X. —Condamnation du prinee Alexis Petrow i ti
Pierre le Grand avait, en 1689, à Tftge de dix-sept ans, épousé Eudoxie-Théodore, ou Théodorouna Lapoukin, élevée dans tous les préjugés de son pays , et incapable de se mettre au-dessus d'eux comme son époux.
Les plus grandes contradictions qu'il éprouva, quand il voulut créer un empire et former des hommes , vinrent de sa femme : elle était dominée par la superstition, si souvent attachée à son sexe. Toutes les nouveautés ■ \itiles lui semblaient des sacrilèges, et toop les étrangers dont le czar se servait pour exécuter ses grands desseins lui paraissaient des corrupteurs.
Ses plaintes publiques encourageaient les factieux et les partisans des anciens usagasi :
0a côndnite d'ailleurs ne réparait pas des t
fautes si graves. Enfin, le czar fut obligé de la .
répudier en «1696, et de renfermer dans un
couvert à Susdal, où on lui fit prendre lô
YOile sous le nom d'Hélène. « #
Le filsqu^elle lui avait donné en 1690 na« quit malheureusementavec le caractère de sa mère, et ce caractère se fortifia par la première éducation qu'il reçut. Mes mémoires disent qu'elle fut confiée à des saperstitieux qui lui gâtèrent l'esprit pour jamais. Ce fut en vain qu'on crut corriger ces premières . ^
iflipreçsions en lui donnant des précepteurs étrangers , et cette qualité même d*é- ^ trangers le révolta. Il n'était pas né sans ou- « * yerture %1'esprit ; il parlait et écrivait bien ^ > Fallemand; il dessinait; il apprit un ^eu de * m mathématiques; mais ces mêmes mémoires ^ - « • qu*on m*a confiés assurent que la lecture des livres ecclésiastiques fut ce qui le perdit. Le jeune Alexis crut voir dans ces livres la ré- \ , probation de tout ce que faisait son père* Il # ^ y avait des prêtres à la tête des mécontents, et il se laissa gouverner par ces prêtres. «
Ds lui persuadaient que toute la nation avait les entreprises de Pierre en liorreur ; que les fréquentes maladies du czar ne lui • ^ ,
promettaient pas une longue vie ; que son fils ne pouvait espérer de plaire à la nation qu*en marquant son aversion pour }es Éon- t
veautés. Ces murmures et ces conseils ne , m\
formaient pas une faction ouverte, une cons- "^ « *
piration ; mais tout semblait y tendre» et lef • *
esprits étaient échauffés.
Le mariage de Pierre avec Catherine ea 1707t et les enfants qull eut d'elle, achevèrent d'rigrir Tesprit du jeune' prince. ï^ierre tenta tous les moyens de le ramenei : 11 le * mit môme à la tête de la régence pendant
une année; il le fit voyager; il le maria, en i 711, & la fin de la campagne du Pruth, avec la princesse de Volfenbuttel, ainsi que nous ravons rapporté. Ce mariage fut très malheureux. Aleâs, ^é de vingt-deux ans, se livra à tx)ute8 les débauches de la Jeunesse, et à
I toute la grossièreté des ancieimes mœurs,
qui lui étaient si chères : ces dérè^ements
L> ^ Fabrutlrent Sa femme, méprisée, maltraitée,
* « manquant du nécesitaire, privée de Joute con-
; • . i80lati(m, languît dans le chagrin, et mourut
|p • 'eivin de douleur en 1715, le l^'de novembre.
I » ' « Elle laissait au prince Alexis un fils dont
elle venait d'accoucher, et ce fils devait être
I lin jour l'héritier de fempire, suivant Tordre
. naturel. Pierre sentait avec douleui qu'après
' « Uni tous ses travaux seraient détruits par son
propre sang. 11 écrivît à son fils, après la
'^ , mort delà princesse, une lettre égalem^t
paâiétifue et menaçante; elle finissait par ces mots : « Pattendrai encore un peu de temps, pour voir si vous voulez vous corri-
! ' ger ; sinon, sachez que je vous priverai de
la succession, comme on retranche un mem-
. • IM inutile. N'imaginez pas que je ne veuille
que vous Intimider ; ne vous reposez pas sur
( ' * le titre ae mon fils unique; car si je n'épar-
* gne pas ma propre vie pour ma patrie et
* pour le salut de mes peuples, comment
pourraî-Je ?ous épargner? Je préférerais les *
transmettre plutôt à un étranger qui le mô* rite qu'à mon propre fils qui s'en rend indigne. •
Cette lettre est d'un père, mais encore plu»
d'un législateur; elle fait voir d'ailleurs que Tordre de la succession n'était point Invariatblement établi en Russie, comme dansu d'autres royaumes, par ces lois fondamentales qui ôtent aux pères le droit de déshériter leurs . fils; et le czar croyait surtout avoir la prérogative de disposer d'un empire qu'il avait fondé.
Dans ce temps-là même, Timpératrice Catherine accoucha d'un prince qui mourut de* puis, en 1719. Soit que cette nouvelle abattît le courage d'Alexis, soit imprudence, vit «
mAUvais conseil, il écrivit à son père qu'il •«
renonçait à la couronne et à toute esoérance de régner : a Je prends Dieu à témom»
dit-il, et je jure sur mon ftme, que je ne pré* tendrai jamais à la succession. Je mets mes enfants entre vos mains, et je ne demande «,
que mon entretien pendant ma vie. »
Soa père lui écrivit une seconde f<tf» ; « Je v
remarque, dit-il, que vous ne parlez dans *
votre lettre que de la succession, comme si j^avais besoin de votre eonsaitement^ Jie vous ai remontré quelle douleur votre conduite in'a causée pendant tant d'années, et vous ne m'en parlez pas. Les exhortations paternelles ne vous touchent point Je me suis déterminé à vous écrire enc<H*e pour la d^nière fois. Si vous méprisez mes avis de mon vivant» quel
eaten ferez-vous après ma mort? Quand vous auriez présentement la volonté d'être fidèle à vos> promesses, ces grandes barbes pourront vous tourner à leur fantaisie, et Yous forceront à les violer... Ces gens-là ne s'appuient que sur vous. Vous n*avez aucune reconnaissance pour celui qui vous a donné la vie^ Uassistez-vous dans ses travaux depuis que vous êtes parvenu à un âge mûr? ne blâmezvous pas, ne détestez-vous pas tout ce que je puis faire pour le bien de mes peuples? Tai 8i]get de croire que si vous me survivez, vous détruirez mon ouvrage. Corrigez>v^us, rendez-vous digne de la succession, ou faites-vous moine. Répondez, soit par écrit, soit de vive voix ; sinon. J'agirai avec vous comme avec un mallfeiteur. »
Cette lettre était dure: il était aisé au pripce de répondre quMl changerait de conduite ; mais il se contenta de répondre en quatre lignes à son père qu'il voulait se faire moine.
Cette résolution ne paraissait pas naturelle , et il paraît étrange que le czar voulût vovager «n laissant dans ses Etats un fils si mécontent et si obstiné; mais aussi ce voyage même prouve que le czar ne voyait pas de conspiration à craindre de la part de son fils.
