CHAP. IX
d'admiration et d'elTroi. Prenant en particulier les douze, il leur samortetsa annonça ce qui devait lui arriver. Voici que nous montons à Jérusalem, dit-il, et tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l'homme va s'accomplir. Il sera livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux anciens, qui le condamneront à mort et le remettront aux mains des gentils. Il sera bafoué, flagellé et couvert de crachats. Après qu'ils l'auront battu de verges, ils le mettront à mort; mais, le troisième jour, il ressuscitera. — Or les douze ne comprenaient rieu à ce discours, qui demeurait pour eux un mystère caché, dont ils n'avaient point l'intelligence '. » C'était la troisième fois que le Sauveur du monde révélait aussi explicitement aux apôtres le mystère de sa passion , de sa mort et de sa résurrection. Cependant, malgré la netteté d'un pareil langage, malgré la gravité des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient, les apôtres, de plus en plus persuadés de la divinité de leur Maître, refusent de croire à la possibilité de tant d'humiliations et d'ignominieux supplices. Qu'on veuille le remarquer, ce sont eux-mêmes qui nous avouent l'obstination de leur incrédulité sur ce point. Ils confessent que personnellement ils sont pleins de crainte : Seqv.entes timebant. L'animosité des Juifs les consterne pour eux-mêmes. Mais, quant à ce qui regarde Jésus-Christ, non-seulement ils n'imaginent pas d'avoir la moindre appréhension, mais ils ne comprennent pas même la prophétie simple, claire et détaillée qu'il leur adresse. Quelle idée les apôtres avaient-ils donc de Jésus? Évidemment s'ils n'avaient pas eu la foi la plus ferme, la plus inébranlable à sa divinité, ils n'eussent que trop compris sa prédiction.
45. Cependant la foule des pèlerins, qui se dirigeait vers Jéru- zachCe, salem, les rejoignit bientôt, et entoura le Sauveur. « Ce fut ainsi, reprend l'Évangéliste, qu'ils arrivèrent à Jéricho. Y étant entré, Jésus traversait la ville. Et voilà qu'un homme appelé Zachée, chef des pubhcains, et fort riche, cherchait à voir Jésus, désirant le connaître; mais il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule; car
»Matth., XX, 17-19; Marc, x, 32-37; Luc, xvili, 31-34.
Zachée était petit de taille. Courant donc en avant, il monta sur un sycomore, à l'endroit où Jésus devait passer. Arrivé en ce lieu, îésus leva les yeux, et, l'ayant vu, lui dit : Zachée, descendez promptement, car il faut qu'aujourd hui je séjourne dans votre maison. — Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. Ce que voyant, tous murmuraient, en disant : Il a demandé l'hospitalité à un homme pécheur! — Mais Zachée, debout devant Jésus, lui dit : Seigneur, voici que je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j'ai fait tort à quelqu'un, en quoi que ce soit, je lui rends le quadruple. — Jésus lui répondit : Le salut a visité aujourd'hui cette demeure, parce que cet homme, lui aussi, est un enfant d'Abraham. Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri *. »
« Le chef des publicains, » Princeps publîcanorum, c'est-à-dire le préposé aux douanes et à la perception des tributs, des taxes et des péages de Jéricho, pour le jQsc de César, était aux yeux des Juifs un excommunié, un gentil, dont le simple attouchement faisait contiacter la tache d'impureté légale. Tel est le sens des murmures de la foule. Jésus ne craint pas, en se rendant à Jérusalem pour la fête de Pique, d'encourir publiquement cette souillure^ que ses compatriotes évitaient avec tant de soin. Eux qui se purifiaient par des ablutions multipliées, uniquement parce que leurs sandales avaient conservé la poussière des régions idolâtres traversées durant le pèlerinage , ne peuvent concevoir que Jésus puisse aller à Jérusalem manger l'agneau pascal, après qu'il aura communiqué en chemin avec un a homme pécheur. » On trouve dans le dénombrement de Zorobabel, au retour de la captivité de Babylone, une famille juive du nom de Zachaï, déjà très importante alors, puisque les membres de cette maison s'élevaient au nombre de sept cent soixante ^, Le Talmud a également conservé le souvenir de cette antique famille 3. Il y a donc tout lieu de croire que le Zachée de rÉvangile était d'origine hébraïque. Mais
» Luc, XIX, 1-10. — * 1 Esdr., 11, 9; II Esdr., vn, 14. - s Sepp, La Vie de Hotre-Seigncur Jésus-Christ, tom. il, pag. 228,
