III. MERCREDI SAINT
t4. Le figuier, maudit la veille, est complètement desséché. — 25. Le conciliabule du Sanhédrin. Judas Iscariote vend son Maître.
K. Préparation de la dernière Pâque. La Parasceve. Le Cénacle. Jésus lave les pieds des apôtres. — 27. La Cène pascale selon le rituel judaïque. — 18. Institution ae l'Eucharistie. — 29. Jésus pévèle aux apôtres la trahison d*
CUAP. X. — LUNDI SAINT, 133
Judas et désigne le traître à saint Pierre et â saint Jean. — 30. Coufirmafioa de la primauté donnée à saint Pierre. — 31. Prédiction de la chute de saint Pierre. Promesse d'envoyer l'Esprit-Saint aux apôlres. — 32.Sortipdu Cf> nacle. La vigne véritable. Derniers enseigii'î'j^ent*. Acte de foi des apôlres. — 33. Le torrent du Cédr.û Phère da Jéiui.
§ I. Lundi Saint.
i. L'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem avaîi tranché nettement les positions. Le Sanhédrin et le peuple se trouvaient maintenant divisés. La sentence d'excommunication d'un côté, l'ovation populaire de l'autre ; la mort dans la pensée du Grand Conseil, la royauté de David, dans les acclamations de la foule, tels étaient les deux éléments contradictoires qui résumaient î'état des esprits. L'Évangélitte représente clairement la situation par ces paroles : « Les témoins qui avaient entendu le Seigneur appeler Lazare du tombeau, et qui avaient vu le mort ressusciter, attestaient la vérité du miracle. C'est pour cela que la multitude, i informée du prodige, était venue au-devant de Jésus. Mais les pharisiens se disaient entre eux : Vous voyez que nous ne gagnons rien ! Voilà que tout le monde court à lui M » La résurrection de Lazare avait donc été, pour la multitude, la dernière et solennelle démonstration de la divinité de Jésus. Après ce prodige éclatant, irrésistible, toutes les hésitations précédentes ont disparu. Jésus est le Messie, l'héritier du trône de Da-vid, le véritable roi d'Israël ! Cependant Lazare n'était pas le seul que le divin Maître eût ressuscité d'entre les morts. La fîUe de Jaïr 2, le fils de la veuve de Naïm 3, rendus à la vie par une parole du Sauveur, avaient depuis longtemps appris à la Judée entière la puissance divine de Jésus. Mais les circonstances des deux résurrections précédentes, le lien oii elles s'étaient accomplies, les personnes qui en avaient ét'é l'objet ne présentaient ni la même notoriété, ni le même caractère solennel. La fille de l'officier de Capharnaûm, était encore sur le
' Joan., XH, 17-1.9. — « Voir chapitre v de cette Histoire, § vn, n»» 48, 49. — 3 Chapitre \i, § v, nos 25-27.
1S6 fflSTOiRE DE l'Église. — i" époque (an 1-312).
lit mortuaire où elle venait de rendre le dernier soupir, quand la voix toute-puissante de Jésus la ranima. Le fils de la veuve de Naïm n'avait pas encore pris possession de son tombeau, a de la maison de son éternité, » comme disaient les Juifs, quand il se leva du cercueil sur l'ordre de Notre-Seigneur. Or les Hébreux croyaient, avons-nous dit, que l'âme voltigeait pendant trois jours autour de sa dépouille mortelle, afin d'y rentrer, et qu'elle l'abandonnait définitivement quand les signes de décomposition commençaient à se maniùster sur le cadavre. La constatation officielle de la mort demandait donc trois jours; voilà pourquoi le monument funèbre nétait clos sans retour qu'après ce laps de temps. Ce fut, sans doute pour la même raison, que le Sauveur du monde voulut ressusciter lui-même le troisième jour après sa mort. Très-certainement les conditions dans lesquelles s'était accomplie la résurrection de Lazare rehaussèrent , aux yeux des Juifs, l'éclat du prodige. Le théâtre de l'événement, sa date, la personne sur laquelle il s'opérait, tout ici défiait la critique la plus ombrageuse. Jérusalem, à l'approche des fêtes de Pûque, était encombrée d une multitude accou rue de tous les points de l'univers. Béthanie était aux portes d Jérusalem, et Lazare lui-même était connu de la capitale entière La maladie, la mort, la sépulture et la résurrection de Lazare n'avaient pu rester ignorées. Une immense publicité entourait cea faits. Les princes des prêtres eux-mêmes ne cherchent point à les révoquer en doute. Ils se plaignent seulement de voir le peuple courir à Jésus. Ils excommunient Lazare et voudraient le mettre à mort, pour se débarrasser d'un témoin vivant, dont la seule présence en dit plus, sur la divinité de Jésus, que tous les raisonnements et les discours. Pendant la nuit, ils délibèrent sur les moyens d'accomplir leur œuvre de haine et de vengeance. Cependant Jésus se retire, selon sa coutume, sur la montagne dc3 Oliviers, priant pour le monde, qu'il allait racheter de son sang. Beionr 2. Le lendemain (lundi) il revint au Temple. « Or, dit l'Évangé-
mpte? Dm liste, parmi la foule réunie sous les portiques, se trouvaient quelques
1 Erat autem diebus docens in Templo, noctibus vero exiens morabatur in monte qui vocatur Oliveli, (Luc, xxi, 37.)
Oentils, venus pour adorer Dieu, dans la solennité pascale. Ils s'approchèrent de Philippe, qui était de Bethsaïda en Galilée, et ils le priaient, en disant : Seigneur, nous voudrions voir Jésus. — Philippe en avertit André, puis André et Philippe le dirent à Jésus. Mais Jésus leur répondit : L'heure est venue où le Fils de Ihomme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment tombant à terre, ne meurt d'abord, il ne fructifie point : mais s'il meurt, il produit du grain en abondance. Qui aime sa vie la perdra; et qui la sacrifie en ce monde la garde pour l'éternité. S' quelqu'un me veut servir, qu'il me suive. Là où je sais, là sera aussi mon serviteur. Si quelqu'un se fait mon serviteur, il sera honoré par mon Père. En ce moment, mon âme est agitée *. Et que dirai-je? Père, sauvez-moi de cette heure? Mais c'est pour cela que je suis venu en cette heure. Père, glorifiez votre nom ! — Alors une voix du ciel se fit entendre; elle disait : Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore! — La foule qui était là et qui entendit la voix, disait : C'est un coup de tonnerre ! — D'autres : Un ange lui a parlé I — Mais Jésus reprit : Ce n'est point pour moi, mais pour vous, que la voix s'est fait entendre. Maintenant commence la crise du monde; le prince de ce monde va être jeté dehors. Pour moi. quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi. — Il révélait par cette parole, le genre de mort qu'il devait subir. Le peuple lui répondit : Nous avons appris par l'Écriture que le Christ demeurera éternellement 2. Comment donc dites-vous : Il faut que le Fils de l'homme soit élevé de terre? Quel est ce Fils de l'homme dont vous parlez? — Jésus leur dit : La lumière est encore, pour un peu de temps, au milieu de vous. Marchez donc, pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous enveloppent. Qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Pendant que vous avez la lumière, confiez-vous à elle, afin que vous sovez des enfants de lu-
1 L'expression grecque : 'H iî>uy;ô [j-ou TsrapàxTat, est la même que celle de la phrase précédente : 'O <fi).wv Tr,v <\royrc^ aùxoù, àTzolÉGZi a.ùiry. « Qui aiuie son âme (sa vie) la perdra. » Nous croyous doue que le sens est celui-ci : « En ce moment, ma vie est menacée. » Toutefois nous conservons la traduction reçue. — * Is.. xl, 8.
158 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE. — l""' ÉPOQUE (an 1-312).
mière. — Or, malgré les miracles opérés sous leurs yeux, les Juifs ne croyaient point en lui. Ainsi s'accomplissait la parole du prophète Isaïe : « Seigneur, qui donc a voulu croire à votre enseignement? qui donc a reconnu la puissance de votre bras *? » C'est pourquoi ils ne pouvaient croire, et leur obstination réalisait cette» autre prédiction disaïe : «Le Seigneur les a frappés d'aveuglement, il a endurci leur cœur, de peur qu'ils ne voient de leurs yeux, que leur cœur ne s'ouvre à l'intelligence et qu'ils n'obtiennent le salut par le repentir*! » Telle avait été la prophétie disaïe, alors qu'il avait contemplé par avance la gloire du Christ, et qu'il en avait prédit l'avènement. Cependant, même parmi les princes du peuple, un grand nombre crurent à Jé>us, sans oser toutefois en faire pubUquement l'aveu, de peur d'être exclus de la Synagogue parles pharisiens. Ils préférèrent ainsi leurs intérêts humains à la gloire de Dieu. Jésus donc élevant la voix, s'écria : Celui qui croit en moi, ne croit pas seulement en moi, mais en Celui qui m'a envoyé : qui me voit, voit Celui qui m'a envoyé. Moi, la lumière, je suis venu en ce monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure point dans les ténèbres. Si quelqu'un entend ma parole et ne la garde point, je ne le juge pas, car je ne suis pas venu juger le monde, mais le sauver. Celui qui me méprise et ne reçoit pas ma parole, celui-là a un juge qui le condamnera ; ma parole même le jugera au dernier jour. En efifet ce n'est pas de moi-même que je parle. Le Père qui m'a envoyé m'a donné l'ordre de parler, et m'a prescrit en même temps ce que je dois dire. Or je sais que son commandement est la vie éternelle. Donc, tout ce que je dis, je le dis tel que mon Père me l'a ordonné '. — Après avoir ainsi parlé, comme le soir était venu, il les quitta, et, sortant de la ville, se retira à Béthanie avec les douze *. »
Qoeis étaient 3. La Solennité nationale de la Pâque attirait, on le sait, une étraDgerg? multitude de Juifs, dispersés sur toute la surface de l'Empire romain. Un grand nombre d'étrangers devaient naturellement se
» Is., LUI, 1. — « Is., vî, 10.— 8 Joac, XII, 20 ad ultim. — * Matlh., xxi, i7; | fi{ Marc, IX, 19.
CHAP. X. — LUNDI SATNT. i59
transporter à Jérusalem, en cette circonstance, soit dans une intention pieuse (car la religion romaine était cosmopolite et ne fciisait aucun scrupule d'adorer les dieux des nations étrangères), soit pour des intérêts de commerce, ou même par le simple attrait de la curiosité, et uniquement pour voir le Temple, l'une des sept merveilles du monde, dans l'éclat et la splendeur inaccoutumés que lui donnaient la réunion de tant de fidèles et les pompes de la fête pascale. Mais lEvangile nous révèle ici un fait significatif. Parmi les « Gentils » ou « Hellènes, » ainsi que les nomme saint Jean, venus cette année à Jérusalem, quelques-uns ont encore ua autre but ; « Ils veulenî voir Jésus» :> La réputation du Sauvent avait donc franchi les limites de la Judée. Le bruit de ses miracles s'était répandu, ainsi que l'attestent expressément saint Matlhieu * et saint Marc ^, dans la Phénicie, la Syrie et les provinces arabes. Mais pourquoi, puisque le divin Maître est en ce moment dans le Temple, ces étrangers ont-ils besoin de recourir à l'intervention de Philippe, l'un des Apôtres ? Ce délail, noté en passant par l'écrivaii sacré est encore une preuve d'authenticité intrinsèque. Les « étran gers » ne pouvaient franchir l'enceinte du parvis, appelé de leur nom (( parvis des Gentils 3, » Or, Notre-Seigneur enseignait alors la mul titude dans le « parvis des Juifs, » dont l'accès était interdit aus étrangers. Les « Hellènes » s'adressent donc à l'apôtre Philippe, pour obtenir la faveur de « voir Jésus. » Cette expression d'Hellènes, dans la langue juive, s'appliquait depuis l'empire d'Alexandre le Grand, et surtout depuii le règne d'Antiocbus Epiphane, nonseulement aux Grecs proprement dits, mais à l'universalité des nations orientales soumises à l'intluence de la civilisation grecque. « Quel fut, dit le docteur Sepp, l'objet précis de l'eutrevue, que ces étrangers désiraient obtenir du Sauveur ? L'Évangéliste ne nous l'indique point ; mais deux documents d'une importance capitale,
» Matth., IV, 24. Et ahiit opin'o ejus in totam Syriam. — * Marc, m, 8. Et ab Idumœa et trans Jordanem, et qui circa Tyrum et Sydonem, multitudo magna ««• dientes quœ facieoat, venerunt ad eam. — 3 Cf. Hist. ge'nér. de f Église, tom. U, pag. 466, et tom. IV, pag. 149.
suppléent en partie à ce silène»^ . » Nous allons les reproduire dans leur intégrité.
d'£lfs°èb?à ^" E^sèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique^ s'expri- "'.'« mait ainsi, en l'an 315 de l'ère chrétienne : « La divinité de notre
question.
Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, se manifestant par des œuvres si prodigieuses, attirait, des contrées étrangères et des plus éloignées de la Palestine, une multitude innombrable de malades et d'infirmes, qui espéraient obtenir de lui la guérison. Le roi Agbar, qui gouvernait alors, et non sans gloire, les nations situées au delà de l'Euphrate, était atteint d'une maladie, déclarée incurable pai la médecine humaine. En apprenant les étonnants miracles opérés par Jésus, dont le nom était alors sur toutes les lèvres, et dont la puissance était unanimement attestée, il lui adressa, par son secrétaire, des lettres où il le suppliait de venir à Edesse et de le guérir. Mais Jésus ne se rendit pas à cette invitation. Cependant, il ne dédaigna point de lui répondre par une lettre, dans laquelle il lui promettait de lui envoyer un de ses disciples, qui lui rendrait la santé à lui-même, et qui apporterait le salut à tout son entourage. La réalisation de la promesse ne se fit pas longtemps attendre. En effet, après la résurrection du Christ et son ascension au ciel, Thoma?, l'un des douze apôtres, obéissant à une inspiration divine, envoya Thadée, l'un des soixante-douze disciples, à Edesse, pour y prêcher l'Évangile. Nous en avons la preuve solennelle dans les archives de cette ville , où régnait alors Agbar. Les actes publics, renfermant l'histoire antique d'Edesse et le récit du règne d'Agbar, se sont conservés jusqu'à nos jours. Nous les avons parcourus, et il nous a semblé important de transcrire ici les deux lettres, telles que nous les avons tirées de ces archives, en les traduisant fidèlement du syriaque :
« Exemplaire de la lettre écrite par Agbar à Jésus, et envoyée à Jérusalem par Ananias, le courrier.
» Agbar, toparque d'Edesse, à Jésus, le Sauveur excellent, ap«
* Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ tom. II, pag. 250.
CUAP. X. — LUNDI SAINT. 161
{)aru dans la région de Jérusalem, salut. J'ai entendu parler de vous et des cures excellentes que vous opérez, sans remèdes ni plantes médicinales. On dit que vous rendez la vue aux aveugles, l'usage des jambes aux boiteux ; que vous purifiez de la lèpre ; que vous chassez les démons et les esprits impurs ; que vous guérissez les infirmes des maladies les plus invétérées, et qu'enfin vous ressuscitez les morts. En apprenant de vous toutes ces merveilles, je me suis persuadé ou que vous étiez Dieu même descendu du ciel, ou certainement le Fils de Dieu. C'est pourquoi j'ai voulu vous écrire, pour que vous daigniez nous visiter, et me guérir de la maladie dont je souffre. J'apprends en eflfet que les Juifs vous persécutent, et forment contre vous des trames hostiles. Or la cité où je règne est petite, mais elle est bien ornée ; elle suffira pour nous deux.
» Telle est cette lettre écrite par Agbar, à une époque où 1 rayon de lumière divine ne l'éclairait encore que faiblement. Voici maintenant la réponse que Jésus lui renvoya, par le même secrétaire. Elle est courte, mais pleine de force et d'efficacité,
» Réponse de Jésus à Agbar le toparque , apportée par Ananias, le courrier.
«Agbar, vous êtes heureux d'avoir cru en moi, sansm'avoir vu! Car il a été écrit de moi : « Ceux qui me verront ne croiront point en moi, afin que ceux qui ne me verront pas aient la foi, et recouvrent la vie éternelle *. «Vous m'écrivez pour que j'aille avons. Mais il me faut accomplir ici toutes les choses pour lesquelles j'ai été envoyé ; et, après qu'elles seront accomplies, je dois retourner à Celui qui m'a envoyé. Quand je serai remonté près de Lui, alors je vous enverrai un de mes disciples, afin qu'il vous guérisse de votre maladie et qu'il ouvre pour vous, et pour ceux qui vous entourent, le chemin de la vie *. »
5. Ce passage d'Eusèbe de Césarée, cité avec éloge par saint ïérôme, et connu par toute la tradition, avait été accepté comme authentique pendant plus de mille ans. La critique du xvii* siècle
» Isa}, yij MO. — * Euseb. Caesariens. Histor.ecch, lib. I, cap. xill; Pairol. greec, tom. XX, col. 120-123.