Il alla le voir avant de partir pour l'Allemagne et pour la France : le prince, malade, ou feignant de Têtre, le reçut au lit, et lui confirma, par les plus grands serments, qu*il voulait 8e retirer dans un cloître. Le czar lui
— lOi —
donna six mois pour se consulter, et partit avec son épouse.
A peine fuMi à Copenhague qu'il apprît (ce qu'il pouvait présumer) qu'Alexis ne voyait que des mécontents qui flattaient ses cha~ grîns. Il lui écrivit qu^il eût à choisir du couvent ou du trône, et que, sMl voulait un jour lui succéder, il fallait qu'il vînt le trouver k Copenhague.
Les confidents du prince lui persuadaient qu*il serait dangereux pour lui de se trouver loin de tout conseil, entre un père irrité et une marâtre. Il feignit donc d'aller trouver son père à Copenhague ; mais il prit le chemin de Vienne, et alla se mettre entre les mains de Tempereur Charles VI, son beaufrère, comptant y demeurer Jusqu'à la mort du czar.
C'est à peu près la même aventure que celle de Louis XI, lorsque, étant encore dauphin, il quitta la cour du roi Charles VII, son père, et se retira chez le duc de Bourgogne. Le dauphin était bien plus coupable que le czarowitz, puisqu'il s'était marié malgré son père, qu'il avait levé des troupes, qu'il se retirait chez un prince naturellement ennemi de Charles VII, et qu'il ne revint jamais à la cour, quelques instances que son père pût lui faire.
Alexis, au contraire, ne s'était marié que par ordre du czar, ne s'était point révolté, n'avait point levé de troupes, ne se retirait point chez un prince ennemi, et retourna aux pieds de son père 9ur la première lettre qu'il
reçut de lui : car dès que Pierre sut que son fils avait été à Vienne, qu'il s'était retiré dans le Tirol^ et ensuite à Naples, qui appartenait alors à Tempereur Charles VI, il dépécha le capitaine aux gardes Romaaxoff et le conseiller privé Tolstoy, chargés d'une lettre écrite de sa main, datée de Spa, du %i juillet, m st, 1717. Ils trouvèrent le prince & Naplea dans le ch&teau Saint-Elme, et lui remirent la lettre* Elle était conçue en ces termes :
« — •••• Je vous écris pour la dernière fois, pour vous dire que vous ayiez à exécuter ma volonté, que Tolstoy et RomanzofiT vous aanonceront de ma part Si vous m^obéissez, je vous assure, et je promets à Dieu, que je ne vous punirai pas ; et que si vous revenez,, je vous aimerai plus que jamais ; mais que ià vous ne le faîtes pas, je vous donne comme père, en vertu du pouvoir que j'ai reçu de Dieu, ma malédiction étemelle; et comme votre souverain, je vous assure que je trouverai bien les moyens de vous punir : en quoi J'espère que Dieu m'assistera, et qu'il prea* dra ma juste cause en main.
» Au reste, souvenez-vous que je ne vous ai violenté en rien. Avais-je besoin de vous laisser le libre choix du paûrti que vous vou« driez prendre? Si j'avais voulu vous forcer, n'avais-je pas en main la puissance ? te n'a- TalB qu*à commander, et J^aurais été obéL »
Le vice-roi de Naples persuada aisément à Alexis de retourner auprès de son père. C'était une preuve incontestable que l'empereur d'Allemagne ne voulait prendre avec ce Jeune
prince ancun engagement dont le czar eût à se plaindre. Alexis avait Toyagé avec sa mat<tresse Âft*osine9 il revînt avec elle.
On poavait le considérer comme un Jeune homme mal conseillé, qui était allé à Vienne et à Naples, au lieu d^aller' à Copenhague, ffil n'avait fait que cette seule faute, commune à tant de Jeunes gens, elle était bien pardonnable : ôon père prenait Dieu à témoin que, non-seulement il lui pardonnerait, mais quMl Taimerait plus que Jamais. Alexis partit sur cette assurance; mais, par Tinstruotion des deux envoyés qui le ramenèrent, et par la lettre même du czar , il paraît que le père exigea que le fis déclarât ceux qui ravalent conseillé, et quMl exécutât son serment de renoncer à la succession.
Il semblait difficile de concilier cette exhérédation avec Tautre serment que le czar avait fait dans sa lettre, d'aimer son fils plus que jamais. Peut-être que le père, combattu entre Tamour paternel et la raison du souverain, se bornait à aimer son fils retiré dans un clottre; peut-être espérait-il encore le ramener à son devoir, et le rendre digne de cette succession même, en lui faiâant sentir )a perte d^une couronne. Dans des coc^jonctures si rares, si difficiles, si douloureuses, il est aisé de croire que, ni le cœur du père, ni celui du iïls , également agités, n^étaient d'abord bien d'accord avec eux-mêmes.
Le prince arrive le 13 février 1718, h. st.»
à Moscou, où le czar était alors, û se jette le four même aux genoux de son père; il a un
très long entretien avec lui ; le bruit se répand aussitôt dans la ville que le père et le fils sont réconciliés, que tout est oublié; mais le lendemain on fait prendre les armes aux régiments des gardes à la pointe du jour; on fait sonner la grosse cloche de Moscou. Les boyards, les conseillers privés, sont mandés dans le château ; les évèques, les archimandrites, et deux religieux de Saint-Basile, professeurs en théologie, s^assemblent dans réglise cathédrale. Alexis est conduit sans épée, et comme prisonnier dans le château, devant son père : il se prosterne en sa présence, et lui remet en pleurant un écrit par lequel il avoue ses fautes, se déclare indigne de lui succéder, et pour toute grâce lui demande la vie.
Le czar, après l'avoir relevé, le conduisit dans un cabinet, où il lui fit plusieurs questions. Il lui déclara que sMl celait quelque chose touchant son évasion , il y allait de sa tête. Ensuite on ramena le prince ians la salle où le conseil était assemblé; là on lut publiquement la déclaration du czar d^à dressée.
Le p^re, dans cette pièce, reproche à son fils tout ce que nous avons détaillé, son peu d'application à s*instruire, ses liaisons avec les partisans des anciennes mœurs, sa mauvaise conduite avec sa femme. « Il a violé»
d(t-il, la foi conjugale, en s'attachaut à une fille de la plus basse extraction, du vivant de son épouse. » Il est vrai que Pierre avait répudié sa femme en faveur d'une captive;
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mais cette captive était d'un mérrte supérieur, el: il était justement mécontent de sa femme, qui était sa sujette. Alexis, au contraire, avait négligé sa femme pour une jeune inconnue qui n'avait de mérite que sa beauté. Jusque-là on ne voit que des fautes de Jeune homme, qu'un père doit reprendre et qu'il peut pardonner.
Il lui reproche ensuite d'être allé à Vienne se mettre sous la protection de l'empereur.
Il dit qu'Alexis a calomnié sonpère^ea faisant entendre à l'empereur Charles VI qu'il était
Eersécuté, qu'on le forçait à renoncer à son éritage; qu'enfin il a prié l'empereur de le protéger à main armée.
