LIVRE XXII
dre de bataille accoutumé. La cavalerie des beglerbegs d'Anatoli et de Karamani , Sinan et Seinel-Pascba, formaient l'aile droite; le beglerbeg de Rumili , Hasan-Pascha , était à la gauche : ils s'étaient partagé les Asabes d'Asie et d'Europe. Au centre se trouvait la fori c de l'armée, les janitschares; et derrière eux, à l'arrière-garde, se tenait le sultan, avec ses quatre bataillons formant sa garde; à ses côtés étaient les trois vesirs, Hersek- Ahmed, le grand vesir Dukagin-Ahmed et Mustafa. Les janitschares placèrent, sur leur front, leurs bagages et les chameaux, comme à l'ordinaire. L'artillerie, dont PefFet devait être décisif du côté des Ottomans, attendu que cette arme manquait entièrement aux Persans , formait aux deux angles de l'ordre de bataille, derrière les Asabes, une barrière infranchissable, car les canons étaient liés les uns aux autres par des chaînes en fer. Selim ordonna que l'on n'ouvrit pas le feu des pièces avant qu'elles n'eussent été démasquées par les Asabes ( I ). Son armée comprenait plusde cent vingt mille hommes (*2), parmi lesquels quatre-vingt mille cavaliers; mais les chevaux étaient maigres , épuisés par le manque de fourrages. 11 y avait aussi dix mille janitschares, et le même nombre d' Asabes affaiblis parles maladies qu'avaient provoquées un soleil ardent et une mauvaise nourriture composée de farinccorrompueetdefruitsaigris{3).En somme, les soldats étaient mal disposés, mécontents, surtout les janitschares. L'armée persane avait à peu près la même force en cavalerie que ses adversaires; cette eavalerie était bien nourrie, bien montée : on y remarquait dix mille guerriers d'élite, avec des chevaux bardés de fer, des casques d'acier surmontés de panaches, des masses de fer, des arcs et des lances en bois de frêne qu'ils maniaient en les tenant par le milieu, comme les Espagnols (4); tous étaient dévoués, corps et àme , au schah, et ils étaient 1 transportés pour son service d'un zèle aveugle et ardent ; mais cette armée manquait d'infanterie comme d'artillerie. Là se trouvaient Us-
(t) Dtchenabi , p. 4 15; Peuia , Giovio.
(2) Rapport véuitlen , dans Marini Sanulo , I. xn , du 14 mar» 1514.
(3) Giovio , FaUi illustri di Selim , io la Storia universale de Saniof Iqo , fol. 349.
(4) Giovio, fol. 150.
1 tadschlu-Oghli , le gouverneur de Diarbekr , les \ gouverneurs de Bagdad cl de Meschhed , du Chorasan et de Mogan, et le plus haut dignitaire de la loi , Mir-Abdulbaki , fils de Niraetullah. Ismail, informé , par des espions ou des déserteurs, de l'ordre de bataille de Selim , et de ses dispositions pour masquer l'artillerie , divisa son armée en deux corps, avec l'ordre de suivre les mouvements des Asabes, aussitôt que ceux-ci s'ouvriraient, et de faire en sorte de les déborder. Il espérait ainsi pouvoir prendre le sultan et les janitschares à revers, car il envoyait un corps sous l'ordre d'Usladschlu contre l'aile droite, et lui-même conduisait l'autre contre l'aile gauche de l'armée ottomane. Poussant le cri de guerre: schah/ schah! laca- ; valeric persaue chargea celle des Ottomans, qui reçut le choc avec fermeté, en invoquant Allah.
Ismail, en tournant les Asabes aussitôt qu'ils s'ouvrirent pour démasquer , déjoua le plan de Selim, et rejeta sur l'arrière-garde des Ottomans l'aile gauche tout entière de la cavalerie européenne, dont le commandant . le beglerbeg Hasan, était tombé à la première charge; de l'autre côté, au contraire, le beglerbeg Sinan- Pascha trompa les efforts d'Usladschlu-Oghli, en ordonnant aux Asabes de ne point ouvrir leurs rangs, de se replier sur les canons, et de franchir même la chaîne qui les unissait , pour se mettre à 1 abri derrière cette bai rière ( 1 ). Ce mouvement fut opéré avec ensemble et rapidité; les Persans se trouvèrent" sous la bouche des canons, qui, tonnant tout à coup, firent d'effroyables ravages dans leurs rangs, et emportèrent leur chef Ustadscblu-Oghli. Selim, témoin de la défaite de l'aile gauche, conqiosée de ses plus vaillants soldats, qui avaient été mis en pièces sous ses yeux avec leurs begs, fit rompre le* barricades formées par les bagages et les chameaux, et ordonna aux janitschares d'ouvrir le feu. Treize mille cinq cents janitschares firent sept décharges consécutives, et la cavalerie persane fut écrasée. Le schah lui-même fut blessé au pied et au bras; son cheval s'abattit, l'cntrainant dans sa chute, et à l'instant un cavalier turc courut sur lui , la lance en arrêt; mais Mirsa-Sultan-Ali , confident dismail et armé comme lui , se rendit au cavalier en s écriant :
(1) Dtchenabi , p. 415.
