‹ Histoire de l'empereur Napoléon 1erChapitre 24 sur 32 · MOUVEMENT INTELLECTUEL · texte numérisé non relu

MOUVEMENT INTELLECTUEL

les chants des poètes; et, à vrai dire, on y gagnait. Non qu'il n'y eût aucun homme de mérite qui attachât son nom aux œuvres de cette littérature; le xvme siècle lui avait légué Delille et Ducis, et ces deux noms doivent être sauvés de l'oubli; près d'eux, quoique dans un ordre inférieur, nous inscrirons ceux de Legouvé, d'Esménard, de Parseval-Grandmaison , de Berchoux, de Chenedollé, de Baour-Lormian , de Campenon et de Laya : alors venait de s'éteindre le poète Lebrun , lyrique à enthousiasme factice, et qui laisse le cœur froid et l'âme vide; Chénier, l'ancien conventionnel, lui avait survécu de trois ans. C'était un homme d'un talent correct et quelquefois vigoureux ; Napoléon le haïssait parce qu'il était demeuré fidèle à la république. Fontanes écrivait avec une élégance remarquable de doucereuses élégies et des poèmes didactiques ; Andrieux contait avec une bonhomie pleine de charme; Millevoye, encore adolescent, révélait dans quelques pièces éparses le sentiment de la véritable poésie ; Michaud chantait le Printemps d'un proscrit ; Luce de Lancival, Raynouard , Alexandre Duval , Etienne Picard , ajoutaient quelques lleurons à la couronne dramatique de la France ; Népomucène Lemercier jetait son drame de Pinto comme un défi à la vieille école aristotélique, et cette tentative, pour avoir devancé l'heure, demeurait vaine et inféconde : Lemercier était d'ailleurs un de ces génies libres et fiers qui n'avaient point fléchi sous l'ascendant de Napoléon et qui se réfugiaient, comme Chénier, Ducis et Delille, dans une indépendance dédaigneuse des grâces du maître et des honteuses pensions de Fouché. Pourquoi faut -il que nous soyons forcé d'ajouter â ces noms celui de Parny, qui prostitua son talent à l'œuvre infâme de démoraliser le peuple par la poésie, et de jeter la boue de l'impiété à tout ce qui est saint, à tout ce qui est grand, à tout ce qui a droit au respect, à la recon-

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naissance et aux adorations du monde ! Cet odieux poêle jouissait alors d'une certaine popularité, tant les générations élevées à l'ombre des clubs et au pied des échafauds avaient perdu le souvenir de leur propre dignité. C'est une justice à rendre à Napoléon qu'il n'aimait pas cet homme.

Les prosateurs formeraient une cohorte trop nombreuse pour qu'il nous fût possible de la passer en revue : citons à la hâte l'auteur de Paul et Virginie , Bernardin de Saint-Pierre, émule décoloré de J.-J. Rousseau , mais moins dangereux et moins obéi; les deux Lacretelle, unis par l'amitié et rivaux en politique; le cardinal Maury, dont l'histoire avait commencé par l'éloquence et la fidélité, et se terminait, sur le siège archiépiscopal de Paris, par l'obscurité et la félonie; Suard, publiciste distingué; E. de Jouy, observateur sans portée et imitateur stérile d'Addison; Ginguené, littérateur formé à l'image de Voltaire; Nodier, qui s'essayait encore; Dureau de la Malle, savant modeste et laborieux; Mme Cottin, dépourvue de style, mais non de grâce et d'intérêt; MmP de Genlis , dont la pédanterie surannée et vaniteuse abordait tous les genres pour les effleurer tous; Rœderer, Sieyès , Merlin, Maret, Bigot de Préameneu, Cambacérès, Portalis, Lanjuinais, Regnault de Saint - Jean -d'Angely, dont les titres à l'Académie prenaient leur origine dans les Iravaux du publiciste et de l'homme d'Etat; Naigeon , qui professait ouvertement l'athéisme; 'François de Neufchâteau et Daru , le premier, littérateur fade et prétentieux, l'autre, historien érudit et traducteur élégant d'Horace; Volney elDupuis, qui, dignes héritiers de l'école encyclopédique, mettaient en œuvre tout ce qu'ils avaient de logique et de fausse science pour battre en brèche la pierre angulaire de l'Église; l'abbé de Frayssinous, qui vengeait la cause de Dieu de ces attaques,

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et rassemblait à ses Conférences l'élite de la capitale et de l'empire.

