‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècle (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · QU ON 4 FAITES POUR RENTRER AU JAPON · texte numérisé non relu

QU ON 4 FAITES POUR RENTRER AU JAPON

I. Un auteur célèbre , à qui la plupart de3 églises particulières du Nouveau-Monde , et surtout celles de la Chine et du Japon ont des oblisations essentielles , exhorte en ces termes les écrivains de ce siècle à consacrer leurs plumes à l'histoire de ces deux belles Monarchies.

« Si l'on publie tous les jours tant de crij) tiques, de dissertations et de remarques sur j> des points controversés de l'histoire ancienne j) et nouvelle, ecclésiastique et profane — Si » tant de savans croient que ce sont des recher- 7> ches dignes de leur application , que d'exa- » miner , par exemple , l'origine de Romulus , » ou la venue d'Enée en Italie , ou les dynas- » ties des Egyptiens, ou les coutumes de Sparte » et d'Athènes, et mille antiquités de cette na- » ture , qui n'ont d'autre usage que de remplir » l'esprit de connaissances sèches et stériles, croi- )) rons-nous que ce soit une chose indigne de » leur curiosité , de vouloir connaître le génie » et les coutumes d'une nation aussi fameuse 7> que celle des Chinois, dont l'empire le plus T. I. I

ij PREFACE.

» ancien qu'on ait encore vu , surpasse autant » par sa magnificence , que par la multitude de )) ses sujets , celui des anciens Romains ? D'une )) nation d'ailleurs qui ne cède point ni en es- )) prit 5 ni en politesse aUx nations les plus ci-

)) vilisées de l'Europe ? Je ne dis rien de

5) l'empire du Japon, le plus puissant et le plus )) considérable de tout l'orient , par la qualité y) de ses liabilans , les plus braves et les plus y> . spirituels qu'on ait trouvés en ce nouveau y> monde.

» Quand donc on ne considérerait que l'iiis- "» toire en général , on a sujet de dire que les 7) personnes qui y prennent plaisir , ne per- •>•) draient pas le temps qu'ils mettraient à lire » CELLE-CI ; mais il y a quelque chose de plus y) engageant pour ceux qui prennent intérêt à » l'histoire de l'Eglise ; car y a-t-il aucune par- » tie de cette histoire plus importante dans ces )) derniers temps , que celle de l'établissement )) de la foi au Japon et à la Chine ? Et que » trouvera-t-on de plus éclatant dans les pre- » miers siècles du christianisme , que ce qui » s'est vu dans le nôtre en ces pays-là? »

II. Après une telle invitation , je ne pense pas qu'il soit nécessaire de rendre compte au public des raisons qu'on a eues de lui donner une nouvelle liistoire du Japon : j'avoue même que sans appréhender l'inconvénient presque toujours attaché aux redites, lorsque j'entrepris cet

PREFACE. Uj

ouvi'age , je n'avais dessein que de mettre sous une autre forme I'Histoire de l'Eglise du Japon, qui a été si bien reçue du public, et qui est écrite d'un style dont on ne se lasse point d'admirer l'élégante simplicité. Je m'imaginais alors, et bien des gens le croyaient aussi bien que moi , qu'il n'y avait, pour rendre cette bistoire parfaite , qu'à resserrer les endroits trop étendus , en retrancber quelques-uns qui n'apprenant rien de nouveau , ne servent qu'à alonger les épisodes , et grossir inutilement un volume 5 rendre sensible cette variété si nécessaire à ces sortes de livres , et que cachent dans celui-ci quantité d'événemens assez semblables : enfin éclaircir certaines choses qui ne laissent pas de causer de l'obscurité et de l'embarras.

Je me bornerai donc à travailler sur ce plan, et comme certains détails où je voyais que mon auteur était descendu , me donnaient lieu de juger qu'il n'avait rien voulu omettre d'une histoire dont les moindres circonstances lui avaient paru précieuses , j e crus pouvoir me dispenser de consulter les sources, mais je ne demeurerai pas long-temps dans cette pensée ; car, ayant par hasard jeté les yeux sur quelques historiens qui ont parlé du Japon, je fus surpris d'y trouver des choses fort singulières , dont celui-ci ne parlait point. Cela m'engagea à lire les autres , et de tous ceux que je pus avoir entre les mains, il n'y en eut aucun qui ne me fournît de nou-

Jy PRÉFACE.

veaux mémoires. Je conçus aussitôt que c'était un nouvel ouvrage qu'il me fallait composer , et que, pour peu que je m'appliquasse à ne rien passer de ce qui demanderait une attention particulière , et à retrancher tout ce qui ne serait pas intéressant, je ferais, dans un livre d'assez peu d'étendue, l'histoire du Japon la plus complète qui eût encore paru.