163 HiSTOiBE DE l'Église. — i" époque (an 1-312).
le rejeta, avec tant d'autres, parmi les récits légendaires et les productions apocryphes. Qu'était cet Abgar ou Agbar? demandait-on. « n régna, non sans gloire, sur lArménie, » dit Eusèbe, et cependant son nom ne se retrouve nulle part. Quelle autorité que celle d'Ananias, le cursor royal? Agbar n'est pas même un nom arménien, c'est un nom arabe. Et d'ailleurs que d'invraisemblances dans ce récit ! Comment supposer qu'un pareil message n'eût pas laissé de traces dans l'Evangile? Cependant aucun des historieus sacrés n'en dit un mot. Enfin, ajoutaient les critiques, on sait que Jésus n'a jamais écrit autre chose que les caractères tracés du bout du doigt, sur le pavé du Temple, dans le jugement de la femme adultère. Et voilà qu'Eusèbe ose dire : « Jésus ne dédaigna point de répondre une lettre écrite à Agbar ! » Ce dernier argument paraissait surtout péremptoire ; il s'appuie sur la tradition immémoriale de l'Église catholique, et par conséquent d'une vérité absolue, savoir que Jésus n'a pas laissé, sur la terre, un seul monumentécrit. Cependant si Eusèbe, en pleine paix, sous le règne de Constantin le Grand, a pu tromper un des siècles les plus éclairés de L'histoire, en parlant des archives d'Édesse qu'il avait vues, et dans lesquelles il avait traduit, sur les originaux eux-mêmes, du syriaque en grec, deux actes d'une pareille valeur; s'il a pu inventer tout ce récit, et léguer une telle fable à la postérité, quel sera le témoignage historique dont l'authenticité pourra jamais être garantie? Eusèbe de Césarée, l'un des prélats les plus célèbres de son temps, l'historien partout ailleurs le plus précis et le plus véridique, se sera donc sciemment et volontairement déshonoré, par une imposture qui n'avait pas même d'objet; car enfin la croix triomphante venait de monter au Capitole. 11 n'était nullement besoin de consolider, par un mensonge officiel, public et si dangereux, une reUgionqui venait de conquérir le successeur des Césars. Telles seraient pourtant les circonstances au milieu desquelles l'historien aurait dit : J'ai retrouvé , dans les archives d'Edesse, deux documents écrits en syriaque. Chacun peut y consulter, s'il \ui plaît, les originaux qui y sont restés. En voici la traduction litlérale, faite par înoi avec la plus scrupuleuse fidélité ! Une pareille
CIIAP. X. — LUNDI SAINT. 163
invention attribuée à Eusèbe était absurde. Cependant la critique maintint obstinément sa dénégation, et, à l'iieui-e qu'il est, il nous faut bien le dire, l'opinion publique en France est faite sur ce point. Le lecteur s'est peut-être déjà demandé : Est-ce sérieusement qu'on nous parle des lettres apocryphes du fabuleux Agbarr 6. Toutefois, il s'est produit dans l'intervalle un document inat- Déconveric
d'un tnona-
tendu, parfaitement authentique, et qui justifie la tradition de ment qui
cocfirme
l'Eglise, tout en donnant invinciblement raison à Eusèbe de Césa- l'authenticitô
° du récit
rée contre ses détracteurs. Nous voulons parler du texte syriaque d'Eusèba. de V Histoire d'Arménie, écrite par Moïse deChorène (370-450). Publié pour la première fois, à Londres, en 1736, avec une traduction latine et des notes, par Whiston, ce texte a été reproduit, en 1841, à Venise, avec une traduction française, par Le Vaillant de Florival. Chose étrange! La France tout entière semble encore aujourd'hui ignorer son existence, tant l'erreur accréditée et officielle aime à organiser la conspiration du silence autour des monuments qui pourraient troubler sa quiétude et renverser ses thèses de parti pris ! Moïse de Chorène, archevêque de Pakrevan, couiposait en syriaque son Histoire et Arménie, à l'époque même où Eusèbe de Césarée réunissait tous les documents officiels sur la vie du Sauveur, qu'il traduisait en grec, et insérait dans son Histoire ecelésiasttqv£. Moïse de Chorène s'était fait l'historien de sa nation, pendant qu'Eusèbe devenait celui de l'Église universelle. Les deux auteurs n'ont rien de commun, ni dans leur but, ni dans leur objet. Aussi différents de patrie que de langage, l'un écrit les annales de Son pays dans l'idiome national, l'autre rassemble les éléments d'une histoire des origines chrétiennes, dans lidiome scientifique de son temps. La fortune des deux ouvrages fut en raison directe de leur importance réciproque. L'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe conquit de prime abord son rang parmi les monuments immortels; toutes les générations chrétiennes l'ont connue et étudiée. L'Histoire d'Arménie, par Moïse de Chorène *, s'éclipsa au milieu des
* « Moses Chorenensis, Historiée Ârmeniacœ, libri III, armeniace ediderunt, latiae verterunt, notis illustrarunt Gulielmiis et Georgius Gui. WWstoni filii. Londinij Whieton, 1736, ia-4». » Tel est le titre exact de l'édition prin-
désastres de l'Orient, elle fut complètement oubliée jusqu'en 1736. Dès lors sa réapparition, presque inaperçue en France, n'a cessé de préoccuper le monde savant, en Italie, en Angleterre et en Allemagne.
7. Or toutes les inconnues laissées dans l'ombre par le texte d'Eusèbe sont éclaircies par l'auteur arménien, qui consacre sept chapitres de son histoire au règne d'Agbar. Le nom syriaque de ce prince était Avagaïr, que les Grecs et les Latins, dit Moïse de Corène, pour éviter la difficulté de prononciation, transformèrent en celui d'Agbar ou Abgar. Célèbre dans tout l'Orient par sa clémence, sa modération, sa justice, et les longues prospérités de son règne, Avagaïr, fils d'Arsamès, roi d'Arménie, monta sur le trône à l'époque où le Sauveur naissait à Bethléem. A cette date, l'Arménie devint tributaire des Romains. « César-Auguste venait d'ordonner le recensement de l'univers. En conséquence de cet édit, les procurateurs romains furent envoyés en Arménie. Ils apportaient avec eux des effigies de César-Auguste, et les placèrent dans tous les temples '. «Avagaïr reconnut la suzeraineté de Rome, mais il conserva son indépendance vis-à-vis des prétentions d'Hérode riduméen. et, plus tard, d'Hérode le Tétrarque , auxquels il fît la guerre avec succès. Son armée, jointe à celle d'Arélas, infligea au meurtrier de saîTit Jean-Baptiste la sanglante défaite de Machéronta. Dans une expédition en Perse, il rétablit sur le trône de ce pays le roi Artasès, auquel ses frères voulaient ravir l'héritage paternel. Cette intervention grandit son influence. Hérode Antipas, Pilate lui-même, en qualité de gouverneur de Judée, incriminèrent
ceps, devenue aujourd'hui fort rare. Nous faisons des vœux pour que cet iraportant ouvrage puisse trouver place dans \& Patrologie , publiée par l'illustre éditeur catholique, M. l'abbé Migue.
1 On peut joindre ce témoignage de l'historien d'Arménie à ceux que non? avons cités précédemment, pour établir la réalité du dénombrement de l'Empire, à l'époque de la naissance de Jésus-Christ (tome I de cette Histoire. pag. 165-189). Voici la traduction latine littérale du texte syriaque : Impera^ verat enim Cœsar Augustus, ut in Lucœ Evangelio narratur, per universum orbem censum institut; eâque de re romani procuratores in Armeniam missi sunt qut Ccesaris Augusti effigiem attulerunt et in omnibus fanis coUocarunt. (Moses Chorenen»., Hist. Arm., lib. Il, cap. xxv.)
la conduite d'Avagaïr. Leurs accusations, portées à la cour de Tibère, présentaient le roi d'Arménie comme un ambitieux prêt à secouer le joug impérial, et appuyant, dans les états voisins, une politique bostile aux intérêts de Rome. «En ce temps, dit Moïse de Corène, le tribun de César, Marinus, gouvernait la Phénicie, la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie *. Avagaïr députa près de lui deux de ses officiers, Marihab, gouverneur d'Alznia *, et Samsagram, prince de l'Apahunie^, auxquels il adjoignit son fidèle Anauus. Ils devaient exposer au proconsul les véritables motifs de l'expédition de Perse, et lui remettre une copie du traité conclu entre Artasès et ses frères. Les ambassadeurs rencontrèrent Marinus à Éleuthéropolis ; ils en obtinrent l'accueil le plus favorable. Le proconsul fit répondre à Avagaïr de se tranquilliser au sujet des accusations transmises à César, l'assurant qu'elles n'auraient aucune suite fâcheuse, pourvu qu'il se montrât fidèle à payer le tribut précédemment fixé. En revenant, les trois députés passèrent par Jérusalem. Ils voulurent voir le Christ, dont la renommée publiait en ce moment les miracles. Ils furent eux-mêmes témoins des prodiges qu'il opérait, et, de retour dans leur patrie, les racontèrent à Avagaïr. Ce prince, en les entendant, laissa éclater son admiration : « Cela dépasse la puissance humaine ! s'écria-t-il. Un Dieu peut seul ressusciter les morts ! » Cependant le roi était atteint d'une infirmité qu'il avait contractée, sept années auparavant, dans son expédition en Perse, et qui résistait à tous les efforts des médecins. 11 écrivit donc à Jésus, pour le supplier de venir à Edesse et de lui rendre la santé. Voici le texte de cette missive : « Lettre d'Avagaïr au Christ Sauveur.
« Avagaïr, fils d'Arsamès, prince d'Arménie, à Jésus, le Sauveur bienfaisant, apparu au pays de Jérusalem. J'ai entendu parler de vous, et des guérisons opérées par vos mains. On dit que vous rendez la vue aux aveugles; que vous faites marcher les boiteux;
» Tacite [Hislor., lib. VI, cap. x) nous apprend, en effet, qu'à cette époque, <Elius Lamia, ayant été nommé proconsul de Syrie, ne put se rendre dans cette province, et que l'on envoya à sa place Julius Marinus. — * Province d'Arménite. — ^ item.
que vous purifiez de la lèpre ; que vous guérissez ceux qui souffreut de maladies invétérées, et même que vous ressuscitez les morts. En apprenant toutes ces merveilles, j'ai compris ou que vous êtes Dieu descendu du ciel, ou le Fils de Dieu. C'est pourquoi je vous écris, vous suppliant de venir près de moi et de me guérir de l'infirmité dont je suis atteint. Je sais aussi que les Juifs frémissent de rage contre vous, et qu'ils songent à vous persécuter. Or, j'ai une cité, petite il est vrai, mais agréable; elle nous sufiSi-a à tou» deux. »
» Ceux qui devaient remettre cette lettre à Jésus le rencontrèrent à Jérusalem. L'Évangile a mentionné le fait en ces termes : « Quel" ques Gentils, parmi ceux qui étaient montés au Temple pour adorer, le jour de la Pâqoe, s'approchèrent de Philippe de Bethsaïda en Galilée, et ils le priaient en disant : Seigneur, nous voudrions voir Jésus. — Philippe alla le dire à André , et tous deux en avertirent Jésus '. » Or, le Sauveur, à cette époque, et dans les circonstances où il se trouvait , refusa de se rendre à l'invitation du roi, mais il daigna lui répondre, en ces termes :
<c Réponse à la lettre d'Avagaïr à Jésus, écrite par Thomas, l'Apôtre, sur l'ordre du Sauveur.
B Celui-là est bienheureux qui croit en moi, quoiqu'il ne me voie point. Car il a été écrit de moi : « Ceux qui me voient ne croiront pas en moi, et ceux qui ne me verront pas croiront et vivront. » Vous m'avez écrit pour que j'aille à vous. Il me faut accomplir ici toutes les choses pour lesquelles j'ai été envoyé à Jérusalem. Quand je les aurai consommées, je monterai vers Celui qui m'a envoyé, et, après que je serai monté à lui, je vous enverrai l'un de mes disciples , qui vous guérira de votre infirmité , et vous donnera la ■?ie, à vous et à ceux qui sont avec vous *. »
h Ananus,le cursor d'Avagaïr, apporta celte lettre, avec 1 image du Sauveur, qui existe aujourd'hui à Edesse. Les deux lettres sont aussi conservées dans les archives publiques de cette ville •, »
* Joan., XII, 20-22. — * Moses Choreuensis, Histor, Armenia:,^ iili. H, cap» XXIX, pag. 132. — » Id., ifjid., pag. i39, 140-
Nous avons reproduit, sans tenir compte du double emploi, le texte des deux lettres cité par Moïse de Chorène. Il est complètement identique avec celui d'Eusèbe. Les deux écrivains ne se sont pas copiés. Les différences que présente leur récit le prouvent surabondamment. Mais quelle confirmation puissante, pour l'historien grec, dans la découverte du manuscrit de l'auteur syriaque! Agbar, cet inconnu, presque fabuleux, au nom évidemment arabe , disait l'ancienne critique, est maintenant, sous son véritable nom d'Avagaïr, l'un des souverains les plus illustres d'Arménie. L'Évangile a positivement fait allusion aux relations de ce prince avec le Sauveur '. Enfin, la tradition, attestant que Jésus n'a jamais rien écrit, se trouve admirablement confirmée par le texte de Moïse de Chorène. Précédemment les défenseurs d'Eusèbe répondaient à l'objection des adversaires par une conjecture fort plausible. Ils disaient : Rien dans la réponse à Agbar, reproduite par l'évêque de Césarée, ne prouve qu'il soit question d'une lettre autographe. Il est parfaitement admissible qu'un des apôtres, sous la dictée du Sauveur, ait écrit ce message. Telle était leur argumentation; mais elle avait le tort de reposer sur une base entièrement hypothétique. On opposait théorie à théorie, et la controverse paraissait interminable. Le monument syriaque a tranché la difficulté. Ce n'est point le Sauvenr lui-même qui a tracé les caractères de la lettre à Agbar; ils ont été écrits, sous sa dictée, «par l'apôtre Thomas. » Voilà comment chaque découverte, dans le domaine de l'histoire, de l'archéologie et des littératures antiques, vient redresser les erreurs d'un autre âge, corroborer la tradition de l'Église, et illuminer, d'un rayon d'authenticité saisissante, chaque mot de l'Évangile !
* Outre le passage de saint Jean, cité par Moïse de Chorène comme se rapportant au fait du message d'Agbar, saint Matthieu et saint Marc nous apprennent que la réputation de Jésus s'était répandue dans toute la Syrie : Et abat opinio ejus in toiœn Syriam, et obtulerunt ei omnes maie habentes. (Mattii.j IV, 24.) Et ab Idumceâ et trans Jordanem, ei qui circa Tyrum et Sidonem Kullitudo magna, audientes quœ faciebat, vaierunt ad eum. (Marc, m, 8.)
168 HISTOIBE DE l'ïGUSE, — l" ÉPOQUE (AV 1-312).
§ II. mardi salnf.
.e figuier 8. « Le lendemain matin (mardi) , étant sorti de Béthanie avec leniin de ses disciples , Jésus revint à la Ville sainte. Pendant le voyage, il ijectiopada eut faim. Ayant aperçu de loin un figuier, planté sur le bord de la route, et couvert de feuilles, il s'approcha pour y trouver quelque fruit. Mais il ne s'y rencontra que des feuilles; car ce n'était pas la saison des figues. S'adressant donc à l'arbre stérile, il prononça ces paroles : Que jamais un seul fruit ne naisse sur ta tige 1 — A Tinstant le figuier commença à se dessécher. Or , les disciples avaient entendu cette parole '. »
L'historien sacré laisse soupçonner, plutôt qu'il ne l'exprime, l'étonnement des disciples, en cette circonstance. Le lendemain, en retrouvant desséché jusqu'à la racine le figuier maudit, ils interrogeront leur maître. Jusque-là ils gardent un silence respectueux, que les rationalistes modernes n'ont garde d'imiter. Voici ce qu'ils ont osé écrire : « Parfois on eût dit que la raison de Jésus se troublait. Sa douceur naturelle semblait l'avoir abandonné ; il était quelquefois rude et bizarre. Les disciples ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de sentiment de crainte. Sa mauvaise humeur contre toute résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence absurdes *I » La critique nouvelle se croit suffisamment autorisée à formuler, au nom de la science, ces généralités blasphématoires, et ne prend pas autrement la peine de les justifier. Il est donc évident, pour elle, que chercher des fruits sur un figuier, quand on n'était point à la saison des figues , constituait a un acte absurde ; » et que la " mauvaise humeur de Jésus contre toute résistance l'entraînait à des bizarreries inexpHcables. » Mais, puisque le figuier maudit se dessécha sur la parole de Jésus , puisque les disciples forent témoins de ce
» Matth., XXI, 18-19; Msrc, xi, 12-14.
