CLXXX1V
iKTnonrenfm.
On peut aisément conclure de tout ce qui précède que le commerce intérieur est, en Corée, peu développé. Il y a très-peu de marchands qui tiennent magasin ouvert dans leurs maisons, et presque toutes les transactions se font dans les foires ou marchés. Ces foires se tiennent dans différentes villes ou bourgades désignées par le gouvernement, au nombre de cinq par district. Dans chacune de ces localités, la foire a lieu tous les cinq jours, aujourd’hui dans l’une, demain dans une autre, et ainsi de suite, toujours dans le même ordre, de manière que chaque jour il y ait une foire sur un point quelconque du district. Des tentes sont préparées pour les marchandises.
Les mesures dont se servent les marchands sont : pour les grains, la poignée. Cent poignées font un boisseau, vingt boisseaux font un sac (en coréen :som). Pour les liquides, on compte par tasses. La mesure de poids est la livre chinoise, et l’on ne se sert que des balances de Chine. La mesure de longueur est le pied, qui varie suivant les provinces, on pourrait dire suivant les marchands. Le pied se subdivise en dix pouces; le pouce en dix lignes.
Un des grands obstacles au développement du commerce est l’imperfection du système monétaire. Les monnaies d'or ou d’argent n’cxisient pas. La vente de ces métaux, en lingots, est entravée par une foule de règlements minutieux ; et l’on se compromettrait gravement si, par exemple, on vendait de l'argent de Chine, même fondu en barres de forme coréenne. Cet argent serait reconnu infailliblement, et le marchand, outre la confiscation de ses barres, risquerait une forte amende, et peut-être la bastonnade. La seule monnaie qui ait cours légal est la sapèque. C’est une petite pièce de cuivre, avec alliage de zinc ou de plomb, d’une valeur d'environ deux centimes ou deux centimes et demi. Elle est percée, au milieu, d’un trou destiné à laisser passer une ficelle avec laquelle on en lie ensemble un certain nombre, d’où l’expression ligature ou demi-ligature, si fréquemment employée dans les relations de l'extrême Orient, pour désigner la monnaie courante. Pour effectuer un payement considérable, il faut une troupe de portefaix, car cent nhiangs ou ligatures (environ deux cents francs), forment la charge d’un homme. Dans les provinces du Nord, cette monnaie même n’a pas cours ; tout s’y fait par échanges, d'après certaines bases de convention. 11 paraît qu’aut refois les céréales servaient de monnaie, car, encore dans la langue actuelle, celui qui porte son blé au marché pour le vendre, dit qu’il va acheter; et celui qui va en acheter dit qu’il va vendre.
Le taux de l'argent est énorme en Corée. Celui qui le prête à trente pour cent est censé le donner pour rien. Le plus habituellement on réclame cinquante, soixante, quelquefois même cent pour cent. Il est juste de dire que la rente de la terre, qui doit servir de point de départ pour apprécier le taux de l'argent, est en ce pays relativement considérable. Dans les bonnes années, le cultivateur lire de ses champs environ trente pour cent de la valeur du fonds.
D’après les anciennes traditions du pays, il paraît que les rois des dynasties précédentes avaient une monnaie de papier, de la forme d’un fer de flèche, d’une valeur d'environ trois feuilles de papier. Après la soumission de la Corée par la dynastie mandchoue de Péking, le droit de battre monnaie fut retiré aux rois coréens. Le premier qui osa en frapper, malgré le texte des traités, paraît avoir été Souk— tsong qui mourut en 1720, après un règne de quarante-deux ans. Aujourd’hui, le droit est acquis par une longue prescription, et le gouvernement en use et abuse. Dans ces dernières années on en frappe continuellement, mais elle est de plus en plus altérée. Tandis que les anciennes sapèques étaient de cuivre, avec un alliage minime, les nouvelles ne sont presque que du plomb, et se détériorent rapidement. Ce n’est pas le gouvernement qui y gagne, car il fournit aux fondeurs la quantité de cuivre voulue; mais ceux-ci remplacent le cuivre par du plomb et partagent le bénéfice, soit avec le ministre des finances, soit avec le fonctionnaire spécialement chargé de la vérification.
Une autre entrave aux transactions commerciales, c’est le triste état des voies de communication. Les rivières navigables sont très-rares en Corée; quelques unes seulement portent bateau, et cela dans une partie fort restreinte de leur cours. D’un autre côté, l’art de faire des roules, dans ce pays de montagnes et de vallées, est à peu près inconnu. Aussi presque tous les transports se font, soit à dos de bœufs ou de chevaux, soit à dos d’hommes.
