LIVRE XIV
oir sa proie loi échapper, sentit sa lèvre infrieure 9e fendre et le sang jaillir, ainsi qu'il ni arrivait lorsqu'il éprouvait une violente notion dans le conseil ou sur les champs de ataiUe(l). Outre la perte de cinq mille vailmts guerriers, il eut encore à regretter celle de «meilleurs lieutenants, de ses amis les plus lévoués, de Musachi, dont la mémoire est Tpétuée dans le nom d'un district albanais; «nui les morts se trouvèrent les auxiliaires natolitains, qui presque tous tombèrent a coté de Musachi. Les Turcs parcoururent le champ de «taille couvert de morts pour couper les têtes, fcorcher les cadavres, et empailler les peaux (2). Voulant soustraire les restes de ces braves à ces «itrages , Skander-Beg ordonna à sept mille de «es plus vaillants soldats de rendre les derniers devoirs à leurs frères d'armes (3) , et lui-même « tint dans sa tente , humilié par sa défaite , n affligé plus encore de la défection de son compagnon d'armes, Moses de Dibra. Ce trattre, qni l'avait détourné du siège de Sfetigrad , s'était retiré au moment des attaques livrées à Belgrad de Servie (4), et il accompagna Sewali lorsque le vainqueur turc revint en triomphe à Com t ami no pie; mais il ne fut point traité avec noe grande considération par Mohammed , qui ne laissait échapper aucune occasion d'exprimer «on admiration sur la valeur de Skander-Beg. Séamoins le sultan accueillit favorablement la proposition de Moses de déposer à ses pieds la Wfdn rebelle albanais, et, pourl'exécut ion de ce projet, H plaça sous les ordres de Moses une ar- "tfr de quinze mille hommes (A). Skander-Beg attendit le traître à la tète de dix mille hommes dan» la basse Dibra , le battit et le mil en fuite. Reçu av< c indignation par le sultan , Moses revint dans sa patrie sons un déguisement, et «wt se jeter aux pieds de Skander-Beg , qui toipardonna le passé et l'accueillit comme un ancien uni (6). Mats le coup le plus pénible pour ^der-Beg , ce rut la trahison de son neveu
;l) Barleti , fol. 142.
(2) Ibid., fol. 144.
G) Md., fol. I«.
(4) Ibid., fol. !46.
Ibid., fol. 148, et Gomment ario di Ile crncdf'Tur- *eto$.(;ioTgto8taBder-Beß,VWecTa, l45t,fol.20.
Marini Barleti, dans Lochien», à la fia du Till* Kr , '« . 1« , et Coae del Skander-Beg, fol. 20.
Hamsa , qui , cédant aux séductions de Mohammed, renia son pays, sa famille et sa foi. Mohammed l'envoya avec Isa, petit-fils d'Ewrenos, à la tète de quarante mille cavaliers, pour ravager l'Albanie. Skander-Beg, dont toutes les troupes ne formaient pas plus de onze mille hommes, parmi lesquels il ne comptait guère que six mille cavaliers , se retira sur Alessio , dans les États vénitiens (1). Hamsa, nommé par le sultan pasrha d'fipirc (2), dévasta le pays. Enfin l'on en vint aux mains dans la plaine d'Alessio, entre les deux rivières de Mathia et d'Albula (le Drin et le Drilo). Skander-Beg compensa la faiblesse de son armée par l'avantage de sa position , et appuya ses derrières au mont Temenios. Trente mille Turcs (3) restèrent sur le champ de bataille ; les flots de la Mathia furent rougis de leur sang (4) ; leur chef, Isa-Beg, pul s'échapper à grand'peine; mats un sandschak-beg et Hamsa-Beg, le renégat , le traître à sa patrie, â son sang et â sa foi, furent pris, et Skander-Beg, chargé de butin, entra triomphant dans Kroja. Mohammed , humilié par la perte de la bataille et par la capture du sandschak-beg, offrit aussitôt 15,000 ducats pour la rançon de ce personnage, et envoya l'argent par Mcsid-Bcg, qui fut en même temps chargé d'engager des négociations de paix. Skander-Beg ne voulut pas entendre parler de trêve, si on ne lui remettait Sfetigrad et Belgrad (5). Néanmoins Mesid obtint un armistice , jusqu'à ce qu'il eût pu rendre compte de ses demandes au sultan , et Skander-Beg , pour l'argent qu'on lui offrit, non-seulement rendit le sandschak-beg, mais il remit encore en liberté quarante prisonniers turcs de distinction (6). Mohammed fit partir aussitôt Umur etSinan, afin de négocier une trêve avec Skander-Beg , et il y eut un accord tacite (7). Le prince albanais pardonna à son neveu Hamsa, et lui permit, en feignant de fuir, de se rendre a Gmstahtinopfc , afin de
(1) Barle»" , fol. 160 ; Cote del Skander-Beg , fol. 21.
(2j Barleti , fol. 161.
(3) Coae del Skatider-Bejï , fol. 21 .
(4j Barleti, fol. 168.
(5) Ibul.
C«) /bid.