» Vie de Jésus, pag. 318, 319. L'auteur justifie son assertion par la note suitaote: « Marc, xi, 12-14. » La citation indiquée nous renvoie précisément à l'épisode du figuier maudit.
CHAt. X. — MARDI SAINT. 169
phénomène, nous ne sommes plus seulement en présence d'un c acte absurde, ou d'un emportement causé par la mauvaise humeur, n Chaque jour, il arrive à un caractère irritable et violent de proférer une malédiction contre un objet inanimé, l'arbre d'un jardin, le buisson d'épines d'un sentier, ou la branche incommode qui gêne le passage. L'arbre, le buisson, le rameau importun ne s'en portent pas plus mal : il n'y a de perdu que les paroles vaines, arrachées par la colère au « passant de mauvaise humeur. » Le vent Jes emporte, et nul ne les remarque. Sur le chemin de Béthanie à Jérusalem, le Sauveur éprouve le sentiment de la faim. Il aperçoit de loin un figuier. Il s'en approche avec calme; sa démarche ne trahit aucune précipitation; il n'y trouve que des feuilles. Sans frapper d'un bâton l'arbre stérile, sans proférer aucune plainte, il dit : « Que jamais un seul fruit ne naisse sur ta tige !» et à l'instant le figuier se dessèche. Voilà un miracle du premier ordre. Il ne s'agit point d'une guérison « opérée par une douce parole sur une organisation nerveuse et troublée, ni sur une imagination crédule. » Le système nerveux d'un arbre, la crédulité naïve d'un figuier ne s'ébranleront jamais, « à la vue d'un homme d'élite, ou d'une nature exquise. » C'est donc le miracle qui domine souverainement, dans ce récit évangélique. Le rationalisme a pu se flatter de le faire disparaître, et de donner le change aux lecteurs, en se rejetant sur l'apparence d'un « acte absurde et inexplicable. » Mais admettons un instant son hypothèse. Supposons que la conduite de Jésus eût été alors aussi déraisonnable qu'il le voudrait ; accordons-lui l'étrange « bizarrerie, » la « rudesse » repoussante d'une a mauvaise humeur qui s'irrite contre tous les obstacles, n Évidemment, ce sont là les passions, les violences, les entraînements d'un homme. Comment donc les apôtres, les disciples, témoins oculaires de ces prétendues extravagances, se sont-ils laissés égorger pour afhi^mer que cet homme « rude et bizarre , cet exalté » dont la raison se troublait et dont la mauvaise humeur touchait au délire, était Dieu? Plus vous abaissez le caractère de Jésus vivant, plus vous grandissez le miracle de la foi à Jésus ressuscité. Il n'est pas besoin d'être philologue, académicien, ni savant, pour distinguer un acte
170 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
de folie d'une action raisonnable. Si Jésus n'eût été qu'un fou, ses disciples seraient demeurés à Tibériade ou à Gapharnaum, pêcheurs de poissons, et ne fussent jamais devenus pêcheurs d'hommes.
9. Il y a donc, dans la malédiction du figuier, sur le chemin de Béthanie, un fait d'un caractère éminemment surnaturel, un prodige manifeste, sur lequel il nous faut d'autant plus insister que le rationalisme semble plus disposé à le méconnaître. « Sorti le matin de Béthanie, avec ses disciples, dit le texte sacré, Jésus revint à la "Ville sainte, et durant le trajet il eut faim. » La distance de Béthanie à Jérusalem n'était que d'environ quatre kilomètres. Avec nos habitudes actuelles, on s'expliquerait difficilement qu'un voyageur, ayant pris le repas du matin, avant de se mettre en route, pût éprouver, en un si court intervalle , le sentiment de la faim. Ces détails sembleront, peut-être, indifférents, et d'une recherche trop minutieuse à certains esprits. Pour nous, nous déclarons qu'en ce siècle, où l'ignorance des mœurs juives et de la civilisation biblique est universelle, le seul moyen de faire toucher du doigt l'absurdité des attaques dirigées contre nos Livres saints est précisément d'en éclaircir chaque détail, et d'en faire jaillir, comme d'une source intarissable, des flots de lumière et d'authenticité. Or, jamais un Hébreu ne mangeait avant l'heure de la prière , ou le sacrifice du matin. Voilà pourquoi Jésus, sorti de Béthanie, dans l'intention d'arriver à Jérusalem pour l'heure du sacrifice, éprouva la sentiment de la faim. Le Dieu, dans sa personne sacrée, n'avait pas absorbé l'hoinme, pas plus que Thomme n'avait fait disparaître le Dieu. Le premier repas des Juifs avait lieu vers la quatrième heure, ou dix heures du matin. Aussi nous entendrons l'apôtre saint Pierre dire aux Juifs, le jour de la Pentecôte : « Ces gens ne sont point ivres, comme vous le supposez, car il n'est encore que la troisième heure du jour *, )) Une pareille argumentation serait absolument sans valeur à Paris, à Londres ou à Berlin. Mais à Jérusalem, qui ne e-jnnaissait pas, heureusement pour elle, ce qu'on nomme les pro-
*Aof. Apost., Il, 15.
grès de la civilisation moderne, on ne mangeait ni ne buvait avant la quatrième lieure du jour. Donc « Jésus eut faim. » Cependant il est incompréliensible, dit-on, qu'ayant faim, il cherche des fruits sur un figuier, quand u ce n'était point la saison des figues. » A coup sur, l'idée ne viendrait à personne de chercher des fruits sur un pommier de Normandie, au mois de mars, quand cet arbre commence à se couvrir de tleurs printanières. Mais le figuier de l'Orient, en général, et celui de la Judée, en particulier, ne ressemblent nullement â nos pommiers de Normandie. L'hiver moins rigoureux de ces climats permet aux figues d'automne de mûrir sur l'arbre , et on les recueille au printemps. Le figuier cultivé chez nous présenterait exactement le même phénomène, si le froid ne s'opposait au développement des fruits tardifs. Quiconque a vu un arbuste de ce genre, débarrassé au printemps de la gaîne protectrice sous laquelle nous sommes forcés de l'abriter contre la gelée, a pu remarquer les fruits verts attachés à ses rameaux. C'était ce fruit tardif, amené à la maturité par le soleil de la Palestine, que Jésus cherchait sm' le figuier du chemin de Béthanie. L'Évangéhste en fe.it expressément la remarque; il désigne clairement la nature du fruit que demandait le Sauveur, en disant qu'on n'était pas encore « à la saison des figues, » c'est-à-dire au mois d'août, époque où a lieu la grande récolte de ces fruits, que les pays chauds nous expédient, après une dessiccation qui permet de les transporter au loin, et d'en faire un objet de commerce fort lucratif. Ainsi , au lieu d'une contradiction ou d'une absurdité, la remarque de l'historien sacré est un nouveau trait de vérité locale et d'incontestable authenticité.
10. Et maintenant, sur ce terrain des réalités évangéliques, où le rationalisme a prétendu asseoir son ironique exégèse, nous dirons aux sophistes : Quand Jésus dessèche d'un mot un arbre plein de vie, est-ce sérieusement que vous nous parlez d'un acte d'emportement absurde et inexplicable? Ce qu'il y a de vraiment inexphcable ici, c'est votre langage. Le figuier fut desséché. Donc vous êtes en face d'une intervention divine. Prenez garde que l'absurdité que vous osez faire remontera Dieu ne retombe, comme la
Sens de la
parabole en
action du
figuier
maudit.
foudre , sur vos têtes ! Trois ans il était venu, le Dieu Sauveur, chercher du fruit au figuier d'Israël. Les anges, protecteurs de Jérusalem, avaient dit, comme le vigneron de la parabole : « Maître, laissez debout, cette année encore, le figuier stérile. Je creuserai la terre au pied; j'entourerai d'engrais ses racines. Peut-être enfin portera-t-il du fruit 1 » Le Maître avait attendu. Depuis dix-huit siècles, il attendait en vain. Au premier âge de la nation juive , Moïse était apparu , pour guider le peuple choisi dans la véritable terre promise. Au second âge, les prophètes avaient rappelé les promesses et les menaces du Tout-Puissant. Au troisième âge, le Fils de Dieu vient lui-même ; il épuise toutes les sollicitudes et les ineflables inventions d'une tendresse maternelle. 11 a faim du salut de ces âmes, que le pharisaïsme stérile dispute à son amour. L'heure de la justice inexorable a sonné. Le figuier maudit se dessécha sans retour; le judaïsme sera frappé de même, avec cette différence toutefois que, sur l'arbre mort, Jésus attendra jusqu'à la fin, sans se lasser jamais, les conversions individuelles. Telle est l'adorable miséricorde de ce Dieu, dans le gouvernement des nations et des âmes. Le bras de la justice ne frappe qu'à l'heure suprême. Le figuier reste stérile, durant des années, durant des siècles. Jésus attend. Jusqu'au dernier moment, le Sauveur prévient le Juge ; il faut que le pécheur ait lassé la miséricorde étemelle , avant de tomber sous l'éternelle justice !
Source 11. « Étant arrivé à Jérusalem, continue l'écrivain sacré, Jésus
de Jésus, entra au Temple, et, se promenant sous les portiques, il enseignait deux bif. et évangéhsait le peuple. Les princes des prêtres, les scribes et les anciens, se réunissant, lui demandèrent : Dites-nous par quelle ', puissance vous agissez de la sorte. Qui vous a donné le pouvoir d'en user ainsi? — Jésus leur répondit : Je vous poserai, moi aussi, une question. Si vous y répondez, je vous dirai en vertu de quelle puissance j'agis. D'où procédait le baptême de Jean? Du ciel ou des hommes? Répondez-moi. — Or ceux-ci, refléchissant entre eux disaient : Si nous répondons que le baptême de Jean venait du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru? Si, au contraire, nous répondons qu'il venait des hommes , le peuple entier nous
CnAP. X. -^ MARDI SAINT. 173
lapidera, car tous sont convaincus que Jean était réellement un prophète. Ds répondirent donc à Jésus en ces termes : Nous ne savons d'où procédait le baptême de Jean. — Et Jésus reprit : Je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité j'agis moi-même. -<i; D leur adressa alors cette parabole : Que vous semble de ce fait ? Un homme avait deux fils, et s'adressant au premier : Mon fils, lui dit-il, va travailler aujourd'hui à ma vigne. — Je ne veux pas, répondit le jeune homme; mais ensuite, se repentant, il y alla. Le père, s'adressant à son autre fils, lui donna le même ordre. J'y vais, Seigneur, répondit celui-ci. — Cependant il n'y alla point. Lequel des deux a fait la volonté de son père? — Tous répondirent : Le premier. — Jésus reprit alors : En vérité, je vous le dis, les publicains et les pécheresses vous précéderont dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui : mais les publicains et les pécheresses ont cru en lui; et vous, à ce spectacle, vous ne vous êtes point repentis, pour entrer dans la foi * . »
12. « Écoutez cette autre parabole : Un père de famille planta une Parabole
Ti j> u- 'ii-Ai-^ des vigneron!
Vigne, 1 entoura dune haie, y creusa un pressoir, et y bâtit une et dupera (our; puis, l'ayant louée à des colons, il partit pour un pays lointain. Or, le temps de la récolte approchant, il envoya aux colons un serviteur, pour recevoir leTruit de sa vigne. Mais se saisissant de l'envoyé, les vignerons l'accablèrent de coups, et le renvoyèrent les mains vides. Le père de famille leur envoya un autre serviteur, qu'ils chassèrent à coups de pierres. Le maître de la vigne se dit alors : Que ferai-je? Je vais leur envoyer mon fils bien-aimé. Peutêtre qu'en le voyant ils le respecteront. Mais les vignerons, à la vue du fils, se dirent entre eux : Celui-ci est l'héritier. Venez, tuons-le, et nous aurons son héritage ! Ils le saisirent donc, le chassèrent de la vigne et le mirent à mort. Comment le maître de la vigne, à son retour, traitera-t-il ces colons? — Les Juifs répondirent : Il enverra au supplice ces infâmes, et il louera sa vigne à d'autres colons, qui lui en rendront les fruits, au temps de la
» Matth., XXI, 23-32; Marc, xi, 27-33; Luc, xx,l-8.
174 mSTOIRE DE L'ÉGUSE. — I" ÉPOQUE (AN 1-312).
récolte. — Oui ! reprit Jésus, le Maître viendra, il les fera périr, et confiera sa vigne à d'autres mains! — Les Juifs, épouvantés du ton avec lequel il prononçait cette sentence, s'écrièrent : A Dieu ne plaise! — Mais Jésus, fixant sur eux son regard, leur dit : N'avezvous pas lu la parole de l'Écriture : « La pierre que les constructeurs ont rejetée est devenue le sommet de l'angle; c'est là l'œuvre du Seigneur, merveille qui s'est accomplie sous nos yeux*?» Voilà pourquoi je vous dis que le royaume de Dieu sera ôté du milieu de vous, et transféré à un peuple qui en produira les fruits. Quiconque tombera sur cette pierre s'y brisera, et celui sur lequel elle tombera sera écrasé. — Les princes des prêtres, les pharisiens et les scribes comprirent que cette parabole était dirigée contre eux. Dès cette heure, ils cherchaient à mettre la main sur Jésus, mais ils étaient retenus par la crainte de la multitude, qui le considérait conmie un prophète *. »
Ce que les ennemis du Sauveur comprirent au point de vue de leur amour-propre personnel, nous le contemplons aujourd'hui, dans le rayonnement de l'histoire, et dans les réaUtés du présent. La transformation du monde par l'Evangile ; l'édifice de l'humanité nouvelle reposant sur la pierre angulaire rejetée par les architectes du passé ; la ruine du judaïsme infidèle ; l'immortalité de l'Église, ce rocher qui brise depuis dix -huit siècles, toutes les mains hostiles ; le royaume de Dieu transféré à la multitude des nations, ce sont là des faits accomplis! Avec quelle majesté calme et souveraine, Jésus, entouré des princes des prêtres et des scribes, qui vont le crucifier dans trois jours, n'annonce-t-il pas ces grandes choses? « Manifestement donc, dit un écrivain célèbre, Jésus-Christ a l'intuition du globe et de l'histoire, et de l'obstacle et de la lutte. 11 voit ce qui est, et dit ce qui doit être, avec une certitude immédiate et une divine sérénité. Jamais roi n'a vu son empire, ni chef d'armée son terrain de bataille, ni laboureur son champ, comme Jésus voit le globe, et sur le globe la lutte des forces. Il est parfaitement assuré de ce qu'il veut, de ce qu'il peut et de ce qu'il fer».
*Psalm., cxvn, 22-24. — • Matlh., xxi, 38-46; Marc,xii, l-li; Luc, ir,«-i^«.
Il le voit; il le dit; il le fait. Si l'on comprenait seulement ce qu'implique celte déclaration ; que le point de l'histoire où il parle est le moment de la grande crise du monde! C'est la plus claire des prophéties du plus divin des faits. Ce qu'aujourd'hui, après deux mille ans, nous reconnaissons tous comme étant la grande crise de l'histoire, le point précis oii cesse l'antiquité et où commence le monde nouveau, ce point du temps est celui-là même où Jésus prononçait ces paroles : « Maintenant est la crise de ce monde*. »
13. En étendant à l'univers entier le bienfait de la vocation di- Parabole vine, la miséricorde du Sauveur réserve les droits de la justice ^ulf éternelle. « Le royaume des cieux, reprit Jésus, est semblable à un roi, qui voulut célébrer les noces de son fils. 11 envoya des serviteurs appeler ceux qui avaient été conviés, mais ceux-ci refusèrent de venir. De nouveau il envoya d'autres serviteurs, avec cet ordre : Dites aux invités : Voici que le repas est préparé; on a tué les bœufs et les animaux engraissés, tout est prêt ; venez aux noces. Or les invités n'en tinrent compte; ils s'en allèrent, l'un à sa ferme, l'autre à son négoce. D'autres se saisirent des serviteurs, les accablèrent d'outrages et les mirent à mort. A cette nouvelle, le roi laissa éclater sa colère ; il envoya ses soldats, fit égorger les meurtriers et livra leur ville aux flammes. Puis il dit à ses serviteurs : Le festin est prêt, mais ceux qui y furent conviés n'en étaient pas dignes. Allez donc à l'issue des chemins, et tous ceux que vous rencontrerez invitez-les aux noces. Les serviteurs, se dispersant sur toutes les routes, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, bons ou mauvais ; et la salle du festin fut remplie. Le roi entra pour voir les convives, et aperçut parmi eux un homme qui n'avait pas la robe nuptiale. 11 lui dit : Mon ami, comment êtes-vous entré ici, sans avoir la robe nuptiale? Et cet homme resta muet. Alors le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ! Là seront les pleurs et le grincement des dents ; car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus 2. »
De nos jours, une salle de festin, dans laquelle on ferait entrer
* A. Gratry, Les Sophistes, iii-8», pag. 342; Joan., xii, 3i. 2 Matth., XXII, 1-14.