« Les routes, écrit Mgr Daveluy,se divisent, théoriquement du moins, en trois classes. Celles de première classe que je traduis par routes royales, ont généralement une largeur suffisante pour quatre hommes de front. Comme il n’y a pas de voitures en province, c’est tout ce qu’il faut pour les piétons et cavaliers. Elles sont bonnes ou mauvaises suivant la saison. Mais il arrive fréquemment quelles sont diminuées des trois quarts par quelque grosse pierre ou fragment de rocher, ou parce que la pluie a emporté une partie du chemin. Personne, naturellement, ne songe
cixxxvt
à remédier aces petits inconvénients, et souvent il faut grimper sur ces rochers avec sa monture, au risque de se casser le cou ou de rouler dans le fossé. Toutefois, aux environs de la capitale, ces roules sont un peu mieux entretenues. La principale est celle qui va de Séoul à la frontière de Chine. Il yen a une autre, assez belle dit-on, longue de huit lieues seulement, qui conduit du palais à un tombeau royal.
« Quant à celles de deuxième classe, leur beauté, largeur et commodité varient tous les quarts d'heure. Lorsque je ne vois plus qu'un mauvais sentier, je demande si c’est encore la grande route; on répond affirmativement; le tout est de s’entendre. Pierres, rochers, boue, ruisseaux, rien n’v manque, excepté le chemin. Mais que dire des routes de troisième classe, larges d’un pied plus ou moins, visibles ou non, selon la sagacité du guide, souvent couvertes d'eau quand elles traversent les rizières, et dans les montagnes, effleurant les précipices !
« Pour les ponts, deux espèces sont à ma connaissance. Les uns consistent en quelques grosses pierres jetées de distance en distance, en travers des ruisseaux ; ce sont les plus communs. Les autres, composés de pieux fichés dans le fleuve et supportant une espèce de plancher recouvert de terre, forment un viaduc passable, quoique trop souvent à jour. Quand l'eau est abondante, ce qui est fréquent en été, tous les ponts sont emportés ou submergés par la crue, et laissent au voyageur le plaisir de prendre un bain au passage Les grands seigneurs peuvent s’y soustraire en grimpant sur le dos de leur guide. Enfin, il y a à la capitale un pont en pierre, magnifique sans doute, et l’une des merveilles du pays. Les rivières un peu considérables se traversent en bateau. »
Les relations commerciales de la Corée avec les nations voisines sont presque nulles. Pour mieux conserver son indépendance contre ses deux puissants voisins, la Chine et le Japon, ce pays s'est enfermé dans un isolement complet. Toute communication avec les étrangers, sauf les cas prévus par la loi, est un crime digne de mort. D’après les conventions internationales, aucun Chinois ou Japonais ne peut s'établir en Corée, et réciproquement. Les ambassadeurs chinois qui viennent à Séoul laissent leur suite à la frontière, sauf un ou deux domestiques attachés à leur personne, et pendant qu'ils sont à la capitale, ne sortent pas du palais qui leur est assigné pour résidence. Les ambassadeurs coréens peuvent, au contraire, entrer en Chine avec tous les gens de leur suite, et circuler librement dans les rues de Péking
CLXXXVIl
pendant leur séjour. Lors du passage de l'ambassadeur h Pienmen (d), à l’aller et au relour, il y a une foire qui dure plusieurs jours. Le mandarin de Ei-tsion, dernière ville coréenne sur la frontière chinoise, a son 1 le droit d'avoir des rapports par lettres awc les autorités de Pien-mcn, à toutes les époques de l'année. Tous les deux ans, une autre foire se tient à l’extrémité nord de la province de Ham-kieng. entre Houng-tclioung, village tartare de cette partie de la Mandchourie qui a été dernièrement cédée aux Russes, et Kieng-ouen, ville coréenne la plus voisine. Celte foire est considérable, mais elle ne dure que deux ou trois jours, et quelques heures seulement chaque jour, depuis midi jusqu’au coucher du soleil. Au signal donné, chacun se hâte de repasser la frontière, et les soldats poussent les traînards avec leurs lances. Nous avons mentionné plus haut les marchés mensuels, entre les Coréens et les quelques soldats japonais établis à Fusan-kaï. Là se bornent les rapports que la Corée a, par terre, avec les autres nations.
