‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 33 sur 89 · HÉRODOTE · texte numérisé non relu

HÉRODOTE

» Ne vous exposez donc point , je vous en prie , seigneur, à de si grands périls, puisqu'il n'y a point de ncccssilé. Suivez plutôt mes conseils ; congédiez maintenant cette assemblée , faites de nouvelles réflexions, et, quand vous le jugerez à propos, donnez les ordres qui vous paraîtront les plus utiles. Je trouve , en effet, qu'il y a un grand avantage à ne se déterminer qu'après une mûre délibération; car quand même l'événement ne répondrait pas à notre attente, on a du moins la satisfaction qu'on s'est décidé avec sagesse , et que c'est la fortune qui a triomphé de la prudence. Mais lorsqu'on a suivi des conseils peu sages , si la fortune les seconde , nous ne devons nos succès qu'au hasard , et la honte , suite de ces mauvais conseils , ne nous en reste pas moins.

» Ne voyez-vous pas que Dieu lance sa foudre sur les plus grands animaux et qu'il les fait disparaître, tandis que les petits ne lui causent pas même la plus légère inquiétude? ne voyez-vous pas qu'elle tombe toujours sur les plus grands édifices et sur les arbres les plus élevés? car Dieu se plaît à abaisser tout ce qui s'élève trop haut. Ainsi une grande armée est souvent taillée en pièces par une petite. Dieu, dans sa jalousie, lui envoie des terreurs, ou la frappe d'aveuglement, et conséquemment elle périt d'une manière indigne de sa première fortune; car il ne permet pas qu'un autre que lui s'élève et se glorifie. La précipitation produit des fautes qui occasionnent les disgrâces éclatantes. Ce qu'on fait, au contraire , lentement , procure de grands avantages. Si on ne les aperçoit pas sur-le-champ, on les reconnaît du moins avec le temps.

» Voilà, seigneur, les conseils que j'ai à vous donner. Et vous, Mardonius , fils de Gobryas , cessez de tenir sur les Grecs de vains propos : ils ne méritent pas qu'on en parle avec mépris. C'est en les calomniant que vous excitez le roi à marcher en personne contre ces peuples ; c'est du moins à quoi me paraissent tendre toutes vos vues, tout votre zèle. Au nom des dieux, ne vous permettez plus la calomnie , c'est le plus odieux des vices. C'est une injustice de deux personnes contre une troisième. Le calomniateur viole toutes les règles de l'équité, en ce qu'il accuse un absent. L'autre n'est pas moins coupable , en ce qu'il ajoute foi au calomniateur avant que d'être bien instruit. Enfin l'absent reçoit une double injure , en ce que l'un le dépeint sous de noires couleurs, et que l'autre le croit tel qu'on le lui représente.

» Mais s'il faut absolument porter la guerre chez les Grecs , que le roi du moins reste en Perse , que nos enfants lui répondent de

nos conseils. Quant à vous, Mardonius, prenez avec vous les meilleures troupes , et en aussi grand nombre que vous voudrez ; mettez-vous à leur tête; et, si les affaires du roi prospèrent de la manière que vous le dites , qu'on m'ôte la vie à moi et à mes enfants. Mais si elles ont le succès que je prédis, que les vôtres éprouvent le même traitement et vous-même aussi , si vous revenez de cette expédition. Si vous ne voulez pas accepter celte condition et que vous soyez absolument déterminé à marcher en Grèce , je ne crains point d'assurer que quelqu'un de ceux qui seront restés ici , connaissant la valeur des peuples contre lesquels vous conseillez au roi de faire la guerre, apprendra incessamment que Mardonius, après avoir causé aux Perses quelque grande calamité, aura servi de pâture aux chiens et aux oiseaux sur les terres des Athéniens ou sur celles des Lacédémoniens, à moins que ce malheur ne lui arrive même en chemin , avant que d'être entré en Grèce. j>

Ces sages conseils ne furent point suivis.

Thucydide (471 — 411).

Le succès de l'histoire d'Hérodote ne tarda pas à lui donner un illustre rival. Thucydide, fils d'Olorus, à qui la lecture de cet ouvrage avait arraché des larmes de dépit , dès l'âge de quinze ans, était Athénien de la bourgade ou dime d' Alimente. 11 descendait , par son père , d'un Olorus, ancien roi de Thrace, et était parent de Miltiade et de Ciraon. Il naquit vers l'an 471 avant J.-C. Sa jeunesse fut cultivée par une excellente éducation et par les leçons dos philosophes et des rhéteurs les plus distingués, tels qu'Anaxagore, qui avait aussi formé Périclès, et Gorgias, dont il emprunta l'élévation et la magnificence. Il prit encore des leçons d'élo([ucnce de l'orateur Antiphon.