176 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l'* ÉPOQUE (AN 1-312).
sur-le-champ des pauvres, des mendiants, des inconnus, rassemblés à la hâte, et tels qu'ils se seraient trouvés sur le chemin, présenterait plu5 d'un convive qui n'aurait pas la robe nuptiale. Encore ici la parabole évangélique fait allusion à des mœurs qui ne sont plus les nôtres. Les rois d'Orient, dit le docteur AUioli, avaient coutume d'envoyer à ceux qu'ils invitaient à leur table, des habits, de fête, avec lesquels ils devaient paraître en leur présence •. Les serviteurs , en introduisant les convives au festin parabolique, avaient eu soin d'offrir à chacun d'eux la tunique d'honneur, ou a robe nuptiale. » Le malheureux qui avait négligé de s'en revêtir, avait donc insulté volontairement la noble hospitalité qui lui était offerte. Voilà pourquoi le roi le fait «jeter dans les ténèbres extérieures. » Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer que le festin nuptial, en Judée, avait lieu, pendant la nuit, à lueur des lampes allumées*. « Les ténèbres extérieures » de la parabole se rapportent donc à la brusque transition qui fait passer le convive, ainsi expulsé, des lumineuses clartés de la salle du festin, dans la sombre nuit qui règne au dehors. Mais, sous le sens littéral de cette page évangélique, quelle révélation formidable ! Le roi des cieux envoie ses Apôtres sur toutes les places du monde, pour convier les hommes à son banquet divin. A la fin des siècles, il passera la revue des invités. En ce jour, le dernier des jours mortels, il n'y aura plus de lumière que dans la salle de l'éternel festin. « Les ténèbres extérieures, » l'enfer, avec son horreur et son irrémédiable désespoir, attendent les infortunés qui n'auront point revêtu « la robe nuptiale ! n Rendei ^^- ** ^es pharisiens, dit l'Évangile, quittant Jésus, se concer-
Lt à^césar'^et tèrcnt pour trouver un moyen de le surprendre dans ses paroles.
eotTûieu."' Gomme ils ne cherchaient que l'occasion de le perdre, ils lui envoyèrent des personnes apostées 3, qui devaient contrefaire les
* Allioli, Nouveau Commentaire swles divines Écritures, édit. Vives, tom. VIII, pag. 150. — «Tome I de cette Hist., pag. 3G2-365. Aliioli, loc. citât.
• « Qui ne sera surpris, dit M. Dupin, de retrouver ici l'odieux emploi de» agents provocateurs ? Flétris dans les temps modernes, c'est les flétrir encore davantage que d'en rattacher l'origine au procè» du Christ. Oa /eut juger,
justes, pour le trouver en défaut dans ses réponses, afin de le livrer au Sanhédrin et au tribunal du gouverneur. Us choisirent donc quelques pharisiens, leurs disciples, avec des Hérodiens. Ceux-ci adressèrent à Jésus cette demande : Maître, nous savons que vous aimez la vérité. Vous enseignez la justice sans faire acception de personne. Vous ne regardez point au visage de l'homme, mais vous enseignez la voie de Dieu, selon l'équité. Dites-nous donc votre avis à ce sujet : Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? — Mais Jésus connaissant leur malice et leur ruse perfide, répondit : Hypocrites, pourquoi me tentez- vous? Montrez-moi la pièce de monnaie exigée pour le cens. — Ceux-ci lui présentèrent un denier. De qui est cette image et cette inscription ? demanda Jésus. — De César, répondirent-ils. — Rendez donc à César ce qui est à César, dit-il, et à Dieu ce qui est à Dieu. — Dans l'impossibilité où ils se trouvèrent d'incriminer cette parole devant le peuple, ils gardèrent le silence ; et, confondus par cette réponse, ils se retirèrent '. »
15. Le rôle des traîtres, apostés par le Sanhédrin, mérite de fixer l'attention, olls devaient, dit l'Évangile, contrefaire les Justes. » Ce mot a, dans la circonstance, une signification toute particulière. Depuis le recensement de la Judée, sous Auguste, tous les Hébreux devaient payer l'impôt de la capilation, ou, selon l'expression romaine, le « cens. » Mais rien n'était plus odieux à la nation que ce tribut. La loi mosaïque , si fortement empreinte dans tous les cœurs, avait inscrit, comme un principe fondamental, ce texte de la liberté dlsraël : a Vous n'aurez qu'un seul roi, Jéhovah ! » Aussi les révoltes contre César furent fréquentes. On en compte jusqu'à dix dans l'intervalle de trente années. Toujours étouffées dans le sang de leurs auteurs, les émeutes se reproduisaient sans cesse. Ceux qui y prenaient part s'appelaient Zélotes, « Zélés de la loi, » ou « Justes. » La conscience populaire était avec eux. Les
par le texte même de l'Évangile, si je n'ai pas employé le mot propre, en qualifiant d'agents provocateurs les émissaires que les Princes des prêtres dépêchèrent autour de Jésus. » (Dupin, Jésus devant Caïphe et Pilate, § 1.) 1 Matth., XIII, 15-22; Marc, xii, 12-17; Luc, xi, 2C-26.
478 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
pharisiens, les scribes, les grands prêtres les encourageaient en secret, tout en se maintenant, vis-à-vis des gouverneurs romains, dans une attitude de respectueuse et officielle soumission. Un tel état des esprits nous fait très-bien comprendre l'astucieuse tactique du Sanbédrin. Il ne s'agit plus ici d'incriminer Jésus à propos de doctrines théologiques. Le titre de « Fils de Dieu » qu'il a pris ostensiblement, et qui soulevait toutes les colères du pharisaïsme, ne saurait plus former la base d'une accusation capitale. Le peuple qui voyait Jésus agir en Dieu, l'acclamait comme le Clirist. Le gouverneur romain, habitué à toutes les apothéoses, n'était guère disposé à punir de mort une divinité nouvelle. A tout prix, il fallait transporter la question sur le terrain de la politique, et faire de Jésus un criminel de lèse-majesté césarienne. Si l'on arrachait de ses lèvres une déclaration contre la légitimité du tribut payé à Tibère, Pilate, le gouverneur romain, enverrait au supplice le séditieux docteur. Si Jésus proclamait au contraire le droit de César et la légitimité du cens, il outrageait le sentiment national, et perdait, aux yeux des multitudes, tout le prestige de sou caractère de Messie; il livrait sa patrie à l'étranger, au lieu de relever le trône et l'étendard de David. Les émissaires du Sanhédrin, chargés de poser cette dangereuse question, ne furent pas choisis avec moins d'habileté. Ils devaient se faire passer pour a Zélotes n ou « Justes; » mais ils étaient accompagnés d'un certain nombre a d'HérodicLS. » Hérode-Antipas, tétrarque de Galilée, venait d'arriver à Jérusalem pour y assister à la solennité pascale. Ce prince tenait sa couronne de César. Les officiers de sa suite, désignés sous le nom « d'Hérodiens, » ne manqueraient pas de déférer au gouverneur romain la réponse du Sauveur, si elle était contraire à la légitimité du cens. Pareillement, les faux a Zélotes /> ou « Justes » se chargeraient de soulever le peuple contre Jésus, s'il commandait de payer l'impôt. Telle fut l'arme à deux tranchants que les princes des prêtres remirent aux mains de leurs espions. « Est-il permis, oui ou non, de "payer le tribut à César? » L'affirmative doit soulever contre le rabbi galiléen toutes les fureurs de la multitude. La négative entraînera une sentence de mort, pro-
CIIAP. X. — M.VRDI SAINT. 179
Qoncée par le représentant de César. Un mot suilit au divin Maître pour rompre tous les artifices de cette trame merveilleusement ourdie. En face d'un danger si pressant, pas l'ombre d'une hésitadon, d'une inquiétude, du trouble le plus léger! « Montrez-moi la oièce de monnaie exigée pour le cens. » Un lettré, à propos de cette demande du Sauveur, fait une observation qu'il a dû croire profonde. « Établir en principe, dit-il, que le signe, pour reconnaître le pouvoir légitime, est de regarder la monnaie, c'était favoriser toutes les tyrannies *. » Essayons de faire ressortir ce qu'il y a d'incroyable naïveté dans cette interprétation rationaliste. Supposons qu'aujourd'hui la taxe de la capitation, ou, comme on dirait en langue fiscale, la cote personnelle de chaque Français fût de 1 fr. Si la scène évangélique se passait à Paris, et que Jésus demandât à voir une monnaie de cette valeur, il se pourrait qu'on lui offrît une pièce à l'effigie d'un monarque étranger, d'un souverain déchu, ou de quelque république enterrée. Le raisonnement que le divin Maître veut baser sur le Numisma censûs n'aurait donc chez nous sa précision qu'à la condition de rencontrer par hasard une monnaie frappée à l'effigie du souverain actuel; et comme l'inconstance politique multiplie , malheureusement pour notre pays, les changements de gouvernement, l'effigie de la monnaie ne signifie rien, la valeur intrinsèque du métal est tout. A l'époque évangélique, il n'en était pas ainsi à Jérusalem. Le fisc romain n'acceptait, en paiement de l'impôt, que la monnaie romaine; tandis que les Juifs ne se servaient, pour leurs transactions privées et pour la taxe du Temple, que de leur monnaie nationale. Voilà pourquoi nous retrouvons, à chaque page de l'Évangile, la mention des changeurs, qui spéculaient à la fois et sur le fisc romain et sur le préjugé patriotique des Hébreux. Le signe de la déchéance, la marque de la servitude, juive, était donc réellement alors l'effigie de César, qui imposait aux fils de Jacob et sa monnaie et le cens. Aussi, ce sont bien et cette image et ce nom détestés que le divin Maître trouve sur le denier qu'on lui présente.
* Vie de Jésus, pag. 122.
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Si on lui eût offert une drachme juive, qui avait la même valeur, ce n'eût point été le Numisma censûs exigé par le fisc. Et maintenant, que devient la ridicule affirmation du lettré rationaliste? Où trouver le prétendu « principe, établi par Jésus, que le signe, pour reconnaître la légitimité du pouvoir, est de regarder la monnaie?» Jésus constate, en présence des espions du pharisaïsme, un fait accompli, qui avait pour les Hébreux une signification immense. 11 leur montre, sur la monnaie dont ils sont obligés de se servir, l'image et le nom d'un roi étranger; c'était la réalisation flagrante de l'antique prophétie : « Alors que le sceptre sera tombé des mains de Juda, le Désiré des nations, l'Envoyé céleste fera son avènement. » Et pour définir le caractère du royaume spirituel que lui, le Christ, le Messie, vient fonder ici-bas, il prononce cette parole : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » L'Envoyé des collines éternelles, le Désiré des nations, le Dieu fait homme ne vient pas ébranler les trônes de la terre, ni lever le drapeau de l'émeute ; il vient sauver les âmes et apprendre à tous les peuples le respect pour les pouvoirs, comme à tous les pouvoirs et à tous les peuples la soumission à Dieu. Les passions politiques les plus contradictoires se sont tour à tour emparées de ce mot divin, pour le plier dans le sens de leurs exagérations ou de leurs caprices. Malgré tant d'impuissants efforts, il conserve son inaltérable majesté ; il est l'asile et la sauvegarde des consciences, le fondement de toutes les sociétés humaines : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu l »
16. « Ce jour-là, continue l'Évangile, quelques sadducéens, de ceux qui rejettent le dogme de la résurrection, s'approchèrent de Jésus, et l'interrogèrent en ces termes : Maître, Moïse a inscrit ce précepte dans sa loi : « Si un Israélite marié vient à mourir, sans laisser d'enfants, le frère du mort épousera la veuve, pour relever la race de son frère *. » Or, il s'est trouvé parmi nous une famille composée ae sept frères. L'aîné prît une femme, et raoarut sans enfants. Le second épousa la veuve, et mourut aussi sans postérité.
* Deuieron., xxv, 5.
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Le troisième prit la veuve, et successivement tous les sept, ouï moururent sans enfants. La femme mourut la dernière. Au jour de la résurrection, duquel d'entre les sept frères sera-t-elle l'épouse? — Jésus leur répondit : Vous êtes dans l'erreur, parce que vous ne comprenez ni le texte des Écritures, ni la puissance de Dieu. Les fils de ce siècle se marient; mais, quand ils ressusciteront d'entre les morts, ils ne contracteront plus d'alliance, ils ne prendront point d'épouses. Comme les anges, et ne pouvant plus mourir, ils seront les fi!» de Dieu. Quant au dogme de la résurrection, il est clairement enseigné par Moïse. Près du buisson ardent, le Seigneur lui dit : a Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob '. » Or le Seigneur ne saurait être le Dieu des morts. Il est le Dieu des vivants, et tous vivent devant lui. Vous êtes donc dans une profonde erreur. — Quelques scribes, en l'entendant parler ainsi, lui dirent: Maître, vous avez bien répondu ! >^ Et la foule admirait sa doctrine *. »
Les sadducéens formaient, depuis l'an 270 avant Jésus-Christ, une secte qui lutta avec succès, sous les rois Asmonéens, contre la politique du pharisaïsme. A l'époque évangélique, ce dernier était prédominant. Moins influents et moins nombreux, les sadducéens voyaient, avec dépit, la popularité de leurs rivaux. La démarche qu'ils font près de Jésus n'est point une manœuvre perfide. Ils espèrent que le divin Maître, poursuivi par la haine pharisaïque, inclinera vers leur propre doctrine, et profitera de cette ouverture pour se créer, dans des circonstances aussi graves, un corps d'auxiliaires et de défenseurs. Les sadducéens, véritables épicuriens du judaïsme, étaient les disciples d'un rabbi fameux, nommé Sadoc. Ils niaient l'existence des esprits et l'immortalité de l'âme, ouvrant ainsi la porte aux plus dégradantes théories. Suivant eux l'âme humaine mourait avec le corps; la conscience était ainsi débarrassée des terreurs de l'autre vie ; les récompenses ou les peines après la mort, le dogme de la résurrection étaient des chimères,
*Exod., III, 6, 15, \6. — « Matth., xxil, 23-33; Marc, xil, 18-27; Luc, XX, 27-39.
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dont on ne rencontrait, disaient-ils, nulle trace dans les écrits de Moïse *. Aussi le Pentateuque était le seul livre de l'Écriture dont ils admissent l'inspiration ; ils rejetaient tous les autres. Le passage du Deutéronome, qu'ils invoquent à l'appui de leur matérialisme grossier, leur paraissait décisif. Le divin Maître reconnaît leur bonne foi. Il ne leur dit pas, comme aux pharisiens : « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous?» Mais il leur répond, à deux reprises, avec une douceur miséricordieuse : « Vous vous trompez. Vous êtes dans "ime profonde erreur. » C'est par le texte même de Moïse qu'il réfute leur étrange docti'ine. « Dieu n'est pas le Dieu des morts. Il n'est pas digne de lui, dit Bossuet, de ne taire, comme les hommes, qu'accompagner ses amis jusqu'au tombeau, sans leur laisser au delà aucune espérance; et ce lui serait une honte de se dire avec tant de force le Dieu d'Abraham, s'il n'avait fondé dans le ciel une éternelle cité, où Abraham et ses enfants pussent vivre heureux. » Jésus leu: révèle l'état glorieux des corps ressuscites pour la vie éternelle. Aucune des grossières jouissances, ou des infirmités de notre condition mortelle, ne saurait les atteindre, o Pareils à des anges, ils seront les Fils de Dieu. » L'existence des anges, l'immortalité des âmes, la résurrection des morts, ce dogme capital du christianisme*, comme l'appelle saint Augustin, se trouvent ainsi clairement définis par le divin Maître. Abraham, Isaac et Jacob, les patriarches de l'ancienne loi, vivent devant Dieu. Leur vie, dans la félicité sans mesure et sans terme, ne leur fait point oublier les descendants qu'ils ont laissés sur la terre. Jéhovaîi, sur le point de sceller son alliance avec le peuple hébreu, s'appelle, dans ce sens, a le Dieu d'Abraham, dlsaac et de Jacob. » L'intercessioiides saints est donc encore un dogme évangélique. Et quand un chrétien les implore, du fond de cette vallée de larmes, que fait-il sinon répéter l'exclamation de kl parabole : « Père Abraham, ayez pitié de moi 3?