C'est donc là ce que je me suis proposé : on jugera si j'y ai réussi. J'aurais peut-être mieux fait d'engager quelques-unes de nos meilleures plumes à traiter une matière comme celle-là , et j'avoue qu'il est peu de sujets qui méritassent autant d'être touchés de main de maître ; mais il faut convenir aussi qu'il n'en est point à qui le secours de l'art soit moins nécessaire , et que les choses y ont un agrément naturel , que toute la harharie d'un style informe ne saurait lui faire perdre.

Pour revenir aux auteurs sur lesquels j'ai travaillé , il n'y en a point de qui j'aie tiré de plus grandes lumières que le père Daniel Barloli , Jésuite italien. Ou ne peut dire jusqu'où cet écrivain , un des plus polis et des plus ingénieux de son siècle , porte l'exactitude , ni avec quelle netteté il éclairait les endroits ohcurs , qu'on prévoit hien ne devoir pas être rares dans l'histoire d'un pays aussi éloigné de nous, que le sont les îles du Japon. On trouve même peu de choses à ajouter à son ouvrage j mais il y aurait Lien

à retrancher pour en faire quelque cîiose qui fût à noire goût; car, outre que le père Bartoli n'écrit pas tant l'histoire du Japon que celle de sa compagnie , ce qui l'oblige de s'arrêter sur bien des faits qui sont assez peu à notre sujet, il faut encore considérer qu'il a travaillé pour un pays ecclésiastique, où l'on s'intéresse à mille circonstances qui ne nous plairaient que médiocrement.

Un des articles de cette liisloire qui demandaient plus d'éclaircissement, c'est celui qui regarde les noms propres : car , comme il n'y en a point au Japon qui ne soit un titre d'honneur , ou la marque de quelque belle action , les grands seigneurs en changent assez souvent , et c'est à qui les historiens qui ont écrit sur des relations envoyées en divers temps par différens auteurs, n'ont pas toujours assez fait attention *, de là vient qu'ils ont souvent multiplié les personnages : de sorte que le lecteur est fort surpris de voir tout-à-coup paraître sur la scène de nouveaux acteurs à la place de ceux auxquels il s'intéressait, et dont il regrette de n'entendre plus parler.

C'est ainsi que dans I'Histoire de l'Eglise du Japon , peu de temps après la mort de TEmpereur Tayco-Sama , on perd tout- à-fait de vue Simon Coudera , colonel-général de la cavalerie japonaise , et Roi de Bugen , qui certainement tient à juste litre sa place dans le premier rang

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des héros de sa nation ; qu'il n*y est point parlé du malheur arrivé au Roi de Chicugen son fils , ni de l'apostasie des deux Princes d'Omura , et que le Grand-Amiral , Roi de Fingo , y porte tantôt un nom , tantôt un autre. Pour éviter cet inconvénient , je me suis attaché à un seul nom, si ce n'est lorsqu'il m'a paru absolument nécessaire d'en user autrement , et que cette variété de noms n'a pu causer aucune obscurité , comme lorsqu'il s'est agi de l'Empereur Tayco-Sama dont je viens de parler. Si j'écrivais la vie politique des grands hommes que j'ai occasion de faire connaître, je me croirais dans l'obligation de marquer exactement tous les noms qu'ils ont portés, et qui sont comme autant de degrés par où ils ont passé pour parvenir aux premiers honneurs : mais je n'écris que leur vie chrétienne , et je ne touche à leurs belles actions, qu'autant que l'exige la suite de l'histoire. IV. Il y a une chose en quoi je n'ai pas toutà-fait imité le père Bartoli. Je ne me suis pas fort étendu sur les démêlés qui sont survenus de temps en temps entre les missionnaires , et sur les calomnies dont on a cherché à noircir les Jésuites du Japon. Le père Bartoli en a parlé fort au long , et on trouve dans cet auteur d'assez amples dissertations , et de fort belles apologies ; mais il faut tomber d'accord que la nature de son ouvrage le demandait , et que son çilencG sur des faits aussi importans, et dans

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les conjonctures où il se trouvait , aurait pu être regardé comme un aveu tacite de tout ce qui avait été reproché à ses confrères. Il a donc ré-» pondu à tout, et les approbations qu'on voit à la tête de son livre , sont une preuve incontestable que ses réponses sont sans réplique.

