‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècle (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

I. Tandis que la capitale de l'empire était dans les mouvemens que j'ai rapportés dans le livre précédent , le Christianisme faisait de grands progrès dans les royaumes du midi. Jean Fernandez était mort à Firando d'une langueur que lui avait causée l'excès de ses travaux ; mais cette mort, bien loin d'alarmer les fidèles , étaient pour eux un nouveau motif de travailler à leur sanctification dans la pensée qu'ils avaient un protecteur dans le ciel. Effectivement il serait difficile de trouver un caractère de sainteté plus héroïque et mieux marqué que celui qu'on découvrit jusqu'à la fin dans ce missionnaire. Il était de Cordoue , capitale de l'Andalousie ; il s'était établi à Lisbonne où il faisait un fort gros commerce de soie. Un exercice de pénitence que des congréganistes pratiquaient à certains jours chez les Jésuites dans une chapelle secrète , et dont il fut une fois témoin par hasard , lui inspira un si grand désir de se donner à Dieu , et de renoncer à tout ce qui doit périr , que surle-champ il alla trouver le provincial des Jésuites , et lui demanda iiislanmient d'être admis en leur compiignie.

Le P. Simon Rodriguez , iin des dix premiers compagnons de saint Ignace , gouvernait alors les Jésuites de Portugal. Il fut surpris de voir un riche négociant qui, à l'âge de vingt-deux ans, s'offrait à passer le reste de ses jours dans les ofïices domestiques ; car Fernandez ne pouvait se destiner qu'à cela , n'ayant point d'études. Aussi plus une telle proposition avait de quoi étonner, et plus le provincial jugea qu'il devait éprouver son prosélyte, avant que de le recevoir; il exigea de lui une chose qui passera pour une extravagance dans Fesprit de ceux qui se règlent sur les maximes de la prudence du siècle ; mais ceux qui savent découvrir la haute sagesse que renferme la sainte folie de la croix , en jugel'ont autrement , et ne s'étonneront pas qu'un homme qui avait guéri un lépreux en le faisant coucher avec lui , se soit un peu écarté de la conduite ordinaire , pour en suivre une que plusieurs exemples assez semblaLles des Saints ont suflisamment autorisée. Le P. Rodri«ïuez dit donc à Fernandez que pour avoir une assurance de sa vocation , il souhaitait qu'il se montrât dans la ville , monté sur un âne , et le visage tourné du côté de la queue de l'animal. Fernandez , tout couvert de soie qu'il était, s'en va sans ha. lancer chercher un âne , monte dessus , conmie on le lui avait marqué , traverse Lisboinie d'un bout à l'autre en cet é({uipage , et retourne avec un air triomphant , à la maison des Jésuites où

le provincial ne fit aucune difliculté de l'admettre au iioudjre de ses iniérieurs.

Ou lie devait attendre que de grandes choses d'un si beau coniniencenient ; on ne se trompa point. Fernandez , lidèle à la grâce , après avoir creusé des fondeniens si profonds, éleva si haut, et en si peu de temps , l'édifice de sa perfection , qu'étant parti pour les Indes après neuf mois de noviciat, saint François Xavier, qui n'avait pas de la sainteté une idée commune , fut frappé de celle qui réluisait en ce jeune religieux. Le Saint s'aperçut encore avec étonnenient , après avoir un peu pratiqué Fernandez, que, quoiqu'il fut sans lettres, le Saint-Esprit lui en avait déjà plus a])pris dans l'oraison , que l'on n'en apprend eii Lien des années dans les écoles ; et lui trouvant avec cela un bon sens rare , et beaucoup de facilité pour les langues, il le destina d'abord à la mission du Japon , et lui confia en partie le soin des trois Jaj)onnais dont nous avons parlé au commencement de celte bistoire. Cela donna lieu à Fernandez de s'instruire de la langue japonnaise : il l'entendait fort raisonnablement , lorsqu'il partit des Indes , et il ne fut pas long-tenq)s au Japon sans la parler avec facilité et une élégance où parviennent peu des naturels même du pays , de sorte qu'on Fallait entendre par curiosité.

J'ai dit ailleurs la part ({ue cet excellent ouvrier eut aux miracles , et aux grandes conver-

sions que l'Apôtre de rOrient fit dans le Japon. Ce Saint avait , pour son compagnon , une estime qui allait jusqu'à la vénération ; et à son retour aux Indes , il ne fit point de dilliculté de dire au P. Gaspard Barzée : « Mon cher père, )) soyez convaincu qu'il vous reste encore Lien » du chemin à faire pour atteindre Jean Fer- » nandez. » Il parlait toutefois à un homme , qui , après avoir rempli les principales contrées des Indes de l'odeur de ses vertus , et de l'éclat de ses miracles , passait parmi les infidèles pour un dieu, et chez les Mahométans d'Ormuz, pour Jean-Baptiste ressuscité.

