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quelques francs de cote personnelle, dus au fisc, et qu’il se trouvait dans l'impossibilité de payer. Le magistrat, prévenu d’avance, arrangea l’affaire d’une manière qui fut fort applaudie. - « Pour- « quoi n’acquittes tu pas tes contributions ? » demanda-t-il au jeune homme. — «Je vis difficilement de mes journées de travail, « et je n’ai aucune ressource. — Où demeures tu ? — Dans la « rue. — Et tes parents? — Je les ai perdus dès mon enfance. « — Ne reste-t-il personne de ta famille? — J’ai un oncle qui « demeure dans telle rue, et vit d’un petit fonds de terre qu’il « possède. — Ne vient-il pas à ton aide? — Quelquefois, mais il « a lui-même ses charges, et ne peut faire que bien peu pour « moi. » Le mandarin sachant que le jeune homme parlait ainsi par respect pour son oncle, et qu’en réalité celui-ci était un vieil avare, fort à son aise, qui abandonnait le pauvre orphelin, continua de le questionner. — « Pourquoi, à ton âge, n’es-tu pas « encore marié? — Est-ce donc si facile? Qui voudrait donner « sa fille à un jeune homme sans parents et dans la misère? — « Désires-tu te marier? — Ce n’est pas l’envie qui me manque, « mais je n’ai pas le moyen. — Eh bien ! je m’en occuperai; lu « me parais un honnête garçon, et j’espère en venir à bout. « Avise au moyen de payer la petite somme que tu dois au gou- « vernement, et dans quelque temps je te ferai rappeler. »
« Lejeune homme se retira, sans trop savoir ce que tout cela signifiait. Le bruit de ce qui s’était passé en plein tribunal arriva bientôt aux oreilles de l’oncle, qui, honteux de sa conduite, et craignant quelque affront public de la part du mandarin, n’eut rien de plus pressé que de faire des démarches pour marier son neveu. L’affaire fut rapidement conclue, et on fixa le jour de la cérémonie. La veille même, lorsqu’on venait de relever les cheveux du futur époux, le mandarin qui se faisait secrètement tenir au courant de tout, le rappelle au tribunal et lui réclame l’argent de l’impôt. Le jeune homme paye immédiatement. — « Eh quoi ! » dit le mandarin, « tu as les cheveux relevés. Es-tu « déjà marié? Comment as-tu fait pour réussir si vite? — On a « trouvé pour moi un parti convenable, et mon oncle ayant pu « me donner quelques secours, les choses sont conclues, je me « marie demain. — Très-bien ! mais comment vivras-tu? As-tu « une maison? — Je ne cherche pas à prévoir les choses de si « loin, je me marie d’abord ; ensuite j’aviserai. — Mais eu « attendant, où logeras-tu ta femme? — Je trouverai bien chez « mon oncle ou ailleurs un petit coin pour la caser, en attendant « que j’aie une maison à moi. — Et si j’avais le moyen de t’en
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« faire avoir une? — Vous êtes trop bon de penser à moi, cela « s'arrangera peu à peu. — Mais enfin, combien te faudrait-il « pour te loger et t'établir passablement? — Ce n’est pas petite « affaire. Il me faudrait une maison, quelques meubles, et un « petit coin de terre à cultiver. — Deux cents nhiangs (environ « quatre cents francs) te suffiraient-ils? — Je crois qu'avec deux « cents nhiangs je pourrais m’en tirer très-passablement. — Eh « bien ! j’y songerai. Marie-toi, fais bon ménage, et sois plus « exact désormais à payer tes impôts. » Chaque mot de cette conversation fut répété à l’oncle ; il vit qu’il fallait s’exécuter sous peine de devenir la fable de toute la ville, et quelques jours après ses noces, le neveu eut à sa disposition une maison, des meubles, et les deux cents nhiangs dont avait parlé le mandarin. »
