‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 59 sur 288 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

dans les quatre royaumes de la Chine , de la Transoxane, de la Perse et de laTatarie; et les desrendants de Timur, s'ils ne conservèrent la puissance dans la Transoxane et la Perse que durant un siècle, continuèrent à régner dans l'Inde trois cents ans après encore, et presque jusqu'à nosjours. Attila et Dschengis-Chan ont été comparés d'après un point de vue très-superficiel ; Ils avaient tous deux établi leur pouvoir sur des peuples superstitieux: l'un en faisant croire aux Huns qu'il avait trouvé l'épée de Mars; l'autre en persuadant aux Mongols qu'il était né d'une vierge. Mais le parallèle entre Timur et Alexandre le Grand repose sur des idées plus sérieuses et plus complexes, et en même temps bien plus saisissables. Il s'agit , en outre de la civilisation grecque et de la civilisation persane représentées par les deux héros. Si le Macédonien avait un esprit plus cultivé, des formes moins rudes , leTatare ne s'abandonna jamais à la volupté ni à la mollesse, ne se laissa jamais enivrer par la victoire , et toujours il suivit la route dans laquelle il était entré, durant toute une générât ion d'hommes, avec la même résolution, la même force de volonté ; il embrassa d'ailleurs une plus vaste étendue de pays dans le cercle de ses conquêtes ; il eut à combattre contre des hommes plus énergiques; il n'abattit que des nations guerrières. Alexandre étant né sur le trùne , les voies lui avaient été préparées par son père Philippe; Timur était le fils d'un homme obscur; il sut gagner le pouvoir suprême, le saisir d'une main ferme, le conserver et le transmettre à sa race.

Timur, appelé généralement Timurlenk (Timur le Boiteux), dont les Européens ont fait Tamerlan, n'était pas boiteux de naissance; cette infirmité était le résultat d'un blessure qu'il avait reçue au siège de la capitale du Sistan peu de temps avant qu'il parvint au pouvoir suprême. D'ailleurs , il était d'une haute stature; il avait la tète extraordinairement grosse, le front large, élevé, le teint vif et animé; par une particularité singulière, dès son enfance il avait les cheveux blancs , comme Sam, le fameux héros de l'histoire persane (1); à chacune de ses oreilles il portait une perle d'un grand prix. Sérieux et sombre, il était en- Ci) Voy. L'épisode duSchahnaineh sur l'hist. de Sara..

nemi de la gaieté, encore plus de l'hypocrisie , en sorte que la vérité la plus dure lui plaisait plus que le mensonge le plus flatteur; bien différent en cela d'Alexandre, qui , pour leur franchise, perça de sa main son compagnon d'armes et son ami Clitus et fit exécuter le philosophe Antisthènes. Jamais il n'abandonnait un projet, ou ne révoquait un ordre ; jamais il ne regrettait le passé; l'avenir ne lui inspirait jamais de bruyantes espérances. 11 n'aimait ni les poètes ni les bouffons; mais il avait une grande considération pour les médecins et les astronomes, les légistes, qu'il prenait plaisir à fùire discuter en sa présence, et surtout pour les scheiehs renommés pour leur sainteté, dont les prières lui préparaient les voies du triomphe. Il était passionné pour les échecs, dans lesquels il n'avait point de maître, et c'est d'un coup de ce jeu (le changement du roi avec la tour) qu'il donna à son fils chéri le nom de Schahroch (1). Les récits de batailles, les vies des guerriers et des grands hommes, étaient ses livres favoris, qui ne le quittaient jamais, ni en temps de paix, ni en temps de guerre. Quoiqu'il eût une mémoire si puissante qu'il retenait ce qu'il avait lu ou entendu une seule fois, son instruction se bornait à savoir lire et écrire, et il ne parlait que trois langues, le persan , le turc et le mongol ; l'arabe lui était absolument étranger. 11 avait pour la Tora, le code de Dschengis-Chan, une si haute estime qu'il la préférait au Koran , ce qui a déterminé certains docteurs à tenir pour infidèles ceux qui mettaient le code fait par des hommes au-dessus de la loi divine. Il compléta la Tora par son propre code, la Tufukat , qui s'occupe surtout de l'organisation de l'armée, de la hiérarchie des officiers de la cour et de l'État, et de l'administration de la justice et des finances. Sans offrir la philosophie dAntonin, ni le pédantisme de Constantin (2), ses lois révèlent des idées profondes sur l'organisation militaire et sur les principes du gouvernement politique. Ce sont des modèles que deux de ses descendants, assis sur les trônes de l'Inde,

(1) Ducas rapporte la circonstance qui donna naissance au nom ; mais il porte la naissance de Scbahrncb à ving/.-sh ans plus tard , dans l'année de la bataille d'Angora.

(2) Const. Porpbyrojîenetae de ceriraoniis aulae Byzantine et de thematibus imperii.