Par mer, elle en a moins encore. On permet aux navires chinois ou japonais de venir pêcher le haï-san ( holothurie r) sur le rivage du Pieng-an, et le hareng sur les côtes du Hoang-haï, mais à deux conditions: ne jamais mettre pied à terre, et ne jamais s’aboucher, en pleine mer, avec les gens du pays, sous peine de confiscation du navire et d’emprisonnement de l’équipage. La première condition est généralement observée, mais il se fait, entre les barques coréennes et les jonques chinoises, à l’abri des innombrables rochers ou îlots de l’archipel coréen, un commerce de contrebande assez considérable. Les mandarins, moyennant quelques profits secrets, ferment les yeux. Si la tempête jette un navire chinois sur la côte coréenne ou un navire coréen sur la côte chinoise, les naufragés sont recueillis, entretenus par le gouvernement, gardés avec soin pour empêcher aucun rapport entre eux et les habitants, et reconduits par terre jusqu’à la première ville de leur pays. Le relour par mer leur est interdit. Entre le Japon et la Corée, le rapatriement se fait par mer, mais avec des précautions analogues.
Donnons ici quelques détails sur les difficultés que les missionnaires ont eu à surmonter pour pénétrer en Corée ; on aura, par là même, une idée de la sévérité minutieuse avec laquelle le
(1) Pion -men, dont il est très-souvent queslion dans cette histoire, est la dernière ville chinoise du côté de la Corée, près do la mer Jaune. Son nom signifie : porte de la frontière.
axxxvm
imnouccTTOi».
gouvernement coréen maintient son isolement absolu. Les frontières de terre et de mer sont gardées par un cordon de postes militaires, uniquement chargés d'empêcher l'entrée des étrangers et la sortie des indigènes. Dans les plus importants de ces postes résident, comme inspecteurs et employés des douanes, des agents de police choisis parmi les plus fins et les plus expérimentés, et ils se font aider dans leur surveillance de jour et de nuit par des chiens dressés exprès, de sorte qu'il est h peu près impossible de passer la frontière inaperçu.
Par terre, il n’v a que deux chemins : celui de Tartarie par Houng-tchoung cl Kieng-ouen, et celui de Chine par Pien-men et Ei-tsiou. Ailleurs, la frontière qui sépare la presqu'île coréenne du continent, est formée de déserts montagneux et de forêts impraticables. Or on ne peut tenter le passage sur un de ces deux points qu’aux jours de foire légalement reconnus; h toute autre époque, ce serait folie même pour les indigènes, h plus forte raison pour des étrangers. Il faut donc ou suivre les caravanes qui se rendent h la foire de Houng-tchoung, ou se joindre à l’ambassade coréenne qui revient de Chine. La grande difficulté, dans les deux cas, est la manière d'arranger les cheveux. Les Chinois se rasent la tête, ne gardant, au sommet, qu’une touffe de cheveux qui se tresse et s’allonge en queue sur le dos; les Coréens conservent tous leurs cheveux. Si l’on se rase à la chinoise, on sera reconnu et arrêté en entrant en Corée ; si l’on suit la mode coréenne, on sera reconnu en Chine même, avant d’arriver sur la frontière. Pendant la foire de Kieng-ouen, il est défendu aux Chinois d'entrer dans les maisons coréennes, et de nombreux satellites sont distribués à la porte de la ville et dans les rues pour faire observer cette consigne. Le missionnaire qui prendrait cette voie, même en supposant qu’il n’ait pas été découvert par ses compagnons de route, soit en chemin, soit pendant les quelques jours d’attente qui précèdent la foire, devrait s’aboucher avec les courriers coréens et changer d'accoutrement en plein air, au milieu de milliers do personnes, sans être aperçu d’aucune, ce qui est manifestement impossible. D’ailleurs, une fois entré, il lui faudrait, avant de rencontrer des villages chrétiens, faire une route d’un mois, dans un pays peu fréquenté, et où, par conséquent, les voyageurs sont rares et facilement reconnus. Les courriers qui lui serviraient de guides auraient à repasser, dans les quelques auberges de la route, avec une personne de plus qu’en allant ; cela seul éveillerait immédiatement des soupçons, que la différence de visage et de prononciation changerait bientôt en certitude.