en acceptant la fonction décriée d'agent du fisc, il avait encouru la déchéance, d'après la réglementation du rigorisme pliarisaïque; dès lors, un Juif se serait cru déshonoré, s'il eût entretenu avec ( lui d'autres relations que les rapports officiels. Voilà pourquoi Jésus réhabiUte le publicain, en disant : « Cet homme est, lui aussi, un enfant d'Abraham. » Le Sauveur n'avait jamais rencontré Zacliée, et cependant il le connaît, sans que nul le lui nomme; il l'appelle par son nom, sur le sycomore où le pubhcain est monté pour exhausser sa petite taille. L humanité avait de même cherché, sur les sycomores des religions antiques, à se relever jusqu'à Dieu, sans pouvoir atteindre les hauteurs célestes. 11 fallait que le Verbe incarné s'abaissât lui-même et vînt dire à l'orgueil humain : « Zachée, descendez promptement, car il me faut aujourd hui demeurer dans votre maison ! » Recevoir Jésus, c'est recevoir, avec la grâce de conversion, la force de faire le bien. L'humble Zachée s'élève en un instant, par la foi, à 1 hé'wsme de la vertu. La tradition judaïque avait fixé à un cinquième du revenu annuel la somme des aumônes d'un Hébreu fidèle. Nul n'étaic tenu de faire plus. Le publicain s'offre à distribuer aux pauvres la moitié de ses biens, et à rendre le quadruple à ceux qu'il aurait pu léser. Certes, si, la veille ; Zachée était un « pécheur, » comme le lui reprochait la foule, il est maintenant un modèle de charité, d'abnégation et de foi!
46. « Jésus, dit l'Évangéliste, ajouta ensuite cette parabole, au parabole sujet du voyage qu'il faisait en ce moment à Jérusalem, et que le *""'a'rg^t° peuple considérait comme la manifestation immédiate du royaume de Dieu. Un homme de noble race, dit-il, partit pour une région lointaine, afin d'y recevoir la couronne royale, et revenir ensuite. Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur remit à chacun une mine ' d argent, avec cette recommandation : Faites valoir cette somme, jusqu'à ce que je revienne. — Or, les concitoyens de ce prétendant le détestaient; ils envoyèrent, après son départ, une
' La iniae hébraïque, selon Josèphe, valait soixante sicles, environ 180 fr, de noire monnaie.
142 HISTOIRE DE L*ÉGL1SE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
ambassade chargée de dire : Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous ! — Cependant il prit possession de son royaume, et, faisant appeler les serviteurs auxquels il avait confié de l'argent, il voulut savoir le profit qae chacun en avait tiré. Le premier vint, et dit : Seigneur, votre mine en a produit dix autres. — Fort bien, répondil-il, bon serviteur! Parce que tu as été fidèle en une chose de peu d'importance, tu auras le gouvernement de dix cités. — Un autre vint et dit : Seigneur, vo.re mine en a produit cinq autres : — Et toi aussi, répondit-il, je te donne l'administration de cinq villes. — D en vint un qui dit : Seigneur, voilà votre mine que j'ai gardée en tremblant dans ce sac de toile ; car je aais que vous êtes un maître dur, qui exigez ce que vous n'avez pas déposé, et moissonnez ce que vous navez pas semé. — Le prince répondit : Je te juge sur la propre parole, méchant serviteur. Tu savais que je suis un maître sévère, exigeant ce que je n'ai pas déposé, moissonnant ce que je n'ai pas semé. Pourquoi donc n'avoir point placé mon argent à la banque, afin qu'à mon retour je retirasse la somme avec les intérêts? — 11 dit ensuite aux assistants : Otez-Iui cette mine, et donnez-la à celui qui en a déjà dix! — Mais, Seigneur, s'écrièrent-ils, il en a déjà dix autres, à lui tout seul! — Et le maître reprit : Je vous dis qu'on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l'al^ondance; et à celui qui n'a pas on ôtera même le peu qu'il possède. Amenez-moi maintenant ces ennemis de ma puissance, qui ne voulaient pas ra'avoir pour roi, et mettez-les à mort sous mes yeux '. »
La parabole 47. « Que Jésus n'eût aucune connaissance de l'état général du
et l'histoire i^.-i > i,,-î • t -i t i
JuiTe. monde, écrivait naguère un lettré, c est ce qui résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. Il semble ignorer l'état nouveau de société qu'inaugurait son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine, le nom de « César » seu! parvint jusqu'à lui ^. » Cela est correct comme une leçon de professeur à un écolier de vingtième ordre ; le cynisme bourgeois du sacrilège affecte ici l'allure du pédantisme gourmé dans sa proverbiale igno-
» Luc, xix, 11-27. — * Vie de Jésus, pag. 38.