On ne voit pas d'abord comment l'empereur aurait pu faire la guerre au czar pour un tel sujet, et comment il eût pu interposer autre chose que de bons offices entre le père irrité et le fils désobéissant Aussi Charles VI s'était contenté de donner une retraite au prince, et on Tavait renvoyé quand le czar, instruit de sa retraite, Tavait redemandé.
Pierre ajoute, dans cette pièce terrible, qu'Alexis avait persuadé à l'empereur qu*t7 n'était pas en sûreté de sa vie s'il revenait en Russie. C'était en quelque façon justifier les plaintes d'Alexis, que de le faire condamner à mort après son retour, et surtout après avoir promis de lui pardonner : mais nous verrons pour quelle cause le czar fit ensuite porter ce jugement mémorable. Enfin, on voyait dans cette grande assemblée un soo- Tergin absolu plaider contre son fils.
« Vdlà» dlt-iU de qaelle manière notre fils est revenu; et quoiqu'il ait mérité la mort fiar son évasion et par ses calomnies, cependant notre tendresse paternelle lui j^ardonne ses crimes : mais considérant sou indignité et sa conduite déréglée, nous ne pouvons en éouBcience lui laisser la succession au trône, prévoyant trop qu^après nous sa conduite dépravée détruirait la gloire de la nation, et feraft perdre tantd*États reconquis par nos armes. Nous plaindrions surtout nos siyets, si nous les r^'etions, par un tel successeur, dans un état beaucoup plus mauvais qu^ils n^ontété.
» Ainsi, par le pouvoir paternel, en vertu duquel, selon les droits de notre empire, cha« cun même de nos sujets peut déshériter un.
fils comme il lui plaît, et en vertu de la qua^ lité de prince souverain, et en considération du salut de nos Etats, nous privodis notredit fils Alexis de la succession après nous à notre trône de Russie, à cause de ses crimes et de son indignité, quand même il ne subsisterait pas une seule personne de notre famille après nous.
» Et nous constituons et déclarons successeur audit trône, après nous, notre second fils Pierre \ quoique encore jeune, n^ayant pas de successeur plus âgé»
« Donnons h, notre susdit fils Alexis notre malédiction paternelle si Jamais, en quelque
i Cest ce même fUs de rimpératrloe Catherine qui moonit en ft3lS> le 15 avril.
temps que ce soit, il prétend è ladite succession ou la recherche.
» Désirons aussi de nos fidèles sujets de rétat ecclésiastique et séculier, et de tout autre état, et de la nation entière, que, selon cette constitution et suivant notre volonté, ils reconnnaissent et considèrent notredit fils Pierre, désigné par nous à la succession, pour légitime successeur, et qu'en conformité de cette présente constitution, ils confirment le tout par serment devant le saint autel, sur les saints Evangiles, en baisant la croix.
» Et tous ceux qui s'opposeront Jamais, en quelque temps que ce soit, à notre volonté, et qui dès aujourd'hui oseront considérer notre fils Alexis comme successeur, ou Tasledster à cet efi'et, nous les déclarons traîtres envers nous et à la patrie; et avons ordonné que la présente soit partout publiée, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance.
Fait à Moscou le 14 février 1718, n. st Si^é de notre main et scellé de notre sceau. »
Il paraît que ces actes étaient préparés, ou qu'ils furent dressés avec une extrême célérité, puisque le prince Alexis était revenu le 13, et que son exhérédation en faveur du fils de Catherine est du 14.
Le prince, de son côté, signa qu'il renonçait à la succession. « Je reconnais, dit-il, cette exclusion pour fuste ; Je l'ai méritée par mon indignité, et Je Jure, au Dieu tout-puissant en trinité de me soumettre en tout à la volonté paternelle, etc. »
Ces actes étant signés, le czar piarcha à U
cathédrale; on les y lut une seconde fois, et tous les ecclésiastiques mirent leurs approbations et leurs signatures au bas d'une autre copie. Jamais prince ne fut déshérité d'une manière si authentique. Il y a beaucoup d'Ëtats où un tel acte ne serait d'aucune valeur, mais en Russie, comme chez les anciens Romains, tout père avait le droit de priver son fils de sa succession, et ce droit était plus fort dans un souverain que dans un sujet, surtout dans un souverain tel que Pierre.
Cependant il était à craindre qu'un Jour ceux mêmes qui avaient animé le prince contre son père, et conseillé son évasion, ne tâchassent d'anéantir une renonciation imposée par la force, et de rendre au fils aîné la couronne transférée au cadet d'un second lit» On prévoyait en ce cas une guerre civile et la destruction inévitable de tout ce que Pierre avait fait de grand et d'utile. 11 fallait décider entre les intérêts de près de dix-huit millions d'hommes que contenait alors la Russie, et on seul homme qui n'était pas capable de les gouverner. Il était donc important de connaître les malintentionnés; et le czar menaça encore une fois son fils de mort, s'il lui cachait quelque chose. En conséquence, le prince fut donc interrogé juridiquement par son père, et ensuite par des commissaires.
Une des charges qui servirent à sa condamnation fut unelettre d'un résident de Fempereur nommé Beyer, écrite de Pétersbourg après révasion du prince t cette lettre portait qu'il
j mvalt de la mutinerie dans Tannée russe semblée dans le Mecklem bourg, que plusieurs officiers parlaient d'envoyer la nouvelle czarine Catherine et son fils dans la prison où était la czarine répudiée, et de mettre Alexis sur le trône quand on l'aurait retrouvé. Il y avait en effet alors une sédition dans cette ar< mée du czar, mais elle fut bientôt réprimée. Ces propos vagues n*eurent aucune suita AlexHi ne pouvait les avoir encouragés ; un étranger en parlait comme d'une nouvelle : la lettre n'était point adressée au prince Alexis, et il n'en avait qu'une copie qu'on lui avait envoyée de Vienne.
Une accusation plus grave fut une minute de sa propre main d'une lettre écrite de Vienne aux sénateurs et aux archevêques de Russie; les termes en étaient forts: « Les mauvais traitements continuels que j'ai essuyés sans les avoir mérités m'ont obligé de fuir : peu 8*enest fallu qu'on ne m'ait mis dans un couvent Ceux qui ont enfermé ma mère ont voulu me traiter de méma Je suis sous la protection d'un grand prince ; Je vous prie de ne me point abandonner à présent Ce mot (Ta pré^ sent, qui pouvait être regardé comme séditieux, était rayé, et ensuite remis de sa main» et puis rayé encore; ce qui marquait un Jeune homme troublé, se livrant à son ressentiment, et s'en repentant au moment même. On ne trouva que la minute de ces lettres, elles n'étaient Jamais parvenues à leur destination, et la cour de Vienne les retint; preuve assea forte que cette cour ne voulait pas se brouil-
t^i^mm^^mtiÊ^a^^^^^^m^^^^m
1er avec celle de Russie, et soutenir à main ai^ mée le fils contre le père.
