les masses!
Mais d'autres que l'évêque de Saint-Boniface avaient leurs embarras. Nous avons déjà vu M. Laflèche stationné à Saint-François-Xavier. Malgré l'état encore assez peu satisfaisant de sa santé, il accompagnait quelquefois son peuple métis dans ses chasses au bison sur la grande prairie. Or les Sioux devenaient de plus en plus hostiles, et avaient une aversion prononcée pour les métis à cause du sang sauteux ou cris qui coulait dans leurs veines. Cependant, dociles à la voix de l'Eglise, ceux-ci leur rendaient souvent le bien pour le mal.
Il pourrait nous être avantageux d'accompagner Laflèche dans une ou deux de ces expéditions. Nous y trouverons d'excellents motifs de nous montrer reconnaissants à la religion pour son action civilisatrice, qui nous frappera d'autant plus que nous serons choqués des atrocités que nous verrons commises par ceux qui refusaient de l'embrasser. Ces petites excursions au sud-ouest de la rivière Rouge vont en même temps nous initier aux dangers alors inhérents à l'exercice des devoirs sacerdotaux sur les plaines de l'Ouest.
La première expérience de M. Laflèche dans cette partie du pays date de 1850. Un jour, deux Sioux tombèrent par mégarde sur son camp qui contenait plusieurs Sauteux. Aussitôt qu'on les eut identifiés, le missionnaire et les métis durent s'interposer entre eux et les Sauteux pour les protéger contre les
balles et les flèches de ces derniers. Ils furent obligés de les escorter pendant six bons milles avant que leurs ennemis traditionnels renonçassent à les massacrer.
Quelque temps plus tard, le 4 août 1850, plus de cent Sauteux étant partis pour le fort des Prairies, ils se trouvèrent soudain le lendemain en face d'Indiens qui paraissaient être des Sioux. Il était parfaitement inutile pour ces derniers d'essayer de fuir. Ils résolurent donc de payer d'audace et s'avancèrent pour saluer les Sauteux, tout comme s'ils eussent été d'anciens amis.
— Des Sioux! Des Sioux! Tuons-les, s'écrièrent plusieurs Sauteux à la fois.
Pour prévenir toute méprise, le chef posa aux étrangers quelques questions dans son propre dialecte. Pressé de répondre, l'un d'eux se hasarda à dire en sauteux quelques mots qui décidèrent de son sort et de celui de ses compagnons, l'accent étranger avec lequel ils étaient prononcés ayant trahi sa nationalité. Cinq des Sioux furent immédiatement criblés de balles. Deux essayèrent de s'enfuir; mais l'un d'eux tomba vite mort à quelque distance, pendant que le second fendait l'air de ses cris perçants sous les poignards sauteux qui le tailladaient alors qu'il était encore plein de vie. Avant qu'il eut rendu le dernier soupir, on le scalpa sans pitié; puis ses membres furent tranchés l'un après l'autre, et chacun réclama avec avidité une partie de son corps pour emporter comme trophée.
Mais le missionnaire allait lui-même être bientôt affecté par des scènes encore plus saisissantes.
Le soir du 7 juillet 1851, son parti était arrivé à une place appelée le Grand Coteau, au sud de la frontière internationale, lorsqu'un éclaireur signala la présence, non loin de là, d'un très fort camp sauvage.
Les métis n'étaient qu'environ quatre-vingts, dont quelques-uns n'avaient pas encore vu plus de douze ou quinze printemps. Dans le but de s'assurer de la nationalité des Indiens, cinq éclaireurs eurent l'imprudence de s 'aventurer trop loin. Trois furent capturés pendant que les deux autres s'enfuyaient au grand galop vers leurs amis.
— Des Sioux ! crièrent-ils ; un nombre immense de Sioux !
On sut après qu'il devait y avoir près de deux mille guerriers dans la bande, puisque le nombre de leurs loges était d'au moins six cents.
On peut aisément se figurer l'anxiété des métis à cette nouvelle. Ils se préparent immédiatement à la lutte. Dans ce but, ils se font un rampart de leurs charrettes, en dessous desquelles ils creusent des tranchées pour mettre les femmes et les enfants à l'abri et, en dehors de l'enclos qui en résulte, ils élèvent à la hâte une espèce de parapet pour protéger les assiégés.
Malgré ces précautions, comme l'ennemi est au moins vingt fois plus nombreux qu'eux, les métis n'ont, humainement parlant, aucune chance de salut en cas d'assaut déterminé par les Sioux.