Fernandez travailla quel([ue temps dans les royaumes de Naugato , de Bungo , de Firando , et dans la principauté d'Omura avec des succès qui firent dire au P. de Torrez, que si le Japon était redevahle au P. Xavier d'avoir reçu la foi , il avait obligation à Fernandez de ne l'avoir pas perdue après le départ du Saint. Enfin, quel([ues années avant sa mort , il fut renvoyé dans le Firando , où le Roi étant toujours peu favorable au christianisme, il fallait, un homme comme lui , pour encourager les fidèles , et gagner les idolâtres autant par l'éminence de Sa sainteté , que par la sublimité de ses lumières. 11 y fut secondé en tout par le Prince Antoine , et ils vinrent à bout d'exterminer entièrement fidolùtrie des îles de ïacuxima , et d'Iquizeu(jui. II. Les Chrétiens instruits , animés et fortifiés

par deux hommes d'un zèle aussi admirable, et qui n'avaiei»t appris ce qu'ils enseignaient qu'à Tccole du Saint-Esprit , devinrent en peu de temps autant de Saints. Les Portugais qui avaient fait le voyage du Ja})on, ne parlaient que de la ferveur de ces néophytes , dans tous les lieux où ils passaient; et il y en eut un qui, étant à Firando, écrivit qu'à la vue des fidèles Firandais , il lui semblait qu'il n'était pas lui-même Chrétien , qu'à voir ces néophytes en oraison , on les prendrait pour les contemplatifs les plus unis à Dieu, qu'il n'y avait point, dans l'Eglise, de religieux qu'ils ne surpassassent en jeûnes et en austérités. En un mot, que tout ce qu'il pouvait dire de ce royaume, et sur tout des îles de Tacuxima et d'Iquizeuqui, c'est que le Saint- Esprit paraissait en avoir pris possession.

Au reste , si Téglise de Firando se distinguait par sa ferveur , elle mérita d'être la première persécutée, et l'on peut même dire qu'elle commença de l'être dès sa naissance , et qu'elle le fut sans interruption jusqu'à la fin. Nous l'avons vue illustrée d'un glorieux martyre , lorsqu'à peine le troupeau commençait à se former. Les bouses qui' se sentaient appuyés, faisaient à ces fidèles tout le mal qu'ils pouvaient. Sur-tout depuis que Fernandez eut convaincu , dans une célèbre dispute, et converti un fameux docteur, qui ne fut pas plus tôt baptisé, qu'il renversa et brisa toutes les idoles d'un temple dont il avait

la garde, y dressa une croix, et en fit un lieu de dévotion. D'un autre côté , le Uls aîné du Roi , et quelques-uns des piincipaux seigneurs de la cour, qui entraient dans les sentimens du Souverain , et qui n'avaient pas les mêmes intérêts que lui à les cacher , se déclaraient en toutes rencontres ouvertement contre le Christianisme. Tout cela tenait continuellement les Chrétiens dans l'attente d'une persécution déclarée , et l'espérance du martyre leur en avait fait naître un désir très-ardent.

On faisait tomber autant que l'on pouvait sur le Prince Antoine, les efléts du chaij[rin que l'on avait conçu contre les fidèles. Ce Prince était , par sa naissance , son crédit , son mérite , ses richesses et ses emplois, le plus puissant particulier du royaume ; il avait toujours commandé les troupes , qui lui étaient extrêmement attachées , et l'on n'osait l'inquiéter directement sur sa religion ; mais on ne manquait aucune occasion de lui faire de la peine. Il s'en présenta une alors, dont on profita avec plaisir; la conformité d'inclinations , et un même zèle pour la propagation de la foi , avait établi entre ce Prince et Sumitanda , une amitié très-étroite , qui ne recevait aucune atteinte des guerres fréquentes que se faisaient le Roi de Firando et le Prince d'Omura; mais qui n'empêchait pas aussi le Général firandais de faire son devoir dans l'occasiou. On en était bien persuadé à la cour de Fi-