On confronta plusieurs témoins au prince ; Tun d'eux, nommé Afanassief, soutint qu'il lui avait entendu dire autrefois : « Je dind quelque chose aux évêques qui le redîroirt aux curés, les curés aux paroissiens; et cm me fera régner, fût-ce malgré moi. »
Sa propre mattresse Afrosine déposa contre hii. Toutes les accusations n^étaient pas bien précises; nul projet digéré, nulle intrigue suivie, nulle conspiration, aucune association, encore moins de préparatifs. C'était un fils de famille mécontent et dépravé, qui se plaignait de son père, qui le fuyait, et qui espérait sa mort ; mais ce fils de famille était Thérîtîer de la plus vaste monarchie de notre hémisphère ; et dans sa situation et dans sa place il n'y avait point de petite faute.
Accusé par sa maîtresse, il le fut encore an siyet de Tancienne czarine sa mère et de Marie sa sœur. On le chargea d'avoir consulté sa mère sur son évasion, et d'en avoir parlé à la princesse Marie. Un évêque de Rostow, confident de tous trois, fut arrêté, et déposa que ces deux princesses, prisonnières dans un couvent, avaient espéré un changement qui les mettrait en liberté, et avaient par leurs conseils engagé le prince à la fuite.
Plus leurs ressentiments étaient naturels, plus ils étaient dangereux. On verra, à la fin de ce chapitre, quel était cetévèque, et quelle avait été sa conduite.
Alexis nia d'abord plusieurs faits de cette
nature, et par cela même il s'exposait à la mort, dont son père rayait menacé, en cas qu'il ne fît pas un aveu général et sincère.
Enfin, il avoua quelques discours peu respectueux qu'on lui imputait contre son pèi^, et il s'excusa sur la colère et sur l'ivresse.
Le czar dressa lui-môme de nouveaux articles d'interrogatoire. Le quatrième était ainsi conçu :
« Quand vous avez vu, par la lettre de Beyer, qu'il y avait une révolte à l'armée de Mecklembourg, vous en avez eu de la joie; Je croîs que vous aviez quelque vue, et que vous vous seriez déclaré pour les rebelles, même de mon vivant »
C'était interroger le prince sur le fond de ses sentiments secrets. On peut les avouer k un père dont les conseils les corrigent, et les cacher k on Juge qui ne prononce que sur les faits avérés. Les sentiments. cachés du c«eur ne sont pas l'objet d'un procès criminel. Alexis pouvait les nier, les déguiser <%isémeht il n'é" taitpas obligé d'ouvrir son dme ; cependant il répondit par écrit : a Si les rebelles m'avaient appelé de votre vivant, J'y serais apparemment «Ué, supposé qu'ils eussent été assez forts; »
n est conce\^ble qu'il ait fait cette réponse de lui-même, et il serait aussi extraordinaire, du moins suivant les mœurs de l'Europe, qu'on reût condamné sur l'aveu d'une idée qu'il aurait pu avoir un jour, dans un cas qui n'esl point arrivé.
A cet étrange aveu de ses plus secrètes pen*- ■ées, qui ne s'étaient point échappées au delà
^^I^mmiimm^^^^^^^^ p ih m n » .i ■ ■■■' ■ ^ ■ .i.^
du fond de son âme, on joignit des preuves ^ qui, en plus d'un pays, ne sont pas admises au tribunal de la justice humaine.
Le prince, accabiô^ hors de ses sens, recherchant dans lui-même, avec Tingénuité de la crainte, tout ce qui pouvait servir à le perdre, avoua enfin que dans la confession il s*étaît accusé devant Dieu, à Tarchiprôtre Jacques, d*avoir souhaité la mort de son père, et que le confesseur Jacques lui avait répondu : Dieu Vf lis le pardonnera, nous lui en soufiaitons 4kutanL
Toutes les preuves qui peuvent se tirer de la confession sont inadmissibles par les canons de notre Eglise; ce sont dessecrets entre Dieu et le pénitent. L*Eglise grecque ne croit pas non plus que la latine, que cette correspon* dance intime et sacrée entre un pécheur et la Divinité soit du ressort de la justice humaine : mais il s*agissait de TEtat et d'un souverain. Le prêtre Jacques fut appliqué à la question, et avoua ce que le prince avait révélé. C*était une chose rare dans ce procès, de voir le confesseur accusé par son pénitent, et le pénitent par sa mattressa On peut encore ajouter à la singularité de cette aventure, que Tarchevêque de Rézan ayant été impliqué dans . les accusations, ayant autrefois, dans les premiers éclats des ressentiments du czar contre son fils, prononcé un sermon trop favorable au Jeune czarowitz, ce prince avoua dans ses interrogatoires quMl comptait sur ce prélat; et ee hiême archevêque de Rézan fut à la tète des Juges ecclésiastiques consultés par le esar
BUT ce procès criminel, comme nols rallom voir bientôt.
n 7 a une remarque essentielle à faire dans cet étrange procès, très<«mal digéré dans la grossière histoire de Pierre I<^, par le prétendu boyard Nestesuranoy ; et cette remarque la voici.
Dans les réponses que fit Alexis au premier interrogatoire de son père, il avoue que quand il fut à Vienne, où il ne vit point Tempereur, il s'adressa au comte de Schonbom, chambellan; que ce chambellan lui dk : « L'empereur ne TOUS abandonnera pas ; et quand il en sera temps, après la mort de votre père, il vous aidera à monter sur le trône à main armée. »
Je lui répondis, ajoute Taccusé : « Je ne demande pas cela; que l'empereur m'accorde sa protection. Je n'en veux pas davantage. » Cette déposition est simple, naturelle, porte un grand caractère de vérité : car c'eût été le comble de la folie de demander des troupes à l'empereur pour aller tester de détrôner son père ; et personne n'eût osé faire, ni au prince Eugène, ni au conseil, ni à l'empereur, une proposition si absurde. Cette déposition eârt du mois de février ; et quatre mois après, au premier Juillet, dans le cours et sur la fin de ces procédures, on fait dire au czarowitz, dans ses dernières réponses par écrit :
« Ne voulant imiter mon père en rien, Je cherchais à parvenir à la succession de Quelque autre manière que ce fût, excepté de la bonne façon. Je la voulais avoir par une assis^. tance étrangère f et ni J'y étais parvenu, eC
^w^^ntl^^^^^^^^fBmm^m^
que Temptreur eût mis en exécution ce qu*$i m'avait promis^ de me procurer la. couronna de Russie m^e à meiii* armée, ja *i'aurai^ rien épargné pour me mettre en possession dfi la succession. Par exemple, si Tempereur avait demandé en échange des troupes de mon pays pour son service contre qui que ce Ùkt de ses ennemis, ou de grosses sommes d'argent, j'aurais fait tout ce qu'il aurait voulu« et j'aurais donné de grands présents à ses ministres et à ses généraux. Taurais entretenu à mes dépens les troupes auxilliaires qu'il m'aurait donnée? pour me mettre en possession de la couronne de Russie ; et» en un mot, rien ne m'aurait coûté pour accomplir en cela ma volonté. »
Cette dernière déposition du prince parait bien forcée; il semble qu'il fasse des efforts pour se faire croire coupable: ce qu'il dit est même contraire à la vérité dans un point capitaL II dit que Tempereur M avait promis de lui procurer la couronne à main armée : cela était faux. Le comte de Schonbom lui avait fait espérer qu'un jour, après la mort du czar»
l'empereur l'aiderait À soutenir le droit de sa naissance, mais l'empereur ne lui avait rien promis Enfin, il ne s'agissait pas de se révolter contre son père* mais de lui succéder après 8a mort.