tance. Qu'on nous pardonne, pour cette fois, l'explosion d'un sentiment que nous avons pu jusqu'ici comprimer, dans une certaine mesure. Mais s'il est permis à un rhéteur d'outrager ainsi le Dieu des chrétiens, et le plus grand homme de l'histoire pour les rationalistes eux-mêmes, l'indignation doit être permise à un chrétien qui adore Jésus comme Dieu, et qui le trouve, comme homme, supérieur à tout ce que l'humanité peut concevoir. Et maintenant, dirons-nous au sophiste, il vous est arrivé sans doute de lire la parabole des dix mines d'argent. L'avez-vous comprise? Quelle invraisemblance dans le thème évangélique! Un prétendant part pour recevoir une couronne dans une région étrangère, et ce sont les habitants mêmes du pays qu'il abandonne qui en oient après lui une ambassade chargée de dire : « Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous ! » Le nouvel empereur du Mexique part en ce moment pour ses États lointains; comment imaginer que la Germanie alarmée le fasse suivre, dans sa future capitale, d'une députation qui dirait : L'Allemagne ne veut pas que l'archiduc Maximilien monte aujourd'hui sur le trône de Vienne? Une pareille conception politique n'entrerait pas dans le cerveau d'un aliéné. Telle est pourtant, disent les rationalistes, la donnée de la parabole. Ce sont bien réellement les compatriotes du prétendant de l'Évangile qui protestent contre lui. Ils devraient au contraire s'estimer trop heureux d'être débarrassés de son odieuse présence. Leur démarche est inexplicable. Et pourtant c'est dans leur propre pays que le prétendant couronné revient exercer sa tyrannie : les malheureux qui se sont permis de combattre ses desseins ambitieux sont mis à mort. Où trouver en tout ceci l'apparence d'une notion quelconque de politique ? Évidemment donc a Jésus n'avait aucune connaissance de l'état général du monde; et son argumentation, jugée d'après la logique aristotélicienne, était très-faible, » Or, cette parabole invraisemblable, incohérente, inintelligible, c'est l'histoire vraie, précise et lumineuse des relations politiques de la Judée avec la puissance romaine , au temps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. « L'homme de noble race qui part pour une réi^ion lointaine, afin d'y recevoir l'investiture royale, » avait, pour ton»
444 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
les auditeurs de la parabole, un nom parfaitement connu. Sa tyrannie, imposée d'abord, et brisée ensuite par la puissance de César, était pour les Juifs un des événements les plus considérables de leur histoire contemporaine. La perte de leur indépendance nationale, l'extinction de la monarchie hiérosolymite, et la réduction de la Palestine en province romaine, en avaient été le résultat. Il s'agit donc ici d'Archélaûs, filsd'Hérode l'Idaméen, qui avait dû s'embarquer à Joppé et se rendre en Italie , pour solliciter de l'empereur Auguste la co.ifirmation du testament paternel et 1 investiture du royaume de Judée *. Nous avons raconté plus haut cet épisode. Les circonstances étaient critiques. Le massacre de trois mille Hébreux sous les portiques du Temple , ordonné par Archélaûs, avait soulevé un cri d'indignation dans toute la Palestine. Partout le peuple était en armes. Avant son départ , Archélaus avait confié ses terres, ses biens mobiliers, et les trésors de son père à quelques amis et serviteurs fidèles, parmi lesquels Josèphe nomme l'oliicicr Philippe, qui, pendant l'absence du prince, défendit, au péril de sa vie, les sommes qui lui avaient été remises, contre la rapaci'é de Sabinus , gouverneur de Syrie ^. Ces détails historiques sont le commentaire vivant des paroles de l'Évangile ; a Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur remit à chacun une mine, en disant : Faites-les valoir jusqu'à mon retour. » Cependant une députation de cinquante Juifs avait suivi Archélaus à Rome. Elle s'adjoignit les huit mille Hébreux fixés alors dans la capitale du monde, et tous ensemble, se prosternant aux pieds d'Auguste, le supplièrent de les débarrasser pour jamais de la dynastie d'Hérode. « Hérode, dirent-ils, ne fut pas un roi, mais un monstre. Si une bête féroce pouvait régner sur des hommes, elle serait moins cruelle. Nous avions espéré d'Archélaûs, son fils, une conduite sage et modérée. Il a répondu à notre attente par le massacre de trois mille Hébreux, dans l'enceinte du Temple de Jérusalem ^. »
1 Voir tom. I de cette Histoire, 21 i-212. — ^ Joseph., A7itiq. jud., lib. XVK, top. XI.
3 Joseph., Anliq. jud., lih. XVII, cap xn. Cf. tom. I de cette Histoire, pag. 275-285. Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Chvist, tom. II, pag. 2.ît.
