‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadienChapitre 51 sur 195 · Elle n'arriva que le 20 de ce mois · texte numérisé non relu

Elle n'arriva que le 20 de ce mois

C'était r après-midi du 19 juin 1816 «.

— Il nous faut aller rencontrer ces gens-là, dit alors l'officier anglais. Que vingt hommes me suivent.

C'était là sans aucun doute une résolution des plus téméraires, que pouvait seule excuser son ignorance du caractère des étrangers et du but désespéré qu'ils poursuivaient.

Au lieu d'envoyer des éclaireurs faire une reconnaissance et s'assurer du nombre et des intentions des métis, Semple partit avec vingt-sept hommes. Arrivé à une certaine distance, il s'aperçut que les cavaliers étaient plus nombreux qu'il n'avait cru, et envoya chercher une pièce de canon. Mais comme celle-ci tardait à venir, il se remit en marche dans la direction des employés de la compagnie rivale.

A la vue du parti anglais, ceux-ci se rangèrent en forme de croissant. Puis l'un d'eux, un Canadien du nom de François-F. Boucher, s 'avança vers le gouverneur en faisant signe qu'il voulait parler.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il quand il fut assez près.

— Que voulez-vous vous-mêmes ? fit Semple.

— Nous voulons notre fort, répondit Boucher.

— Eh bien ! allez à votre fort.

— S — coquin, vous l'avez détruit, s'écria le Canadien.

Les deux interlocuteurs se trouvaient alors près l'un de l'autre. S 'entendant apostropher avec ce

6. Non pas le 17, comme le dit Sandford Fleming, p. 194 de son livre England and Canada (Montréal, 1848). .

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sans-gêne, le gouverneur anglais, qui était de nature délicate et habitué à être traité avec respect, ne put contenir son indignation.

— Misérable, s 'écria-t-il, est-ce à moi que vous osez parler ainsi?

Ce que disant, il saisit d'une main la bride du cheval de Boucher et mit l'autre sur le fusil de ce dernier. Puis se tournant vers les siens :

— Faites-le prisonnier, commanda-t-il ^ Là-dessus le Canadien sauta à terre. En même

temps un coup de feu tua un des agresseurs anglais nommé Holt ^ Boucher s 'échappa alors, partielle-

7. D'après la déclaration de Bouclier, au cours de l'enquête qui s'ensuivit à Montréal, " le Gouverneur se saisit de la crosse du fusil de l'examiné, et ordonna à ses gens d'avancer. Ceux-ci n'obéissant pas et l'examiné disant que s'ils tiroient ils étoient tous morts, le Gouverneur Semple leur dit qu'il ne falloit pas craindre, qu'il n'en étoit pas tant et qu'il falloit tirer. Aussitôt l'examiné a entendu le rapport (sic) de deux coups de fusil tirés par les gens de la Baye d'Hudson " (Statement respecting the Earl of SelMrWs Seulement upon the Bed River, p. XCVIII; Londres, 1817).

Dans son ouvrage The Conquest of the Great Northwest, vol. II, p. 172, Agnès-C. Laut fait de François-Firmin Boucher " le fils de l'éclaireur tué sur la Saskatchewan du sud ". Malgré son érudition incontestable, l'auteur de ces volumes est certainement dans l'erreur; car tous les documents contemporains disent expressément que son père était un respectable propriétaire de Montréal. Dans son livre pl\is récent, Canada the Empire of the North (p. 394; Toronto, 1909), elle en fait un métis. Or nous avons la meilleure preuve qu'elle se trompe dans la publication contemporaine, aujourd'hui excessivement rare, qui a pour titre: Narrative of the Occurrences in the Indien Countries of North America, qui représente Boucher comme "o Canadien," c'est-à-dire un Canadien-français (p. 53). Dans le Statement déjà mentionné, vieux bouquin presque aussi rare mais écrit pour servir des intérêts contraires, John Bourke appelle également Boucher un Canadien au cours de sa déposition sous serment, et ajoute qu'il était le fils d'un aubergiste de Montréal" (p. LI).