Il dit dans ce dernier interrogatoire cequ*ll crut qu'il eût fait s'il avait eu à disputer son héritage, héritage auquel il n'avait point juri« diquementTononcé avant son voyagea Vienne et à Kaples. Le voilà donc Qui dépose une
seconde fofs, lïoii pas ce qti*n a fait et ce qui peut-être soumis à la rigueur des lois, mais ce qu'il imagine quMl eût pu faire un jour, et qui par conséquent ne semble soumis à aucun j
tribunal ; le voilà qui s'accuse deux lois des X)ensées secrètes qu'il a pu concevoir pour l'avenir. On n'avait jamais vu auparavant, dans le monde entier, un seul homme jugé et condamné sur les idées inutiles qui lui sont ve- ' * nues dans l'esprit, et qu'il n'a communiquées — à personne. Il n'est aucun tribunal en Europe où l'on écoute un homme qui s'accuse d'une pensée criminelle , et l'on prétend même que Dieu ne les punit que quand elles sont accompagnées d'une volonté déterminée.
On peut répondre à ces considérations si naturelles, qu'Alexis avait mis son père en ^
droit de le punir, par sa réticence sur plusieurs complices de son évasion : sa grâce était ^ attachée à un aveu général, et il ne le fit que quand il n'était plus temps. Enfin, après un \^ tel éclat, il ne paraissait pas dans la nature humaine qu'il fût possible qu'Alexis pardonnât un jour au frère en faveur duquel il était déshérité; et il valait mieux, disait-on, punir un coupable que d'exposer tout l'empire. La rigueur de la justice s'accordait avec la raison d'Etat
Il ne làut pas juger des mœurs et des lois . ,
d'une nation par celles des autres. Le czar avait le droit fatal, mais réel, de punir de mort son fils pour sa s^e évasion ; il s'en explique ainsi dans sa déclaration aux juges et aux évoques :
« Qaolque* selon toutes les lofs divines et humaines, et surtout suivant celles de Russie, qui excluent toute juridiction entre un père et un enfant parmi les particuliers, nous ayons un pouvoir assez abondant et absolu de juger notre fils suivant ses crimes, selon notre volonté, sans en demander avis à personne t cependant, comme on n'est point aussi clairvoyant dans ses propres affaires que dans celles des autres,et comme les médecins, même les plus experts, ne risquent point de se traiter eux-mêmes, et qu'ils en appellent d'autres dans leurs maladies; craignant de charger ma conscience de quelque péché, je vous expose mon état, et je vous demande du remède ; car j'appréhende la mort éternelle, si, ne connaissant peut-être point la qualité de mon mal, je voulais m'en guérir seul, m principalement que j'ai juré sur les jugements de Dieu, et que j'ai promis par écrit le pardon de mon fils, et je l'ai ensuite confirmé de bouche, au cas qu'il me dit la vérité.
» Quoique mon fils ait violé sa promesse, toutefois, pour ne m'écarter en rien de mes obligations, je vous prie de penser à cette affaire et de l'examiner avec la plus grande attention, pour voir ce qu'il a mérité. Ne me flattez point; n'appréhendez pas que, s'il ne mérite qu'une légère punition, et que vous le jugiez ainsi, cela me soit désagréable; car je vous jure, par le grand Dieu et par ses jugements, que vous n'avez absolument rien à en craindre.
» N'ayez point d'inquiétude sur ce que voua
deves Juger le fils de votre souverain ; mais, sans avoir égard à la personne, rendez justice, et ne perdez pas votre âme et la mienne. Enfin, que notre conscience ne nous reproche rien au jour terrible du jugement, et que notre patrie ne soit point lésée. »
Le czar fit au clergé une déclaration à peu près semblable ; ainsi, tout se passa avec la plus grande authenticité, et Pierre mit dans toutes ses démaaches une publicité qui montrait la persuasion intime de sa justice.
Ce procès criminel de Théritier d'un si grand empire dura depuis la fin de février jusqu'au 5 juillet, n. st Le prince fut interrogé plusieurs fois; il fit les aveux qu'on exigeait : nous avons rapporté ceux qui sont essentiels.
Le premier juillet, le clergé donna son sentiment pas écrit Le czar, en effet, ne lui demandait que son sentiment et non pas une sentence. Le début mérite l'attention de l'Europe:
« Cette affaire, disent les évèques et les archimandrites, n'est point du tout du ressort de la juridiction ecclésiastique, et le pouvoir absolu établi dans l'empire de Russie n'est point soumis au jugement des sujets; mais 1q souverain y a l'autorité d'agir suivant son bon plaisir, sans qu'aucun inférieur y inter* vienne. » .
Après ce préambule, on cite le Lévitique, où il est dit que celui qui aura maudit son père ou sa mère sera punit de mort, et l'évangile de saint Mathieu^ qui rapporte cette loi sévère du Lévitique. On finit, après plusieurs
autres citations, par ces paroles très rem«i«quables :
« Si sa majesté veut punir celui qui edt tombé selon ses actions et suivant la mesure de ses crimes, il a devant lui des exemples de l'Ancien Testament ; s'il veut faire mis^lcorde, il a l'exemple de Jésus-Christ même, qui reçoit le fils égaré revenant à la repentance, qui laisse libre la femme surprise en aCultère, laquelle a mérité la lapidation selon la loi, qui préfère la miséricorde au sacrifice; Il a l'exemple de David qui veut épargner Absalon, son fils et son persécuteur; car il dit I ses capitaines qui voulaient l'aller combattre: Epargnez mon fils Absalon; le père le vouliit •épargner lui-même; mais la justice divine ne fépargna point
» I^e cœur du czar est entre les mains de Dieu-- qu'il choisisse le parti auquel la main de Dieu le tournera. »
Ce sentiment fut signé par huit évèqueSi quatre archimandrites et deux professeurs; et, comme nous l'avons déjà dit, le métropolite de Rézan, avec qui le prince avait été d'intelligence, signa le premier.
Cet avis du clergé ftit incontinent présenté au czar. On voit aisément que le clergé vou« lait le porter à la clémence, et rien n'est plus beau peut-être que cette opposition delà douceur de Jésus-Christ à la rigueur de la loi judaïque, mise sous les yeux d'un père qui faisait le procès à son fils.