« Je suis le schah ! » Tandis que l'on s'assurait du prétendu schah, un palefrenier, nommé Chisr, donna son cheval à son maître, aux dépens de sa propre vie , sacrifice qu'lsmaïl récompensa dans la suite en faisant élever un monument funéraire en l'honneur de Chisr. Ismail s'enfuit, et aussitôt se dispersa le reste de l'armée persane, qui avait perdu, ain i que l'armée oUomane , ses plus vaillants chefs. Quatorze sandschaksbegs, et autant de chans persans, étaient restés sur le champ de bataille. Le schah précipita sa course durant toute la nuit; et au point du jour il arriva a Tebris, dont les habitants allèrent au devant lui par curiosité plutôt que par affection . et, ne se croyant pas en sûreté dans sa capitale, il poursuivit sa route vers Dergesin (1). Le camp prrsan devint la proie des vainqueurs, qui s'emparèrent d'immenses trésors, de nombreux esclaves, et même de la plus chère des épouses du schah. Les kuridschis ( gardes du corps d'Ismail ) furent amenés devant le sultan , qui aussitôt les fit mettre à mort (2).
Le lendemain matin [24 août 1514 , dans un divan solennel, Selim reçut les félicitations des vesirs et de l'armée; le reste de la journée fut consacré au repos ; et , le 25, on .se mit en route pour Tebris, où Selim n'arriva qu'au bout de treize jours, parce qu'il avait pris à dessein de longs détours. Le vesir r>ukagin-Ahmed,ledcfterdar Piri et l'historien Idris (3), jadis secrétaire d'État au service de Jakub, prince du Mouton-Blanc, furent détachés vers cette capitale, afin d'en prendre possession et de régler toutes choses pour la réception solennelle du sultan (4). Dans le camp, tous les prisonniers furent égorgés; on n'épargna que la vie des enfants et des femmes. A la stat ion de la plaine des Oiseleurs, on fil une halte d'un jour; et le chan persan Rustem , qui était venu avec ses deux fils et une suite de cinquante personnes pour offrir ses hommages au sultan, fut mis à mort avec les Mens. Le Kurde Chaled , et sa
(1) Scadeddin , Swlaksade, Aaîi , Ebulfasl , le Selim naine en proie de Schukri.
(2) Jbid.
(3) Aali , Ebufasl , p. 93; le Sclimname de Dschelal-
H) Seadeddin, Sso'akwde , Aali , Ebulfasl, Selimname de Schukri.
suite, subirent le même sort, deux jours aprk Neuf jours après la batail'c , eut lieu la prise de possession de Tebris, parle vesir Dukagin- Oghli et le defterdar Piri (1). Le treizième jow. la population alla au-devant du sultan josqoi Surchab ; et , de là, Selim s'avança triomphalement, entre deux rangs de ses soldats, pour entrer dans la capitale du schah. Dans la ville, il rencontra une procession de derwischs , à la la tète desquels se distinguait un de ces sainU hommes par les respects que les autres lui rendaient: c'était le descendant de Timur, le prince Redius-Seman (la merveille du temps), qui, depuis que son père Husein, chanté par la grands poètes persans, Dschami et Mir-Alischir, avait perdu le trône duChorasan, vivait i la cour du schah Ismall, sous la surveillant? d'un derwisch. Selim le fit vêtir en prince, le plaça sur un trône dressé à côté du sien, honorant le sang de Timur, lui assigna mille asptw par jour, et l'emmena plus tard avec lui à Constantinople , où ce prince mourut ensuite de la peste (2). Selim s'enquit aussi de Mohammed- Hafis d'Iszfahan , muezzin renommé pour sa belle voix; il le conduisit également à Constantinoplc, et prit son fils Hasand-Schah , père de l'historien Seadeddin , pour le service intérieur du palais (3). Les magasins des derniers grands souverains de l'Ascrbeidschan, les trésors du sultan Abusaid et de Jakub, furent vidés: les riches étoffes, les armes précieuses furent disposées en trophées devant le ^sultan; les éléphants furent emmenés, et les pierreries entrèrent dans le trésor du sultan (4). Le second jour de son arrivée [5 septembre 1614], un vendredi, Selim assista, dans la grande mosquée du sultan Jakub, à la prière publique, qui fut récitée en son nom, et ordonna de restaorcr l'édifice qui , dans plusieurs parties, menaçait ruine. Il visita le marché et le magnifique jardin du sultan Jakub, appelé Heschlbihiscbt (les huit paradis) (5); il reçut un poème qui célébrait son triomphe en persan et en tseba-
(1) Selimname de Dschelaltade , xv* chapitre.
(2) Seadeddin , Ssolakttde , Aali , Ebulfasl , Seliflname de Schukri.
(3) Sclimname de Seadeddin.
(4) Selimname , fol. 33 ; Seadeddin , et , d'apre» loi . Aali; Seadeddin, fol. 640.
(5) Schukri, fol. 34.