LIVRE VII
neuf dynasties, dont il décida les destinées. C'étaient Ties Dahagatais, dont i! saisit le trône après la mort de Husein; 2° les Dschètes ou Gèles, dans le Turkistan et le Mogholistan; 3° les souverains de Chuaresm; 4° les souverains du Chorasan; 5° la dynastie des Tatures dans le Tataristan et le Descht- kiptschak ; 6° celle des fils.Mosaffir, dansl'Irak persan ;7° les llchans, dans l'Irak arabe; 8° la dynastie des souverains de Tlndostan; 9° celle des Ottomans. Ses conquêtes s'étendirent vers l'Orient jusqu'à la murai Ile de la Chine; vers le nord, jusque dans le centre delà Russie; à l'ouest, elles atteignirent la mer Méditerranée; au midi , les frontières de l'Egypte. Quelques-uns de ses royaumes furent le prix d'une seule bataille ; mais la plupart ne lui furent soumis qu'a la suite de longues fatigues et de nombreuses campagnes. Ainsi il conduisit l'armée sept fois contre les Gèles, et cinq fois contre le Chuaresm; poursuivit deux guerres contre les maîtres de la Tatarie : la première, contre Urus; la seconde, contre Toklamisch: il soumit bien Tlndostan en une seule campagne; mais, dans l'Asie occidentale, il entreprit trois guerres, dont la première dura trois ans, la seconde cinq, et la troisième, où fut décidé le sort de Bajesid , se prolongea durant sept années entières. Toutes ces expéditions ne nous occuperont qu'un instaut, à l'exception de la dernière guerre de sept ans , qui , poursuivie sur les frontières ou dans l'intérieur de l'empire ottoman, occupe nécessairement une place importante dans cette histoire.
Les sept expéditions contre les Gètes et les cinq campagnes contre Husein-Ssofi , schah de Chuaresm , furent coupées ou séparées par des ambassades, des traités de paix et même par des négociations d'alliance et de mariage. Après la première campagne contre le schah de Chuaresm, Timur demanda solennellement la princesse Chansade pour épouse de son fils aîné Dchinhangir, et Husein-Ssofi , père de la fiancée, donna des fêtes qui rivalisèrent p:ir l'éclat avec les noces pompeuses des chalifes Mamon et Motedhad. Les présents de noces de Chansade consistaient en un trône d'or, en de riciies couronnes, en bracelets et en boucles d'oreille , colliers et ceintures du plus grand prix , en coffres pleins de pierreries et de perles , en lits , tentes, sofas et baldaquins. Les grands de l'em-
pire répandaient des perles sur la tète de la mariée ; l'air était chargé de musc et d'ambre , le sol recouvert de tapis et d'étoffes d'or ; de toutes les villes où la jeune épouse dirigeait sa marche, les scheichs et les kadis, les imams et les mollas, sortaient au-devant d'elle ; et les pompes et les réjouissances se renouvelèrent pour sa réception à Samarkand. La tente où s'accomplit le mariage [1373 représentait dans l'intérieur le dôme du ciel semé d'étoiles en diamant; la pomme qui la surmontait était d'ambre; les rideaux étaient de drap d'or. Beaucoup de tentes remplies de kaftans, de châles, de vêtements et d'étotfcs furent distribuées entre les personnes de la cour et les hôtes: les astronomes fixèrent l'heureux instant de l'union nuptiale , et la cérémonie s'accomplit avec une pompe dont 1 Orient n'avait vu aucun exemple depuis les plus beaux temps du chalifat (1). Timur déploya moins de faste l'année suivante [1374], en solenn issant son union avec la princesse Dilschadaga, fille du sultan des Dschètes, qu'il avait enlevée dans la seconde expédition contre son père (2). Outre les femmes dont nous avons déjà fait mention , après la mort de Turkan, Timur épousa aussi la princesse Tumanaga, fille de l'émir Musa , pour l'amour de laquelle il réunit les douze jardins de Samarkand en un seul [1377 i, qui fut nommé Bihischt, c'est-àdire le jardin du paradis (3).
Mais les liens de parenté ne sauvèrent ni le sultan des Dschètes ni le schah de Chuaresm de leur ruine. Le dernier, après avoir violé le droit des gens, en faisant emprisonner les ambassadeurs de Timur, fut attaqué une quatrième fois par le conquérant, qui l'assiégea durant trois mois et demi dans sa capitale (4). Au pied des murailles, Timur défia le beaupère de son fils à un rombat singulier que Husein n'accepta pas [1379]. Alors la ville fut emportée d'assaut, livrée au pillage : tous les scheichs, les savants, les artisans et les ouvriers, furent emmenés à Kesch, patrie de Timur (5), jadis appelée Schchr-Sebs (la ville verte), mais
| ( 1 ) Histoire de Timour Beß, par Scherefeddin, i, c. 13,
(2) Jbid.,c. 15, p. 256.
i (3) Jbid.,c. 26, p.
| (4) Ibid.