Sehah-Baber , fondateur de la puissance des grands Mon,;ols. cl Schah-Kkb. r , le plus grand de ces princes . se son l efforcés d'huiler dans les commentaires et les maximes qu'ils ont laissés. Une surveillance active, des rapports fréquents et réguliers, aidaient prinei palemert à diriger l'État et l'armée: ce service se faisait au moyen de voyageurs de toute espèce, sous tous les costumes; les derwischs surtout y jouaient des rôles importants, eu sorte que Timor était informé de la manière la plus exacte de la force et des projets de ses ennemis , de ce qui se passait à leurs cours et de la situation de leurs villes. Ce qu'il avait appris par ses agents et par les voyageurs sur la puissance publique, sur les localités des pays étrangers, il le faisait consigner dans des registres, oumarquer sur des caries, qui étaient toujours sous ses yeux. L'amour et le dévoue nent des soldats pour Timur étaient tels qu'ils lui sacrifiaient sans hésiter leur vie, et même, ce qui est le plus cher à des hommes vivant de brigandage, leur butin et leurs biens avec joie, en cas de nécessité; leur soumission était si aveugle et si absoluequ'il ne lui aurait f.,llu qu'un ordre du jour pour se transformer d'empereur en prophète des Tatares. Ces gens avaient été pris à tous les peuples; il s'efforça d'adoucir leur férocité sauvage par l'action des poètes et des savants , des musiciens et des s sons, qui se rendaient en foule à sou armée, et parcoururent avec lui toute l'Asie (1). La jeunesse de Timur s'éait passée dans les exercices guerriers, à la chasse, dans des expédiions où il s'agissait de faire du butin. 11 avait vins;t-sepl ans [1326 , lorsqu'il fournit le premier service militaire important, en secourant l'émir Husein. prince de la maison Dschagatai , qui alors , de ses résidences de Herat et de Balch, régnait sur le Chorasan et le Mawerainnehr (pays en deçà et au delà de l'Oxus), contre Timur-Togluk-Chan, souverain du Turkistan, qui, à la tète des Dschèies ou Gètcs, ravageait les contrées sur les deux rives de l'Oxus. La main de la princesse Turkan- Chan, suw d'Husein récompensa la valeur qui venait d'affermir le trône du frère [1363] (2);

;i) Nocbbelct-Trwarich , Arab-Scn..h rDdd. 3 jusqu'à la fin), etLari, d'où a été tiré tout le portrait de Timur.

(2; Histoire de Tiniur-F.eg , par Scherefeddin , trad.

mais trois ans étaient à peine écoulés [1365], que, la mort de la princesse ayant rompu les liens d'alliance, Timur secoua aussi les rapports de vassclage et entra en guerre ouverte avec le souverain du Chorasan et de la Transoxane. Une paix de quelques instants sembla donner plus d'ardeur à des hostilités nouvelles, qui se prolongèrent jusqu'à ce que la conquête de Balch et la mort d'Husein , tué par des émirs empressés A servir le vainqueur 11366] (1), ne laissèrent plus d'obstacle à l'inlronisation de Timur. De huit princesses qui se trouvaient dans le harem d'Husein, Timur en garda la moitié pour lui-même, n'en prit néanmoins que deux pour épouses légitimes, et donna les quatre autres aux émirs ses amis , ses compagnons d'armes et membres de sa tribu. La citadelle fut pillée, puis rasée, ainsi que le palais. Quant aux habitants, on les chargea de fers ou on leur abattit la tète L1369J; les femmes et les enfants furent partagés comme esclaves. Ce fut là le prologue des sanglantes tragédies que les conquérants tataresaliaient jouer sur le théâtre de l'Asie. Balch étant détruit, Timur choisit pour sa résidence Samarkand, qu'il entoura de murailles, qu'il embellit de palais et de jardins. L'assemblée générale des peuples tatares le proclama possesseur du trône qu'il venait de saisir; le scheich Bereket, qui lui avait prédit le pouvoir suprême , le revêtit des insignes de la souveraineté, lui conféra la bannière et le tambour, et, à son nom de Timur, que son père lui avait donné à cause de sa force, il ajouta le* titres de Gurgan (grand dominateur), Ssahil- Kiran (maître du temps) et de Dschihangir (conquérant dumon de), que le prince talare justifia si complètement dans son règne de trentesix ans. La devise du sceau deTimur fut Équité, Salut (2;. Durant ces trente-six années de vie- 1 loires et de conquêtes à peine interrompues, il ne revint que neuf fois dans sa patrie au delà de l'Oxus , dans sa résidence de Samarkand ou à Buchara, pour ranimer par quelques instants de repos les forces de son armée, afin de voler à de nouvelles entreprises. 11 réunit sur sa tète les couronnes de vingt-sept pays appartenant à

par Polis de Lacroix, i. p. 46; Hadschi-Chalfa , Table» CHronoIOgiques , an 765.

(1) Lari et Schefereddin.

(2) Kastiou Rusli.

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