LIVRE XIX
trouva à Skutari en face de Constantinople. La mer était couverte de bâtiments sur lesquels les grands de l'empire et les chefs de l'armée venaient à sa rencontre. A travers des nuées de vaisseaux, dont les mille pavillons flottaient dans les airs , s'avancèrent les janilschares qui, poussant leurs barques jusqu'auprès de la galère du sultan, demandèrent léloignement de Mostapha-Pascha , fils d'Hamsa-Beg, dont Ishak-Beg redoutait la rivalité pour la dignité de grand vesir, et qu'il avait représenté aux janit schares comme opposé à l'augmentation de leur solde. Le sultan accueillit fa* vorablement cette requête, et renvoya de suite <on vesir le plus dévoué sur la côte d'Asie. Il fit M>n entrée dans la capitale portant les signes du deuil, revêtu de draperies de laine noire;' la 'été enveloppée d'un turban de même couleur. Devant la porte du sérail étaient les janilschares rangés en ordre de bataille ; ils lui adressèrent !«r l'entremise de leurs chefs plusieurs demandes : ils sollicitèrent d'abord le pardon du meurtre du grand vesir et du pillage dans la ville, puis, l'augmentation de leur solde, sinon, par des fixations régulières , au moins par des dons extraordinaires. Ces deux points leur furent accordés. Ce fut le second exemple de présent d avènement au trône ; il se reproduisit ensuite nimme un fait régulier, et l'article est porté aux dépenses du trésor, et figure dans les revenus de* janilschares jusque dans l'année 1774. Mohammed le Conquérant avait introduit le premier les dons de joyeux avènement qui, sous les régnes suivants, s'accrurent toujours de plus en ('lus , et sans at teindre l'importance des présents faits jadis en pareilles circonstances par les empereurs aux légions romaines, s'élevèrent ce- !>endant si haut , que les finances épuisées de l'empire ne pouvant plus y suffire, au bout de rrois siècles, au milieu de la guerre contre les Russes, ils furent supprimés à l'avènement du sultan Abdulhamid. Cédant aux volontés des janitschares, comme l'empereur Claude avait obéi aux prétoriens, Bajesid consacra ainsi son assujettissement et le privilège que s'arrogea la nouvelle milice de déterminer des changements de souverains dans l'espérance de voir distribuer plus fréquemment dans ses rangs le prix du trône. Le lendemain, les prières des morts se récitèrent sur le cercueil du conquérant, sous la
présidence du scheich Ebulwefa. Le sultan prit le cercueil sur ses épaules, et le porta ensuite avec les vesirs et les émirs jusqu'au lieu de la sépulture derrière la mosquée du conquérant. D'abondantes aumônes furent distribuées, les vêtements de deuil furent dépouillés, et les hommages furent présentés en grande pompe au nouveau sultan. Ishak-Pascha reçut la première dignité de l'empire, et Muslapha-Pascha qui. durant la traversée du canal, avait été renvoyé, fut appelé à Constantinople pour être revêtu delà dignité de vesir, dont on avait dépouillé Magnesia-Tschelebi , l'ancien juge de l'armée (1).
La loi politique du fratricide établie par le conquérant n'avait pu être appliquée à l'événement de Bajesid; il n'y avait qu'un frère du souverain régnant , et ce frère était éloigné, armé non-seulement pour défendre sa vie , mais encore pour disputer le trône. C'était l'infortuné Dschem , dont le nom transformé en celui de Zizim, remplit les histoires contemporaines de l'Europe, et qui a droit à notre intérêt par sa fin tragique si connue, et aussi par son mérite comme écrivain et comme poète. Adroit dans les exercices gymnastiques, habile surtout à la lutte, il n'avait pas moins développé les facultés de son esprit ; mais en même temps U était adonné à la volupté, se livrait même à la débauche, et lorsqu'il était gouverneur deKaramanie, il vivait au milieu des femmes et des beaux garçons, souvent entouré de poètes ; parmi ses favoris , il prit Haider pour son garde des sceaux, et Saadi pour son defterdar. A peine eut-il reçu la nouvelle de la mort de son père, et de son ami le grand vesir Mohammed le Karamanien, il réunit à la hâte quelques troupes, marcha rapidement sur Brusa, pour se mettre d'abord en possession de l'ancienne résidence de l'empire. Bajesid envoya contre lui son ancien gouverneur Ajas-Pascha avec une avant-garde de deux mille janilschares, sur la route de Modania, et s'avança en personne par Skutari pour rassembler toute l'armée. Ajas-Pascha s'établit dans le faubourg de Brusa, près des bains chauds; Keduk - Maszuh, qui commandait les troupes de Dschem , se porta au dehors de la ville , près de la mosquée, et du tombeau de
(1) Seadeddin , I, m . p. 437.