Il n'en est pas de même ici , ce me semble : j'ai cru pouvoir supposer toutes les calomnies réfutées , et les causes des dissensions domestiques suffisamment éclaircies , et je me suis persuadé que je ne devais presque point détourner l'attention de mes lecteurs , des grandes vertus dont les chrétiens et les missionnaires du Japon ont donné de si merveilleux exemples. Je n'ai pas à la vérité passé si légèrement sur ce qui regarde le père Diego Collado ; mais il m'était impossible d'en user autrement : d'ailleurs je ne voyais nulle nécessité de ménager davantage un homme que l'histoire de son ordre ne ménage point du tout, et dont les violences contre ses propres frères , aussi bien que contre les Jésuites , ont éclaté dans toute l'Asie , l'Europe et l'Amérique. Tout ce qu'on peut dire en faveur de ce religieux^ c'est qu'en périssant malheureusement dans un naufrage, il donna de grands signes de repentir.

Que si le peu que j'ai dit sur toutes ces matières, n'était pas approuvé de quelques personnes , on les prie de songer qu'une des règles des historiens , est de ne point appréhender de

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dire la vérité ; qu'en retraucliant aLsolument tous les faits dont il est ici question, j'aurais défiguré bien des endroits de mon ouvrage , que je n'ai rien avancé dont je n'aie pour garans des auteurs qui n'ont été ni blâmés , ni contredits de personne ; que dans le choix des missionnaires dont je me suis cru obligé de dire des vérités un peu fâcheuses , on ne peut m'accuser d'avoir été partial : qu'il y a si peu de vertu pure , qu'un historien qui ne dirait que du bien de ceux dont il parle , serait regardé comme un panégyriste ; que pour Taire la vérité , il faut qu'il n'y ait aucune utilité à la dire , ou qu'il y ait de grandes raisons à la passer sous silence : enfin , que jamais on n'a fait un procès aux écrivains ecclésiastiques de nous avoir appris , par exemple , les démêlés de saint Cyprien avec le Pape saint Etienne , les préventions de saint Epipliane contre saint Jean Clnysoslônie , les déclamations du grand Tliéodoret contre saint Cyrille d'Alexandrie , ni les différends qui sont revenus plus d'une fois entre saint Jérôme et saint Augustin. Voilà ce que j'avais à dire touchant le dessein de cet ouvrage, et la conduite que j'ai tenue dans l'exécution.

V. Je ne doute pas que ceux qui ne connaissent le Japon que par ce qu'ils en ont lu dans les dictionnaires historiques, et dans les géographies , ne se trouvent si fort dépaysés. Je ne dis rien de ce que nous lisions il n'y a pas long-

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temps dans quelque article d'une gazette, qu'en mil six cent vingt-neuf, l'Empereur du Japon fit mourir tous les Chrétiens de son Empire. Ce parachronisme, dans l'endroit où il est, ne porte pas à conséquence; car, comme on ne doit pas exiger d'un homme qu^il étudie l'histoire du Japon pour fournir des mémoires aux gazettes , j-e ne crois pas aussi qu'on s'avise jamais de consulter les gazettes pour savoir l'histoire du Japon ? Mais n'est-il pas étonnant que ceux qui font imprimer des géographies ou des dictionnaires historiques , laissant la quantité d'aviteurs , la plupart témoins oculaires de ce qu'ils rapportent , et tous de nom et de caractère à être regardés comme au-dessus de tout soupçon , on s'arrête à un misérable roman , qui n'a de considérable que le nom emprunté sous lequel oa l'a donné au public.

