‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 71 sur 88 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

Dès les premiers temps de la Réformalion jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'Église de la Grande- Bretagne et l'Église de Genève soutinrent entre elles les relations les plus fraternelles. Cette liaison, cette communauté d'intérêts religieux, commença en 1553, lorsque les persécutions de la reine Marie promenèrent le deuil sur l'Angleterre, et jetèrent sur le continent une foule de proscrits évangéliques. 212 personnes, dont les noms sont conservés dans nos archives, se réfugièrent à Genève, et y trouvèrent une cordiale hospitalité, de 1555 à 1559. La reine Élizabeth montra une constante aménité pour les Genevois et les soutint de son influence et de ses secours pécuniaires pendant leurs guerres contre les ducs de Savoie au seizième siècle.

Les relations amicales furent fréquentes et de divers genres, durant le dix-septième et le dix-huitième siècle. En voici les principaux incidents:

(Reg. Comp. 26 février 1645.) M. Spanheim écrit qu'il se irouveà Leyde soixante familles anglaises, personnes de qualité, qui désirent se retirer à Genève, à cause des troubles de l'Angleterre. On leur en accorde volontiers la permission, pourvu qu'ils se conforment aux lois de l'Église et de l'État, et s'il m. 20

«existe parmi eux des brunistes (sic) dont les idées sont «extravagantes, on y veillera de près.

Ces lignes sont la première mention officielle que ïious trouvions dans les registres de l'Église de Genève de la grande lutte entre Cromwell et Charles Ier.

L'année suivante (Reg. Comp. 8 mai 1644), le synode d'Angleterre, assemblé à Westminster, confie ses embarras et ses angoisses à la Vénérable Compagnie. — « Nos affaires prennent une triste tournure; on nous blâme fortement de nous opposer, dans le Parlement, à l'autorité du roi; nous y sommes conduits par les désolations et les méchantes pratiques de Rome. La nécessité extrême de travailler à la gloire de Dieu, le bien de l'État et de l'Église, la conservation de la pureté de l'Évangile, nous ont obligés de procéder ainsi ; comme nous savons qu'on émet contre nous divers jugements mal à propos, nous avons voulu vous avertir de ne point juger sinistrement notre procédure, et nous nous recommandons à vos prières. » La Compagnie répondit : — « Nous compatissons sur les misères et les désolations de ce pays. Nous ne sommes point si téméraires que déjuger contre la charité, et nous voudrions être capables de vous donner quelques bons secours ou conseils utiles. Nous vous recommandons à Dieu dans nos prières. »

Devait-on prier dans les temples pour le Parlement

protestant d'Angleterre? Celte question fut agitée. Les cantons évangéliques le faisant, la majorité des pasteurs demanda cette autorisation au Conseil (4 0 mai 4644, 25 juillet, 11 août 1645. Reg. Comp.) Le Conseil répondit*. « Parmi les pasteurs, quelques-uns prient pour le roi, d'autres pour Cromwell, et comme le Parlement soutient la bonne cause, nous ordonnons pour faire cesser toute dispute à ce sujet, qu'on prie pour le saint de l'Angleterre en général , sans autre dénomination.

Le synode de Westminster continua à demander des avis sur la discipline. La Compagnie se prononça volontiers sur les questions de principe, et se tint sur la réserve concernant des actes qu'elle ne pouvait apprécier avec connaissance de cause. C'est ainsi qu'elle refusa de condamner la déposition de quelques éveques par le Parlement; mais M. Buchanam ayant demandé l'opinion de l'Église de Genève, au sujet des individus qui ne veulent en l'Eglise ni synode, ni colloque, les pasteurs répondirent : « L'Église étant une maison de paix chrétienne, l'ordre qui l'entretient doit être conservé; partant, ces gens qui semblent refuser tout ordre, ne sont nullement fondés en leurs opinions, ni sur la pratique de la loi judaïque, ni sur la parole de Dieu, ni sur les Églises réformées. »