Tel est le discours que l'historien Josèphe met dans la bouche des ambassadeurs juifs. La parabole le résume en une formule plus concise et non moins énergique : « Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous ! » Ou sait que la politique impériale, sans égard pour la protestation de tout un peuple, conféra au prétendant le titre d'ethnarque de la Judée. Archélaiis revint donc, en maître irrité, dans un pays que l'investiture accordée par César livrait à sa tyrannie. Il gorgea de richesses et d'honneurs toutes ses créatures, faisant peser sur le parti de l'opposition le poids de son ressentiment et de ses vengeances, jusqu'à ce que l'exagération même de ses cruautés amenât sa propre ruine et celle de la nationalité hébraïque. Aussi, dans la parabole, le Sauveur lui fait dire : «Tu savais que je suis un maître implacable, qui prends €e que je n'ai pas déposé, et qui moissonne ce que je n'ai pas semé ! »
48. Voilà comment « Jésus n'eut aucune connaissance de l'état général du monde, ni aucune idée précise de la puissance romaine ! » L'application de la parabole à la royauté du Sauveur est manifeste. Le Fils de Dieu descendait du ciel, pour venir chercher, dans cette région lointaine et terrestre, une investiture royale. Il allait à Jérusalem entendre les cris de réprobation d'une foule aveugle, « Nous ne voulons pas, diront les Juifs, que cet homme règne sur nous! » Son trône sera une croix ; son diadème une couronne d'épines; son avènement la mort. Et pourtant il reviendra un jour, dans l'appareil de la majesté souveraine, et il demandera un compte sévère à ceux qui auront reçu le dépôt de ses enseignements, de sa doctrine et de sa lumière. La mine d'argent de la parabole évangéhque, c'est le don de la foi, confié par le divin Maître à la responsabihté de chaque conscience. 11 faut que le dépôt sacré fructifie dans nos mains. Malheur au mandataire négligent et infidèle qui aura enfoui son trésor, pendant l'absence du Roi ! Au retour, le Juge suprême l'accablera de sa colère, de même qu'il vengera sur ses ennemis leur opposition séditieuse. Au No:umtis hune regnare super nos, répondra la sentence qui livrera les maud.-fs à l'éternel empire de Satan.
146 HiSToip.E DE l'Église. — r* époque (an 1-312).
Sarttmée, 49. « Quand Jc'sus ci ses disciples, escortés d'une raullitnde îm-
rïTengle de
jféricb'j. mense, sortaient de Jéricho, dit l'Evangéliste, un aveugle, mendiant, nommé Bartimée (fils de Timée), était assis sur le bord de la route. Entendant le bruit de la foule, il demanda ce que c'était. On lui dit : C'est Jésus de Nazareth qui passe. — Aussitôt il se mit à crier : Jésus, Fils de David, ayez pitié de moil — Ceux qui marchaient en avant du cortège le menaçaient pour le faire taii-e. Mais il redoublait ses exclamations, et répétait plus fort : Fils de David, ayez pitié de moi ! — Jésus s'arrètant alors commanda qu'on lui amenât l'aveugle. On appela donc l'aveugle, en disant : Ayez confiance, levez-vous, il vous appelle ! — A ces mots, rejetant son manteau, il se leva, et, bondissant de joie, vint à Jésus. Quand il se fut approché, le Seigneur lui dit : Que voulez-vous que je vous fasse? — Seigneur, que je voie! s'écria-t-ii. — Et Jésus lui dit: Voyez. Votre foi vous a sauvé. — A l'instant l'aveugle vit, il se mit à la suite de Jésus dans le chemin, rendant gloire à Dieu, et le peuple, témoin du miracle, chantait les louanges du Tout-Puissante » Nos lettrés se flattent d'avoir impartialement résumé ce fait évangélique, dans les trois lignes suivantes : « Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée lui tit beaucoup de plaisir, en l'appelant obstinément « Fils de David, » quoiqu'on lui enjoignît de se taire * ! »
Le festin de 50. Ce fut EU milieu de ces ovations triomphales, et en semant
Béthanie.