Le jour même, on interrogea encore Alexis pour la dernière fois et il mit par écrit sop
dernier aven : c'est dans cette confession qu*l} •^accuse « d'*a?oir été bigot dans sa jeunesse; d^avoir û*équenté les prêtres et les moines; d'avoir bu avec eux; d'avoir reçu d'eux les ânpressions qui lui donnèrent de Tborreur pour les devoirs de son état, et même pour la personne de son père. »
S*il fit cet aveux de son propre mouvement, cela prouve qu'il ignorait le ccmseil de clémence que venait de donner ce môme clergé qu*il accusait ; et cela prouve encore davantàge combien le czar avait changé les mœurs des prêtres de son pays, qui, de la grossièreté et de l'ignorance, étaient parvenus en si peu de temps à pouvoir rédiger un écrit dont les plus illustres Pères de l'Eglise n'auraient désavoué ni la sagesse ni l>élDquence.
C'est dans ces derniers aveux qu'Alexis déclare ce qu'on a déjà rapporté, qu'il voulait arriva!* à la succession de qiielque manière que ce fût, eoscepté de la bonne.
il semblait, par cette dernière confession, qn^O craignît de ne s'être pas asseï chargé»
aasoE rendu criminel dans les premières, et qu^en se donnant à lui-même les noms de mauvais caractère^ de méchant esprit^ en imaginant ce qu'il auraitfait s'il avait été lemaître, il cherchait avec un soin pénible à justifier Tarrèt de mort qu'on :dlait prononcer contre lui. En effet, cet arrêt fut porté le 5 juillet 11 se trouvera dans toute son étendue à la fin de cette histoire. On se contentera d'observer ici qu'il, commence, comme Pavis du clergé, par déclarer qu'un tel jugement n'a
Jamais appartenu à des sijets, mais aa seul souverain dont le pouvoir ne dépend que de Dieu seul Ensuite, après avoir exposé toutes les charges contre le prince, les juges s^expriment ainsi : « Que penser de son dessein de rébellion, tel qu'il n'y en eut jamais de semblable dans le monde, joint à celui d*un horrible double parricide contre son souverain, comme père de le patrie, et père selon la nature? »
Peut-être ces mots furent mal traduits d'après le procès criminel imprimé par ordre du czar, car assurément il y a de plus grandes rébellions dans le monde, et on ne voit point, par les actes, que jamais le czarowitz eût conçu le dessein de tuer 3on pèra Peut-être entendait-on par ce mot de parricide, Taveu que ce prince venait de faire de 8*ètre confessé un jour d'avoir souhaité la mort à son père et son souverain; mais l'aveu secret, dans la confession , d'une pensée secrète, n'est pas un double parricide.
Quoi qu'il en soit, il fut jugé à mort unanimement, sans que l'arrêt prononçât le genre de supplice. De cent quarante-quatre iuges, il n'y en eut pas un seul qui imaginât seulement une peine moindre que la mort Un écrit anglais, qui fit beaucoup de bruit dans ce temps-là, porte que, si un tel procès avait été jugé au Parlement d^Angleterre, il ne s'en serait pas trouvé, parmi cent quarante-quatre juges, un seul qui eût prononcé la plus légère peine. .
Rien ne fait mieux connaitcd la diiférence
des temps et des lieux. Manlius aurait pu être condamné lui-même à mort par les lois d^Angleterre pour avoir fait périr son fils, et il fut respecté par les Romains sévères. Les ^ois ne punissent point, en Angleterre, Pévasion d'un prince de Galles, qui, comme pair du royaume, est maître d'aller où il veut Les lois de la Russie ne permettent pas au fils du souverain de sortir du royaume malgré son père.
Une pensée criminelle, sans aucun effet, ne pe^it être punie ni en Angleterre, ni en France; elle peut Têtre en Russie. Une désobéissance longue, formelle et réitérée, n'est parmi nous qu^une mauvaise conduite quMl faut réprimer; mais c'était un crime capital dans Théritier d'un vaste empire, dont cette désobéissance même eût produit la ruine. Enfin, le czarowit7 était coupable, envers toute la nation, de vouloir la replonger dans les ténèbres dont son père Tavait tirée.
Tel était le pouvoir reconnu du czar, qu^ll pouvait faire mourir son fils coupable de désobéissance, sans consulter personne ; cependant il s'en remit au Jugement de tous ceux qui représentaient la nation : ainsi, ce fut la nation elle-même qui condamna ce prince ; et Pierre eut tant de confiance dans l'équité de sa conduite, qu^en faisant imprimer et traduire le procès, il se soumit lui-même an jugement de tous les peuples de 1% terre.
La loi de l'histoire ne nous a permis ni de rien déguiser ni de rien affaiblir dans le récit de cette tragique aventure. On ne savait, dans TËurope, qui ou devait plaindre davan-
tage, on un feune prince accasé par son père et condamné à la mort par ceux qai devaient
^ être un jour ses siyets, ou un père qvd se
croyait obligé de sacrifier son propre fils au salut de son empire, / On publia, dans plusieurs livres, que le cmbt
avait fait venir d'Espagne le procès de don Carlos, condamné à mort par Philippe II; mais il est faux qu*on eût jamais fait le procès à don Carlos ; la conduite de Pierre I«' fut entièrement différente de celle de Philippe ' L'Espagnol ne fit jamais connaître ni pour
quelle raison il avait fait arrêter son fils,
> ni comment ce prince était mort II écrivit
* à ce ai]get, au pape et à l'impératrice, des
lettres absolument contradictoires. Le prince
^ d'Orange Guillaume accusa publiquement
Philippe d^avoir sacrifié son fils et sa fem-
I me à sa jalousie, et d'avoir moins été un
juge sévère qu'un mari jaloux et cruel, un
^ père dénaturé et parricide. Ptiilippe se laissa
! • Accuser At garda \e silence. Pierre, au con-
traire, ne fit rien qu'au grand jour, puldia
l hautement qu'il préférait sa nation à son
firopre fils, s'en remit au jugement du clergé et des grands, et rendit le monde entier juge
1^ des uns et des autres et de lui-môme.
' Ce qu'il y eut encore d'extraordinaire dans
cette lalalité, c'est que la czarine Catherine^
haïe du c^arowitz et menacée ouvertement
• db tott le plus triste , si jamais ce prince ré^
gnait, ne contribua pourtant en rien & son
' V malheur, et ne fut ni accusée ni même soup*
* çonnée par aucun ministre étranger» résidinl
àcettecour, d'avoir fait la plus légère démais I che contre un beau-fils dont elle avait tout à I craindre. Il est vrai qu'on ne dit point qu'elle ( ait demandé grâce pour lui : mais tous les I mémoires de ce temps-là, surtout ceux du ^ comte de Bassevitz, assui*ent unanimement qu'elle plaignit son infortune.
J'ai en main les mémoires d'un ministre public» où je trouve ces propres mots: « J'é» tais présent quand le czar dit au duc de Holstein que Catherine l'avait prié d'empêcher I qu'on ne prononçât au czarowitz sa condamnation. ContentezH)ou9y me dit-elle, die lui faire prendre le froCf parce que cet opprobre d'un arrêt de rnorty signifié^ rejaillira sur votre pelit'fils. »
Le czar ne se rendît point aux prières de sa femme; il crut qu'il était important que la sentence fût prononcée publiquement au prince, afin qu'après cet acte solennel il ne pût jamais revenir contre un arrêt auquel il avait acquiescé lui-même, et qui, le rendant mort civilement, le mettrait pour jamais hors d'état de réclamer la couronne.