Lorsqu'au mois de mars 1649 on apprit la con-

damnation et ia mort de Charles Ier, la viiie fut bouleversée. Depuis seize ans on avait renoncé à cet odieux code sur l'hérésie, qui punissait de mort les opinions erronées, et l'on déplora amèrement la honte sanglante dont les protestants anglais couvraient leur cause. Toutefois, par prudence, le gouvernement genevois défendit aux pasteurs de parler en chaire de celle catastrophe. Mais Jean Diodati ne put con- (enir son indignation et s'écria: « Cromwell est un diable: il dirige ces esprits infernaux, ces fanaticpies anabaptistes, cetle vermoulure! Ce roi juste et bon est mort au Ht d'honneur, non des. rois, mais de Dieu! Ce roi est mort martyr! On dit qu'il faut se (aire; je ne le puis; nous devrions faire des manifester pour montrer que nous condamnons cette aclion. d'autant plus qu'on a voulu dire que des étincelles de ceci viennent de Genève! »

Le Conseil censura sévèrement M. Diodati, et lui ordonna le silence, à peine de suppression de sa charge. .

Quarante-six ans plus lard. l'Église de Genève déplorait ia perte de la reine Marie, femme de Guillaume 111, morte à trente-trois ans. Cette princesse poussait la passion religieuse jusqu'au fanatisme, et les torts de son père Jacques II, envers l'Eglise protestante, lui avaient fait oublier les devoirs de la piété filiale. La lettre écrite par la Compagnie à Guillaume III

était peu digne de la sévérité républicaine de Genève : « Les vertus extraordinaires de cette princesse l'ont, rendue l'admiration de tous les peuples et les délices de l'Église; aussi nous sommes persuadés qu'elle n'a fait que changer une couronne de la terre pour une couronne du ciel, et qu'elle jouit de celle gloire qu'elle a toujours regardée comme son véritable el souverain bonheur. »

Néanmoins, les pasteurs sentirent eux-mêmes qu'on pouvait les accuser de flatterie; car ils écrivirent à lord Gallovay : « Nous avons les plus sérieux molifs de louer et de regretter cette admirable princesse; elle a sauvé une infinité de gens de bien, et nous n'oublierons jamais la constante et ferme protection dont elle a entouré Genève. Nous lui devons certainement notre salut au milieu des grandes épreuves que nous avons récemment souffertes. »

Les mêmes sentiments sont exprimés en 4702 à la mort de Guillaume III. Les pasteurs regrettent en lui un des plus grands protecteurs de l'Église genevoise.

La sympathie que les souverains de la Grande- Bretagne témoignaient à Genève, se retrouvait dans toute l'Église anglaise, et celle-ci réclamait le concours de la Compagnie des Pasteurs dans ses résolutions importantes. Ainsi, en 1703 (9 mars, Reg. Cômp. el Consisté, une société s'établit à Londres

pour la propagation de l'Évangile. Son président, M. Humphry Stanley envoya le titre de membres honoraires aux deux professeurs Turretin, et pria le clergé genevois de concourir, par ses avis et ses soins, au dessein religieux que l'association se proposait. Le Conseil et les pasteurs se félicitèrent de cette lettre « qui fait honneur à l'Église de cette ville; on en parlera dans les chaires, exhortant le peuple à répondre par la correction des mœurs à la bonne opinion qu'on a de nous au dehors. *

La Compagnie, en répondant à M. Stanley, lui envoya pour premier don 1500 livres courantes, que M. Mouche lui avait léguées pour envoyer des ministres prêcher aux infidèles.

Un peu plus tard, 4 juin 1706, les épiscopaux et les non conformistes anglais tentaient de se réunir. La Compagnie chargea J.-A. Turretin de répondre qu'elle appuyait ce projet de tous ses vœux. La lettre et la démarche furent tellement appréciées, que l'évêque de Londres et l'Université d'Oxford écrivirent pour déclarer leur union de sentiments avec Genève, la tenant pour une vraie et fidèle Église (Reg. Comp. 16 avril 1707).