Marie -Mag- les miraclcs sur ses pas, que le divin Maître poursuivit son chemin et le vase vers Jérusalem. L'excommunication du Sanhédrin restait impuis-
d'aibiire.
santé devant l'enthousiasme populaire, et les précautions que les disciples voulaient prendre d'abord contre des manifestations compromettantes, telles que les clameurs du mendiant Bartimée, devenaient inutiles. Tous durent croire qu'on marchait à un trône. Jésus seul savait qu'il allait au Golgolha. « Six jours avant la Pâque', reprend l'Evangéliste, Jésus arriva à Béthanie, où il avait ressuscité Lazare d'entre les morts. Pendant le temps qu'il y séjourna, on lui
iMatth. XX, 29-34; M:.rc, X, 46, 52; Luc, iviil, 35-43. — « Vie de Jésut^ pag. 358.
» C'est-à-dire le vendredi septième jour du mois de Nisan, ou 8 avril.
prépara un souper dans la maison de Simon le lépreux, et Marthe sei-vait. Lazare était l'un des convives. Pendant le repas, Marie, tenant à la main un vase dalbAtre plein d'un parfum précieux d'huile de nard*, s'approclia du tiiclinium où Jésus était accoudé, .orisa l'albâtre et répandit le parfum sur sa tète. Elle oignit de même ses pieds qu'elle essuyait avec ses cheveux, et la maison fut remplie de l'odeur parfumée. Quelques disciples s'indignèrent do cette profusion, et Judas Iscariote, l'un des douze, qui devait trahir son maître, dit : A quoi bon cette prodigalité ? On aurait pu vendre ce parfum plus de trois cents deniers, qu'on eût distribués aux pauvres. — Or il parlait ainsi, non qu'il s'intéressât aux pauvres, mais parce que, chargé de porter la bourse, il volait l'argent qu'on y déposait. Jésus connaissant ces murmures, leur dit : Pourquoi blâmez-vous cette femme? L'action qu'elle vient de faire envers moi est une bonne œuvre. Car vous aurez toujours des pauvres ^ parmi vous, et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire l'aumône. Mais, moi, vous ne m'aurez pas toujours. Eti répandant sur moi ce parfum, elle a prévenu le jour où il faudra oindre mon corps pour la sépulture. En vérité, je vous le dis, partout, dans le monde eniler, où sera prêché cet Évangile, on racontera l'action de cette femme pour honorer sa mémoire^. »
51. Il y a, dans le récit du festin de Béthanie, des sous-entendus Preuves tels que l'étude du texte sacré nous en a déjà tournis en si grand intrinsèque. nombre et qui sont autant de preuves intrinsèques d'authenticité. La Ccena, c'est-à-dire le repas du soir, est offerte, avec grande
1 L'Évangile de saint Jean nomme ce parfum : Vnguentum nardi pisiici, N<£p5ow maTixîjç « huile de nard véiitaiile, » et saint Marc l'appelle : Vnguentum nardi spicati « huile de nard d'épi. » Le premier nom regarde i'esseure et, la base du parfum, et l'autre concerne si qualité. La plante dont on le compos.!:*: était le nardus indica, le nard des Indes. Or, cette plante, outre ses feuilles, portait des épis, qui sont nommés nardi spicœ , épis de uard, et dont on tirait l'huile la plus exquise. Quand le nard d'épi était pur et véritable, 01! le nommait nardum pisticum. c'est-î-àire sincerum , pur et véritable, comme Pline l'appelle, pour le distinguer du nard contrefait, où l'on mêlait du nard celtique, ou quelque autre espèce moins estimée. (Pezron, Hist. Evangel.f tova. IF, pag. Mi.)
» Matth., xxvij 6-13; Marc^ xiv 3-9 ; Jcau. xii, 1-8.