rando, et jamais on n'avait fait un crime au Prince Antoine de ses liaisons avec Sumitanda j cnlin on se lassa de lui rendre justice et peutêtre de chercher inutilement de quoi le rendre criminel. Le Roi de Firando apprit qu'un Portugais, accompagné de quatre Japonnais, sujets du Prince d'Omura , était venu saluer le Gé*néral de la part de ce Prince, et lui avait rendu des lettres ; il entra tout-à-coup dans une fort grande colère , cria que le Prince Antoine était un traitre, et sur-le-champ donna ordre qu'on fît mourir les quatre Chrétiens d'Omura. Le Prince fit paraître , en cette rencontre , une modéralion qui surprit 5 mais on n'admira pas moins la joie (]uc les quatre Chrétiens firent paraître, loi^qu'on leur signifia cet injuste arrêt ; car comme ils savaient bien que la haine du ïloi contre la religion qu'ils professaient , était le véritable motif de cette cruauté qu'on exerçait sur eux dans un temps de paix , ils remercièrent Dieu de la grâce qu'il leur faisait de mourir martyrs. Quelque temps après , il arriva encore une chose qui fit bien connaître jusqu'où allait la fureur des infidèles de Firando contre notre sainte loi , et combien ils étaient autorisés. Les Clirétiens de ce royaume avaient envoyé un vaisseau aux Indes , pour acheter tout ce qui était nécessaire à la décoration d'une église. Les idolâtres en furent avertis , et détachèrent plusieurs petits bâlimens qui enlevèrent le navire 5 son

retour. Parmi les ornemens dont il était chargé , il se trouva un tableau qui représentait la Mère de Dieu , montant au ciel : on le porta à un seigneur de la cour, nommé Catondono, l'ennemi le plus irréconciliable et le plus emporté qu'eût la religion dans le royaume. Catondono n'eut pas plus tôt cette image entre les mains , qu'il la montra au Prince héritier , et tous deux la traitèrent avec une impiété qu'on ne pourrait rapporter sans frémir. Ils firent plus , car après avoir indignement défiguré le visage de la Vierge, ils exposèrent le tableau dans une salle du palais , à la risée des infidèles. Les missionnaires se plaignirent au Roi de cette insulte qu'on faisait à leur religion ; ce Prince les amusa quelque temps par l'espérance d'une satisfaction; mais comme il n'exécutait rien , le P. d'Acosta qui gouvernait alors cette église , crut qu'il fallait prendre le Roi par son faible. Il engagea tous les Portugais qui arrivaient incessamment à Firando, de passer au port de Vocoxiura. Déjà plusieurs en avaient pris la route , lorsque le Roi de Firando , enragé de voir que son ennemi allait profiter d'an commerce dont il serait luimême privé , arme secrètement tout ce qu'il y avait de batimens dans ses ports, fait avertir ses vassaux , et envoie Catondono attaquer les Portugais jusque dans la rade de Vocoxiura. Ceuxci , quoi<[ue surpris, assez mal armés en guerre, et en bien plus petit nombre que leurs enne-

mis, reçurent Catondono avec tant de résolution , qu'après lui avoir tué bien du monde et même plusieurs de ses meilleurs ofiiciers, ils l'oblii^èrent à se retirer fort en désordre.

Depuis ce temps-là il n'est plus parlé du Prince Antoine , ni du Prince son frère , qui fut toujours l'imitateur de ses vertus. Je ne doute point que les letti'es qui nous auraient instruits du reste de leurs actions, n'aient été perdues; car il n'y a guère d'apparence qu'on ait négligé de nous apprendre tout ce qui pouvait regarder des Princes , auxquels toute la chrétienté du Japon avait de si essentielles obligations. Je trouve seulement que le Prince Antoine mourut en mil cinq cent quatre-vingt-deux , aussi saintement qu'il avait vécu , et qu'il fut jusqu'à la lin la gloire et le soutien de cette église. Nous le verrons ailleurs revivre dans ses enfans et dans le reste de la famille , qui se montra tout entière digne d'avoir eu un tel chef

IIÏ. Cependant la foi était entrée dans le Gotto, j'ai dit que ce royaume est à une des extrémités du Ximo , et fait un état séparé qui n'est point compris dans la division générale que l'on fait du Japon. Ce sont de petites îles assez stériles et assez sauvages , excepté celle où est la capitale du royaume. Cette ville, que les uns nomment Oquiquoa , et les autres Ocica , est fort jolie , et a un très-beau port. Les habitans du Gotto sont superstitieux à l'excès , chez eux

