VI INTRODUCTION
ralement laisser le droit pour le fait ; on renonce à la philosophie pour se rejeter dans l'histoire; on compte retrouver dans ses ombres des arguments que les lumières de notre civilisation repoussent, et Ton ne se croit pas condamné au silence, quand on a, pour combattre la voix unanime de l'âge présent, l'autorité des temps anciens •
Il n'est donc pas superflu de suivre sur ce terrain les défenseurs de l'esclavage. Us s'y sont jetés, il faut le dire, un peu à la légère et parce que le terrain moderne leur manquait. Mais ils s'y sont établis avec une assurance capable de désarmer les plus intrépides, et plusieurs y verraient d'ailleurs un moyen d'accorder à leur défaite une honorable capitulation. Qu'est-ce, en effet, que cette affaire de l'esclavage aujourd'hui? Une question pratique. Il ne s'agit point de palmes académiques à recueillir, mais d'hommes à rendre à la liberté; et devant de pareils intérêts, qui ne ferait volontiers le sacrifice de son amour-propre? On consentirait donc de bon cœur à n'avoir raison qu'à demi, et l'on accepterait sans plus de débats une transaction qui, laissant à l'esclavage l'honneur du passé, réserverait à la liberté le domaine de l'avenir.
Qu'on y prenne garde pourtant : nos adversaires ne sont pas hommes à se contenter d'un semblable partage; et cette concession de fait, pour des temps qui ne sont plus, compromettrait, plus qu'on ne le pense, la réalisation du droit que l'on revendique aujourd'hui. Que serait-ce, en effet, qu'un droit
L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES (1847). Yll
stérile et sans application possible dans le passé, à côté d'un fait qui aurait pour lui l'autorité de la religion et de rhistoire? Et ne pourrait-on pas le regarder comme une chimère, s'il devait, pour se produire dans le monde, donner un démenti à la double action de la Providence et de l'humanité? D*ailleurs, tout en faisant à la liberté la plus large part, si l'esclavage a été bon et nécessaire aux peuples anciens, pourquoi ne le serait-il pas à certains pays et pour certaines races? L'exception une fois admise peut s'imposer encore ; et ainsi, on le voit, cette théorie ne recule vers le passé que pour y trouver les raisons de s'étendre au présent, au moins jusque dans les limites où elle a intérêt de se maintenir.
Que demandent les défenseurs de l'esclavage? Ce n'est pas la consécration solennelle du principe sur lequel il repose : ils laissent volontiers aux philanthropes et aux idéologues le plaisir tout platonique d'une solution conforme à leurs théories généreuses. Ils vantent même comme un progrès salutaire l'établissement de la liberté parmi les peuples; ils l'exaltent pour les races européennes où elle domine ; ils l'espèrent pour les races africaines d'où elle est éloignée : mais ils prétendent que l'heure n'en est pas venue encore pour elles, qu'il faut attendre ; et leurs théories ont pour but de faire voter l'ajournement de la question. Et comment se presserait-on de conduire ces peuples à la liberté, si l'on admettait leur apologie de l'esclavage!