148 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" LrOQUE ( AN 1-312).
pompe, au divin voyageur. Jésus arrivait à Bétlianie le sixième jour avant la Pâque, c'est-à-dire le septième du mois de Nisan (8 avril), qui tombait cette année un vendredi. Or le repas du vendredi soir, d'après la coutume juive, qui comptait les journées d'un coucher de soleil à l'autre, était appelé la Cène du sabbat, et il était toujours plus solennel que les autres. Huit jours après, le fiel et le vinaigre du Golgotha étaient les seuls aliments offerts au Fils de l'homme. La petite cité veut, en cette occasion, fêter dignement J'arr'vée du Sauveur. LEvan?-éliste le fait sufiisarament comprendre, en indiquant que le festin fut l'œuvre des habitants : Fecerunt autcm ei cœnam ibi. Mais pourquoi cet empressement universel? Si, comme le prétendent les rationalistes, la résurrection de Lazare n'eût été qu'une comédie de famille, habilement jouée par Mîirthe et Marie, il est évident qu'on en eùl soupçonné quelque chose dans cette bourgade. Il y avait à Béthanie, comme dans chacun de nos villages, des esprits clairvoyants et rebelles à la séduction, qui eussent deviné la fraude. Dès lors, on aurait laissé a la famille qui se vaniait d'avoir été l'objet du pseudo-miracle , l'honneur fort équivoque d'offrir l'hospitalité au prétendu thaumaturge. Au contraire, c'est la bourgade de Béthanie qui ména e une ovation au Sauveur : Fecerunt autem et cœnam ibi. On choisit la maison la plus considérable de la localité, celle de Simon le lépreux. Qu'était-ce que ce lépreux? Si l'on se souvient des rigoureuses prescriptions de la loi mosaïque, au sujet de la lèpre, on ne sera pas tenté de croire que Simon fût alors en proie à cette horrible maladie. Il avait donc été lépreux, mais ne l'était plus ; et, selon la tradition de tous les Pères, il devait sa guérison à la toute-puissance de Jésus. Lazare, le ressuscité, est l'un des convives. Marthe sa sœur veut elle-même servir, et Marie brise sur la tête du Sauveur un vase d'albâtre, plein d'un parfum de nard, d'une valeur de plus de trois cents deniers ^ S'il n'y a pas eu de résurrection à Béthanie, si Jésus n'a jamais guéri de lépreux, ni accompli un seul miracle, tout cela est inintelligible. Cependant le texte de l'Évangile porte, à chaque ligne, un témoignage irré-
» 240 fr. de notre monnaie actuelle.
cusable de véracité. Supposez qu'aujourd'hui l'on veuille, parmi nous, offrir un festin à un hôte distingué; qui donc songerait à lui verser sur la tète, au milieu du repas, une liqueur parfumée? Or, chez les Juifs, c'était un usage, dans les banquels solennels, d'oindre de la sorte la tête du Rabbi qui présidait. Marie-Magdeleine célèbre l'arrivée du divin Maître, comme la fête la plus joyeuse. L'action spontanée de Magdeleine s'explique donc par les mœurs locales. Mais pourquoi briser le vase d'albâtre, au lieu de l'ouvrir simplement, pour en répandre le contenu? L'albâtre chez les anciens, comme chez nous, était une matière précieuse, qu'on ne prodiguait pas inutilement. La ville de Tyr en avait alors le monopole. C'était là qu'on le taillait, dit Pline le naturaliste, et qu'on en façonnait des vases qui avaient la propriété de conserver admirablement les parfums*. Cependant Marie-Magdeleine brise le vase précieux: Fracto alabastro. Or c'était aussi la coutume juive, dans les festins d'apparat, de briser un vase de prix ; action symboh(|ue qui devait rappeler aux convives la fragilité humaine et la courte durée des *oies de la vie^. En cette circonstance, la coupe brisée à Béthani® avait une signification que Jésus lui-même précise encore davantage. Pendant que Judas, le voleur et le traître, murmure de cette prodigalité, le Sauveur appelle l'attention des auditeurs sur sa mort prochaine. Il annonce que Marie ne pourra lui rendre d'autres devoirs de sépulture que cet embaumement anticipé ; et il ajoute que le monde ne perdra jamais la mémoire de cet acte de tendresse respectueuse et dévouée. Double prophétie dont la première s'accomplissait à huit jours d'intervalle, et dont la seconde se vérifie encore sous nos yeux, et n'a cessé de se réaliser, dans une durée de dix-huit siècles. L'Église catholique célèbre la piété de Magdeleine ; elle la perpétue dans son sein, et ne cesse de répandre les parfums précieux aux pieds du Dieu de l'Eucharistie.