17. (( Or les pharisiens, continue l'Évangile, apprenant que Jésus avait réduit les sadducéens au silence, se concertèrent de nouveau.
* Cf. Hist. génér. de VÉglise, tom. III, pag. 604-605.
• Resurreclio mortuorum prœcipua fides Christianorum. (S. August.jSermo 150, n»2.) — ' Luc, XYij 19.
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Et l'un d'entre eux, docteur de la loi, s'approcha pour le tenter. Maître, lui demanda-t-il, quel est le plus grand commandement de toute la loi? — Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci : Ecoute, Israël; le Seigneur, ton Dieu, est un. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force. Voilà le suprême et le premier commandement. Le second ressemble à celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de plus grand commandement que ceux-là. Sur ces deux préceptes repose l'ensemble de la loi et les prophètes. — Le scribe dit alors : Maître, vous avez parlé selon la justice et la vérité. Dieu est un ; il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute son âme et de toute sa force; aimer aussi le prochain comme soi-même, cela est plus grand que tous les holocaustes et les sacrifices !. — Jésus, voyant la sagesse de sa réponse, lui dit : Vous n'êtes pas loin du royaume de Dieu! — Cependant nul n'osait plus l'interroger. Jésus s'adressa donc aux pharisiens réunis, et leur demanda : Que pensez-vous du Christ? De qui doit-il être fils? — De David, répondirent-ils. — Comment, reprit Jésus, les docteurs de la loi peuvent-ils dire que le Christ doit être fils de David, lorsque David lui-même, inspiré pur l'Esprit-Saint, parle ainsi du Christ, au livre des Psaumes : a Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied '? » Si David nomme le Christ son Seigneur, comment le Christ peut-il être le fils de David? — Et nul ne pouvait lui répondre un seul mot. On n'osa plus dès lors lui adresser une question, maisja foule l'entendait avec bonheur^. »
La dernière épreuve des pharisiens pour « tenler » Jésus, après qu'ils l'ont entendu repousser les avances d'une secte rivale, offre le même caractère de fourberie et de malignité, qui signalait leurs interrogations précédentes. Le premier et le plus grand enseignement de la révélation, aux yeux de tous les Juifs, était celui-ci :
» Psalm. cix, 1. — « Matth., xxii, 34 ad ullim.; Marc, xil, 28-35; Luc, XX, 40-44.
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« Écoute, Israël ; Jéhovah, ton Dieu, est un. » Cette parole était inscrite sur les phylactères que les Hébreux portaient dans les synagogues, au front et à la main gauche * ; on n'eût pas trouvé un seul enfant de Jacob qui rignorftt. Or, le dogme sacré universel, immuable, de l'unité divine, Jésus ne le violait-il pas, en affirmant sa propre divinité? Si le Sauveur acceptait le principe suprême, posé par la révélation mosaïque, il devait renoncer à se dire Dieu. S'il le rejetait, toute la foule lapiderait le sacrilège. Voilà pourquoi le scribe, étonné de la réponse affirmative qui lui est adressée, insiste avec tant de complaisance, pour en faire l'éloge aux yeux du peuple. Si Jéhovuh, le Dieu d'Israël, est un, Jésus ne saurait être Dieu. Le Sauveur ne laisse pas aux pharisiens le temps de triompher de ce qu'ils croient une contradiction. « Vous n'êtes pjis loin du royaume de Dieu, » répond-il; comme s'il eût dit à ce docteur de la loi : Un seul point vous sépare de la vérité évangélique. Vous n'admettez pas, dans l'unité de l'essence divine, la distinction des personnes. Vous n'admettez pas que le Christ soit Dieu. Écoutez
* Moïse [Exod., xill, 9; Deuteron., vi, 8, xi, 18) avait dit : « Tu attachera» ces paroles (le résumé de la Loi), comme un mémorial, à ta main; tu le« por teras entre les deux yeux. » Pour exécuter ce précepte, selon tou;e la rigueur des termes, les Juifs, dans leurs synagogues, portaient à la maiu gauche et sur le front, des bandeleites de parchemin sur lesquelles étaient reproduits intégralement les trois passages de la Loi, si formellement recommandés à leur attention par le législateur lui-même. Le premier, relatif à la solennité nationale de la Pâque et à la consécration de tous les premiers-nés au Seigneur, contenait seize versets du chapitre xiii de VExode, depuis le 3» jusqu'au 19*. Le second renfermait les six versets du chapitre vi du Deutéronome, depuis le 4* jusqu'au 10^. C'était précisément le texte si cher aux Juils : « Écoute, Israël, Jéhovah ton Dieu est un. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, etc. » Enfin le troisième comprenait toutes les bénédictions atta» chées à la fidèle observance de la Loi, et renfermait les dix versets du chapitre XI du Deute'ronome, depuis le 13* jusqu'au 22«. Les bandes de parchemin, ainsi écrites, étaient collées sur une lanière de cuir noir, aux extrémités dt laquelle on fixait deux cordons de soie, servant à attacher le phylactère (*v),axTinpio-, , Conservatorium legis) au front et à la main gauche. Encore aujourd'hui, les Juifs portent ces phylactères, ou Tephillin, et les regardent comme des ^jréservatifs contre l'action des esprit impurs. C'est pourtant en présence d'un peuple aussi traditionnel, qui porte, depuis quatre mille ans, les paroles de Moïse écrites autour de son poignet, que le rationalisme a pré» tendu nier l'authenticité des livres de Moïse !
donc la parole inspirée de David. — Il commente alors le magnifique Psaume cix, où le roi-prophète décrit la génération éternelle du Christ. « Jéhovah a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marchepied. Avec toi est le principe, au jour de ta puissance créatrice, dans les splendeurs des saints ! Je t'ai engendré de mon sein, avant l'aurore des âges, avant la naissance de l'Étoile du matin! » C'est par cette affirmation solennelle de sa divinité, prédite par David, que Jésus ferme la bouche à ces docteurs hypocrites.
18. « Il dit alors à la foule et aux disciples : Les scribes et les Demie pharisiens se sont assis sur la chaire de Moïse. Observez donc et contre les pratiquez tout ce qu'ils vous enseignent; mais ne suivez pas leurs pharLens.* exemples ; car ils enseignent la loi et ne l'exécutent pas. Ils lient offrTndcs.^* des fardeaux pesants elles attachent sur l'épaule des hommes, yéim?" quand eux-mêmes ne voudraient pas les soulever du bout du doigt. Us font chacune de leurs œuvres pour être vus des hommes. Ils dévorent l'héritage des veuves , tout en récitant d'interminables prières. Ils affectent de se promener avec des robes tramantes; ils élargissent leurs phylactères *, et multiplient les franges de leur manteau '. Ils recherchent les salutations publiques sur leur pa&-
'* Les pharisiens et les scribes ne se contentaient pas des trois citations officielles dont nous avons parlé dan* la note précédente. Ils élargissaient les phyliclères, et y écrivaient d'autres textes de la Loi, pour faire parade d'une fidélité exagérée.
* Voici le texte de la lot mosaïque, relatif aux franges que les Israélites de- Taient porter k leurs manteaux : « Parle aux enfants d'Israël et dis-leur qu'ils mettent, au bord de leur mantcau; des franges entrelacées d'un réseau couleur d'hyacinthe. » {Numer., xv, 38.) Le manteau de Notre-Seigneur avait une bordure de ce genre. « Si je touche seulement la frange de son manteau, disait l'hémorrhoïsse de l'Évangile, je serai guérie. » Les Pharisiens avaient introduit la coutume d'attacher à cette frange des Zizith ou Cédilim, petites bandes de parchemin sur lesquelles étaient tracés quelques versets delà Loi. Ils prétendaient se conformer par là au sens du législateur, qui avait expliqué en ces termes le symbolisme des franges et des réseaux couleur d'hyacinthe : «r Cet ornement rappellera aux fils d'Israël qu'ils sont enchaînés à la loi de Jébovah, et qu'ils ne doivent point laisser égarer leurs pensées ni leur» regards aux pompes des cultes étrangers. » {Numer., xv, 39.)
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gage. Ils aiment les sièges d'honneur dans les synagogues, les premières places dans les festins, et le titre de Rabbi dont on les décore. Pour vous, n'ambitionnez pas d'être appelé Rabbi, car vous n'avez qu'un seul Maître, le Christ, et vous êtes tous frères. N'appelez personne ici-bas votre père, car vous n'avez qu'un seul Père qui est aux cieux. Que le plus grand parmi vous soit votre serviteur. — Ayant ainsi parlé, Jésus s'assit vis-à-vis du Gazophylûcium ' et il observait la manière dont le peuple y versait ses offrandes. Or plusieurs riches déposaient de grosses pièces d'argent. 11 vit alors une pauvre veuve qui mit seulement deux petites pièces de cuivre, de la valeur d'un quart d'as. S'adressant. à ses disciples, il dit : En vérité je vous l'affirme, cette pauvre veuve a plus versé dans le Gazophylacium que tous ceux qui l'ont précédée; car ceux-ci ont contribué de leur abondance, mais elle vient de donner tout ce qu'elle possède, et l'unique ressource qui lui restait. — Après avoir ainsi parlé, il sortit du T mple ^. »
19. Jésus ne devait [ilus franchir l'enceinte des Parvis sacrés. Son ministère public avait commencé par une visite au Temple; une dernière visite au Temple !e terminait. C'est pour cela, sans doute, que les rationalistes disent aujourd'hui : « Jésus aimait peu le Temple ^! » TeUe est la formule qui résume pour eux, avec une rigoureuse fidélité, tout le récit évangélique , et quand le Sauveur fait un éloge si touchant de la pauvre veuve qui dépose 1 obole de son indigence dans le Gazophylacium , les rationalistes s'écrient , toujours avec f» même bonheur d'interprétation : « Les pratiques des dévots lavaient pour mortel ennemi *! » Pendant que le divin Maitre descendait, pour la dernière fois, les degrés de la montagne sainte, « ses disciples lui montraient, continu : l'Evangile, la magnificence des constructions. Que de pierres précieuses ! quelle richesse
* Les troncs placés dans les parvis du Temple pour recevoir les otfrandes, étaient au nombre de treize^ et avaient chacun sa destination particulière. Le Gazophylacium, dont il est ici questiou, était vraisemLlablement destiné à recevoir les offrandes volontaires pour les sacrifices publics de la Pâque.
» Matth.,xxin, 1-12; Marc, îii, 38-44; Luc, xx, 45 ad ultim.j xxi, 1-4. . • Vie de Jésus, pag. 214, — » Ibid.j pag. 221.
d'ornements! disaient-ils. — Maître, reprit l'un d'entre eux, voyez quels blocs énormes et quelle architecture ! — Jésus leur répondit en ces termes : Vous admirez ces constructions superbes et tous ces bâtiments. En vérité, je vous le dis, les jours viendront où il n'y restera pas une seule pierre qui ne soit renversée ! — Puis , étant arrivé sur la montagne des Oliviers, il s'assit en face du Temple, Pierre, Jacques, Jean et André l'interrogèrent à l'écart : Maître, lui demandèrent-ils, dites-nous quand cette ruine arrivera, et quels en seront les signes précurseurs ? — Jésus répondit : Vous entendrez le bruit, des combattants, le tumulte des séditions, le fracas des armes. Ne vous. troublez point alors. Il faut d'abord que toutes ces choses arrivent, mais ce ne sera pas encore la fin. On verra se lever nation contre nation , et royaume contre royaume ; des tremblements de terre, la peste, la famine, partout la terreur et de sinistres présages! Tout cela marquera le début des douleurs. Auparavant, ils jetteront sur vous leurs mains , et vous persécuteront, vous traînant dans leurs prisons et leurs synagogues. Us vous traduiront à leui*s tribunaux; vous serez flagellés; ou vous fera comparaître devant les gouverneurs et les rois, en haine de mon nom, et parce que vous me rendrez témoignage. Retenez ceci dans vos cœurs. Alors qu'ils vous traîneront devant les tribunaux, ne vous préoccupez point de ce que vous aurez à répondre. Vous parlerez selon qu'il vous sera inspiré sur-le-champ ; car je vous donnerai moi-même une éloquence et une sagesse auxquelles tous vos adversaires ne pourront ni résister, ni opposer de contradiction. Ce ne sera point vous qui parlerez, mais l'Esprit-Saint. Cependant, le frère trahira son frère, et le père son fils; les fils s'élèveront contre leurs parents et les mettront à mort. Pères, frères, parents, amis, tous vous trahiront, vous accableront d'outrages et vous livreront au supplice. Vous serez pour tous un objet de haine, à cause de mon nom. En ces jours beaucoup failliront; la trahison et la haine seront réciproques. Des faux prophètes s'élèveront, séduisant les multitudes, et dans cette effusion d'iniquité, la charité d'un grand nombre sera refroidie. Cependant, pas un cheveu de votre tète ne sera perdu; et celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Vous
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posséderez donc vos âmes dans la patience ; et lorsque vous aurez vu Jérusalem investie par une armée, sachez que sa ruine est proche. Quand « l'abomination de la désolation,» prédite par le prophète Daniel *, aura envahi le Lieu saint (que celui qui lit comprenne), alors que ceux qui seront en Judée s'enfuient dans les montagnes; que les habitants quittent ce pays, et que ceux des régions étrangères ne cherchent point à y entrer! Car ces jours seront ceux de la vengeance, et toutes les paroles des prophètes seront accomplies. Malheur aux femmes déjà mères, et à celles qai seront sur le point d'enfanter, en ces jours! Priez pour que votre fuite n'arrive point en hiver, ni un jour de sabbat! Les horreurs de ces jours seront telles qu'il n'y en eut et n'y en aura jamais de semblables. Terrible sera la détresse de cette terre, et la vengeance contre ce peuple! Ils tomberont sous le tranchant du glaive; ils seront emmenés captifs parmi les nations; Jérusalem sera écrasée sous le talon des Gentils, jusqu'à ce que l'ère des nations soit révolue. Si le Seigneur n'avait abrégé ces jours, nul n'aurait survécu au désastre; mais Dieu les a abrégés en faveur de ses élus '. »
20. Le miracle de la prophétie éclate, avec le bruit de la foudre et la lueur de l'éclair, dans ce discours évangélique. Josèphe décrira plus tard les soulèvements de la Palestine, de la Sj'rie, de l'Orient tout entier, à l'approche des armées de Vespasien et de Titus. Il décrira les horreurs de la peste, de la famine, et les tremblements de terre qui engloutiront des cités de trente mille âmes. 11 notera les voix sinistres qui, pendant sept années, redisaient : « Malheur au Temple! Malheur à Jérusalem! » Il racontera les scènes de carnage dont le Lieu saint sera le théâtre, quand les cadavres des Juifs, massacrés par les a Zélotes, » rempliront le sanctuaire de Jéhovah. « L'abomination de la désolation » sera telle, a que si les Romains eussent différé de punir tant d'horreurs, Jérusalem aurait dû périr par un déluge nouveau, ou par une pluie de feu, comme Sodome et Gomorrhe. » Ce sont les paroles mêmes de Josèphe. D
* Dau., IX, 27. — * Matth.j xxiv, 1-22; Marc, zi, 1-20} Luc, xxi, 6-24«
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ne nous laissera ignorer aucun détail de ce siège fameux. Le muT de circonvallation, prédit par le Sauveur, sera élevé par les soldats 'romains, avec une énergie et une persévérance incroyables. On verra de malheureuses mères égorger leur enfant à la mamelle, le faire rôtir, et dévorer le fruit de leurs entrailles! Au jour où le vainqueur entrera dans la ville, onze cent mille Juifs seront passés au fil de l'épée. On promènera le soc de la charrue sur les décombres fumants de Jérusalem. Les fils de Jacob seront dispersés parmi les nations, et la Cité sainte sera foulée aux pieds parles Gentils. Vainement le rationalisme voudrait déchirer, du livre de l'Évangile, cette page prophétique. « On la, dit-il, ajoutée après coup '. » Voilà pourquoi, sans doute, Eusèbe raconte, « qu'à l'approche de Titus et de ses légions, tous les chrétiens habitant la Palestine, guidés par l'oracle divin, abandonnèrent en masse ce pays, et se réfugièrent au delà du Jourdain, dans les montagnes de Galaad '. » II y a, d'ailleurs, dans cette prophétie, des traits qu'une main apocryphe était impuissante à ajouter. Qui donc aurait pu écrire, après la ruine de Jérusalem par Titus, que les Juifs ne reconstitueraient jamais leur nationalité sur le sol de leur patrie; qu'ils resteraient dispersés parmi tous les peuples; et que la cité de David « serait écrasée sous le talon ^ des races étrangères jusqu'à ce que l'ère des nations soit révolue *? » 11 en est ainsi pourtant. Le taion des fils de Mahomet écrase aujourd'hui Jérusalem; cent autres vainqueurs ont précédé les tyrans actuels, et leur succéderont peut-être. Jamais les Juifs ne sont rentrés ni ne rentreront en maîtres sur la terre de leurs aïeux!