Si ce système de communauté d’intérêts et d’obligations réciproques entre les membres d’une même famille a ses avantages, il ne manque pas non plus d’inconvénients graves. Nous en avons déjà signalé quelques-uns en parlant des fonctionnaires publics. Il est rare que, dans une famille un peu nombreuse, il ne se trouve pas quelques fainéants, quelques individus dévoyés, qui, incapables d’occuper un emploi ou de gagner honnêtement leur vie, vivent aux dépens de leurs proches, volant à celui-ci un bœuf, à celui-là un chien, à un autre de la toile, de l’argent, des provisions, empruntant pour ne jamais rendre, et arrachant par violence ce qu’on ne veut pas leur donner de bonne grâce. Quelquefois ils vont jusqu'à enlever des titres de propriété qu’ils vendent à leur profit, ou même jusqu’à fabriquer des titres faux qu'ils donnent en gage à des étrangers. Ils sont presque assurés de l'impunité, car non-seulement les mœurs du pays ne permettent pas de livrer un parent à la justice, mais elles obligent tous les siens à le soutenir et à le défendre s’il tombe entre les mains du mandarin. Les voisins, quand ils ne sont pas lésés personnellement, ne peuvent pas intervenir ; on les prierait de se mêler de leurs propres affaires. Les mandarins ne peuvent guère s’occuper d’eux, puisqu'il n’y a pas d’accusation formelle, et qu’il serait impossible de trouver des témoins dans la famille des coupables. D’ailleurs, en règle générale, un mandarin est un homme qui se résigne à grand’ peine à examiner et traiter les affaires qu'il ne peut éviter ; où en trouver un qui par amour platonique de la justice, irait, de gaieté de cœur, se créer des embarras ou des ennuis? La seule ressource des familles en pareil cas, est de prendre la loi entre leurs mains. Il faut qu’un des chefs donne les ordres nécessaires ; les autres saisissent le coupable, l’enferment ou lui infligent une vigoureuse
bastonnade. Celui-ci n’a pas le droit de se défendre, et si on montre un peu d’énergie, il est obligé ou de changer de conduite ou de s'enfuir et de quitter la province. Malheureusement, il est rare que les familles aient la persévérance requise, et ces punitions, ordinairement insuffisantes, ne font que pallier le mal.
Tout ce que nous venons de dire de la parenté, de ses liens et de ses obligations, ne doit s’entendre que de la parenté par le père, c’est-à-dire entre ceux qui portent le même nom. Elle s'étend jusqu’au delà du vingtième degré, et n’a pas, pour ainsi dire, de limite légale, tandis que la parenté par la mère est à peu près nulle. Dès la seconde génération, on ne se connaît plus, on ne s’entr’aide plus, et l’on ne porte plus le deuil.
Les noms de famille sont en très- petit nombre, cent quarantecinq ou cent cinquante au plus, et encore beaucoup de ces noms sont peu répandus. Tous sont formés d’un seul caractère chinois, sauf six ou sept qui se composent de deux caractères. Pour distinguer les différentes familles qui portent le même nom, on joint à ce nom ce qu’on appelle le pou, c’est-à-dire : l’indication du pays d’où ces familles sont venues originairement. Si ce pou est différent, on n’est pas censé parent, mais s’il est le même, on est parent aux yeux de la loi, et le mariage est interdit. 11 y a des noms comme Kim cl Ni qui ont plus de vingt pou, c’est-à-dire qui sont communs à plus de vingt familles d’origine différente. Nous les avons indiqués dans cette histoire sous le nom de : branche de tel ou tel endroit. Le nom de famille ne s’emploie jamais seul ; il est suivi ou d’un nom propre, ou du mot so-pang pour les hommes encore jeunes, ou du titre saing-ouen pour les nobles âgés, les chefs de famille, etc... Ces expressions répondent à peu près à nos mots : monsieur, seigneur.
