LIVRE XII
hongroise dont il a été question plus haut avait
déterminé cet! e démarche de Hunyady; et pour
son cumpte, l'ambassade' ir crut de voir tout faire
afin de hâter l'accomplissement des paro'.es du
vieillard dans l'intérêt de la chrétienté, par la
i chute de Constantinople. Voyant la ma'adresse
des canonniers pour pointe • et manœuvrer la
grosse pièce, il se mit à rire de leur inhabileté,
et leur enseigna les moyens de tirer un meilleur
partide l'artillerie. Il leurmontra que, pour ou-
, vrir plus rapidement une brèche, il ne fallait pas
toujours viser au même point ; mais qu'on de-
i vail tirer alternativement à cinq ou six toises à
| droite et à gauche, puis frapper au milieu de
cet espace pour faire écrouler la muraille dé à
i ébranlée par ces secousses réitérées. Ce conseil
i fut suivi, et le succès fut complet (2). Ainsi un
artificier hongrois, en fondant ce gros canon,
; et un ambassadeur hongrois, en enseignant la
manière de s'en servir, contribuèrent à la chute
de Constantinople.
Outre la pièce monstrueuse et les deux autres qui la flanquaient de chaque côté, il y en avait encore un grand nombre de moyen et faible calibre établies sur tou'.e l.i ligne, depuis la porte de Bois jusqu'à la porte d'Or; quatorze (bat cries foudroyaient la ville, tandis que les [balistes et les arcs faisaient pleuvoir sur les murs des traits et des flèches. Pour les travaux l des mines, on emplo\ a les montagnards serviens de Novoberda (3); ils pénétrèrent jusque dans [les fossés de la place, sous la protection d'une galerie recouverte de feutre r uge et blanc , et [percèrent des trous dans la première enceinte , par lesquels ils firent beaucoup deraal auxGrecs, [sans que ceux-ci pussent les atteindre (4). Ils 1 cons'ruisirent quatre tours montées sur des i roues, et une énorme machine de siège que les Grecs surnommaient Epepo'.ia (qui prend les villes). On la mettait en mouvement au moyen de roues nombreuses ; en dedans et en dehors I elle était revêtue de triples peaux de bœufs; I'é- | tage supérieur supportait des tours et des parapets qui garantissaient les assaillants. Trois por- I tes s'ouvraient du côté du fusse ; l'intérieuréiait
(1) Chalcondylas.
(2) Ducas, I. xxxvii , p. 154 , et Eugcl , p. 175.
(3) LeouardusCbiensis.
(4) Chalcondylas , 1. vm , p, 204 , édit. de Paris.
rempli de bois et de fascines pour combler le fossé; du sommet de la machine s'abaissaient des ponts levis par lesquels on pouvait gagner de plain-pied les tours de la ville.
Toutes les forces de l'armée turque réunies devant Constantinople s'élevaient à deux cent cinquante mille hommes: cent mille cavaliers étaient rangés sur les derrières du camp; cent mille guerriers étaient postésà l'aile droite, s'étendant jusqu'à la porte d'Or, et cinquantemille à la gauche, gagnant le palais des Blachernes. Le sultan se tenait au centre, avec quinze mille janitschares (I); Saganos-Pascha, avec quelques milliers d hommes, occupait la hauteur derrière Galala, et les autres élévations eu face du port (2). La flotte que le commandant Baltaoghli, renégat bulgare, avait équipéedans la baie du Bosphore, appelée encore aujourd'hui port de Ballaoghli, se composait de dix-huit galères à trois rangs de rames, de quarante-huit à deux rangs, de vingt-cinq transports, et de plus de trois cents petits bâtiments (3); en tout, quatre cent vingt voiles. Ainsi, les assiégeants avaient vingt fois plus de forces que les asségés ; l'arde.ir des Turcs pour attaquer était au-dessus de toute comparaison avec la résolution des Grecs à se dé endre.
Le nombre des Grecs sous les armes, d'après un état dressé par le protovestiaire Phranzes pendant le siège, sur l'ordre de l'empereur, ne dépassait pas quatre mille neuf cent soixantetreize (ô). Il faut y joindre deux mile étrangers, et trois ou cinq cents Génois, sous les ordres de Jean Longus, fie la noble famille Giustiniani, envoyés sur deux galères comme dernier appui à l'empire croulant. L'empereur se montra très-reconn;iissant envers ces auxiliaires, et les combla de présents; il nomma l'actif Longus protostator, c'est-à-dire général de trois cents hommes (7), et lui fit délivrer une bulle d'or , par laquelle lui était concédée l'île de
;i) Leonardus Chiensis.
(2) Chalcoudylas, 1. vm , et Phranzes, 1. m, c. 3, p. 53.
(3) Phranzes , p. 53 , édit. d'Alter.
(4) Ducas , p. laO.
(5) Phranzes , I. m , c. 3 , p. 52.
(6) Le même , p. 54 , dit trois cents hommes ; Ducas , p. 149, dit cinq cents.