Cependant, après la mort de Pierre, si un
Î)arti puissant se fût élevé en faveur d'Aexis, cette mort civile l'aurait-elle empêché de régner?
I L'arrêt fut prononcé au prince. Les mêmes imémoireb m'apprennent qu'il tomba en coor* Tulsion à ces mots : « Les lois divines et ecclésiastiques, civiles et militaires, condamnent à mort sans miséricorde ceux dont les attentats contre leur père et leur souverain aoat
rf
manifestes. » Ses convulsions se tournèrent, dit-on, en apoplexie; on eut peine à le faire revenir. Il reprit un peu ses sens, et, dans cet intervalle de vie et de mort, il fit prier son père de venir le voir. Le czar vint; les larmes coulèrent des yeux du père et du fils infortuné : le condamné demanda pardon; le père pardonna publiquement L*extrôme-onction ItLt administrée solennellement au malade agonisant II mourut en présence de toute la cour le lendemain de cet arrêt funeste. Son corps fut porté d^abord à la cathédrale et déposé dans un cercueil ouvert II y resta quatre Jours exposé à tous les regards, et enfin il fut inhumé dans TégUse de la citadelle» à côté de son épouse. Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie.
Ouest indispensablement obligé ici dMmiter, si on ose le dire, la conduite du czar, c^està-dire de soumettre au jugement du public tous les faits qu'on vient de raconter avec la fidélité la plus scrupuleuse, et non-seulement ces faits, mais les bruits qui coururent et ce qui fut imprimé sur ce triste sig'et par les auteurs les plus accrédités. Lamberti, le plus impartial de tous, et le plus exact, qui s*est borné à rapporter les pièces originales et authentiques concernant les affaires de PEu* rope, semble s'éloigner ici de cette impartialité et de ce discernement qui font son caractère; il s'exprime en ces termes : « La czarine, craignant toi]Jours pour son fils»
n'eut point de relâche qu'elle n'eût porté le csar à faire au fils aîné le procès, et à le
faire condamner à mort ; ce qui est étrange, c'est que le czar, après lui avoir donné luimême le knout, qui est une question, lui coupa aussi lui-même la tête. Le corps du czaro* witz fut exposé en public, et la tête tellement adaptée au corps, que Ton ne pouvait pas discerner qu^elleen avait été séparée. Il arriva, quelque temps après, que le fils de la czarine vint à décéder, à son gnmd regret et à celui du czar. Ce dernier, qui avait décollé de sa propre main son fils aîné, réfléchissant qu'il n'avait point de successeur, devint de mauvaise humeur. Il fut informé, dans ce tempslà, que la czarine avait des intrigues secrètes et illégitimes avec le prince Menzikoif. Cela, joint aux réflexions que la czarine était la cause quMl avait sacrifié lui-même son fils «iné, 11 médita de faire raser la czarine, et de renfermer dans un couvent, ainsi qu'il avait fait de sa première femme qui y était encore. Le czar était accoutumé de mettre ses pensées journalières sur des tablettes ; il y avait mis son dit dessein sur la czarine.
Elle avait gagné des pages qui entraient dans la chambre du czar. Un de ceux-ci, qui était accoutumé à prendre les tablettes sous la toilette, pour les faire voir à la czarine, prit celles où il y avait le dessein du czar. Dès que cette princesse Teut parcouru, elle en fit part à Menzikoff; et un jour ou deux après, le czar fut pris d'une maladie inconnue et violente qui le fit mourir. Cette maladie fut attribuée au poison, puisqu'on vit manifestement qu'elle était al violente et subite, qu'elle ne pouvait
— iS6 — .
Tenir que d'une telle source, qu'on dit être assez usitée en Moscovie. »
Ces accusations, consignées dans les Mémoi* 763 de Lamberti, se répandirent dans toute TEurope. Il reste encore un grand nombre d^imprimés et de manuscrits qui pourraient faire passer ces opinions à la dernière postérité.
Je crois qu'il est de mon devoir de dire ici ce qui est parvenu à ma connaissance. Je certifie d'abord que celui qui dit à Lambert! l'étrange anecdote qu'il rapporte était à la vécité né en Russie, mais non d'une famille du pays; qu'il ne résidait point dans cet empire au temps de la catastrophe du czarowitz; il ^i était absent depuis plusieurs années. Je Ta!
connu autrefois; il a?ait vu Lamberti dans la petite ville de Nyon, où cet écrivain était re-^ tiré, et où j'ai été souvent Ce môme homme m'a avoué qu'il n'avait parlé à Lambeoti que des bruits qui couraient alors.
Qu'on voie, par cet exemple, combien il était plus aisé autrefois à un seul homme d'en flétrir un autre dans la mémoire des nations^ lorsque, avant l'imprimerie, les histoires ohh nuscrites, conservées dans p^ de mains, n'é* taient ni exposées au grand jour, ni contre* dites par les contemporains, ni à la portée àa la critique universelle, comme elles le scmt aijjourd'hui, n suffisait d'une ligne dans Tacite ou dans Suétone, et mènoi» ùua les au* teurs des légendes, pour rendre ua prince odieux au monde, et pour peQiétuer son op»
probre de siècle en siècle.
Conmient se serait-il pa faire que le csnr eût tranché de sa main la tète de son fils, à ■qui on donna Textrème-onotion en présence de toute la cour? était-il sans tète quand on répandit rhuile sur sa tète même? en quel t^nps put-on recoudre cette tète à son corps? Le prince ne tôt pas laissé seul un moment depuis la lecture de son arrêt jusqu'à sa mort
Cette anecdote, que son père se servit du fer, détruit colle quMl se servit du poison, Il est vrai qa'il est très rare qu*un jeune homme expire i^une révolution subite, causée par la lecture d'un arrêt de mort, et surtout d^un arrêt auquel il s^attendaît; mais enfin les médecins avouent que la chose est possible.
Si le czar avait empoisonné son fils, comme tant d'écrivains Tout débité, il perdait par là le fruit de tout ce qu'il avait fait pendant le cours de ce procès fatal pour convaincre TBurope du droit qu'il avait de le punir; tous les motifs de la condamnation devenaient «aspects, et le czar se condamnait lui-même.
S'il eût voulu la mort d*Ale^, il eût fait exécuter Tarrêt : n*en était-îl pas le maître absolu? Un homme prudent, un monarque sur qui la terre a les yeux , se résout-il à fahre empoisonner l&chement celui qu'il peut faire périr par le glaive de la justice? Veut-on ae noircir dans la postérité par le titre d'empoi-* sonneur et de parricide, quand on peut si aisément ne se donner que celui d'un Juge sévère.