52. Le lendemain, jour de sabbat, Jésus demeura à Béthanie. esco «Une multitude de Juifs, sachant qu'il était là, dit 1 Évangile, s'y u'î'arepark
Snnbi
* Lapidetn uiuoustnien vocarit, quem carant ad vasa unguentaria, quoniam op» time scrvare in orrupta diciiur. (Pllu., Histor. natur., lib. XXXV(, cap. VIII.) 2 Scpp, La Vie de Noire-Seirjneur Jésus-Christ, tom. I, pag. 4.t9.
loO HISTOIRE DE l'ÉGUSE. — I" ÉPOQUE (aN 1-312).
rendirent, non-seulement pour lui, mais afin de voir Lazare, qu'il avait ressuscité d'entre les morts. Les princes des prêtres prirent alors la résolution de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs se séparaient d'eux, à cause de lui, et croyaient en Jésus *. » Telle fut la sentence; d'excommunication prononcée par le Sanhédri'.'. contre Lazare. Le Talraud raconte, dit le docteur Sepp, que le lendemain de l'arrivée de Jésus à Béthanie, le bruit s'en étant répandu à Jérusalem, le grand Conseil envoya deux de ses membres, Ananie et Azarias, dans le but de lui tendre quelque piège. Ces deux émissaires seraient venus jusqu'à Nobé, ville sacerdotale, située à l'ouest, et très-rapprochée de Béthanie, où vraisemblablement ils n'osèrent s'aventurer, au milieu d'une population qui acclamait le Sauveur. Or il est remarquable que l'antique bourgade de Nobé, sur l'emplacement de laquelle il reste quelques misérables cabanes, porte encore aujourd'hui, chez les Arabes, le nom de Ville de Jésus, sans qu'on trouve rien dans l'Évangile qui puisse nous éclairer sur l'origine de cette appellation *.
53. « Le jour suivant ^, dit l'Évangéliste, comme Jésus et ses disciples approchaient de Jérusalem, ils arrivèrent près de Bethphagé; sur la montagne des Oliviers. Jésus envoya en avant deux de ses disciples et leur dit : Allez au village qui est en face de vous. A l'entrée, vous trouverez un jeune âne, sur lequel personne n'est encore monté, attaché près de sa mère. Déliez-le et amenez-le-moi. Si quelqu'un vous demande : Pourquoi le déliez-vous? répondez : Le Maître en a besoin; et on vous laissera emmener sans difficulté les deux animaux. — Or tout ceci arriva pour que la parole du prophète fût accomplie : « Dites à la fille de Sion : Voici voti'e roi qui vient à vous, plein de douceur, monté sur un ânon suivi de sa mère *. » Les deux disciples exécutèrent l'ordre de Jésus. Ils trouvèrent l'ânon attaché avec sa mère, devant la porte de Bethphagé, à l'embranchement de deux chemins. Gomme ils le déliaient, ceux à qui il appartenait, leur dirent : Que faites-vous? Pourquoi déliez-
1 Joau.j XII, 9-11. — * Sepp, La Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, tom. M, pag. 237. — s C'est-à-dire le lendemain du sabbat, correspondant exactement à notre dimanche des Rameaux. — ' Isi., lxii, 11 ; Zach., ix. 9.
VOUS cet âne? — Le Maître en a besoin, répondirent-ils, ainsi que Jésus le leur avait prescrit. — Kt on les laissa faire. Ils emmenèrent donc l'âne suivi de sa mère; on le recouvrit de vêtements, etJésus le monta '. Gependaut le multitaéer venue à Jérusalem pour la fête de Pâque, ayant appris que Jésus arrivait, sortit de la ville, des branches de palmier à la main, et vint à sa rencontre, en criant ; Hosanna au iils ae David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! — La foule étendait ses vêtements sur la route, on coupait aux arbres des rameaux de verdure, qu'on jetait sur son pas sage. A la descente du mont des Oliviers, les disciples, d'une seul voix, glorifiaient Dieu pour tontes les merveilles dont ils avaiei ., été témoins. Ils disaient : Béni le roi qui vient au nom du Seigneur! Paix au ciel, et gloire dans les hauteurs du firmament ! — La foule, tant celle qui précédait que celle qui suivait, répétait ces acclamations en disant : Hosanna au fils de David! Béni soit celui qui vienit au nom du Seigneur! Béni soit l'avènement du règne de David, notre père! Hosanna ^ au plus haut des cieux! — Quelques phari-
* C'est la seule fois que le Fils de l'homme, « qui n'avait pas où reposer sa tête, » ait voulu se servir d'une mouture. Cela n'empêche pas nos rationalistes de dire : « Jésus parcourait la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se servait d'uue mule, monture en Orient si bonne et ai sûre, et dont le grand œil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. » ( Vie de Jésus, pag. 189-190.)
