ARISTOTE
haïr un jour ; ils haïssent comme s'ils devaienl un jour aimer. Leur cœur est petit , parce que la vie en a flétri les sentiments. Rien de grand, rien de sublime névciUe leurs désirs ; ils ne pensent qu'à ce qui peut les l'aire vivre. Ils sont avares; car Tarifent est nécessaire pour vivre, et l'expérience leur a fait voir combien il est aisé de perdre et difficile d'acquérir.
» Ils sont timides, et craignent tous les maux avant qu'ils n'arrivent. En effet, leur caractère glacé est totalement contraire à celui des jeunes gens, toujours enflammé; aussi la vieillesse amcne-t-elle la crainte à sa suite , car la crainte est de glace. D'autant plus attachés à la vie , surtout (piand ils approchent de sa fin , (pie l'on désire davantage ce qu'on va perdre, et qu'on fait des vœux plus ardents pour ce qui nous est enlevé. Egoïstes à l'excès, défaut qui vient encore d'un petit esprit.
» Plus amis de ce qui est utile que de ce qui est honnête, parce qu'ils sont égoïstes, et que l'utile leur parait un bien réel, tandis que riionneur n'est pour eux que Ihonneur. La honte a peu d'empire sur leur âme, qui, moins sensible à la gloire qu'à l'inlcrct, compte pour rien l'opinion. Rarement se repaissent-ilsd'espérances : d'abord l'usage de la ^ie leur a [)rouvé (pi'il ne faut guinr s'attendre qu'au malheur, et (pie la plupart des événements ont une issue fâcheuse ; ensuite ils sont timides. Ils vivent plus de souvenirs que d'espérances; car pour eux , l'avenir n'est rien en comparaison du passé: or, l'avenir est le domaine de l'espérance; le passé, celui du souvenir. Aussi sont-ils grands parleurs, racontant sans cesse les événements d'autrefois, tant le souvenir du passé les enchante. Leur colère est >ive, mais elle a un caractère de faiblesse. Les passions les ont quittés, ou se sont affaiblies par l'âge; s'il en est une qui les agite et jjréside à leurs actions, c'est celle du gain. Ils paraissent donc modérés, parce (jue la passion de l'intérêt absorbe en eux toutes les autres. Ils raisonnent plus qu'ils ne sentent; car le raisonnement conduit à l'intérêt, le sentiment à la vertu. S'ils font du mal, c'est plut()t |)our nuire (jue pour insulter. Us sont eru-lins à la |)itié, mais non par les mêmes motifs ([ue les jeunes gens : ceux-ci sont compatissants par humanité; les vieillards parce qu'ils sont faibles , et se voient exposés à tout souffrir : or, c'est une des causes dont la [litic dérive. De là vient qu'ils sontchagrins, ennemis du rire et delà plai>aiil('iie. L'humeur chagrine et le rire sont incom[)alibles. Telles sont les nneurs des jeunes gens et des \ieillards.
» Il est évident que le caractère des hommes faits tiendra le mi-
lieu entre celui des jeunes gens et celui des vieillards, et s'éloignera également des excès de l'un et de l'autre. Ils n'ont pas en euxmêiîies une confiance aveugle, c'est le propre de l'audace : ils ne sont pas non plus timides , ils gardent une juste proportion. Ils ne donnent ni ne refusent indifféremment leur confiance à tout le monde ; mais c'est la vérité qui règle en tout leurs jugements. Ils n'agissent pas seulement d'après l'honneur, ni seulement d'après l'intérêt, mais d'après tous les deux. Exempts d'avarice et de prodigalité , la modération préside à leur conduite ; elle met un frein à leur colère et à leurs passions. Leur prudence ne manque pas de courage , ni leur courage de prudence , qualités partagées entre les jeunes gens et les vieillards : car les jeunes gens sont braves, mais emportés ; les vieillards sages, mais timides. En général tout ce que la jeunesse et la vieillesse ont de bon séparément, l'âge mûr le réunit, et tout ce qui pèche dans ces deux âges, soit par excès , soit par défaut , est ramené dans celui-ci à un sage et juste milieu. Par âge mûr, j'entends, pour le corps, l'intervalle depuis trente ans jusqu'à trente-cinq, et pour l'esprit, vers quarante-neuf ans. » (Rhétorique.)
TSiéophraste (571 — 286).
Théophraste d'Erésus , dans l'île de Lesbos, fut le successeur d'Aristote. Fils d'un foulon , il se livra de bonne heure à l'étude de la philosophie. Platon fut son premier maître. De cette école il passa dans celle d'Aristote , où il obtint de grands succès. Son nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et de la douceur de son élocution, lui fit changer son nom, qui était Tyrtame, en celui d'Euphraste, c'est-à-dire qui parle bien; et ce nom ne répondant pas encore à la haute idée qu'il avait de son génie , il l'appela Théophraste , c'est-à-dire homme dont le langage a quelque chose de divin. Aristote , obligé de sortir d'Athènes , abandonna son école à Théophraste (322 ans avant J.-C), lui confia ses écrits, à condition de les tenir secrets, et c'est par le disciple que sont venus jusqu'à nous les ouvrages du maître. Théophraste lui succéda dans la direction du Lycée ; mais il n'ajouta rien ou presque rien à ses idées , il ne s'occupa qu'à les développer et à les éclaircir : ce que la concision d'Aristote et l'indécision de quelques-unes de ses doctrines rendaient nécessaire. C'était surtout la facilité et la grâce de l'élocution qui caractérisaient le talent de Théophraste. Il possédait tellement l'art de l'exposition, que