(7) Phranzes , p. 54.
Lemnos, dans le cas où Mohammed serait forcé de lever le siège , ainsi qu'il était arrivé à son père Murad (I). Non-seulement les Grecs se flattaient de ce succès, mais encore les Génois, mailresdeGalata, qui, à la vérité, avaient adressé des envoyés à Mohammed, promettant, en vertu des traités écrits, de maintenir l'étal de paix et d'amitié, mais qui en même temps prêtaient aux habitants de Constant inople tous les secours possibles. Mohammed s'en aperçut, et jura d'écraser le serpent, aussitôt qu'il aurait tué le dragon (2). Le baile vénitien retint, pour la défense de la ville, les bâtiments des nations qui faisaient voile de la mer Noire, venant de Tanais (Assov) et de Trébizonde (3); ainsi, les forces maritimes, dans le port, se composaient de trois vaisseaux génois, un espagnol, un français, quatre de Candie, deux de Kydonia, et de trois grands bâtiments de commerce vénitiens, appelés galéasses; en tout, quatorze voiles (4). L'on n'était pas mieux pourvu d'artillerie; les assiégés ne devaient pas regretter de ne pouvoir opposer au canon monstre une pièce de même calibre; car leurs canons de cent cinquante quintaux étaient encore trop pesants pour les murailles de la ville, qui étaient ébranlées à chaque décharge, en sorte que de telles armes étaient plus funestes à ceux qui s'en servaient qu'aux assiégeants contre lesquels elles étaient dirigées. Néanmoins, lorsque la plus forte de leur pièce éclata, les Grecs, furieux contre l'artificier, voulaient le pendre comme ayant été corrompu par Mohammed; néanmoins, faute de preuves suffisantes, ils le mirent en liberté (5). Ils comblaient avec la plus grande rapidité les brèches, la nuit, avec du bois et des tonneaux pleins de terre, et délogeaient les mineurs au moyen du feu. Si l'artillerie turque avaitreçuunedirectiouplushabile des Hongrois, le feu grégeois fut lancé suivant de meilleures combinaisons de l'Allemand Jean Graut (6), et l'artificier allemand, comme ami des Grecs, luttait contre l'auxiliaire hongrois des Turcs. Au
(i) Ducas , I. xxxvm , p. 150.
(2) Jbid.,p. 151.
(3) Ibid., p. 149.
(4) Pbrauzes , I. m , p. 52.
(5) Cbalcondylas , I. vm.
(6) Leonardus Chieusis el Pbrauzes , p. oi.
moyen de ces flammes liquides, les assiégés parvinrent à incendier la grande machine recouverte d'un triple vêtement de cuir, et qui, pendant la nuit, avait renversé la tour de Saint-Romanus; Mohammed jura par tous les prophètes qu'il n'aurait jamais cru que les mécréants pussent en une seule nuit accomplir de si grandes choses.
Le 15 avril [1453], la flotte turque, forte de quatre cents voiles , sortie de la baie de Phidalia, était descendue vers l'embouchure méridionale du Bosphore, et avait jeté l'ancre du côté du rivage européen , près de la double colonne (aujourd'hui Beschiktasch) (1); quelques jours! après, parurent dans la Propontide un vaisseau» impérial et quatre bâtiments génois, qui avaient été retenus à Chios tout le mois de mars, el qui profitaient du premier vent du sud pour se transporter en ces parages. Une division de la flotte turque , forte décent voiles (2) , se posta immmédiatement en avant du port, pour en défendre l'entrée aux cinq bâtiments. Le ciell était serein, la mer tranquille, les murailles de la ville se couvrirent de spectateurs, et le sultan à cheval contemplait du rivage européen les apprêts d'un combat naval, dans lequel le nom-a bre de ses vaisseaux , trente fois plus considé-j rable que celui des ennemis, lui assurait la vic-1 toire; mais dans son escadre il n'y avait que dix-huit galères, dont les équipages étaient formés de soldais sans expérience. Du haut des vaisseaux chrétiens tombait une grêle de flèches, une pluie de feu sur les bâtiments turcs , , dont les bords étaient beaucoup plus bas , et qui, malgré ce désavantage, voulurent s'emparer du vaisseau impérial. Des pots, remplis de matières enflammées, mettent le feu aux agrès des assaillants ; des masses de pierre tombent lourdement, les coulent bas. Flectanella (3), le capitaine impérial, combattait à l'avant comme un lion; les Génois Cataneo, Novarra et Balaneri, ne se montraient pas moins redoutables. La mer était couverte de traits qui gênaient la
(1) Pbranzes , 1. ni , c. 3 , p. 53.
(2) Selon Ducas , p. 151 , il y en avait trois cent cinq , mais seulement cent cinquante, d'après Pbranzes, qui mérite plus de confiance comme témoin occulaire , et aussi en raison de sa modération.
(3) lsidorus Cbiensis , et Pbranzes , p. 55.