21. La ruine de Jérusalem et du Temple, l'extinction de la natio- La fiw nalité juive, si clairement prédites par le Sauveur, étaient en con-
* Vie de Jésus, Introd., pag. xvii et xxxix. — 2 Euseb., Hist. eccles., lib. III, cap, V; Patrol. grœc, tom. XX, col. 222. — s C'est la traduction littérale du caleabitur de la Vulgate.
* C'est-à-dire « jusqu'à la fin du monde. » Ainsi, d'après la prophétie divine de Jésus-Christ, les Juifs ne rentreront jamais dans la possession de leur ville et de leur temple. « Nous affirmons en toute assurance, disait Origène, qu'ils ne seront jamais rétablis : » Confidenter dicimus eos nunquam esse retti' tuendos. (Orig., eontra Celsum.]
da mondt.
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tradiction formelle avec l'idée que les apôtres eux-mêmes se formaient alors de l'empire du Messie. Dans la pensée du peuple hébreu, la Cité sainte et le Temple de Jéhovah devaient durer autant que le monde , et devenir le centre du royaume immortel fondé par le Clmst, fils de David. Chaque nationalité a rêvé pour elle-même la perpétuité de la durée. Malgré l'inconstance et la mobilité des choses humaines, ce préjugé est aussi vivant chez nous qu'il put l'être jadis à Thèbes, à Ninive ou à Carthage. Mais chez les Juifs, il n'était pas seulement un sentiment d'orgueil paliiotique, il constituait une religion véritable. Aussi, Pierre et les trois apôtres ne comprennent plus comment le royaume du Christ pourra jamais s'établir, dès que Jcsus leur annonce la prochaine ruine du Temple, de la ville de David et de la nationalité hébraïque. « Seigneur, demandent-ils, quel sera donc le signe précurseur de votre avènement et de la consommation du siècle? — Jésus leur répondit : Prenez garde que nui ne vous séduise. Plusieurs se présenteront en mon nom, et diront : Je suis le Christ ! Car il s'élèvera de faux christs et de faux propnètes, qui égareront les multitudes. Ils feront des miracles et des prodiges si étonnants, que les élus eux-mêmes, s'il était possible, en seraient ébranlés. Ne les suivez point, niais soyez en garde, vous rappelant que, d'avance, je vous ai annoncé toutes ces choses. Si donc ils vous disent : « Le Christ est au désert! » N'y allez point. « Le voilà qui vient d'entrer dans cette maison! » N'en croyez rien. Comme l'éclair déchire la nue à l'Orient, et apparaît soudain à l'Occident, ainsi il en sera de l'avénement du Fils de l'homme. Auparavant, il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et, sur la terre, une angoisse terrible des nations, comme un iracas de mer grondante et de flots agités. Les hommes sécheront de frayeur, dans l'attente de la catastrophe qui menacera tout l'univers. Aussitôt après les horreurs de ces jours, le soleil sera obscurci, la lune ne versera plus sa clarté, les étoiles du firmament seront défaillantes, et les puissances des cieux 8'ëbranleront. Alors apparaîtra l'étendard du Fils de l'homme, âftDSlanue, et toutes les tribus de la terre pleureront. Elles verront kè Fite de l'homme venir sur les nuées du ciel, avec une grande
puissance et une grande majesté. 11 enverra ses anges ; au son de la trompette et avec un cri formidable, ils assembleront les élus, des quatre vents, du sommet des cieux jusqu'à leurs dernières profondeurs. Or, quand les signes précurseurs se manifesteront, regardez en haut et levez la tête, parce que votre rédemption sera proche. — Ensuite, îl leur fit cette comparaison : Voyez le figuier et les autres arbres, dit-il. Quand ses bourgeons se développent, que les feuilles commencent à éclore, et qu'on voit poindre le fruit, vous dites : La saison d'été va venir. De même, quand vous verrez advenir toutes ces choses, reconnaissez que le Christ est à vos portes, et que le royaume de Dieu s'avance. En vérité, je vous le dis, cette génération * ne passera point avant que toutes ces choses soient accomplies. Le ciel efc la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas '. »
22. « Or, de ce jour et de cette heure, nul n'est informé, ni les anges dans le ciel, ni le Fils ^, mais le Père seul. Soyez donc sur vos gardes , veillez et priez , car vous ne savez quand viendra ce temps. Soyez attentifs; ne laissez point vos cœurs s'appesantir par l'excès des viandes et du vin, ni par les soucis de la vie, de peur que ce jour ne fonde sur vous à l'improviste. Car il tombera, comme un filet, sur tous ceux qui habiteront la terre. Encore une fois veillez, priant toujours. Rendez-vous dignes d'échapper à ces dé-
1 La race juive, qui ne doit se convertir, et, par conséquent, cesser d'être une race à part, qu'à la fin des temps ot à la veille du jugement dernier, suivant !a parole de saint Paul dans l'Épître aux Romains: «Je ne veux paa que vous ignoriez ce mystère qu'une portion d'Israël a été frappée d'aveuglement jusqu'à ce que la plénitude des Gentils soit entrée dans le bercail, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé. » {Rom., xi, 25, 26.)
2 JVlatth., XXIV, 23-3o; Marc, xiii, 21-31; Luc, xxi, 23-33.
8 Le Fils de l'homme, en tant qu'homme, ne sait point, pour la révéler aux mortels, cette heure terrible. Comme Fils de Dieu, il la connaît, dans le secret inviolable où la Divinité veut la maintenir. C'est la pensée de saint Grégoire le Grand : In naiurâ quidem humanitatis novit diem et horam j non ex naiurâ humanilalis novit ; ideo scientiam , quam ex natura humana non habuit , in quâ cum angelis creatura fuit, hanc se cum angelis habere denegavit. (Gregor., lib. YIII ; Epist., col. 42.) Cela ne décourage point les esprits inquiets et téméraires, qui, de siècle en siècle, se donnent la mission de prédire l'époque de Aa fin du monde et du jugement dernier.
sastres de l'avenir, et de comparaître sans crainte devant le Fils de l'homme. Il en sera de lui comme d'un père de famille, qui, sur le point d'entreprendre un lointain voyage, confie sa maison à ses serviteurs, et prescrit au portier la vigilance. Vous ignorez quand le maître reviendra, le soir, au milieu de la nuit, au chant du coq, ouïe matin; veillez donc, afin qu'à son arrivée inattendue il ne vous trouve point endormis. Ce que je dis à vous, je le dis à tous ; Veillez ! Car le royaume des cieux sera semblable aux dix vierges, qui, les lampes à la main, vont au-devant de l'époux et de l'épouse *. Cinq d'entre elles étaient sages, et cinq étaient folles. Celles-ci ne prirent point, outre leurs lampes, une provision d'huile dans des vases séparés. Les sages au contraire eurent cette précaution. Or, l'époux ayant tardé à venir, toutes se laissèrent gagner parlefeommeil, et s'endormirent profondément. Au milieu de la nuit, le crise fit entendre : Voici l'époux qui vient! Allez à sa rencontre! Toutes les vierges se levèrent alors, et disposèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s'éteignent. Allez plutôt vous pourvoir près des marchands, répondirent les sages , de peur que notre provision ne soit insuûisante pour vous et pour nous. Or, pendant qu'elles allèrent en acheter, l'époux an iva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle du festin, et la porte fut fermée. Les autres vierges revinrent enfin, disant: Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous! Mais l'époux leur répondit : En vérité, je ne vous connais point. Veillez donc, puisque vous ne savez ni ie jour ni l'heure ^. » ngement 23. « Quand le Fils de l'homme, escorté de tous ses anges, viendra dans sa gloire , il prendra place sur le trône de sa majesté. Devant lui seront rassemblées toutes les nations; il séparera les uns d'avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d'avec les boucs. 11 placera les brebis à sa droite, les boucs à sa gauche. Roi suprême, il dira à ceux qui seront à sa droite : Venez les bénis de mon Père, entrez en possession du royaume préparé pour vous,
* Voir, pour l'intelligence de cette parabole, les détails relatifs aux cér6« monies du mariage chez les Juifs, tome IV de cette Histoire, pag. 414. « Matth., XXIV, 36-39; xxv, 1-13; Marc, xiii, 32-37; Luc, xxu ;<i-36.
iet nier.
CIIAP. K. — MERCREDI SAINT. 193
dès l'origine du monde! Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais voyageur, et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez habillé; lûalade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi! Les justes lui diront alors : Seigneur, à quelle époque nous étes-vous donc apparu, souffrant la faim, pour que nous vous ayons nourri; souffrant la soif, pour que nous vous ayons donné à boire ; voyageur, pour que nous vous ayons recueilli; nu, pour que nous vous ayons habillé; malade, ou captif, pour que nous vous ayons visité? Et le roi répondra : En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous avez traité de la sorte le plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous avez rendu cet office. Pais il dira à ceux qui seront à gauche : Loin de moi , maudits I Allez au feu éternel , qui fut préparé pour le diable et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais voyageur, et vous ne m'avez pas recueilli; nu, et vous ne m'avez pas habillé; malade et captif, et vous ne m'avez pas visité! Eux aussi, ils lui demanderont : Seigneur, quand donc nous avons-vous vu souffi-ant ou la faim ou la soif, voyageur, nu, malade ou captif, sans vous secourir? Mais il leur répondra : En vérité, je vous le dis, chaque fois que tous avez refusé voU'e assistance à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez refusée ! Et ils s'en iront au supplice étemel, et les justes entreront dans i'élernelle vie *. »
Le livre de l'Évangile qui s'ouvre avant l'aurore des temps, dans les splendeurs de la génération du Verbe, se clôt, par delà tous les temps, dans l'éternité du supplice ou dans l'éternité du triomphe.
§ III. Mercredi saint.
24. Jésus ne rentra point à Jérusalem en ce jour. Il le passa sur À montagne des Oliviers. « Les disciples, dit l'Évangile, en retrouvant le figuier, maudit la veille, desséché jusqu'à la racine, étaient dans l'étonnement, et disaient entre eux : Comme il est devenu
iMattI].,xxy, 31-46.
sec! — Pierre, se rappelant la parole de Jésus, lui dit : Maître, voilà le figuier que vous avez maudit ; il est desséché ! — Jésus prit la parole, et leur répondit en ces termes : Ayez foi en Dieu! En vérité, je vous le dis, si vous aviez la foi, sans incertitude ni hésitation, non-seulement vous auriez la puissance d'agir comme je l'ai fait sur ce figuier ; mais vous diriez à cette montagne : Enlèvetoi, va te jeter à la mer ! et elle irait. Quiconque croit, sans hésitation, que tout ce quil a dit doit se faire, celui-là verra sa parole accomplie. C'est pourquoi, je vous le dis, quoi que ce soit que vous me demandiez, dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez, et cela sera fait. Mais lorsque vous vous disposerez à prier, pardonnez d'abord à quiconque vous aura offen&é, afin que votre Père, qui est aux cieux, vous remette aussi vos péchés. Car si vous ne pardonnez d'abord, votre Père céleste ne vous pardonnera pas luimême vos offenses *. »
Tel est le langage de Jésus, deux jours avant sa mort. Il apprend à Pierre, le futur chef de l'Église et le gardien de la foi, la puissance infinie du trésor dont il aura entre les mains le dépôt sacré.
23. « Cependant, continue l'Évangile, le jour solennel des Azymes, appelé la Pâque, était proche. Lors donc que Jésus eul terminé ces enseignements, il dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque aura lieu dan» deux jours, et que le Fils de l'homme sera livré pour être mis en croix. — En effet les princes des prêtres et les scribes cherchaient comment ils pourraient le faire mourir. Le conseil des Anciens fut réuni dans Vatrium du prince d'-s prêtres, appelé Caïphe, et tous se concertaient pour s'emparer de lui par ruse, et le tuer; mais ils craignaient le peuple et disaient : Que ce ne soit point pendant la fête, de peur de soulever la multitude ! — Or, Satan entra dans le cœur de Judas, celui qu'on surnommait Iscariote, l'un des douze. Il vint trouver les grands prêtres, leur offrant de livrer Jésus. Il s'entendit avec eux et avec les magistrats du Temple, sur la manière dont il le livrerait. Que voulez-vous me dormer, leur dit-il, et je le mettrai entre vos mains?— A cette
«Matth., XXI, 20-83; Marc, xi, 19-26.
CIIAP. X. — JEUDI SAINT. 19S
parole, ils furent pleins de joie, et convinrent de lui donner plus tard une somme, lui remettant d'abord trente deniers d'argent. Judas accepta l'engagement, et il cherchait une occasion favorable pour livrer son Maître à l'insu du peuple •. »
La haine du Sanhédrin ne cherche plus même h garder les formes de la justice. C'est par dol, dolo; c'est par la corruption , à 1 insu du peuple, et, dès lors^ contrairement à tous les principes de la /égislation mosaïque ; c'est par la trahison, la vénalité, dans l'ombre d'un conciliabule, où la terreur et le remords prématuré planent, comme des visions vengeresses, que se conclut le marché déicide. Un trait essentiellement juif, et qui n'a pas été suffisamment remarqué, c'est qu'on promet au traître une somme d'argent, une âomme indéterminée, mais en rapport avec le service qu'il va rendre, et avec la joie que sa proposition excite dans l'assemblée : Promùei-unt ei pecuniam se daturos 2. Cependant on ne lui compte, h l'avance, que trente pièces d'argent : Constituerunt ei triginta arjenfeos 3, environ cinquante francs de notre monnaie. C'était à peine le prix d'un esclave hors d'âge. Jadis les frères de Joseph avaient touché la même somme. La haine n'empêchait pas les vieillards du Sanhédrin de calculer leurs intérêts ; ils spéculaient sur la cupidité du traître, et, à un double point de vue, ils crurent l'affaire bonne pour eux !
§ WV. Jeudi saint.
26. « Or, continue l'Evangile, le premier jour des Azymes, où la préparation loi ordonne de tuer l'agneau pascal, était venu. Jésus dit à Pierre pâ^ie^^La^ et à Jean : Allez nous préparer le festin de la Pâque. — Où vou- Le'c^^'acic". lez-vous que soient faits les préparatifs ? répondirent-ils. — Et il ^^phfdi'^dea*'* leur dit : Rendez-vous à la ville. En y entrant, vous rencontrerez ^P^tre»* un homme, portant une urne pleine d'eau. Suivez-le jusqu'à la maison où il entrera. Quelle que soit cette maison, dites au père de famille : Le Maître vous mande ces paroles : Mon temps est proche;
' Matth., XXVI, 1-5, 14-16; Marc, xiv, 1-2, 40-llj Luc,xxn, 1-6, » Marc, XIV, H. — 3 Mallh., XXVI, 11.
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je -vais célébrer chez vous la Pâque avec mes disciples. Où est la salle da festin ? Alors il vous montrera un grand cénacle, orné de tapis. C'est là que vous préparerez la Pâque. — Les disciples allèrent donc, vinrent à la ville, trouvèrent toutes choses comme il leur avait dit, et préparèrent l'agneau pascal. Or, le soir étant arrivé, Jésus s'y rendit avec les douze *. Sachant que l'heure était venue où il devait passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient en ce monde, il les aima jusqu'à la fin. Quand la Cène pascale fut prête, lui, aux mains duquel le Père a tout remis, sorti de Dieu et sur le point de retourner à Dieu, quitta la table, déposa son manteau, se ceignit d'un linge, versa de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds des disciples, les essuyant du linge qu'il portait à la ceinture. Il vint ainsi à Simon Pierre, qui s'écria : Seigneur, jamais vous ne me laverez les pieds !
— Jésus lui répondit : Si je ne te purifie, tu n'auras point de part avec moi. — Pierre reprit : Seigneur, non-seulement mes pieds, mais les mains et la tête! — Celui qui est déjà purifié, dit Jésus, n'a besoin que de se laver les pieds, pour être entièrement pur. Or vous êtes purs, mais non pas tous ! — Il connaissait celui qui devait le livrer ; c'est pourquoi il dit : Vous n'êtes pas tous pur».