8. Holt, ou Holte, était un natif de Suède, où il jouissait du grade de lieutenant de marine; mais il avait été quelque temps au service de la compagnie de la baie d'Hudson, qui l'avait fait jouer le rôle d'amiral improvisé. Dans le but d'intercepter les canots de

ment traîné par son cheval effrayé dont il avait empoigné la crinière, mais qu'il ne pouvait monter. Presque immédiatement le gouverneur tomba blessé d'un coup de fusil.

A la vue des conséquences de son imprudence, il s'écria s 'adressant à ses gens:

— Faites ce que vous pourrez pour vous sauver. Mais la fusillade était devenue générale. Au lieu

de suivre l'avis de leur commandant, les amis de Semple serrèrent leurs rangs autour de lui pour s'assurer de la gravité de sa blessure. Le résultat fut qu'ils devinrent pour les métis un point de mire on ne peut plus facile à atteindre. En très peu de temps ils furent tous tués ou blessés, à l'exception de cinq ou six qui parvinrent à s'enfuir.

Il est triste d'avoir à ajouter que la plupart des blessés furent massacrés par les Indiens hors d'euxmêmes. Quelques métis s'abaissèrent même au point de se faire les bouchers de leur prochain. Ainsi un M. Rogers fut tué par un métis écossais pendant qu'il demandait grâce.

Cependant le gouverneur était couché sur le côté, la cuisse cassée et la tête dans la main.

— N'êtes-vous point M. Grant? demanda-t-il à un métis qui passait.

Sur une réponse affirmative, Semple continua :

la compagnie du Nord-Ouest qui revenaient du nord chargés d'un riche butin, la corporation rivale l'avait stationné sur le lac Winnipeg, où elle lui avait confié un schooner transformé en vaisseau de guerre, avec leque*l il se faisait fort de " donner une bonne volée à la canaille du Nord-Ouest ".

— Je ne suis point blessé mortellement, et si vous pouviez me faire transporter au fort je crois que je

vivrais.

Cuthbert Grant le promit, et laissa Tè gouverneur à la garde d'un Canadien nommé Vasseur. Mais un sauvage, survenant alors, reconnut le blessé.

— Vilain chien, s 'écria-t-il, c'est toi qui es la cause de tout le mal. Tu ne vivras point.

Et il tua l'infortuné d'un coup de fusil dans la poitrine.

Non loin de là, un Anglais du nom de John Pritchard allait être massacré. En un clin d'œil il reconnut un Canadien-français parmi ceux qui l'entouraient.

— Lavigne, dit-il en s 'adressant à lui d'un ton suppliant, vous êtes Français, un homme et un chrétien. Pour l'amour de Dieu, sauvez-moi. Je me rends ; je suis votre prisonnier.

Cet appel pathétique émut vivement le Canadien. Se plaçant entre Pritchard et ses assaillants, Lavigne parvint, au péril de sa propre vie, à l'amener dans un lieu sûr ^

L'orage qui grondait depuis si longtemps, hors de l'influence pacificatrice de la religion, venait d'écla-

9. Les dialogues qui précèdent et les détails qui les accompagnent sont strictement historiques. Leur authenticité est entièrement garantie par les dépositions sous serment de témoins ou d'acteurs dans les scènes décrites, ainsi que par les documents contemporains. John Pritchard naquit en 1777, dans le Shropshire, Angleterre, bien que plusieurs l'appellent un Ecossais. Après avoir passé quelques années au service de la compagnie du Nord-Ouest, il s'était mis du côté de ses rivaux en 1815. Il devint plus tard membre du conseil d'Assiniboia, et mourut à Kildonan en 1855.

ter. Vingt-et-un tués d'un côté'*' et un tué avec quatre blessés de l'autre, tel en fut le résultat. En outre, les Anglais durent évacuer le fort Douglas, afin de prévenir un massacre dont Cutlibert Grant ne se gênait pas pour menacer les habitants.

