LIVRE XXVI
irféguliers , qui eu formaient les équipages (1). Du coté des assiégés , les chefs s'étaient distribué la défense des remparts de la manière suivante : A la porte des Poêles , en face du grand vesir et du sultan, placé un peu en arrière , à la gauche jusqu'à la tour Rouge , et à la droite jusqu'à la moitié de la muraille qui se dirige vers la porte de Carinthie , le duc Philippe , comte palatin , commandait cent cavaliers et quatorze bannières de troupes de l'Empire ; de là à la porte de Carinthie et jusqu'au couvent des Augustins l'espace était garni par les troupes de la basse Autriche , sous le chevalier Eck de Reischach ; dans le couvent des Augustins et le long du rempart gagnant le château étaient les Styriens et les hommes de la Marche, commandés par Abel d'Holneck. La défense du château fut confiée à Ulrich Leiszer, conseiller de guerre, commandant et inspecteur des pontons de la basse Autriche. L'espace compris entre la porte du château et la porte des Écossais était défendu par le conseiller royal Léonard de Fels , ayant sous lui quelques enseignes autrichiennes et les capitaines des bourgeois de la ville de Vienne. Au-dessous de la porte des Écossais, jusqu'à la porte de Swerder et au quartier de la Misère où habitaient les juifs, était Remprecht d'Ebersdorf avec une bannière autrichienne et les troupes espagnoles. Depuis la tour de Werder et de Sel jusqu'à la tour Rouge , Ernest de Landenstein , capitaine des trabans de la cour et colonel , commandait quatre bannières de troupes bohémiennes et les cavaliers de Hanns d'Hardeck. Les assiégés ne comptaient guère en tout que seize mille hommes en état de porter les armes, rangés derrière un rempart de six pieds d'épaisseur à peine et dégarni d'ouvrages extérieurs. Mais ils étaient pénétrés d'horreur pour le joug des Turcs , et se sentirent transportés d'ardeur aux nobles paroles de leurs chefs héroïques le palatin Philippe de Bavière , le comte Nicolas de Salm et le baron de Roggendorf (2).
Le jour même où Suleiman campait à Simmering , les quatre cents nassades descendant le Danube avaient brûlé touts les ponts du Danube [27 septembre 1529]. Le lendemain les
(1) Labach , Pessel.
(2) Pessel , p. 446.
TOM. I
assiégés, pour la première fois, firent une sortie au nombre de deux mille cinq cents hommes par la porte de Carinthie, surprirent deux cents Turcs parmi lesquels deux capitaines , un tschausch et plusieurs janitschares, et peu s'en fallut qu'ils ne se saisissent du grand vesir luimême, qui faisait le tour de la ville à cheval sous un déguisement (1). Le jour suivant, trois étendards sortirent de la porte du château; mais , après avoir fait subir quelque perte aux Turcs, ils furent repoussés. Le deux octobre, les assiégés attaquèrent le beg de Semendra ; mais ils laissèrent trente têtes coupées et dix prisonniers pour trophées entre les mains des Turcs. Après un jeu de mines et de contremines, l'artillerie turque ouvrit son feu qu'elle dirigea principalement contre la tour de Carinthie, et durant toute la nuit , au milieu de torrents de pluie, furent lancées des nuées de boulets et de projectiles. Les begs des akindschis reçurent ordre de faire préparer des échelles par leurs gens, et les troupes d'Asie durent rassembler des fascines pour combler les fossés. On vit paraître devant Suleiman l'ami de Zapolya, Simon Athinai , auquel sa renommée dans les sciences valut un accueil flatteur du sultan. Le 7 octobre, les assiégés firent une sortie dont ils attendaient plus que des précédentes; Eck de Reischach se mettant à la tête de huit cents fantassins et descendant de la tour de Sel , espérait prendre l'ennemi à revers près de la porte du château et de la porte de Carinthie. Mais le mouvement se fit avec lenteur ; au lieu d'arriver de nuit, les assiégés se trouvèrent éclairés par la pleine lumière du jour ; puis, trompés par un mot d'ordre que prononça un lâche ou un traître, ils se retirèrent brusquement et prirent la fuite. Les Turcs dressèrent un trophée de cinq cents tètes et comptèrent le capitaine Wolf Hagen parmi les morts chrétiens; mais eux-mêmes eurent à déplorer la perte du vaillant Alai-Beg de Gustendil. Trois balles vinrent frapper la cuirasse de Reischach. Les Ottomans, poussant vivement les fuyards, tentèrent de pénétrer avec eux dans la place ; mais comme il n'y avait point encore de brèche ouverte, les portes ayant
(1) Pessel et Didaco placent cette sortie au 29 septembre , Labach et Meldeman au 27 ; d'après le journal de Suleiman , elle aurait eu lieu le 28.