(7) Ibid. , fol. 169 et 198 ; Co«e del Skaader-ftefc , fol. 21.
dérober, s'il était possible, sa femme et ses enfants qu'il y avait laissés, et de les ramener dans leur patrie. Mais avant qu'il pût ou voulût exécuter ce projet, Hamsa mourut empoisonné, à ce que l'on croit, par Mohammed luimême, qui le détestait comme la cause de la défaite sur le Drin (1). Après la mort d'Alphonse, roi de ÎNaples, Skander-Begse rendit auprès de son successeur, Ferdinand , et porta les armes pour ce prince contre les Français. Pendant ce temps Mohammed subjugua le Péloponèse.
Jusqu'après cette conquête, il médita dans le plus profond secret le plan de son expédition d'Asie, il pensa qu'il agirait avec prudence et n'abaisserait point sa dignité en offrant à un ennemi tel que Skandcr-Beg la paix et la j>ossession tranquille de l'Albanie et del'Épirc, moyennant la remise du fils de ce prince comme otage (2). Skander-Beg déclina la dernière condition sous le prétexte fort plausible que son fils était encore trop jeune pour songer à gouverner; mais il accepta la paix (3), qui dès lors fut publiée officiellement (4).
Des deux branches de l'empire byzantin, celle d'Occident avait été abattue par la conquête du Péloponèse ; maintenant il fallait retrancher aussi celle d'Orient en renversant le trône de Trébisondc. Mais plus près que Trébisonde, sur la côte orientale de la mer Noire, étaient Sinope, capitale des États des Isfcndiars, et Amastris (Amaszra\ chef-lieu des possessions génoises dans le Pont. C'est par là que se dirige la roule de Trébisondc, et, au milieu du prorond mystère dont le conquérant enveloppait ses plans, l'on ne savait si ses préparatifs de guerre étaient destinés coutre les Génois d'Amaszra, les Turcs de Sinope, ou les Grecs de Trébisonde. Il nourrissait des sentiments hostiles contre les trois États ; mais enfin il les laissa éclater contre les Génois seuls, par une déclaration de guerre. En paix avec lui depuis la conquête de Constant inoplc , les Génois avaient nourri l'espoir de pouvoir obtenir la
(1) Barleti, fol. 172 , fin du ixe livre.
(2) Lettre de Mohammed a Skander-Beg , du 6 mai
(3) Réponse de Skander-Beg , du l«r juin 1461 , dans Barleti , fol. 192.
(4) Seconde lettre de Mohammed , du 22juin, fol. 193.
possession de Galata du sultan , comme ils l'avaient obtenue des empereurs byzantins, et ili avaient présenté cette demande par une ambassade. Mohammed avait répondu « qu'il n'avait rien entrepris contre Galata par perfidie ni par ruse, qu'il n'en devait pas non plus l'acquisjtion à la force ; qu'après la prise de Constantinople les habitants de Galata lui en avaient offert les clefs d'eux-mêmes , et qu'il les aväl acceptées pour leur faire du bien plutôt quedi mal. » Ce refus ayant déterminé les Génois a une déclaration de guerre, Mohammed équipa aussitôt une Hotte et une armée pour les châtier, et loin de rendre Galata sur le Bosphore, il se disposa à se saisir encore d'Aman ris , sur la mer S'oirc. Mahmud-Pascha , le grand vesir, reçut le commandement supérieur des forces navales composées de cent cinquante vaisseaui 1. Mohammed conduisit l'armée d'Asie par terre, avec un grand nombre de chameaux et de béf« de somme, d Akjasi, sur la route entre Nioomédic et Sabandscha (2). Amastris, aujounMra Amaszra , autrefois Scsamos, est située sur od« petite presqu'île et pourvue d'un double part. A cause de la beauté de ses édifices, Pline If Jeune la nomma l'Œil du monde (3); des écrivains postérieurs la vantent comme une ville de commerce importante (4). Ces avantages frappèrent les Génois , pour lesquels clledeviot dans les derniers temps l'entrepôt de leur commerce du Pont. A la première sommation èt Mohammed , les marchands génois se rendirent. Mohammed laissa à la ville le tiers de ses habitants, et emmena les deux autres tien comme colons à Constantinople, après avoir d'abord choisi les plus beaux garçons pour les mettre au nombre de ses pages.
Lorsque Mohammed partit dans l'été de Constantinople pour entrer en campagne (5), personne n'en connaissait le véritable objet ; Ion ne savait s'il allait se porter contre les Géno*le seigneur de Sinope ou Trébisonde. L'uo d«s juges de l'armée ayant osé le questionner surir
(1) Chaloondylai , I. x, p. 153.
(2) Ibid., p. 145. Neachri , fol. 206 , Seadedd», *»» Bratulti , Ssolaksade , fol. 53 ; ldris , fol. 100.
(3) Plinius , EptKU, I. x,p. 99.
(4) Nicela? paphtag. in S. Hyarinlb , 1. iwi : Naunert, I. vi, c. 3, p. 27.
(5) Cbalcondylas, I. w , p. 145.