Parvenu à l'âge viiil, Thucydide ne voulut point se mêler du gouvernement ni monter à la ti'ibune, quoiqu'il eût reçu de grands talents de la nature, et qu'il les eût perfectionnés par l'étude. La guerre du Péloponèse était alors dans sa plus grande vigueur; il prit le parti des armes; mais son courage fut Iralii par la fortune. Créé général par les Athéniens, il marchait à la défense d'Amphipolis , lorsque Brasidas, général des Lacédémoniens, le prévenant, s'empara de celte ville. Le peuple d'Athènes, irritéjle ce mauvais succès, en fit un crime à Tbucydide : il fut exilé. Il se relira d'abord dans l'île d'Égine, où il s'occupa ([uclquc

temps à faire valoir sa fortune, qui était considérable; mais voyant ce pays menace d'une prochaine invasion , il se retira dans Scaptéryla, ville de Thrace, dont il était originaire^l y consacra ses loisirs à écrire son histoire. Elle est^jstribucc en huit livres , et comprend les événements de la guerre du Péloponèse, dans laquelle il avait joué un rôle. Afin de se procurer des renseignements plus certains sur les détails de celtFguerre , il distribua des sommes considérables à des Athéniens et à des Lacédémoniens, qui étaient chargés de l'instruire de tout ce qui se passait dans les deux partis. Peu s'en fallut que ce chef-d'œuvre ne restât enseveli dans un honteux oubli, et ne périt entre les mains de ses héritiers ignorants. Il était perdu pour la postérité, sans la générosité de Xénophon; un heureux hasard le lui fit connaître; frappé de la beauté de cet ouvrage , il le publia sous le nom de son véritable auteur; et comme la mort avait empêché Thuc} dide dc terniiner l'histoire de cette guerre , dont il n'avait pu voir les dernières catastrophes ,^jénophon la continua , et y ajouta deux livres , sous le titre d'Histoire grecque.

^Tliucydide à un caractère grave joignait des mœurs austère^jCesqualités sont empreintes dans son style n^ricux et concis. Les tableaux sombres qu'il avait sous les^yeux , les malheurs continuels qui affligeaient la Grèce depuis plus de vingt année^ semblent avoir contribué à rembrunir les couleurs de sa dictio^^'t à luidonner ces teintes vigoureuses qui n'appartiennent Qu'aux grands maîtres. IL déploie partout unccloqucnce jnâle , une politique sayante et proiende. Il affecta dans sa diction les formes sévères de l'ancien atticisme , et devint un modèle si accompli dans le genre grave et majestueux, que Démosthène ne crut pouvoir atteindre à ses hautes qualités qu'en le copiant sept fois de sa main.

Riche des leçons de ses maîtres et fort de son propre génie, Thucydide ajoutaji^ux préceptes de rart^jahardicsse dcl'iixécution. Pompeux sans superlluité, arrondi sans mollesse, il a la vigueur nécessaire au barreau. Son élocution estjiobJi^sjîs termcs sont choisis çj^sonores : il les crée au besoin et lors^julils-manqucnt à la force de sa conception. Nul.oratcur n'a mieux développé, les caractères, et fait des passions un usage plus heureux. Il est fécond en figures, abondant en cntirymèmes, profond et scntentieux dans ses réflexions.

« Thucydide est si plein de choses, dit Cicéron, que, chez lui, le nombre des pensées égale celui des mots , et en même temps il est si juste et si serre dans son style, qu'on ne sait si ce sont les mots qui ornent les pensées , ou les pensées qui ornent les mots. » {De Oratore-, liv. ii, n. 5G.)

« Thucydide est , à mon gré , dit Jean- Jacques Rousseau , le vrai modèle des historiens; il rapporte les faits sans les juger, mais il n'omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nousmêmes. Il met tout ce qu'il raconte sous les yeux du lecteur. Loin de s'interposer entre les événements et les lecteurs , il se dérohe ; on ne croit pas lire, on croit voir. » {Emile, liv. iv.)

Le talent de raconter , que possède Thucydide à un degré peu commun , il ne l'exerce guère que sur des faits militaires , et l'on ne peut l'en blâmer, puisqu'il écrit l'histoire d'une guerre. Quand le cours naturel des choses l'entraîne sur la scène des débats et des intrigues politiques , il en sait tirer des tableaux animés et fidèles ; mais il se contient rigoureusement dans les bornes de son sujet , et regagne le plus tôt possible les camps et les flottes.

L'obscurité dépare quelquefois la diction de Thucydide ; cette imperfection a été sentie par les anciens , il est à présumer que les copistes l'ont fort augmentée. On rencontre çà et là, en chacun des huit livres , quelques lignes embarrassantes et peu intelligibles ; elles ont servi de prétexte à des commentaires qui ne les ont point du tout éclaircies et qui contribueraient plutôt à répandre des ténèbres et de l'ennui sur tout l'ouvrage. Le plus simple est de regarder ces textes obscurs comme autant de petites lacunes et de les remplir, quand cela est indispensable , par les idées qui se lient le plus naturellement à ce qui précède et à ce qui suit, sans s'arrêter à des discussions grammaticales , que l'état de ces textes rend tout à fait infructueuses.

Page 1