Outre ces noms de famille, il y a les noms propres de chaque individu. On en compte habituellement trois, savoir : le nom d’enfant, le nom propre vulgaire, et le nom propre légal, auxquels il fout ajouter le surnom ou sobriquet, et, pour les chrétiens, le nom de baptême. Le nom d’enfant se donne quelque temps après la naissance, et tout le monde, sauf les esclaves et domestiques, s’en sert comme appellatif de la personne jusqu’à l’époque de son mariage; ce nom est un des mots de la langue ordinaire. Il s’emploie seul ou à la suite du nom de famille. Après le mariage il n’est plus jamais employé pour les hommes, sauf quelquefois par le père, la mère, le précepteur et autres personnes semblables. Le nom propre vulgaire se donne au moment du mariage. 11 sert d’appellatif de la part des supérieurs et des
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égaux. Les amis et connaissances n’en emploient pas d’autre, et c’est le plus généralement connu. Les femmes ne changent pas de nom propre à leur mariage. Elles conservent leur nom d’enfant, ou plutôt n’ont plus de nom particulier. On les désigne généralement par le nom de leur mari suivi du mot : taik, madame, ou koa-taik, madame veuve. Le nom propre légal est imposé quelquefois dès l’enfance, le plus souvent à l’époque du mariage. Il se compose de deux caractères chinois, et parmi les nobles, tous ceux qui descendent d’une branche ou souche commune doivent y faire entrer un caractère de convention qui change à chaque génération : de sorte qu’à la seule vue de ce caractère, on connaîtra de suite le nombre de générations qui séparent en ligne directe de la souche originaire, et le degré de parenté en ligne collatérale. Ce nom n’est pas employé dans les relations habituelles de la vie, sinon envers les dignitaires et les hommes haut placés, mais il est le seul qui paraisse dans les actes publics, dans les contrats civils, dans les examens, les procès, etc... Il sert de signature lorsqu’on écrit une lettre importante. Souvent ce nom, quoique inscrit dans les listes généalogiques, ou dans les registres officiels de l’État, est inconnu des personnes qui ne sont pas de la famille, ou n’ont pas de rapports fréquents avec l’individu. Ordinairement, les gens du peuple n’ont pas de nom civil. Les sobriquets sont très-communs en Corée, et tout le monde peut les employer.
Remarquons ici que l'étiquette coréenne défend non-seulement d’appeler par leur nom le père ou la mère, ou les oncles, ou tout autre supérieur , mais qu’elle interdit même de prononcer ce nom. En pareil cas, les gens bien élevés ont recours à diverses périphrases. Le nom du roi, composé d’un ou deux caractères chinois, est imposé par la cour de Péking quand elle donne l’investiture ; il ne doit jamais se prononcer, et le peuple ne connaît même pas ce nom. Après la mort du prince, son successeur lui donne un nom sous lequel l’histoire devra le désigner.
Quelques mots, en terminant, sur le deuil légal tel qu’il est observé en Corée, surtout dans les hautes classes. Quand un noble a perdu son père, sa mère, ou un de ses proches parents, il n’est pas libre de le pleurer à sa manière ; il doit, et pour le temps, et pour le lieu, et pour la méthode, et pour la durée du deuil, se conformer aux rubriques, telles qu’elles sont expliquées au long dans un traité officiel, publié par le gouvernement. Y manquer en un point grave serait perdre la face, en d’autres termes, être
déshonoré au point de ne plus oser se montrer à qui que ce soit. On commence par placer le corps du mort dans un cercueil de bois très-épais, que l'on conserve plusieurs mois dans un appartement spécial, préparé et orné à cet effet. Les gens du peuple qui n’ont pas le moyen d’avoir une chambre pour le cadavre, gardent le cercueil en dehors de leur maison, et le recouvrent de nattes en paille pour le protéger contre la pluie. C’est dans l’appartement du mort que l’on doit aller pleurer au moins quatre fois le jour, et pour y pénétrer, on fait une toilette spéciale. Elle consiste en une grande redingote de toile grise, déchirée, rapiécetée, et aussi sale que possible. On se ceint les reins d’une corde de la grosseur du poignet, partie en paille et partie en fil. Une autre corde semblable, grosse comme le pouce, fait le tour de la tête qui est couverte d’un bonnet de toile grise. Les deux bouts de cette corde retombent par devant sur chaque joue. Ues bas et des souliers spéciaux, et, à la main, un gros bâton noueux complètent le costume.