Je parle d'une relation attribuée a feu M. Tavernier , où. la révolte d'Arima , arrivée en mil six cent trente-huit , défigurée dans ses principales circonstances , et par quantité de fables et de calomnies qu'on y a insérées , nous est donnée pour la principale cause de la grande persécution du Japon , qui a connnencé en mil six cent quatorze, qui était sur ses lins en mil six cent trente-huit , et dont la révolte des Chrétiens d'Arima doit passer pour un des plus déplorables effets. Il ne faut pas avoir la moindre connaissance de ce qui s'est passé dans le Nou-

veau-Monde depuis deux siècles , pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y a point de mémoires auxquels on doive moins ajouter foi, qu'à cette relation. On en appelle à quiconque en a lu seulement deux pages , et à quelque principe de la chronologie de ces derniers temps.

Il serait inutile après cela de réfuter en particulier toutes les calomnies dont le faux Tavernier a rempli son ouvrage. Il avait en tête les Jésuites, et feu M. François Caron , lequel, après avoir été président du comptoir des hollandais au Japon , puis directeur général à Batavia , passa quelques années après au service de la France. Quant à ce que cet auteur a dit des Jésuites, personne ne s'avise plus aujourd'hui d'y donner la moindre créance : on s'est bien aperçu que l'autorité d'un protestant n'était pas recevable contre ces pères dans une cause de cette nature , et qu'outre le peu d'apparence qu'il y a que des missionnaires aient mieux aimé souffrir les supplices les plus aflreux , et être ensevelis sous les ruines de la plus belle chrétienté qu'ils eussent formée , que d'abandonner un léger intérêt temporel , il fallait , pour en croire le faux Tavernier sur sa parole, dévorer les contradictions les plus sensibles.

Que si c'est cette même calomnie qu'un auteur qui ne saurait assez se déguiser , a prétendu renouveler depuis peu de jours dans un écrit séditieux qui lève l'étendard de la rébellion con-

tre toutes les puissances légitimes , on l'avertit qu'il prenne la peine de relire ses mémoires, il y trouvera que les deux Princes que le faux Tavernier met à la tête des révoltés d'Arima , n'avaient plus de père , qu'ainsi il faut qu^il retranche la plus belle phrase de son invective. Mais si c'est un nouveau système qui s'est bâti pour rendre les Jésuites responsables de la persécution du Japon, on demande sur la foi de qui il avance une chose si atroce ? De quelle autorité peut s'appuyer un homme qui , voulant qu'on trouve dans les erreurs les plus absurdes le té^ moignage de la vérité , ne prétend ou n'entreprend rien moins que de nous représenter la foi de Pierre entièrement évanouie , presque tout l'épiscopat tombé dans le plus déplorable égarement , la véritable Eglise réfugiée dans le sein de l'hérésie , là seulement en liberté , et partout ailleurs captive^ le plus grand et le plus sage des Rois, esclave d'une cabale livrée à l'erreur. Et s'il veut raisonner conséquemment et dans les principes du parti dont il s'est fait l'apologiste, l'épouse de Jésus-Christ tombée dans l'adultère , et cette source d'eaux vives et pures, qui, selon la prédiction de Jésus-Christ^ devait jaillir jusqu'à la vie éternelle , devenue une source infecte qui ne donne plus que des eaux sales et empoisonnées. Revenons au faux Tavernier.

Si l'on a rendu justice aux Jésuites touchant ce que leur imputait cet auteur, l'on n'a pu

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encore se résoudre à la rendre à M. Caron , et l'on suppose apparemment qu'un protestant qui charge un autre protestant , doit persuader : j'avoue que ce peut être un préjugé contre M. Caron ; mais n'est-ce pas en sa faveur quelque chose de plus qu'un préjugé , que son apologie faite par un écrivain catholique qui ne sera jamais accusé d'avoir flatté les partisans de l'hérésie? Et après les preuves que cet illustre auteur a apportées pour détruire la calomnie , comment se trouve- t-il encore des personnes qui puhlient que M. Caron a perdu le christianisme au Japon , en faisant voir à l'Empereur une fausse lettre qui contenait le dessein d'un soulèvement général des Chrétiens , pour mettre ces îles sous la domination du Roi d'Espagne. Le crime qui a rendu M. Caron si odieux à l'écrivain que je combats , est apparemment d'avoir quitté le parti de la Hollande pour passer à celui de France d'où sa famille est originaire , et on la trouve illustrée dès le règne de Charles V , en la personne de Christien Caron, à qui ce sage Prince permit de porter dans ses armes une bande d'azur , SEMÉES DE TROIS FLEURS DE LIS d'oR ET DE

QUATRE DE MIES. C'cst dc quoi sont garans les lettres de naturalité accordées à M. Caron par Sa Majesté en i665, lorsqu'elle lui fit l'honneur de le charger d'établir la compagnie royale des Indes , et c^est ce que pouvaient ne pas ignorer ceux qui le font passer pour un homme de néant.