11 paraît qu'il résulte de tout ce que J'ai rapporté, que Pierre fut plus roi Que père,
ûVL*û 8*aerifia son propre fils aux intérêts aun fondateur et d'on législateur, et à ceux de sa naUon, qui retombait dans Tétat dont il l'avait tiiée, sans cette sévérité inalheu* reuse. Il est évident qu'il n'immola point son fils à une marâtre et h Tenfant m&le qu^il avait d'elle, puisqu'U le menaça souvent de le déshériter avant que Catherine lui eût donné ce fils, dont Tenfance infirme était menacée d'une mort prochaine, et qui mourut en effet bientôt après. Si Pierre avait fait un si grand éclat, uniquement pour complaire à sa femme, il eût été faible, insensé et l&che; et certes il ne Tétait pas. 11 prévoyait ce qui arriverait à ses fondations et à sa nation, ai l'on suivait après lui ses vues. Toutes ses entreprises ont été perfectionnées selon ses prédictions,* sa nation est devenue eéièbre et respectée dans l'Europe, dont elle était auparavant séparée ; et si Alexis eût régpé, tout aurait été détruit Enfin, quapd on consl* dère cette catastrophe, les cœurs senslblei frémissent, et les sévères approuvent
Ce grand et terrible événement est encore si frais dans la mémoire des hommes, on en parle si souvent avec étonnement, qu'il est absolument nécessaire d'examiner ce qu'en ont dit les auteurs contemporains. Un de ces écrivains faméliques qui prennent hardiment le titre d'historiens, parle ainsi dans son livre dédié au comte de Bruhl, premier ministre du roi de Pologne, dont le nom peut donner du poids à ce qu'il avance : « Toute la Russie est persuadée que le czarowltk ne jnourut que
-fc- - — - —
du poison préparé par la main d'une marâ* tre. » Cette accusation est détruite par l'aveu que fit le czar au duc de Holstein, que la cza* rine Catherine lui avait Qpnseillé d'enfermer dans un (Goitre son fils condamné.
A regard du poison donné depuis par cette impératrice même à Pierre, son époux, ce conte se détruit lui-même par le seul récit de Taventure du page et des tablettes. Un homme s'avise-t-il d'écrire sur ses tablettes : « Il faut que je me ressouvienne de faire enfermer ma femme ? » Sont-ce là de ces détails qu'on puisse oublier et dont on soit obligé de tenir r^istre ? Si Catherine avait empoisonné son beau-fils et son mari, elle eût fait d'autres crimes : non-seulement on ne lui a Jamais reproché, \ucune cruauté, mais elle ne fut connue quer'par sa douceur et par son indulgence.
Il es^ nécessaire k présâat de faire voir ce qui fut la première cause de la conduite d'Alexis, de son évasion, de sa mort et de celle des complices qui périrent par la main du bourreau. Ce fut l'abus de la religion, ce fu* rent des prêtres et des moines; et cette source de tant de malheurs est assez indiquée dans quelques aveux d'Alexis, que nous avons rapportés, et surtout dans cette expression du czar Pierre, dans une lettre à son fils :
tt Ces longues barbes pourront vous tournera leur fantaisie. » ^ '
Voici presque mot à mot comment les m^ moires d'un ambassadeur à Pétersbourg ex« pliquent ces pacoles : « Plusieurs ecclésiastiques, 4it-il, attachés à to«kr a^tciann^ ter«
■moIRB Dl ROSSII. II.
bairie et plus encore à leizr autorité, qa^ibi pirâ*daleiit à mesure qfie la nation s'éclairait, languissaient après le règne d^Alexls, qui leur promettait <de les replonger dans cette barbarie si chère. De ce nombre était Dozithée, évoque de Roertov. Il supposa une révélation de saint Démétrius. Ge saint lui était apparu, et Tavalt assuré, de la part de Dieu, que Pierre n -avait pas trois mois à vivre; qu*Ëudoxte, l'enfermée dans le couvent de Susdal, et religieuse sous le nom d'Hélène»
ainsi que la princesse Marie, sœur du czar, devsdt monter sm* le trône et régner coiyoiiitement avec son fils Alexis. Eudoxie et Marie eurent la faiblesse de croire cette imposture ; elles en furent si persuadées, qu'Hélènequitta Gtems son couvi^it l%abît de religieuse, reprit le nom d*Ëudoxie, se fit traiter de majesté, et fit efiJacer des prières publiques le ncnn de sa rivale Catherine ; telle ne parut plus qo» revêtue des ancieos habite de cérémonie que portaient les clarines. La trésorière du cou* vent se déclara contre cette entreprise. Eu<doxie répondit hautement : Pierre a puni te
- stréîitz qui avaient outragé sa mère ; mum fU$ Alexis punira quiconque aura insuitë la êienne. Elfe fit renfermer la trésorière dans sa cellule. Un officier, nommé Etienne Glebo, fut introduit dans le couvent. Eudoxie en fit l'instrument de ses desseins et l'attacha à elle IMKr ses faveurs. Glebo répand, dans la petite
. ville de Susdal et dans les environs, la préâcticm de Dozi^ée. Cependant les trois mois «"éoottl^fqnt» Ëttdoxie reprocïe à àïévètgam
que le czar est encore en vie. Les péchés de mon père en sont cause ^ dit Dozithée; il est en purgatoire^ et il m'en a averti» Aussitôt Eudoxie fait dire mille messes des morts; Dozithée rassure qu'elles opèrent ; il vient au bout d'un mois lui dire que son père a d^à la tête hors du purgatoire; un mois après, le défunt n'en a plus que Jusqu*à la ceinture. Enfin, il ne tient plus au purgatoire que par les pieds, et quand les pieds seront dégagés, ce qui est le plus difficile, le czar Pierre mourra infailliblement
» La princesse Marie, persuadée par Dozithée, se livra à lui à condition que le père du prophète sortirait incessamment du purgatoire et que la prédiction s'accomplirtdt; et Glebo continua son commerce avec Taa* elenne czarine.
• Ce fut principalement sur la foi de ces prédictions que le czarowitz s'évada, et alla Attendre la mort de son père dans les pays étrangers. Tout cela fut bientôt découvert Dozithée et Glebo furent arrêtés; les lettres de la princesse Marie à Dozithée et d'Hélène à Glebo furent lues en plein Sénat La princesse Marie fut enfermée à ShlusselbourgL; l'ancienne czarine transférée dans un autr j couvent, où elle fut prisonnière. Dozithée et Glebo, tous les complices de cette vaine et superstitieuse intrigue, furent appliqués à la question, ainsi que les confidents de l'éva sioa d'Alexis. Son confesseur, son gotfver« neur, son maiécbal de cour, moururent toui dans les supplices. »
On voit donc à qu^ prix cher et funeste Pierre le Grand aclieta le bonheur qu'il procura à ses peuples; combien d'obstacles publics et secrets il eut à surmonter au milieu d^une guerre longue et difficile, des ennemis au dehors, des rebelles au dedans, la moitié de sa famille animée contre lui, la plupart des prêtres obstinément déclarés contre ses entreprises, presque toute la nation irritée longtemps contre sa propre félicité, qui ne l4ii était pas encore sensible; des préjugés à détruire dans les tètes, le mécontentement à calmer dans les cœurs. Il fallait qu'une génération nouvelle, formée par ses soins, embrassât enfin les idées de bonheur et de gloire que n'avaient pu supporter leurs pères.