Dans cet accoutrement on se rend à la chambre mortuaire, le matin en se levant, puis avant chaque repas. On apporte une petite table chargée de divers mets que l’on place sur un autel, à côté du cercueil ; puis la personne qui préside la cérémonie, courbée et appuyée sur son bâton, entonne les gémissements funèbres. Pour un père ou une mère ces gémissements se composent des syllables : ai-kô, que l’on répète sans interruption, d’un ton lugubre, pendant un quart d’heure ou une demi-heure. Pour les autres parents, on chante : ôï, ôï. Plus la voix qui se lamente est forte, plus la séance est longue, et plus l’individu en deuil monte dans l’estime publique. Les gémissements terminés, on se retire, on emporte les mets, on quitte les habits de deuil, et on prend son repas. A la nouvelle et h la pleine lune, tous les parents, amis et connaissances sont invités à prendre part à la cérémonie. Ces pratiques se continuent même après l'enterrement, pendant deux ou trois ans, et, dans cet intervalle, un noble qui se respecte doit aller souvent pleurer et gémir sur le tombeau de ses parents. Quelquefois il y passe toute la journée et même la nuit. On en cite qui ont fait bâtir une petite maison près de ces tombeaux, pour y demeurer pendant plusieurs années, et qui par là ont acquis une haute renommée de sainteté, et la vénération universelle.
Religion. — Culte des ancêtres. — Bonzes. — Superstitions populaires.
D’après les traditions locales, le bouddhisme ou doctrine de Fô pénétra en Corée au quatrième siècle de l'ère chrétienne, et se répandit, avec plus ou moins de succès, dans les trois royaumes qui alors se partageaient la péninsule. Lorsque la dynastie Korie eut réuni ces divers États en une seule monarchie, elle protégea les sectateurs de cette doctrine qui devint la religion officielle. À la fin du quatorzième siècle, la dynastie Korie ayant été renversée, les princes de la dynastie Tsi-tsien, qui lui succéda, cédant à l'influence et peut-être aux ordres formels des empereurs de Péking, adoptèrent non-seulement la chronologie et le calendrier chinois, mais aussi la religion de Confucius. Ils ne proscrivirent point la religion ancienne, mais ils l'abandonnèrent à elle-même, et, par la marche naturelle des choses, le nombre des bouddhistes a toujours été en diminuant, et leur doctrine aussi bien que leurs bonzes sont aujourd’hui tombés dans le mépris. La doctrine de Confucius, au contraire, établie par la loi, est devenue la religion dominante; son culte est le culte officiel, et toute contravention à ses règlements en matière grave peut être punie du dernier supplice, comme le prouvent les pièces du procès de Paul Ioun et de Jacques Kouen, et d’autres documents que nous donnons tout au long dans cette histoire.
Nous ne parlerons pas ici de cette doctrine de Confucius en elle-même. Les travaux des missionnaires et des sinologues, depuis deux siècles, ont épuisé la question, et à travers les exagérations opposées de louange ou de blâme, on est aujourd’hui parvenu à en avoir une idée à peu près exacte. Voyons seulement ce ({u elle est en Corée. Pour la masse du peuple, elle consiste dans le culte des ancêtres, et dans l'observation des cinq grands devoirs : envers le roi, envers les parents, entre époux, envers les vieillards, et entre amis. A cela se joint une connaissance plus ou moins vague du Siang-tiei que la plupart confondent avec le ciel. Pour les lettrés, il faut ajouter : le culte de Confucius et des grands hommes, la vénération des livres sacrés de la Chine,