Le lendemain, on voit ceux-ci avancer, une masse de peut-être sept mille hommes, femmes et enfants. Ils sont si sûrs du succès que les femmes conduisent des chevaux attelés à des travails " avec lesquels ils pensent emporter le butin.
Le sort en est jeté : une lutte terrible et sanglante s'impose. Impossible de l'éviter, à moins qu'on ne se résigne à se faire massacrer par les Indiens. C 'est pourquoi le prêtre parcourt les rangs de son peuple ; il lui parle de Dieu qui peut les protéger s'ils implorent son secours, et, pour les encourager à la résistance, il leur rappelle la lâcheté bien connue des sauvages en présence d'un ennemi résolu. Puis, comme aucune bravoure ne peut rien contre un tel nombre, Laflèche fait vœu au nom de ses gens d'observer un jeûne solennel et de chanter trois grand 'messes s'ils sortent sains et saufs de l'impasse où ils se trouvent.
Malgré tous les efforts qu'ils font pour les arrêter par des remontrances amicales, les Sioux continuent à avancer. Plusieurs sont déjà à portée de fusil. Un surtout se fait remarquer par son audace : il se tient constamment à l 'avant-garde et semble vouloir avoir l'honneur d'être le premier à pénétrer dans le cercle formé par le camp des métis. Vainement l'avertit-on de ne pas avancer davantage: il veut à tout prix foncer sur le camp qu'il croit évidemment voué à
10. Deux perches dont tm bout est fixé à chaque côté d'un cheval en guise de limonière, tandis qu'à l'autre, qui traîne par terre, est attachée une espèce de treillis destiné à recevoir un fardeau.
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une perte certaine. Une balle lui fait mordre la poussière, et Laflèche reconnaît en lui l'un des deux Sioux dont il a sauvé la vie.
Ses compatriotes jurent alors de venger sa mort. Ils se précipitent vers les métis et leur envoient le contenu de leurs armes ; mais il leur faut vite reculer devant le feu nourri et bien mieux dirigé des gens de Laflèche. Les Indiens élargissent alors leurs rangs et cernent à distance le fort improvisé de charrettes et de remblais de terre. Les assiégés ne vont-ils point fléchir devant la furieuse attaque de tant de monde? C'est maintenant une véritable grêle de balles et de flèches qui pleuvent sur le cercle de bois et de terre.
Mais les métis sont d'excellents tireurs; ils ménagent leurs munitions et, de la place avantageuse où ils s 'abritent, ils s 'efforcent de faire trouver une victime à chacun de leurs coups.
Aux horribles chants de guerre, aux provocations et aux excitations au courage des chefs sioux, les métis répondent par des hourras étourdissants chaque fois qu'ils ont des preuves que leurs projectiles ont porté. Vainement l'ennemi essaie-t-il de les prendre d 'assaut ; une volée qui sème partout la mort et les blessures part alors du petit camp, dont les défenseurs savent bien qu'ils sont perdus s'ils laissent l'ennemi approcher trop près.
Même le missionnaire semble sous l'influence de l 'odeur de la poudre. « Votre ami, qui n 'avait pas jugé convenable à son caractère de prendre le fusil, avait décidé qu'au moment suprême il lèverait sa
haclie sur la tête du premier coquin qui oserait mettre la main sur sa charrette »•, écrit-il quelque temps après l'événement ^\
Heureusement ce moment suprême ne vint ni pour les métis ni pour leur guide spirituel. Après six heures d'une terrible fusillade, les Sioux commencèrent à perdre courage. Au plus fort de la bataille on les entendit clairement crier :
— Vous avez avec vous un manitou qui vous défend.
Aussi se désistèrent-ils, se retirant graduellement avec leurs morts et leurs blessés, qu'ils emportaient dans les véhicules même qu'ils avaient amenés pour y placer le riche butin dont ils se croyaient si sûrs.
Les métis n'avaient que trois blessés — et encore l'étaient-ils légèrement — en plus d'un des éclaireurs miprudents qu'ils trouvèrent transpercé de soixante-sept flèches et de trois balles ^^ Ses mains et ses pieds avaient été coupés et emportés, tandis que le reste de son corps était horriblement mutilé. Mais, dans ce conflit et dans un autre qui eut lieu au moment où les métis se mettaient en branle pour aller joindre un gros parti des leurs qu'ils savaient campés dans le voisinage, les Sioux n'eurent pas moins de dix-huit blessés et de quinze tués — d 'aucuns assurent que ce dernier chiffre devrait être cinquante.