Nous mettrons au-dessus de cette foule de célébrités, dont plusieurs sont déjà déshéritées de l'avenir, trois noms justement illustres et dont la grandeur survivra à l'époque impériale. (Nous eussions dit quatre noms si le célèbre comte de Maistre, quoique contemporain de Napoléon, n'eût pas dû être placé en dehors de ce qu'on appelle la littérature de l'empire : ses œuvres n'appartinrent à la France que par la langue ; elles furent étrangères au mouvement des esprits de ce temps autant par les idées que par le choix des matières, et par l'exclusion dont elles demeurèrent frappées tant que dura la puissance de l'empereur.)

Penseur profond et faisant sortir du sein des nuages de sa métaphysique des vérités que les révolutions se fatiguaient à combattre sans pouvoir les abolir, M. de Bonald recherchait alors , au milieu des principes en ruines, les bases immuables du pouvoir, de la société et du droit. Ses écrits n'allaient point à un peuple incapable de les comprendre ; mais ils recelaient un germe qui plus tard pourra fructifier et croître lorsque le sol sera mieux préparé à le recevoir. La vie de cet illustre philosophe fut une protestation perpétuelle contre les faits, qui ne s'en accomplirent pas moins, sans doute, mais qui eurent à subir la condamnation de cet homme au cœur inflexible, à la raison absolue.

Fille de Necker selon la nature, et de J.-J. Rousseau dans l'ordre des idées, la baronne de Staël ne se borna pas à se tenir à l'écart de Napoléon, elle osa lutter contre lui , et , dans cet étrange duel de la pensée et de l'intelligence contre la brutalité du pouvoir matériel, l'avantage et l'honneur demeuraient à la femme. Bien que Mmc de Staël ait mis son remarquable talent au service d'idées souvent fausses et souvent contraires à

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notre foi, puisque l'auteur professait le culte de Calvin, on ne peut s'empêcher de convenir que ses livres renferment de temps à autre des vérités fortes , exprimées en un style remarquablement beau. Mme de Staël fut douée d'un véritable génie : son âme , comme un feu expansif, pénétra la foule et lui communiqua quelques dernières étincelles de patriotisme et de poésie.

M. de Chateaubriand laissera un nom plus illustre entre tous que ceux des littérateurs de la période impériale : lui aussi fut une des grandes gloires de la France.

Ce fut lui qui, au sortir des orages de la révolution , jeta le premier un cri de défi aux démolisseurs et aux athées. L'empire, en écoutant son génie, sentit comme la révélation inattendue du Dieu inconnu; le peuple comprit, et Napoléon plus que d'autres, qu'il existait une autre grandeur que celle des armes. C'était d'ailleurs, dès le berceau du xixe siècle, l'annonce d'une littérature neuve , et qui n'avait rien de commun avec les littératures précédentes, sinon cette langue trop longtemps déshonorée par le jargon démagogique, et dont le bon goût et le génie reprenaient enfin légitime possession. Le talent de M. de Chateaubriand fut d'autant plus populaire , qu'il eut à rencontrer en chemin les répugnances de Napoléon. Ces deux hommes étaient assez grands pour s'admirer et se compléter l'un par l'autre; ils s'admirèrent pour se haïr. M. de Chateaubriand, ministre de la république en Suisse, donna sa démission ^e jour même où fut connue la mort du duc d'Enghien : exemple de courage civil qui ne trouva point d'imitateurs. Napoléon dissimula, et ne trouva aucune occasion de manifester son aversion par des actes significatifs. En 1810, M. de Chateaubriand, que ses sympathies rattachaient à la dynastie de Louis XVI, fut élu par la deuxième classe de l'Institut pour occuper à l'Académie la place devenue vacante par la mort du régicide Ché-

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nier. Dans son discours de réception , l'auteur des Martyrs eut la noble indépendance de flétrir le crime du 21 janvier; cet acte de courage irrita le parti révolutionnaire, et faillit attirer sur son auteur des persécutions imméritées. Plus tard , lorsque tomba l'empire sous les efforts redoublés de l'Europe, M. de Chateaubriand, se laissant égarer par les impétuosités d'une âme ardente , publia contre Napoléon déchu un manifeste dont le souvenir n'est point encore perdu. Ce fut une œuvre de haine et de colère, que M. de Chateaubriand dut se reprocher, d'autant plus que, du haut de sa propre élévation, il avait pu mesurer mieux que personne celle de son ennemi. D'autres années passèrent, et les deux intelligences, libres enfin de préventions, commencèrent à se comprendre et à se rendre la justice tardive qu'elles s'étaient refusée.

En résumé, l'empire fut une ère de force et non de développement littéraire: la sève du siècle était détournée vers la guerre, et, en dépit de cette surexcitation immense que causèrent vingt ans de triomphes ou de revers, la littérature demeura froide et les arts languirent dans les ornières battues, comme s'ils eussent manqué d'air et de soleil.

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