PRÉFACE. Xllj

Je suis bien aise au reste d'avertir ici avant de finir cet article, qu'en disculpant M. Caron et les Hollandais qui étaient avec lui au Japon en i638, de ce dont on les a faussement accusés, je ne prétends pas contredire ce que j'ai rapporté ailleurs , que ces Messieurs prirent occasion de la révolte d'Arima pour renouveler les anciens soupçons des Japonais contre les sujets du Roi catholique : peut-être sans considérer que les suites d'une telle conduite seraient encore plus dommageables au christianisme du Japon qu'au commerce des Portugais. Mais enfin , quelque criminels que soient les hommes , il n'est pas permis de les accuser des fiiutes qu'ils n'ont pas fiiites.

Mais ce n'est pas sur le Japon seul qu'on nous donne pour une véritable notice les imaginations d'un faiseur de roman. Les endroits du Nouveau- Monde, qu'il nous est moins pardonnable en France de ne pas connaître , ne sont guère mieux traités dans nos dictionnaires historiques : on ne l'aurait jamais cru , si on ne l'avait vu de ses yeux. Est-ce qu'on manque de mémoires plus fidèles? Non , mais ceux qui pourraient nous instruire de la vérité, ne sont point marqués au coin de la satyre , ni à celui de la calomnie , et il semble que sans cela , ces sortes de livres ne sauraient aujourd'hui avoir cours parmi nous. Je finis cet article par une remarque qui fera voir combien peu on doit compter sur l'exactitude des auteurs

XI r PREFACE.

dont je viens de parler. Daïis la dernière édition du grand dictionnaire historique, on trouve une description de Jedo, aujourd'hui capitale de l'empire japonais , qui ne s'accorde pas avec ce que les Hollandais nous en disent dans leurs mémoires. Cependant il n'y a guère que les Hollandais qui puissent nous parler savamment de Jedo , puisque Jedo n'est la plus belle ville du Japon , que depuis que ces Messieurs sont les seuls Européens qui soient reçus dans les ports de ces îles. Ce qui me surprit davantage en lisant cette description , c'est qu'on prétend l'avoir prise dans la relation d'un père Frejus qui m'est absolument inconnu , mais je ne fus pas long-temps à reconnaître d'où venait l'er^'eur. Ce père Frejus est le père Froez dont nous avons souvent occasion de parler dans toute cette histoire , qui , dans ses lettres latines , s'appelle Lu- Dovicus Froïus , et qui était mort plusieurs années avant que Jedo fût la ville impériale ; et la description de Jedo, dont on le fait garant, est une partie de ce que ce missionnaire a écrit de Méaco , l'ancienne capitale de l'empire.

VI. H ne me reste plus qu'à instruire le public de quelques nouvelles tentatives qu'on a faites pour rentrer au Japon , et on ne sait point encore quel a été le succès.

H y a environ douze à treize ans que M. de Sidoti , ecclésiastique romain , partit d'Italie avec feu M. le Cardinal de Tournon , pour se rendre

PBEFACE. XV

à Manille, d'où il espérait passer plus facilement au Japon. Dès qu'il fut arrivé dans cette capitale des Philippines , il s'applirpia à étudier la langue japonnaise , et pendant deux ans qu'il donna à cette étude , il se fit connaître par des actions qui marquent un homme rempli de l'esprit de Dieu , et vraiment apostolique. Les deux années expirées, il y eut de l'empressement à seconder le dessein du saint homme , le Gouverneur des Philippines y employa son crédit : plusieurs particuliers contrihuèrent de leurs hiens à équiper un navire , et un capitaine fort expérimenté , nommé Dom Miguel de Cloriaga , voulut en être le commandant. Les préparatifs du voyage se firent avec une fort grande diligence ; M. de Sidoti partit de Manille au mois d'août de l'année mil sept cent neuf, et arriva le neuvième d'octobre suivant à la vue du Japon. Le navire approcha de terre le plus près qu'il lui fut possible , et l'on prenait déjà des mesures pour débarquer le missionnaire , lorsqu'on aperçut un petit bâtiment qui se trouva être une barque de pécheurs. Tout le monde fut d'avis qu'il fallait envoyer la clialoupe les reconnaître , et prendre langue , et la commission en fut donnée à un Japonnais idolâtre , mais qui s'était engagé de parole au Gouverneur des Philippines d'entrer au Japon avec M. de Sidoli , et de le mettre en lieu de sjÀreté.