Bajrsid-llderim. Tous deux négocièrent avec les habitants de la ville pour être admis dans l'enceinte des murailles ; mais les Brusicns, songeant aux maux que la guerre civile entre les princes fils du sultan Bajesid avait accumulés sur leur cité, effrayés surtout parle pillage exercé tout récemmeut à Constantin» iple, fermèrent les portes aux janitschares , et soutinrent les troupes de Dschcm. Le combat s'engagea devant les portes de la ville ; Ajas-Pascha fut pris avec la plupart des janitschares- I^a ville ouvrit ses portes au prince Dschem . qui arriva trois jours après ; Dschem fit une entrée triomphale dans Brusa, et s'empara des trésors du château. Les prières publiques furent récitées pour le sultan Dschem, comme souverain légitime des Ottomans, et des monnaies furent frappées, portant son nom. Pendant dix jours , il se livra à ce rêve de domination. Mais bientôt apprenant que Bajesid s'avançaitavec toutes ses forces, il lui envoya une ambassade pour offrir un accommodement pacifique, et le partage de la souveraineté de l'Asie et de l'Europe. L'ambassade se composait des trois mollahs Aja, Schuk-Rallah , llamdi- Tscbelebi.et de l'ancienne suit aneSeldscukchatun, fille de Mohammed Ier, tante du conquérant, et conséquemment grand'tante des deux prétendants au trône. Gomme la vénérable sultane s'efforçait de remuer ses sentiments fraternels, Bajesid répondit laconiquement par le proverbe arabe : // n'y a point de liens du sang entre les rois (1), et poursuivit sa marche contre Brusa. 11 comptait non-seulement sur la supériorité de ses forces , mais encore sur la trahison dans l'armée de son frère. Par une lettre secrète , il avait promis au gouverneur de la cour de Dschem, Jakul, fils d'Aschtin,le gouvernement d'Anatoli, avec des revenus de 100,000 aspres, si au lieu de déterminer la retraite de Dschem sur la Karamanie, il poussait le prince dans la plaine de Jenistchehr. Le gouverneur de la cour prêta l'oreille aux offres de Bajesid, et sut lui-même se faire écouter de Dschem (2). Celui-ci partagea sou armée en deux corps , envoya l'un avec son général
(t) Seadeddin , I. m , p. 438.
(2) D'après Neacbri , ce fut principalement l'avis du juriscouMilie Hasandscbelebi , le fiU , fol. 239; Seadeddin et Ssolaksade , d'après Idris et Nwetari.
Keduk-Naszuh vers Nicèe et marcha lui-même avec le reste, du côté de Jenistchehr. Cependant Abdallah, fils aîné de Bajesid, qui, sous le règne de Mohammed, résidait comme gouverneur de Ssaruchan à Magnesia, était arrivé avec le troupes de ses cantons, dans le camp de Bajesid. A la nouvelle de la marche de Dschem Tm Brusa, il avait pris la même route; mais sur l'avis delà prise d'Ajas-Pascha, il avait gagtr Gallipoli, et passant par Constantinople et Skulari , il était arrivé à Nicomédie , où ses trou^ se réunirent à celles de sou père(l).
Keduk-Naszuh, qui était posté devant fe portes de Nicée, près de l'obélisque, aperçât i peine l avant-garde du beglerbeg d'Anatoli. Sinan-Pascha, qu'il se relira sur le pastagt d Aswad ; là , il fut battu par le beglerbeg qa le poursuivit jusqu'à .Jenistchehr. Bajesid m\ en personne le même jour à Nicée, passa la mut dans le défilé d'Aswad et le matin marcha sur Jenistchehr. Là parut auprès de Fétrier imperial Keduk- Ahmed-Pascha, conquérant de kaffo et d'Otrante, qui, rappelé du comniandemeat de la dernière ville, après la mort de Molutimed, s'efforça par des protestations de dérosement, de gagner la faveur du nouveau suit» qu'il avait offensé comme prince, par de rudei paroles. L'accession d'un tel homme valait uw armée auxiliaire au moment décisif de la bataille, qui fut livrée sur la rive gauche de u rivière de Jenistchehr (20 juin 1481). Déjà les troupes de Dschem étaient en partie défaite parla cavalerieasiatique. lorsque le traître Jakab, fils d'Aschlin, préoccupé du gouvernement dV l'Asie, qui lui avait été promis, pria Dscben de lui confier la meilleure portion des truuj«^ pour défendre le passage de la rivière contre l'armée de Bajesid. Lne fois assuré de l'asN-n timent du prince, il fit passer le noyau des forces de Dschem, à lui confié, du côté de Bajesid et décida ainsi en faveur du dernier le gais de la halail e, qui avait duré depuis le matin jus ju'à midi. Comme on finissait de tomba tire, on vit accourir les janitschares d'Ajas- Pascha, délivrés de leur captivité de Brusa. La fuite des Turkmans, des Karamanieos, des Torghuds et des Warsaks, qui fornuiieiu k
(1) Seadeddin,!. m, p. 438.