— Après donc qu'il leur eut lavé les pieds, il se mit à table et leur dit : Comprenez-vous ce que je viens de faire? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc Moi, le Seigneur, le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez agir de même entre vous. Car je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme j'ai fait à votre égard. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que le maître, ni l'apôtre plus grand que celui qui l'a envoyé. Si vous savez ces choses et les pratiquez, vous serez heureux*! »>
La Cène pascale, chez les Juifs, commençait au lever des étoiles, le quatorzième jour du mois de nisan, en souvenir du dernier repas pris sur la terre de la captivité, par les enfants de Jacob, dans la nuit où l'ange du Seigneur « passa » [Phase ^ Pascha, « Passage »)
1 Matth., ixvi, 17-19 ; Marc, xiv, 12-16 ; Luc, xxil, 7-13. — « Joan., un, 1-17.
sur les maisons des Égyptiens, depuis le palais du Pharaon jusqi'i'» la chaumière de l'esclave, frappant de mort tous les premiers-nés. Le jour qui la précédait portait le nom de Parasceve, « Préparation » ou de Premier Jour des Azymes, parce qu'on devait préparer l'agneau pascal et les pains sans levain (Azymes), dont la manducation était seule permise durant la solennité. Le quatorzième du mois de nisan tombait cette année un vendredi, et, d'après la manière hébraïque de compter les jours, d'un coucher de soleil à l'autre, c'était le vendredi soir que les Juifs devaient manger la victime sainte. Mais le divin Maître « savait qu'il allait quitter ce monde pour retourner à son Père. » Le vendredi soir, quand le peuple déicide s'assoiera au banquet national, le grand sacrifice sera consommé, l'agneau de Dieu aura été mis à mort, pour efi'acer les péchés du monde. Voilà pourquoi Notre-Seigneur anticipe d'un jour la célébration de la Pâque. Pierre et Jean disent de sa part à l'hôlo qui doit prêter sa demeure : «Mon temps est proche; je vais célébrer chez vous la Pâque avec mes disciples. » Pierre et Jean, la Foi et l'Amour, le Moïse et l'Aaron du Testament Nouveau, vont mettre fin, par une immolation suprême, aux sacrifices figuratifs du Testament Ancien. Une dernière fois, la loi mosaïque va donner l'hospitaHté au Verbe fait chair. Toutes les demeures de Jérusalem étaient à la disposition des pèlerins, pendant les jours de la solennité pascale. Le banquet commémoratif devait être pris en commun par chaque famille, ou par chaque groupe de parents et d'amis, au nombre d'au moins dix personnes, et dans l'intérieur d'ime maison. Chaque groupe pouvait s'établir partout où il y avait de la place ; les habitants de la ville fournissaient la salle du festin. L'hôte ne pouvait recevoir, en dédommagement, que la peau de l'agneau pascal. Le rationalisme moderne, dans son ignorance des coutumes juives, suppose ici fort inutilement tout un système de supercherie, employé par Jésus pour agir sur l'imagination des apôtres. Cette manière évangélique de préparer un logement serait impraticable chez nous. Mais à Jérusalem, et dans la circonstance, elle n'avait rien d'extraordinaire : c'est encore là un des traits d'authenticité du livre divin. Ce qu'il faut admirer ici, c'est l'amour
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d'un Dieu, qui s'abaisse jusqu'à laver les pieds des hommes qu'il vient sauver. Chez les Juifs, c'étaient les esclaves qui lavaient les pieds des convives; mais « Jésus veut prendre la forme d'un esclave! » Dans son étonnement Pierre, le chef futur de TÉglise, refuse un tel honneur, a Seigneur, s'écrie-t-il, jamais je ne sonffrirai que vous me laviez les pieds! » Il ne sait pas encore quelle pureté immaculée exige la manducation de l'Agneau eucharistique. Il ne sait pas que Dieu doit d'abord puriHer le cœur où Dieu doit descendre. Jésus le lui apprend; et il ajoute : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez aux autres ce que j'ai fait pour vous i » Depuis cette heure, les ministres de Jésus-Christ lavent les pieds de tous les pécheurs, avant de les admettre au banquet de l'Agneau.
27. « Jésus s'étanl mis à table, continue l'Evangile-, les douze y prirent place avec lui. Il leur dit alors : J'ai désiré d'un immense désir manger cette Pâque avec vous, avant ma passion! Car, je vous le dis, je ne îa mangerai plus, jusqu'à ce qu'elle soit accompHe dans le royaume de Dieu. — Prenant alors la coupe, il rendit grâces et dit : Prenez et partagez entre vous; car, je vous le dis, je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai avec vous, sous une forme nouvelle, dans le royaume de mon Père*. »
La première Pâque, sur la terre d'Egypte, avait été célébrée debout, les reins ceints et le bâton à la main. Mais eu posant le pied sur la Terre promise, Israël avait cessé d'être voyageur. Dès lors, ce fut assis qu'il mangea le festin royal de la Pâque, et, quand l'usage du triclinium ou des divans se fut introduit, on s'en servit pour cette circonstance. Telle fut donc l'attitude de Notre-Seigneur en cette nuit solennelle. Étendu sur un triclinium, le bras gauche sur un coussin, il avait à sa droite saint Jean, le disciple bienaimé, et à sa gauche saint Pierre '. Les douze Apôtres étaient en
* Luc, sxii, 14-18.
• « Pierre et Jean étaient donc également près du Sauveur. Le premier toutefois avait la place d'honneur, comme toujours. Car, en ce cas, la première place, chez les Hébreux, était à gauche, c'est-à-dire à la tête de l'hôte
demi-cercle autour de lui. L'autre côté de la table, ou l'hémicycle, restait libre pour ceux qui servaient.
Lorsque les Juifs mangeaient la Pâque, le maître de la maison se levait, prenait de la main droite une coupe pleine de vin rouge, souvenir du sang égyptien versé au jour de la délivrance, et prononçait la bénédiction en ces termes : « Ceci est le signe de notre liberté, et le mémorial de la sortie d'Egypte. Béni soit le Seigneur, qui a créé le fruit de la vigne! n Puis, il buvait du vin contenu dans la coupe, et la passait ensuite aux autres convives. Ce premier acte du festin pascal s'appelait, cliez les Juifs, Eulogie : « Bénédiction; » de même que l'Agneau sacramentel portait le nom à'Eucharistie : « Action de grâces; » nous retrouverons ces deux expressions dans la langue de l'Église. Quand le divin Maître « prenant la coupe, et rendant grâces, » la donne aux apôtres, il accomplit le rite officiel de l'Eulogie *. Mais il ne porte point les lèvres au breuvage mosaïque, et, changeant la formule ordinaire, il annonce la fin de l'ancienne loi et l'avènement de la nouvelle : « En vérité, je vous le dis, je ne boîi-ai plus de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai avec vous, sous une forme nouvelle, dans le royaume de Dieu. » Après i eulogie de la coupe, le président du festin pascal prenait, suivant ie précepte de la loi, les lai-
qui occupait le milieu de la table. Jean, toutefois, était mieux placé pour parler au divin Maître. Les peintres ont abusé de l'expression de l'apôtre saint Jean, quand il dit « qu'il reposait sur la poitrine de Jésus; o locution orientale pour désigner qu'il était couché près de la poitrine du Sauveur. Les peintres donc placent le disciple de l'amour sur le sein de Notre-Seigneur, en sorte que Jésus n'aurait pu ni respirer, ni se remuer, tandis qu'il est certain que le Christ et ses Apôtres étaient tous couchés de la même manière, et que la main droite restait toujours libre. » Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tora. ll,pag. 349.)
^ Nous rappelons ici pour mémoire, et afin de mieux constater l'inintelligence ou la mauvaise foi du rationalisme, les odieuses paroles qu'on a déjà lues : « Les repas étaient devenus , pour la communauté naissante, pour la troupe joyeuse et vagabonde, un des moments les plus doux. Quand Jésu». fut mort, la forme sous laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle d'un banquet mystique. Il est probable que c'était là une des habitudes de sa vie, et qu'à ce aicruei:.!, il était particulièrement aimable et attendri. » {Vie de Jésus, pag. 167, 302-303.)
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tues sauvages, qu'il trempait dans du vinaigre, et les tenant élevées de la main droite, il disait ; a Nous mangeons ces herbes amères en souvenir de l'amertume dont l'Egypte remplit la vie des Israélites, nos aïeux ! n II mangeait alors gros comme une olive, dit le Talmud, de cet âpre aliment, et tous les convives l'imitaient. On apportait ensuite une nouvelle coupe de vin, deux pains azymes et l'agneau pascal. Le président du repas prenait l'un des pains de la main droite *, et disait : « Nous mangeons ce pain sans levain, en souvenir de ce que nos pères en Egypte, au jour de leur délivrance, n'eurent pas le temps de laisser fermenter la pâte. Louons donc Jéliovah , Dieu d'Israël! Dites A/Ze/uia/ Esclaves, bénissez le Seigneur ! » Les assistants récitaient alors le psaume : In exitu It» rael de yEgypto. Le président partageait le second pain en autant de morceaux qu'il y avait de convives, et le bénissait en disant : « Tel fut le pain de misère qu'ont mangé nos aïeux en Egypte. Que celui qui a faim vienne et mange; que l'indigent s'approche et fasse la Pâque ! Béni soit Jéhovah qui produit le pain de la terre ! » Les convives répondaient : « Amen. » Le président prenait chaque morceau, l'enveloppait de laitues sauvages, et le trempait dans un ragoût spécial, nommé Charoseth, sorte de pudding composé d'amandes cuites dans le vin, avec des figues, des noix, du jus de citron et des olives. « Béni soit, disait-il, Jéhovah, Dieu de nos pères, qui nous a sanctifiés par ses préceptes, et nous a commandé do manger le pain azyme avec des herbes amères! » Chaque convive prenait alors un de ces morceaux, ou le recevait directement de la main du chef de famille, qui servait ensuite l'agneau pascal. Avant de le partager, il prononçait la formule de l'Eucharistie judaïque, en ces termes : a Soyez béni, Jéhovah, Dieu de nos pères, parce que vous nous avez sanctifiés par votre loi, et nous avez ordonné de manger l'agneau pascal. Ceci est la Pâque que nou9 mangeons, en souvenir de ce que l'Ange exterminateur passa, sans les frapper, devant les maisons de nos aïeux, sur la terre d'Egypte! »
* Ce fut ce pain, symbole de la délivrance, sur lequel Jésus prononça lea paroles eucharistiques : « Ceci est mon corps. »
Après la nianducation de l'agneau pascal, le chef de famille offrait aux convives une troisièrne coupe de vin, puis ou récitait l'hymne de l'action de grâces, composée des Psaumes cxv et cxviii '. Tous ces détails du cérémonial juif forment au récit évangéliquc un cadre d'authenticité qui nous dispensera de plus amples commentaires. Au vin de la délivrance et au pain de l'amertume, Jésus va substituer « le pain des Anges, ei le vai qui Fait germer les vierges, m
28. « Comme ils commençaient le repas, dil le texte sacré, Jésus insHinHon prit le pam, rendit grâces, le bemf, ic rompit, et îe donna ft ses rbUe. disciples : Prenez, dit-il, et mangez. Ceci est mon corps, qui est donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. — Semblablement, après le repas, il prit le calice, rendit grâces elle leur donna en disant : Prenez et buvez-en tous. Ceci est mon sang, le sang du Testament nouveau, qui, pour vous et pour plusieurs, sera répandu pour la rémission des péchés -. ">
Ceci est mon corps. Ceci est mon sang : non point la figure, l'image, le mémorial, le signe; mais la réalité vraie du a corps qui est donné pour vous, du sang qui sera versé > jusqu'à la dernière goutte. Le passage du Seigneur en Egypte était figuré par l'agneau pascal. Le passage de Jésus-Christ, Fils de Dieu, sur la terre, est éternisé dans le pain qui devient son corps, dans le vin qui devient son sang. Le Testament nouveau commence par ce legs immortel; De l'ancienne Pâque, du sang de l'agneau qui préserva les maisons d Israël en Egypte, du pain de l'indigence, du vin des captifs, il ne reste plus qu'un souvenir. Le samfice universel est étabh; tous devront manger la chair adorable et le sang divin, qui sont oflEerts « pour la rémission des péchés. » Le sacerdoce nouveau est constitué à côté du nouveau sacrifice : «Faites ceci en mémoire de moi ; » et le Testament de l'amour de Dieu pour le monde est scellé dans l'institution de l'Eucharistie chrétienne I
t Credidi propter quod locutus suin. (Psalm., cxv.) Beaii immaculati in vid (Psalm., cxvm. Voir pour tous le» détails de la cène Pascale : Pezron, Hist. ivangél., tom. II, pag. 229-240; Sepp, Vie de Noire-Seigneur Jésus-Christ, t. II, pag. 348-360.) — «Matth., xxvi, 26-28; Marc, xiv, 22-24; Luc, xxii, 19-20.
lèsns révèle 29. a En ce moment, continue l'Évangile, Jésus manifesta l'émo-
aui apôtres ' "
a trahison de tion de SOU CŒUF, et dit : Je connais ceux que i'ai choisis; mais il
Judas et dé- ' , x o
signe le ^ faut que la parole de l'Ecriture s'accomplisse : « L'homme qu? mange mon pain lèvera contre moi le talon *. » Voici en effet que la main du traître est à cette table. En vérité, je vous le dis, l'un de vous, l'un des douze, qui porte avec moi la main à ce plat *, me doit trahir. Quant au Fils de l'homme, il s'en va, selon qn'il a été écrit de lui. Mais, malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera livré! 11 eût été heureux pour celui-là de ne point naître! — Les Apôtres furent consternés. Chacun se mit à dire : Est-ce moi. Seigneur? — Et ils cherchaient entre eux qui ce pouvait être. Or, le disciple que Jésus aimait était couché à table, près de la poitrine de Jésus. Simon Pierre lui fit signe de demander qui ce serait. Le disciple, se penchant donc sur le cœur de Jésus, lui dit à voix basse : Seigneur, qui est-ce? — Jésus répondit : C'est celui à qui je vais donner le morceau de pain trempé ^. — Or Judas, le traître, demandait en ce moment : Est-ce moi, Rabbi? — Jésus répondit, de manière à n'être entendu que de Jean : Tu l'as dit! — Puis, prenant un morceau de pain trempé, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon. Avec cette bouchée amère, Satan entra en lui. Jésus lui dit à haute voix : Ce que tu as à faire, fais-le promptement. — Let* autres convives ne surent point ce que signifiait cette parole. Quelques-uns pensaient que, comme Judas était chargé de la bourse, Jésus voulait lui dire : Achète promptement ce qui nous est nécessaire pour le temps de la fête * ; ou bien : Vois à t'occu-
* Psalm., XL, 10.
* Cette parole fut prononcée au moment où chaque convive portait la main an plat pour prendre le morceau de pain trempé dans le Charoseih.
' Toutes les mains s'étaient retirées du plat sacramentel, quand Jésus avait annoncé la trahison de l'un des douze. Voilà pourquoi le divin Maître dut en faire lui-même la distribution.
* On sait que les Juifs n'achetaient et ne vendaient jamais rien le jour du sabbat, ni les jours do fête. Chacun avait donc le soin de s'approvisionner à l'avance de toutes les choses nécessaires à la vie. « La veille de la Pique, dit le Df Sepp, les boutiques des marchands restaient ouvertes toute la nuit. Quant aux pauvres, ils demandaient aux pèlerins et aux étrangers compatissants quelque aumône, a£n de subvenir pour eux aux frais du sacrifice pascaL »
CIIAr, X. — JEUDI SAIKT. 203
per des pauvres. — Judas, prenant donc le morceau de pain, sortit aussitôt. Il était nuit '. »
30. « Après le départ de Judas, Jésus dit : Maintenant le Fils de ConHpmatioa
de la pri-
l'homme a été glorifié et Dieu l'a été en lui. Si Dieu a été glorifié mautédonnéfi
à s* Pierre.
eu lui, à son tour il fera éclater sa gloire. Bientôt il manifestera la gloire du Fils de l'homme -. » — Les Apôtres comprirent cette parole dans le sens de l'avénenijent immédiat du règne de Jésus- Christ. « Qui sera le plus grand, sous la royauté nouvelle? se demandaient-ils entre eux. n — Jésus va leur répondre, et, tout en confirmant une seconde fois la nomination précédemment faite ^, du chef futur de l'Eglise, il leur rappelle les conditions de l'autorité chrétienne. «Les rois des nations, dit-il, les traitent avec empire ; ceux qui ont l'autorité se font donner des titres flatteurs. Qu'il n'en soit point ainsi parmi vous. Que celui qui est le plus grand devienne comme le moindre; et celui qui gouverne comme celui qui serl. En eflet, quel est le plus grand, de celui qui préside au festin, ou du serviteur? N'est-ce pas le président du festin? Or, moi qui préside à cette table, au milieu de vous, je me suis fait votre serviteur. Pour vous, qui êtes demeurés avec moi dans mes épreuves, je vous prépare, comme mon Père l'a fait pour moi-même, un royaume, afin que vous mangiez et buviez à la table de ma royauté, et qu'assis sur des trônes, vous jugiez les douze tribus disraël. — Puis, s'adressant à Pierre, le Seigneur lui dit : Simon, Simon ! Voici que Satan a obtenu le pouvoir de vous cribler tous, comme on crible le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Un jour donc, quand tu seras relevé, affermis tes frères. » — Telle est l'institution de la chaire de saint Pierre, gardienne d'une foi indéfectible, au-dessus des. sièges de l'épiscopat, du haut desquels les successeurs des apôtres jugent toutes les nations du monde. «Mes petits enfants, continua Jésus, je n'ai plus que quelques instants à demeurer avec vous! Vous me chercherez, et, comme je l'ai dit aux Juifs, « Je vais là où vous ne pouvez venir. » Je vous
1 Jlattb., XXVI, 21-25; Marc, xiv, 18-21; Luc, xxii, 21-23; Joan., xiii, 21-80. — * Joan., XIII, 31, 32. — s Cf. cbap. vu de cette Histoire, n»» 25 et 26.