On ne sait ce qui se passa entre le Japonnais T. 1. 2

tie Manille et les pêcheurs ; mais après un assez long entrelien , le Japonnais fit signe au navire espagnol de ne point s'approcher davantage ; l'on en fut d'autant plus surpris, que les pécheurs faisaient signe au contraire qu'il n'y avait rien à craindre. Quelque temps après , le Japonnais rentra dans le vaisseau , alors tous les ofliciers s'assemhlèrent autour de lui , et M. de Sidoti le pria de dire ce qu'il avait appris. Tout ce qu'on en put tirer, ce fut qu'il n'y avait pas d'apparence d'entrer au Japon sans s'exposer à un danger évident d'être découvert et mené à l'Empereur, Prince extrêmement cruel, qui ne manquerait pas de faire expirer dans les plus affreux supplices quiconque aurait été saisi venant prêcher le christianisme au Japon. Le Japonnais n'en dit pas davantage , mais il parut assez par un certain trouble qu'on remarqua sur son visage , et par quelques paroles qui lui échappèrent , qu'il avait communiqué aux pêcheurs le dessein de M. de Sidoti. Cependant le vertueux ecclé-r siastique se retira pour consulter le Seigneur , il dit ensuite son oflice avec une fort grande tranquillité , après quoi il se mit en oraison.

Sur les cinq heures du soir, il vint trouver Dom Miguel, et en l'abordant d'un air inspiré : c< Monsieur , lui dit-il , enfin nous voici à cet )) heureux moment après lequel je soupire de- » puis tant d'années ; nous touchons au Japon , » et rien ne doit plus m'empêcher d'entrer dans

PREFACE. XVlj

» une terre si désirée. Vous avez eu la géné- » rosité de me conduire sur une mer que vous » ne connaissiez pas , et que tant de naufrages » ont rendue fameuse : achevez votre ouvrage , » et me mettez entre les mains d'un peuple que » j'espère soumettre au joug de l'évangile. Ce » n'est pas sur mes propres forces que je m'ap- » puie ; mais que ne pourrai-je point , fortifié » de la grâce toute-puissante de Jésus-Christ , » et soutenue de la protection de tant de saints 0) martyrs qui , dans le siècle passé . ont arrosé » le Japon de leur sang ! »

Ce discours ne surprit point le capitaine, il connaissait M. de Sidoti, il ne laissa pas de lui représenter que , selon toutes les apparences , son dessein était é vanté , et qu'il paraissait plus sûr d'aller aborder à une autre côte ; que ce délai ne dérangerait rien , et semblait nécessaire. <c Vo- )) tre dessein en allant au Japon, ajouta-t-il , » n'est pas précisément d'y être martyr -, vous )) vous proposez encore d'y gagner des âmes à » Dieu, vous ne devez donc pas négliger de preny> dre toutes les mesures que la prudence vous » prescrira,» Quoi qu'il pût dire, il ne fit pas changer M. de Sidoti. ce Le vent est bon , reprit y) l'homme apostolique, il faut eu profiter; que » savons-nous si quelque tempête ne nous jet- )) tera point dans quelque autre parage , d'où » il ne nous serait pas aisé de regagner ces îles. » En un mot , mon parti est pris , et si vous