! f5) /Wrf.,c.27,p.299.
qui dès lors reçntle titre de Temple delascience et de la civilisation. Timur la déclara seconde capitale del'empire;il décora la Ville-Verte d'un palais blanc (I), et plus tard il y éleva un tombeau à sa fille chérie, Akabeg, qu'il avait donnée pour épouse au fils de l'émir Musa (son beau-père). Il fut plus profondément affecté encore par la mort de Dschihangir , son fils atné, et par celle de sa sœur bien-aimée, Turkan- Chatuu. Pour se consoler de ces pertes cruelles, il se faisait lire des passages du Koran et de la Sunna par ses scheichs et ses légistes; on lui récitait des histoires et des légendes ; ensuite il reprit les soins du gouvernement oubliés au milieu de ses lugubres pensées (2).
Après la conquête du Chuaresm et la translation de ses habitants à Kesch, Timur laissa éclater les projets de sou ambition, qui tendaient à la domination du monde. Sans cesse il avait à la bouche la parole du poète : De même qu'il y a un seul Dieu dans le ciel , il ne doit y avoir qu'un seul maître sur la terre; et même la terre avec tous ses royaumes ne saurait satisfaire l'ambition d'un grand prince. Maître de Turan , c'est-à-dire des pays au delà de l'Oxus, maintenant il aspirait à la possession d'Iran , c'est-à-dire des contrées en deçà de l'Oxus, ou de la Perse proprement dite, dont les vastes limites avaient vu s'élever tant de dynasties sur les ruines de l'empire de Dschengis-Chan. La possession des contrées orientales de la Perse, du Chorasan, était alors partagée entre deux souverains: au sud régnait, à Hérat, Ghajaszeddin Pir-Ali, de la dynastie des Kurts , branche de la famille Ghur, qui domina dans linde après les Ghasnevidcs; et au nord régnait , à Sebscwar, Chodscha-Ali-Mueji d , de la dynastie des Serbedars, qui s'éleva après la mort d'Abusaid, dernier souverain de la famille de Dschengis-Chan. Muejed se soumit au conquérant tatare, reçut de lui l'investiture par un diplôme , et l'accompagna comme vassal dans ses expéditions ; mais le prince de Hérat réunit ses forces pour résister à Timur. A l'arrivée de celui-ci à Andkud, un derwisch convulsionnaire lui lança à la tête une poitrine de mouton, ce que le vainqueur accepta comme un heureux
(1) Scberefeddin, c 28, p. 306
(2) /Aid., 1. 1, p. 382.
présage de la conquête de la partie orientale de le Perse, qui dès lors fut appelée la poitrine de l'Asie (1). Après la chute de FuschencLsch , la plus forte place de l'ennemi , sa capitale Hérat se rendit aussi avec tous les trésors que les souverains des dynasties de Ghur et de Kurt y avaient accumulés depuis deux siècles. La ville fut sauvée de la destruction; seulement s» portes de fer, d'un travail admirable, furent enlevées , et transportées comme des trophées à Kesch, patrie de Timur (2). Ses progrès dans le Chorasan furent arrêtés par les forteresses du pays , dont chacune ne se rendit qif aprè> une résistance opiniâtre. Les plus fameuses étaient Schaburkan , Kabuschan , et surtout entre Balch et Kelat , la place de Kahkaha (la moqueuse), parce qu'elle se rit de tous les efforts de l'ennemi. Les grandes villes de Nischabur . Sebsewar et Tus se remirent d'elles-mêmes au vainqueur. La dernière est appelée aussi Mescfahed (les sépulcres), parce que les tombeaux de beaucoup de grands hommes de l'islam en ont fait un lieu de pèlerinage; c'est aussi un rendezvous pour les caravanes. Là reposent Risa , le huitième des douze imams, successeurs immédiats du prophète, et Harun- AI-Raschid, et Arba-Moslim, le plus sanguinaire des guerriers dont le bras arracha le trône du chalitat à la famille Ommeje, pour le donner à celle d'Abbas; là sont ensevelis le plus illustre des grands vesirs , le plus savant des mathématiciens, le premier des poètes de la Perse , Nisamulmuk (ordre de l'empire), ministre de Melck-Schah , ardent persécuteur de l'association meurtrière des Assassins; Naszireddin, le fondateur de l'observatoire de Méragha, connu par ses tables astronomiques, et Firdewsi, le plus grand des poètes épiques de l'Orient ( I }. Timur ne s'arrêta ni au tombeau de l'imam ni à celui du chalife; il ne contempla pas davantage le mausolée de l'astronome ou celui du poète; mais il alla droit au monument qui renfermait les dépouilles d'Abu-Moslim , qui avait fait périr un million d'hommes par l'épée des batailles, ou par la main du bourreau. U descendit de cheval, s'agenouilla, et invoqua la
(1) Scherefeddin , dan* Pet» de Lacroix, I. u,
(2) Jbid., p. 327.