Par Pien-mcn les difficultés ne sont guère moindres. Chacun des Coréens qui suit l’ambassade, à quelque titre que ce soit, est visité à la porte, lors du départ pour la Chine, et fouillé de haut en bas. Si sa personne et ses bagages n’offrent rien de suspect, il reçoit un passeport où tout est minutieusement détaillé. Supposons que les courriers ont obtenu leurs passeports. Ils ramènent avec eux un missionnaire, et ont réussi à passer la douane chinoise; mais de là à la douane coréenne, il y a quinze lieues de désert. A droite et à gauche de l’unique route, s’étendent des forêts impénétrables. Si pendant le trajet on s'avise de faire du feu pour préparer quelque nourriture, les autres voyageurs accourent afin de faire eux-mêmes cuire leur riz, ce qu’on ne peut leur refuser, et le danger pour le missionnaire est grand, vu la curiosité insolente des Coréens. On arrive sur les bords du fleuve où stationnent des gardiens, et l’on descend dans une barque coréenne qui conduit les voyageurs à la douane située sur l’autre rive. Là, chacun doit présenter son passeport, se laisser fouiller et examiner minutieusement. Le missionnaire évidemment ne peut affronter cette douane, aussi a-t-il pris soin de demeurer caché sur l’autre rive. Il doit attendre la nuit pour tenter le passage sur la glace, car c’est toujours en hiver que l’ambassade revient de Péking. Mais sur la rive coréenne sont échelonnés de distance en distance des corps de garde, chacun avec un piquet de soldats et une troupe de chiens. La seule chance de succès est de se traîner dans les ténèbres entre deux corps de garde, et d’escalader les montagnes neigeuses du voisinage pour, de là, regagner la roule à l’intérieur. Les premiers missionnaires entrèrent par cette voie ; mais bientôt, à la suite des persécutions, toutes les ruses des chrétiens furent connues, non-seulement des mandarins, mais des douaniers, des aubergistes, de tous les habitants païens, et l'on fut forcé d’abandonner cette route, désormais impossible.
Reste la voie de mer. Nous avons fait connaître les conventions maritimes en vigueur entre la Chine et la Corée, d’où il résulte qu’aucun navire de l’un des deux pays ne peut, légalement, aborder à la côte de l'autre. Cette prohibition n’est violée ni par les Coréens, ni par les Chinois. Les milliers de jonques chinoises qui partent chaque année du Léao-tong, du Kiang-nan, du Chantong, et vont à la pêche sur les côtes de Corée, stationnent toujours loin du rivage. Si elles approchent de trop près, elles sont soumises aux perquisitions les plus sévères, et aucune considération, aucune offre d’argent ne déciderait leur équipage
à prendre lerre. Quant aux Coréens, il serait difficile de trouver parmi eux un pilote capable de diriger une barque, en pleine mer, vers un point donné. Us connaissent la boussole, nommée par eux : le fer qui marque le sud, et on en rencontre dans le pays un certain nombre de fabrique chinoise. Mais ils ne s’en servent que dans la recherche superstitieuse des lieux les plus favorables pour les sépultures. L'usage de cet instrument pour la navigation leur est inconnu, car leurs barques ne quittent jamais la terre de vue. D'ailleurs, les navires coréens sont très- mal construits. Destinés uniquement à la pêche côtière, ils sont plats en dessous afin de pouvoir sans inconvénient rester h sec pendant la marée basse. Une vague un peu forte rompt le gouvernail ; une brise un peu fraîche force à couper les mâts qui sont toujours très-hauts. Construire autrement serait attirer l’attention, provoquer une surveillance spéciale, et s’exposer à la prison pour cause de violation des usages. Eût-on triomphé de tous ces obstacles, fait le. voyage de Chine aller et retour, que la réussite serait encore fort douteuse. Un navire qui arrive de la pleine mer est par cela seul mis en suspicion ; les matelots des autres barques se hâtent de venir h bord, les autorités ne peuvent tarder à faire leur visite, et si l’on trouve quelque objet d’origine suspecte, la barque est brûlée, et l'équipage mis à mort.
Le seul moyen praticable de pénétrer en Corée par mer, est celui que les missionnaires avaient adopté dans les derniers temps. Partir de Chine sur une jonque chinoise, après s’être entendu d’avance avec des pêcheurs coréens sur le lieu et l’époque du rendez-vous ; s’aboucher la nuit assez loin de la côte, à l’abri de quelqu'une des îles de l’archipel coréen, transborder à la hâte, et gagner le rivage avant le jour. Mais cette voie, employée sans accidents fâcheux jusqu’en 18GG, est maintenant fermée. MM. Ridel et Blanc l'ont vainement essayée en 1869; la surveillance est tellement sévère, qu'ils n’ont échappé à la mort que par une protection spéciale de la Providence.