804 mSTOlRE DE l'église. — 1" ÉPOQUE ( AN 1-312).
donne un commandement nouveau. Aimez-vous les uns les autres ! Comme je vous ai aimés moi-même , aimez-vous. A ce signe de votre charité mutuelle , tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples *. • *r'u**ch"u ^*' «Simon Pierre lui dit : Seigneur, où allez-vous donc? — ^^^'"'"' Jésus répondit : Je vais où tu ne peux en ce moment me suivre ; mais tu me suivras plus tard *. — Pourquoi, dit Pierre, ne puis-je vous suivre dès maintenant? — Alors Jésus leur dit : Cette nuit même, je serai, pour vous tous, un sujet de scandale et de chute car 11 est écrit : «Je frapperai le Pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées '. » Mais, après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée. — Pierre s'écria : Quand même tous se scandaliseraient de vous, moi jamais! Je donnerai mon sang pour vous! Seigneur, je suis prêt à marcher, avec vous, à la prison et à la mort! — Jésus lui répondit : Tu verserais ton sang pour moi? Pierre, en vérité, en vérité, je te le dis : Cette nuit même, avant le second chant du coq, tu m'auras renié trois fois ! — Mais Pierre redoublait ses serments , et disait : Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai jamais ! — Tous les disciples tinrent le même langage. Jésus leur dit : A l'époque où je vous ai envoyés sans bourse, ni sac de voyage, ni double chaussure, avez-vous manqué de quoi que ce soit? — De rien, répondirent-ils. — Jésus dit alors : L'heure est venue où celui qui a un sac de voyage, doit se munir aussi d'une bourse : et celui qui n'en a point fera bien de vendre jusqu'à sa tunique elle-même, pour acheter une épée. Je vous parle ainsi, parce que la prophétie écrite de moi, va s'accomplir : tt n a été mis au rang des scélérats *. » J'approche de ma fin. — Les apôtres comprirent alors qu'une lutte terrible était sur le point de s'engager. « Seigneur, s'écrièrent-ils, voici deux glaives ! — C'est assez, répondit-il ^.n — Les deux glaives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont en efiet suffi, dans la main de
» Luc, XXII, 24-32; Joan., xiii, 33-35. — * Comme son divia Maître, saint Pierre devait mourir par le supplice de la croix. — ^ Zachar., xiii, 7. — * Isa,, LUI, 12. — » Matlh., xxvi, 31-33; Marc, xiv, 27-31; Luc, xxii, 33-38 j Joan.' XIIJ, »6-38.
CUAP. X. — JEUDI SAINT. 205
l'Église, à la conquête du monde. Mais ils ne devaient être employés, ni l'un ni l'autre, à la façon des conquérants humains. Jésus réprime la belliqueuse ardeur des apôtres. « Que votre cœur ne se trouble point, dit-il. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs étages. Je vais vous y préparer une place. Ensuite je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous soyez aussi vous-mêmes. Or vous savez où je vais , et vous connaissez la voie à prendre. — Thomas lui dit : Seigneur, nous ne savons pas où vous allez; comment donc pouvons-nous connaître la voie à suivre? — Jésus lui répondit : Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous m'eussiez bien connu , vous auriez aussi connu mon Père ; vous l'avez vu déjà, et vous le connaîtrez bientôt. — Seigneur, demanda Philippe, faites-nous voir le Père, et cela nous suffit! — Depuis si longtemps je suis avec vous, répondit Jésus, et vous ne me connaissez pas encore! Philippe, celui qui me voit, voit aussi le Père. Comment donc peux-tu dire : Montrez-nous le Père? Ne croyez-vous donc pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? Le Père, demeurant en moi, fait les œuvres dont vous avez été témoins. Croyez aux œuvres que vous avez vues. En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque croit en moi accomplira toutes les œuvres que je fais, et de plus grandes encore ; parce que, retourné à mon Père, je ferai tout ce que vous demanderez en mon nom. Vous m'aimez, gardez donc mes commandements. Pour moi, je prierai le Père, et il vous enverra l'autre Paraclet ' (Consolateur), qui demeurera à jamais avec vous, l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit et ne le connaît point. Mais vous le connaîtrez, car il demeurera avec vous, il sera en vous. Je ne vous laisserai point orphelins, je reviendrai à vous. Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus, mais vous me verrez; vous vivrez de ma propre vie, et, ce jour-là, vous connaîtrez que je suis dans le Père, vous en moi, et moi en vous! — Seigneur,
1 Alium Paraclitum. Voilà la troisième personne de la Trinité divine , qnl ioit, avec le Père et le Fils, achever l'œuvre de la Rédemption du monde.
206 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE ( AN 1-312).
demanda Thadée surnommé Jude, que signifie cette parole que TOUS vous manifesterez à nous, mais non au monde? » — Les apôtres attendaient toujours le règne du Christ, dans la splendeui et la gloire d'une manifestation toute-puissante, qui courberait le monde sous le sceptre de Jésus. Tel est le sens de l'interrogation de Thadée. Mais le monde doit rester libre d'accepter ou de refuser le bienfait de In rédemption ; de suivre le Sauveur, ou de le crucifier. Voilà pourquoi le divin Maître répond : « Quiconque m'aime, gardera ma parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Mais celui qui ne m'aime point, ne peut garder ma parole. Je vous dis ces choses , en ce moment où j'habite encore visiblement parmi vous. Mais l'Esprit-Saint, le Paraclet, que le Père enverra en mon nom, voius enseignera toutes choses, et vous donnera lintelligence de chacune de mes paroles. Je vous laisse lu paix ; je vous donne ma paix ; non point celle que le monde peut offrir. Que votre cœur soit donc sans trouble, ni effroi. Je m'en vais, mais je reviendrai à vous. Si vous m'aimiez, vous seriez dans la joie de ce que le Fils de l'homme retourne à son Père, car le Père est plus grand que lui '. Désormais je ne pourrai plus guère vous entretenir; le prince de ce monde approche. Il n'a aucune puissance sur moi , mais il faut que le monde sache que j'aime le Père, et que tous les ordres qu'il m'a donnésje les exécute. Levez-vous, sortons d'ici *. n
32. « Ayant donc récité Ihymne pascal ^, ils quittèrent le Cénacle, se dirigeant vers la montagne des Oliviers *. » Chemin faisant , ils traversaient les coteaux, couverts de vignes, et le divin Maître continua à leur parler en ces termes : m Je suis la véritaljle vigne, et mon Père est le vigneron. Tout rameau qui ne portera point de
* Comme Dieu, Jésus est <5gal au Père; il l'indique clairement et à ploeieurs reprise» : « Le Père et moi nous sommes un. » — « Tout ce qui est au Père est à moi; tout ce que j'ai est au Père^ etc. » Mais, couime Fils de l'homme, à ce titre spécial, Jésus est moins grand que le Père. Tel est ici le sens de la parole évangélique.
* Joan., XIV, 1 ad ultim. — ^ Ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'hymne d'action de grâce, après lu Pâque, se composait des psaumes cxv et cxviu. — * Matth., XXVI, 26; Marc, xiv, 30.
ClIAP. X. — JEUDI SAINT. 207
fruit en moi, il le retranchera, et celui qui porte dt^jà du fruit, il l'émondera, pour le rendre plus fertile. Vous qui avez recueilli mes enseignements, vous êtes déjà purs. Demeurez en moi , et moi en vous. Comme la branche ne saurait produire son fruit d'elle-même, et sans rester attachée au cep , de même vous ne le sauriez non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi, et moi en lui (car Fans moi vous ne pouvez rien), est une branche fertile. Mais celui qui se détache de moi sera coupé, comme le sarment; il séchera et on le ramassera pour le jeter au feu. Comme mon Père m'a aimé, ainsi je vous aime. Demeurez dans mon amour. Tel est mon précepte. Aimez- vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ! Nul ne peut donner une plus grande preuve de tendresse que de mourir pour ses amis. Or, vous êtes mes amis, si vous gardez mes commandements. Désormais je ne vous nommerai plus serviteurs; un serviteur ne sait pas ce que fait le maître. Je vous ai donc donné le titre d'amis, parce que je vous ai enseigné tout ce que j'ai appris du Père. Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais je vous ai moimême élus et constitués, pour que vous aUiez et rapportiez du fruit, et que votre fruit demeure. Le monde vous poursuivra de sa haine; il m'a détesté moi le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait en vous son bien propre. Mais vous n'êtes pas de ce monde; mon élection vous en a fait sortir; voilà pourquoi le monde vous hait. Conservez la mémoire de la parole que je prononce en ce moment : Le serviteur n'est pas au-dessus du maître. Ils m ont persécuté ; ils vous persécuteront aussi. Cependant on a gardé ma parole, on gardera aussi Li votre. L'heure vient où quiconque vous tuera croira honorer Dieu ^ Et maintenant je vais
* Quelle majesté, dans cette histoire prophétique de lÉglise ! Le rationalisme moderne écrite à propos de ces passages, des phrases telles que celles-ci : « Entraîné par l'effrayante progression de son enthousiasme, commandé par les nécessités d'une prétention de plus en plus exaltée, Jésus n'était plus libre, il appartenait à son rôle ! » {Vie de Jésus, pag. 318.) « Jean met dan» la bouche de Jésus des discours raides et gauches, dont le ton, si sourent faux et inégal, ne serait pas souffert par un homme de goût I » (Ibid., Introd., pag, XXIII, xxiY.)
208 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE ( AN 1-312).
à Celui qui m'a envoyé. Nul de vous ne songe plus à me demander où je vais. Mais ce mot de séparation remplit vos cœurs de tristesse. Cependant, je vous le dis, en vérité : Il vous est utile que je m'en aille, autrement l'Esprit Consolateur ne viendrait point à vous. Quand je serai parti, je vous l'enverrai. C'est lui qui forcera le monde à reconnaître ces trois grandes vérités : Le péché, la justice, et le jugement. J'aurais encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pourriez maintenant porter le poids de mes paroles. Quand l'Esprit de vérité sera venu, îl vous enseignera toute vérité *. Encore une fois, je vous le dis : "Vous pleurerez, vous serez dans la désolation, et le monde se réjouira! Vous serez drins la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie. La femme qui enfante est en proie aux étreintes de la douleur; mais, quand elle a donné le jour à un fils, elle oublie la BouËfrance; elle est tout entière au bonheur d'avoir mis un homme au monde. Vous aussi, vous êtes ea ce moment dans la douleur; mais vous me reverrez, et votre cœur tressaillera d'une joie que nul ne vous pourra plus ravir. En vérité, en vérité, je vous le dis : Tout ce que vous demanderez au Père, en mon nom, il vous l'accordera. Jusqu'ici vous n'avez rien demandé, en mon nom : demandez et vous recevrez; rien ne manquera à votre joie. Naguère je vous disais ces choses en paraboles. L'heure est venue où je vous parle ouvertement du Père. Le jour où vous le prierez, en mon nom, je n'aurai point à intercéder moi-même près de lui. Le Père en effet vous arme ; parce que vous m'avez aimé; parce que vous avez cru que je suis sorti du Père. Issu de son sein, je suis venu en ce monde; maintenant je quitte ce monde, et je retourne au Père. — Les disciples lui dirent : Non, ce n'est plus en paraboles mystérieuses que vous nous parlez. Nous comprenons que vous savez tout, et nous croyons que vous êtes sorti de Dieu! — Jésus répondit : Avez-vous en effet cette foi? Le moment approche où vous allez prendre la fuite, chacun de son côté, et me laisser seuh Seul! non; car mon Père est avec moi. Souvenez-vous de ma parole, pour que vous conserviez la paix en moi.
* Qu'est devenue, dans le protestantisme, l'&ction incessante du Saint-Es« prit^ qui doit compléter renseignement de Jésus}
CHAP. X. — JEUDI sAirrr.
"Vous subirez l'oppression dans le monde; mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde '. »
33. En parlant ainsi, Jésus était arrivé sur le bord du Cédron. i* torrent
^, . du Cédron.
Ce torrent, qui avait vu passer l'infortune de David: dont les eaux Prière fougueuses avaient baigne les victimes oflfertes à Moloch; dont le rivage avait été teint du sang d'Isaïe le prophète, nous apparaît ici comme la limite des deux mondes. L'antique loi n'ira pas plus loin. Le monde nouveau, l'Église catholique, va naître. Le Sauveur, dans ce discours, qui dut faire couler tant de larmes, a résumé tous les dogmes, toute l'histoire, tous les combats, tous les triomphes de l'Église. « Jésus, continue l'écrivain sacré, leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils manifeste votre gloire ! Vous lui avez donné la puissance sur toute chair, afin qu'à tous il donne la vie éternelle. Or, la vie éternelle c'est vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et connaître Jésus-Christ, que vous avez envoyé. J'ai manifesté votre gloire à la terre; j'ai consommé l'œuvre que vous m'aviez commise. Maintenant donc, ô Père, faites éclater sur moi la splendeur dont je rayonnais dans votre sein, avant l'aurore du monde' J'ai appris votre nom aux hommes, que vous m'avez donnés, du milieu du monde ; ils étaient vôtres, et vous me les avez confiés. Ils ont gardé votre parole. Ils savent maintenant que de vous découle tout ce que je tiens de votre libéralité. Les enseignements que j'ai puisés dans votre sein, je les leur ai transmis; ils les ont reçus; ils reconnaissent que je suis vraiment sorti de vous; ils croient que vous m'avez envoyé. C'est pour eux que je vous adresse ma prière; je ne prie point pour le monde , mais pour ceux que vous m'avez donnés; parce qu'ils sont vôlres. Or, tout ce que vous avez est à moi, et tout ce que j'ai est à vous. Père, j'ai été glorifié en eux! Bientôt je ne serai plus dans ce monde; mais ils y resteront, et moi je vais à vous. Père saint, pour l'honneur de votre nom, conservez ceux que vous m'avez donnés ! Qu'ils soient un, comme nous sommes un! Tant que je fus avec eux, je les ai conservés en votre
» Joan., XV et xvi integr.
HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l''" ÉPOQUE ( AN 1 -312).
nom. J'ai gardé le dépôt que j'ai reçu de vous; aucun d'eux ne s'est égaré, hormis le fils de perdition, en qui s'accomplit la malédiction formulée par l'Écriture. Sur le point d'aller à vous, je tiens ce langage, en ce monde que je vais quitter, afin de leur laisser au *bnd du cœur la plénitude de ma joie. Je leur ai appris votre parole, et le monde les a eus en horreur; parce que, pas plus que moi, ils ne sont de ce monde. Je ne vous demande point de les retirer du monde, mais de les préserver du mal. Sanctifiez-les dans la vérité. Votre parole est vérité. De même que vous m'avez envoyé en ce monde, ainsi je les envoie. Ce n'est pas pour eux seulement que je vous implore, mais pour ceux qui, sur leur parole, doivent croire en moi. Qu'ils soient un! De même que vous, ô Père, vous êtes en moi, et moi en vous, qu'ils soient eux-mêmes un en nous. Ainsi le monde croira que vous m'avez envoyé. Moi en eux, vous en moi, pour qu'ils soient consommés dans l'unité ! Ainsi le monde reconnaîtra que vous les avez aimés, comme vous m'aimez moi-même. Père, je veux que, partout où je suis, ceux que vous m'avez donnés soient avec moi; qu'ils contemplent la splendeur dont vous m'avez entouré ; car , avant que le monde fût , vous m'aimiez ! Père de i'éternelle justice, le monde ne vous a pas connu; mais moi je vous connais, et ceux-ci savent que vous m'avez envoyé! Je leur ai appris, et je leur apprendrai votre nom; afin que l'amour que vous me portez se repose sur eux, et que moi-même je sois en eux *! » Ayant ainsi parlé, en un langage que le Verbe incarné pouvait seul tenir, et qui suffira, jusqu'à la fin des âges, à la félicité de notre terre , « Jésus traversa avec ses disciples le torrent du Cédron '. »
> J»aa., xvu iutegr. — > Joan., jviii, l