Ces affectueuses relations, dans uue période que quelques-uns des contemporains affectent, par ignorance volontaire, de regarder comme entachée d'indifférence ou d'incrédulité, ne sont nulle part mieux

caractérisées que dans une lettre de Wake, archevêque de Canlorbéry, le 15 janvier 1724. « Genève* écrit ce prélat au conseiller Bonnet, est le lieu de l'Europe que j'estime le plus, et que je choisirais pour finir mes jours, si j'étais obligé de quitter mon propre pays. Les Anglais qui en viennent ne tarissent pas sur le bon ordre et la discipline qui s'observent en cette ville. Le savoir, la modération, les autres excellentes qualités de ses pasteurs et de ses professeurs, m'en donnent une grande et noble idée, et font presque que je suis dans la confusion quand je pense combien nous avons dégénéré du vrai christianisme qui fleurit; et puisse-t-il toujours fleurir en cet endroit ! »

Nous prions nos lecteurs de remarquer que cette lettre a été écrite au moment où Genève renonçait à la confession de foi calviniste, et proclamait à la face du monde réformé la liberté de conscience et l'adoption sans mélange de formules humaines, de la vérité religieuse contenue dans la parole évangélique.

Cette sympathie et cette haute confiance des Anglais se manifestaient, non-seulement dans les questions ecclésiastiques, mais encore dans les œuvres chrétiennes. En 1751, Genève se trouvait accablée par le grand nombre de réfugiés qui épuisaient les ressources de la charité publique. Aux Français s'a-

joutaient des colonies de Vaudois des vallées piémonîaises, qui demeurèrent plusieurs mois entassés dans la banlieue. J.-A. Turretin écrivit à Wake et lui dépeignit celte lamentable situation. La reine Caroline, informée par le digne prélat de la fâcheuse situation des proscrits du Léman, lui écrivit une lettre que nous transcrivons avec sa naïve orthographe.

« St- James, le 11 Janvier 1751. Milordî Jai été si sensiblement touché de la lettre que vous m'avée écrite et de celle que vous m'avée envoyé de M. Turtin, que je vous pri d Envoyer ce peu de secours pour les peauvres Vaudois qui souffre pour la vérité. Je vous conjure de ne parler de cet argent à personne au monde; le seul honest homme M. T. qui vous a écrit en peut être informé pour le distribuer aux plus nécessiteux. Vous lui en confieré le segueret, mais ijue cela ne soit su de personne. Caroline. »

Wake écrivait en même temps à J.-A. Turretin :

* Cher Monsieur et T. H. F., la reine vous nomme son aumônier, et vous prie de distribuer ces mille livres sterling (25,000 fr.)aux victimes du fanatisme jpiémontais. »

De semblables relations d'une affection chrétienne se soutinrent pendant tout le dix-huitième siècle, £ntre les Anglais et Genève. Au plus fort de la lutte contre Voltaire, des ecclésiastiques anglais se chargèrent de faire connaître en détail, au monde protes-

tant, les services rendus à la foi chrétienne par les Eglises genevoises1. Pendant les plus mauvais jours de la période matérialiste, les grands seigneurs anglais envoyaient leurs fils étudier à Genève, témoignant ainsi de leur haute confiance en celle ville, qui savait résister à l'incrédulité et à la corruption morale. Genève, de son côté, n'oublia jamais cette noble fraternité. Les rapports officiels furent nécessairement rompus avec la Grande-Bretagne durant la période impériale, mais les Genevois surent prouver que leur vieille affection pour ce pays était sérieuse et vivante. Les Anglais étant faits prisonniers sur tout le continent en 1841 par Napoléon2, plusieurs d'entre eux choisirent Genève pour résidence, mais on leur retira le privilège de cette résidence, parce que les évasions se trouvaient trop favorisées par la complicité des Genevois.

En 1805, dans une circonstance douloureuse, Genève montra la même sympathie. Les pasteurs reçurent une lettre du ministre des cultes, qui exigeait des prières publiques en faveur des succès dans la guerre entreprise contre l'Angleterre et ses alliés.

L'alternative était navrante, le cœur des Genevois était en communion d'affection et d'espérance avec l'Angleterre et ses amis d'Allemagne, et si Ton

Page 1