En effet, depuis l'expédition du contre-amiral Roze, la Corée est, plus que jamais, séquestrée du reste du monde. En 18G7, les foires annuelles qui avaient lien à l'ien-men, au passage des ambassadeurs, ont été supprimées; les jonques chinoises venues, comme d'habitude, pour faire la pêche sur les côtes, ont été visitées jusqu a fond de cale, et renvoyées sans permission de séjour. L’année suivante, 1868, plus de soixante-dix de ces jonques ont été brûlées, et troiscents hommes de leurs équipages massacrés, on ne sait sous quel prétexte. Un ou deux navires
américains ayant éprouvé le même sort, les États-Unis ont fait à leur tour, en 1871, une expédition aussi stérile que celle des Français en 1866. Depuis lors, la pêche du hareng sur les côtes de Corée est interdite aux navires chinois, qui n’osent plus guère s’y aventurer.
Et cependant, le peuple coréen n’est point, par nature, ennemi des étrangers. Peut-être même est-il mieux disposé envers eux que ne le sont les Chinois; il est moins arrogant, moins ennemi de toute espèce d'amélioration et de progrès, moins fanatique de sa prétendue supériorité sur les Barbares qui peuplent le reste du monde. Mais le gouvernement conserve avec un soin jaloux cet isolement qu’il croit nécessaire à sa sécurité, et aucune considération d’intérêt ou d humanité ne le lui fera abandonner. Pendant les années 1871 et 1872, une famine épouvantable a désolé la Corée. La misère était si grande que les habitants de la côte ouest vendaient leurs jeunes filles aux contrebandiers chinois, un boisseau de riz par tête. Quelques Coréens, venus au Léao-longà travers les forêts de la frontière septentrionale, ont fait aux missionnaires un tableau effrayant de l'étal du pays, affirmant que sur toutes les routes on rencontrait des cadavres. Mais le gouvernement de Séoul laisserait périr la moitié du peuple, plutôt que de permettre de s’approvisionner en Chine ou au Japon. La force seule pourra lui imposer un changement de système. Les diverses expéditions ou plutôt démonstrations faites dans les trente dernières années, mal combinées, sans esprit de suite, sans vues politiques sérieuses, n’ont abouti, jusqu'à présent, qu’à l’irriter et à exaspérer son orgueil, sans le dompter. Si l’on devait s’en tenir là, elles auraient été, sous tous les points de vue, dans l’intérêt de la liberté de commerce comme de la liberté religieuse, beaucoup plus nuisibles qu’utiles.
Il est évident qu’un pareil état de choses ne peut durer, et que l’excès du mal amènera le remède. Les nations civilisées, forcées de protéger dans l’extrême Orient leur marine et leur commerce, ne toléreront pas indéfiniment qu’un misérable petit royaume, sans marine, sans armée sérieuse, brûle les navires qui touchent à ses rivages, massacre les étrangers parce qu’ils sont étrangers, et se tienne de force eu dehors de l’humanité. Très-probablement, le procès sera vidé par les Busses dont les conquêtes, au nord-est de l'Asie, prennent chaque jour un développement plus considérable. Depuis 1860, leurs possessions sont limitrophes de la Corée. 11 y a déjà eu plusieurs difficultés entre les deux pays pour des questions de frontière et de commerce; ces questions ne
peuvent manquer de se renouveler, et, un jour ou l'autre, elles se termineront par l’annexion de la Corée au territoire russe. Peut-être aussi les Anglais ou les Américains, poussés à bout par quelque nouvelle insulte à leur pavillon, imposeront de force la liberté commerciale.
Mieux vaudrait certainement que la France se chargeât ellemême d'intervenir, pour effacer l’humiliation de 1 ’écliec subi en 1866. Cette malheureuse expédition devait, dans l’intention du gouvernement, punir le meurtre des missionnaires français, et rendre impossible la répétition de pareils actes de barbarie. En fait, elle a complété la ruine de l’Eglise de Corée, et causé le massacre de milliers de chrétiens. Quelle autre manière de réparer ce désastre que d’assurer aux frères et aux enfants de ces martyrs la complète liberté de religion, en forçant la Corée à conclure des traités avec les peuples civilisés, et, ces traités une fois conclus, à les respecter scrupuleusement? Sans doute, dans les circonstances actuelles, une expédition de ce genre semble à peu près impossible, mais la France n’est pas morte, l’avenir n’a pas dit son dernier mot, et l’avenir est à Dieu.
HISTOIRE DE L’ÉGLISE DE CORÉE