été fermées il fut facile de les repousser des remparts à coups de hallebarde. Averti par de pareilles alertes, Suleimau Ht rester ses cavaliers en selle durant la nuit suivante , ce qui fit croire aux assiégés que l'on préparait l'assaut. Deux mines ayant éclaté au couvent des Augustins près de la porte de Carinthie , les Turcs assaillirent les remparts pendant trois jours avec fureur [10, 11, 12 octobre 1529], mais furent repoussés vaillamment par le comte Nicolas de Salm et Hanns-Katzianer qui se tenaient aux premiers rangs (1). Deux mines firent encore explosion à la porte de Carinthie, étendirent la brèche déjà fort large ; mais cette fois l'assaut ne fut point livré à l'instant. Le calme régnait dans le camp ottoman; les vesirs et les paschas étaient réunis en conseil auprès du grand vesir; là il fut résolu de livrer un dernier assaut le lendemain, car le froid et le manque de vivres conseillaient de songer à une retraite prochaine. Le courage de l'année commençait à s'éteindre, il fut ranimé à force d'or et de promesses. A chaque janitschare furent promis mille aspres (vingt ducats) (2). Des hérauts parcoururent le camp , et proclamèrent que celui qui escaladerait le premier la muraille recevrait pour récompense trente mille aspres si c'était un simple sipahi , et un gouvernement si c'était un ssubaschi. Sulciman se rendit luimême à cheval devant les brèches pour les reconnaître, et, satisf.iit de leur étendue, il donna des éloges au grand vesir. Le 14 octobre les Turcs, ouvrant un feu terrible, s'élancèrent avec fureur en trois colonnes sur la brèche large de quarante toises, ouverte près de la porte de Carinthie. Vers trois heures de l'après-midi, l'explosion de nouvelles mines agrandit encore cette brèche, et l'assaut recommença; mais toutes ces niasses furieuses se brisèrent contre le courage inébranlable des héroïques défenseurs du rempart dont le chef Nicolas de Salm, placé aux premiers rangs , eut la cuisse brisée par un éclat de pierre. Suleiman , décidé maintenant à la retraite, ordonna aux janitschares de reculer (3). Vienne avait arrêté sa course victorieuse qu'il se disposait à porter au cœur de l'Allemagne.
(i) Labach, Pessel , Serava.
(2) Journal de Suleiman , du 13 octohre.
(3) Journal de Suleimau.
Les salves de l'artillerie[des remparts, la musique militaire, le tintement des horloges qui sortaient d'un silence imposé depuis l'arrivée des assiégeants devant la place, la sonnerie des cloches, tous ces bruits portèrent la joie de la ville jusques au camp des Turcs. Ibrahim demanda à son prisonnier Zedlitz ce que signifiait tout ce tapage , et celui-ci lui expliqua que les chréliens célébraient ainsi leur délivrance. Alors le grand vesir mit Zedlitz en liberté, et le renvoya dans sa ville revêtu d'habits de soie et de drap d'or, soit par pure bienveillance pour son prisonnier, soit dans le but d'obtenir ainsi la liberté de quelques Turcs tombés entre les mains des assiégés; en effet, le lendemain il écrivit aux chefs militaires de la ville pour leur demander ce renvoi , et termina sa lettre en excusant le massacre des prisonniers d'Ofen qui lui avait été reproché. Le 16 , Suleiman leva sa tente, et s'arrêta à une courte distance pour tenir un divan, conférer des honneurs et distribuer des récompenses. La veille, il avait donné à chaque janitschare les vingt ducats promis pour l'assaut. Le grand vesir reçut un sabre dont la poignée et le fourreau étaient garnis de pierreries, quatre kaflans et cinq bourses d'or, c'est-à-dire six mille ducats. Ainsi la politique de Suleiman et l'influence dominante d'Ibrahim prétendaient transformer aux yeux de l'armée une retraite humiliante en un départ déterminé par des sentiments magnanimes. Les assiégés ne se laissèrent point imposer par cette fausse attitude : ils harcelèrent l'armée qui se retirait lentement, et lui enlevèrent des chevaux, des chameaux et des prisonniers; mais ce n'était là que de faibles perles pour les Turcs, qui entraînaient des troupes innombrables de captifs arrachés dans les alentours, et les massacraient ensuite pour la plupart : car les écrivains qui ont dépeint le siège portent le nombre de ces victimes à dix mille (1). Pendant les trois semaines que dura le siège , les akindschis, que les écrits contemporains appellent sakmans, parcoururent les environs de Vienne, et portèrent leurs courses à travers la haute et la basse Autriche, la haute et la basse Slyrie, ravageant tout par le fer ei le feu , brûlant les maisons et les temples, massacrant les habitants
(1) Pes«el . Bect, Labach.