» avez Monsieur , quelque bonté pour moi , n'ap- » portez aucun retardement à l'œuvre de Dieu. » Don Miguel vit bien qu'il était inutile de faire de nouvelles instances , il se rendit , et l'on commença à disposer toutes choses pour débarquer M. de Sidoli à la faveur des ténèbres de la nuit. Le serviteur de Dieu, au comble de ses vœux, ' alla aussitôt écrire quelques lettres , puis il vint réciter le chapelet avec l'équipage ; c'est une pratique de dévotion qui s'observe sur les navires français et espagnols ; le chapelet fini , l'homme apostolique fit à l'équipage une courte exhortation. Il se mit ensuite à genoux, et demanda publiquement pardon du mauvais exemple qu'il avait, disait-il, donné à tout le monde; il pria en particulier les enfans de lui pardonner sa négligence à les instruire des principes de la doctrine chrétienne , et il termina tant d'actions saintes par un exercice d'humilité qui fut d'une grande édification. Il baisa les pieds aux officiers , aux soldats et aux esclaves. Après quoi il ne pensa plus qu'à la grande affaire qu'il allait entreprendre.

Vers le minuit, le missionnaire descendit dans la chaloupe avec le capitaine et sept autres espagnols qui voulurent l'accompngner jusqu'au bout. Il fut en oraison durant tout le trajet (]ui ne fut pas long, mais, on eut assez de peine à aborder , parce que le rivage était fort escarpé en cet endroit-là. Au sortir de la chaloupe ,

l'homme de Dieu baisa la terre, et remercia Dieu de l'avoir si heureusement conduit au Japon ; il s'avança ensuite dans les terres , et tandis qu'il marchait toujours suivi des Espagnols , Dora Carlos de Bonio , qui s'était voulu charger de son paquet, eut la curiosité de voir ce qu'il contenait : il l'ouvrit et n'y trouva qu'une chapelle; les saintes Huiles, un bréviaire, l'imitation de Jésus-Christ , quelques autres livres de pieté , deux grammaires japonnaises , un crucifix qui avait été au père de Mastrilly , Jésuite , une image de la Vierge , et quelques estampes.

Il fallut enfin se séparer. Les Espagnols prirent congé de monsieur de Sidoti ^ mais auparavant le capitaine l'obHgea de recevoir quelques pièces d'or pour le besoin. La chaloupe courut en retournant quelque danger sur des roches et des bancs de sables, et elle ne put regagner le bord que vers les huit heures du matin. On appareilla aussitôt d'un fort bon vent , et le vaisseau mouilla à la rade de Manille le dix-huit d'octobre. Voilà ce que le père Faure , Jésuite français , apprit en arrivant aux Philippines , et ce qu'il manda à un de ses amis le dix -sept janvier , mil sept cent onze à bord du vaisseau qui l'allait débarquer avec le père Bonnet , autre Jésuite français , dans les îles de Nicobar , de la même manière que l'avait été monsieur de Sidoti dans les îles du Japon. Les peuples de Nicobar n'avaient jamais entendu parler de

Jésus-Christ, mais on assure que les deux missionnaires ont déjà fait plusieurs prosélytes. Quant à monsieur de Sidoli , on fut long-temps sans savoir ce qui lui était arrivé; il courut même dilïérens bruits, qui firent croire que le Seigneur s'était contenté de sa bonne volonté , et que le jour du salut n'était pas encore venu pour les Japonnais.

D'abord on publia que le missionnaire avait été mis entre les mains des Hollandais pour être transporté aux Indes ou en Europe. On écrivit ensuite qu'il avait été jeté à la mer ; d'autres lettres portaient qu'il avait passé par la rigueur des supplices que les lois ordonnent contre les prédicateurs de l'évangile. Enfin l'on a répandu depuis peu des extraits de quelques lettres de Manille , qui marquent qu'à Foccasion de quelques prodiges arrivés au moment qu'on Fallait exécuter, il avait été conduit à FEmpereur, qui, charmé de sa douceur , et frappé des merveilles qu'on racontait de lui , l'avait parfaitement bien reçu , et lui avait accordé toutes les permissions qu'il demandait. Mais on ne sait rien de certain sur ce qui lui est arrivé depuis son entrée au Japon. On sait seulement qu'on a fait encore une autre tentative depuis celle de M. de Sidoti; que la mort de FEmpereur du Japon , dont on a reçu la nouvelle , donne quelque espérance que la persécution se ralentira, d'autant plus que le Prince qui gouverne aujourd'hui cet cm-

pire paraît prendre en tout le contre pied de son prédécesseur qui a toujours eu une extrême application à empêcher qu'aucun ministre de l'éyangile ne mît le pied dans ses états.

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