Telle fut la malheureuse rencontre connue dans l'histoire sous le nom de bataille de la Grenouillère, du nom d'un marais près duquel elle eut lieu, et que les Anglais ont appelée escarmouche des Sept- Chênes, parce qu'elle se donna à l'ombre de sept arbres de cette espèce ".

10. Parmi lesquels au moins sept étaient irlandais. J.-P. Bourke, le garde-magasin du fort Douglas, fut blessé, mais trouva son salut dans la fuite. Peu de temps après, il fut pris par un M. McLeod, qui le fit prisonnier et l'envoya au fort William. Sandford Fleming se trompe quand il écrit {England and Canada, p. 194) qu'on " ne mentionne aucun mort du côté des Bois-Brûlés, ou métis ".

' 11. Le sort de Semple et de ses compagnons est certainement fait pour exciter la compassion. Mais, tout légitime que soit ici ce sentiment, il ne doit pas interférer avec le devoir de l'historien qui est de donner à chacun ce qui lui est dû, comme nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'il l'a fait dans le cas de G. Dugas et de G. Bryce. Malgré qu'on ne puisse . absoudre la compagnie du Nord- Ouest de préméditation, il est évident que le gouverneur de la corporation rivale ne pouvait blâmer que sa propre témérité pour la tournure que prit cette triste affaire. A part de son imprudence en sortant de son fort sans s'être assuré des intentions et du nombre des métis, il avait, quelque temps auparavant, entretenu avec la partie adverse certaine correspondance qui ne le montre pas sous un jour des plus favorables.

Ainsi, le 23 mars 1816, nous le voyons écrire de Brandon un billet plutôt sec, dans lequel il dit à Alexandre McDonell, un des sociétaires du Nord-Ouest : " Je soupçonne que vos associés se trompent sur mon caractère. Rappelez-vous ce que je vous dis maintenant: Si vous, ou vos alliés indiens ou moitié indiens, essayez jamais de rien faire à l'établissement de la baie d'Hudson à Qu'Appelle ou ailleurs, les conséquences en seront terribles pour vous. " En outre, le 14 mai de la même année, il termine ainsi une longue lettre au même parti : " J'ai, moi aussi, mes plans de représailles et encore de représailles au cas où j'y serais obligé, et, si je ne me trompe, le choc que celles-ci causeront se fera sentir d'Athabaska à Montréal " {A Beport of the

Quand il apprit le désastre final qui venait de s 'abattre sur la colonie à laquelle il tenait tant, Lord Selkirk, qui s'était rendu dans l'Est du Canada, leva immédiatement une troupe d 'anciens soldats appelés Meurons, du nom d'un de leurs officiers, le lieutenant-colonel comte de Meuron, Suisse français de Neufchâtel, puis se hâta de partir avec eux pour le fort William, dont il s'empara. De là il se dirigea vers la Rivière-Rouge, qu'il atteignit trois mois après ses soldats, c'est-à-dire dans la dernière semaine de juin 1817. Le fort Douglas ayant été repris, le milord s'appliqua à étudier les questions qui avaient jusque-là attendu une solution, annula par des traités les titres des Indiens aux territoires qu'il avait acquis et y offrit des terres à ceux des militaires qui voudraient y rester.

Beaucoup de ceux-ci étaient des catholiques, et il y avait parmi eux des Allemands, des Français, des Italiens et des Suisses. C'est peut-être pour cette raison que le protestant Alexandre Ross les traite dans son histoire de « chenapans sans foi ni loi^-». Pourtant le 26 juillet de l'année précédente, sir John Sherbrooke, gouverneur du Canada, les avait publiquement félicités de ce « qu 'ils avaient maintenu par leur conduite au Canada la réputation qu'ils avaient acquise à bon droit par leurs services passés », mentionnant en particulier comme dignes

Procedings connected loith the Disputes between the Earî of Selkirk and the North-West Company, p. 115; Londres, 1819).

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