* Le mot Hosanna est composé de Hosia (Salut) et de Na, abréviation d'Anna (Je vous prie). Les Juifs en ont fait, par leurs acclamations assez ordinaires, une sorte d'interjection nationale, signiQant : Salut, paix et gloire! Le septième jour de la fête des Tabernacles s'appelle, dans leur calendrier. Hosanna rahba, c'est-à-dire le grand Hommia. (Pezron, Ifistoire Évangéliqut, tom. II, pag. 191.) — Lea rameaux de feuillage, ou lulabim, qui fuient portés à la main par les Juifs, dans cette ovation triomphale, furent de palmes : Ramos palmarum. Quant aux braneh.iges, coupés sur les arbres et étendus le long de la route, ils durent être de diverses espèces. La montagne, dite det Oliviers, offrit naturellement des rameaux d'oliviers à l'enthousiasme de la foule. Le torrent du Cédrou, qu'il fallut traverser, est bordé par des saules; enfin ie myrte et le citronnier s'étageaieiit sur les flancs de la montagne de Sion. Il est donc probable que chacun de ces arbres fournit son contingent au triomphe du fils de David. — La coutume d'étendre des vêtements, sur le chemin où doit passer un personnage considérable, s'est maintenue jusqu'à nos jours en Orient. « En 83i , le consul anglais de Damas, M. Farran , passant par Bethléem:, vit arriver à sa rencontre des centaines d'hommes et de
152 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — I" ÉPOQUE (an 1-312).
siens, mêlés à la foule, dirent alors à Jésus : Rabbi, faites taire vos disciplesl —Si ceux-ci se taisaient, répondit-il, en vérité, je vous le dis, les rochers eux-mêmes pousseraient des acclamations! — Cependant, quand il approcha de Jérusalem, en voyant la cité, il pleura sur elle. Jérusalem, Jérusalem, dit-il, toi qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule réunit ses poussins sou& son aile, et tu ne l'as pas voulu M Si, du moins, en ce jour fait pour toi, tu connaissais enfin ce qui peut te donner la paix! Mais^ en ce moment, ces choses sont cachées à tes yeux. Des jours viendront où tes ennemis entoureront ton enceinte d'un mur de circonvaliation; ils t'enfermeront, et te serreront de toutes parts! Us te coucheront à terre, toi et les fils que tu nourris dans ton sein ; ils ne laisseront pas en loi pierre sur pierre, parce que tu n'auras point connu le temps où tu fus visitée ^\ — Après avoir ainsi parlé, il continua sa route. Quand il entra à Jérusalem, toute la cité était en mouvement. Qu'est-ce que cela? disait-on. — Et le peuple s'écriait : C'est le prophète Galiléen, Jésus de Nazareth! — Ce fat ainsi que le Seigneur fit son entrée au Temple. En arrivant il chassa les vendeurs et les acheteurs, renversant les tables de change et les sièges des marchands de colombes. 11 ne soufifrait pas que nul transportât un vase dans le Temple, et il disait : « N'est-il pas écrit : Ma maison s'appellera la maison de la prière! Et vous en faites une caverne de voleurs! » — Cependant les aveugles, les boiteux, qui se trouvaient sous les portiques, lui furent amenés, et il les guérit. Les princes des prêtres et les scribes cherchaient le moyen de le perdre, mais ils craignaient de l'attaquer, parce que la foule lui témoignait son admiration. Témoins donc des merveilles qu'il opérait, et entendant les petits enfants eux-mêmes crier dans le
femmes, qui, tout à coup, comme par une inspiratiou subite, étendirent leurs habits à terre, devant son cheval, lu suppliant d'intercéder pour eux auprès du vice-roi d'Egypte, dont ils avaient encouru la colère en se révoltant contre lai. » (6epp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Chriat, tom. II, png. 240-241.)
»Matth. , XXIII, 37. - «Matlh. ,xxi, 1-9; Marc, xi, 1-9; Luc, xix,29-44f Joan., XII, 12-19.
Temple : Hosanna au fils de David! ils lui dirent : Entendez-vous ces acclamations? — Oui, répondit-il. Mais n'avez-vous pas lu ces paroles de l'Écriture : « La bouche des enfants à la mamelle a célébré vos louanges, ô Seigneur *? » Si ces enfants se taisaient, les pierres elles-mêmes prendraient une voix. — Or, le soir étant venu, Jésus sortit de la ville ^. »
* psaîoi., viJi, 3. — - MattL., xxi, 10-15; Marc, xi; 11; Luc, xix, 4b-i7.