les astres règlent tout; ils ont, comme avaient les anciens Romains , leurs augures , dont l'unique emploi est d'observer et de prédire les jours heureux et malheureux. En mil cinq cent soixante-cinq , le Gotto était gouverné par un Prince , que sa douceur faisait extrêmement aimer de ses sujets ; il eut la curiosité de savoir ce que c'était que le Christianisme , et il fit prier le P. d'Acosta , qui demeurait à Firando , de lui adresser quelqu'un qui pût l'instruire de ce qu'il souhaitait. Le missionnaire envoya la lettre du Roi au P. de Torrez , qui faisait sa résidence à Cochinotzu. Par bonheur , Louis Alméïda , qu'une maladie avait retenu à Sacai lorsqu'il était en chemin pour Méaco , connne je l'ai dit ailleurs , et que le supérieur avait rappelé dans le Ximo , venait d'arriver à Cochinotzu. Il eut ovdre de se rendre incessamment auprès du Roi de Gotto , il ne perdit point de temps , s'embanjua pour les îles de Gotto, et alla aborder à Ocica. Le Roi le reçut parfaitement bien , et l'engagea à faire, en présence de toute la cour, des conférences qui contentèrent tout le monde. Le missionnaire étiat sur le point de recueillir le fruit de ses instructions, lorsque le Roi, qui de sa vie n'avait été malade, fut tout-à-coup saisi d'une grosse fièvre et d'une violente oppression de poitrine. Les bonses ne manquèrent pas de publier aussitôt que les dieux punissaient ce Prince d'avoir introduit dans ses états une reli-

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gion étrangère; ils persuadèrent aisément un peuple accoutumé à ne reconnaître aucune cause naturelle des événcmens fâcheux, et la foi était peut-être pour jamais bannie de cet état, si les bonses n'eussent pas entrepris de giiérir le Roi. On ne peut dire les extravagances et les sortilèges qu'ils employèrent pour obtenir de leurs dieux la guérison du Prince ; mais le mal ayant empiré considérablement après toutes leurs folles superstitions, on permit enfui à Almeïda de donner des remèdes au malade ; ils furent efficaces, et l'effet en fut même si prompt, qu'en quatre jours le Roi fut parfaitement guéri. Alors ce Prince, plus persuadé que jamais de la fausseté de sa religion, obligea son médecin à reprendre ses conférences; à peine quelques jours s'étaient écoulés , que de nouveaux accidens causèrent à Alméïda de nouvelles craintes. Un jour que toute la cour était allée l'entendre, le feu prit à une maison de la ville, et poussé par un fort grand vent , réduisit en cendres une bonne partie d'Ocica. Au même temps le Roi se sentit attaqué d'une douleur très-violente, causée par une tumeur qui lui parut tout-à-coup à un doigt de la main. Almeïda guérit encore le Roi, mais il eut de la peine à ôter de l'esprit du peuple, que sa religion était la cause de tous ces malheurs. Le Roi, qui avait l'esprit ferme et solide, ne laissa pas de protéger toujours le missionnaire, dont Die^^ bénit encore les travaux, par un fort

cçrand nombre de conversions; il gagna à Jésus- Christ la plus considérable partie d'une petite ville nommée Ocura , qui n'est qu'à une lieue et demie d'Ocica : le seigneur du lieu , trois frères qu'il avait , et sa mère , donnèrent l'exemple à leurs vassaux, et Almeïda eut la consolation d'y voir en peu de temps une église bâtie au vrai Dieu.

Une guerre qui survint alors au Roi de Gotto, fit concevoir à ce Prince que rien au monde n'était capable d'obliger des fidèles à faire quoi que ce soit contre la loi du Dieu qu'ils adoraient. La coutume était dans ce royaume , qu'avant de marclier en campagne , les principaux officiers s'assemblaient dans le palais pour y prêter au Roi un nouveau serment de fidélité. Entr'autres superstitions, dont cette cérémonie était accompagnée , il fallait boire d'un vin qui avait été auparavant consacré et offert aux dieux du pays. Tous ceux qui avaient dans l'armée quelque commandement s'étant rendus chez le Roi au jour marqué, le gouverneur d'Ocica, qui était Chrétien , fut un peu embarrassé de ce qu'il avait à faire. Après y avoir bien pensé , il crut que pour mettre sa conscience en sûreté , il suffirait de protester en buvant le vin, qu'il le buvait comme un vin ordinaire, qu'il n'y reconnaissait aucune vertu. Eflfectivement, lorsqu'on lui présenta la coupe, il fit sa protestation, et il commençait à boire , lorsqu'un autre Chrétien des V. I. 17

plus braves et des plus considérables de l'armée, par sa naissance et ses emplois , lui cria qu'il se donnât bien de garde de commettre une telle infidélité. Puis s'approchant du Roi avec une respectueuse assurance : « Seigneur, lui dit-il, » vous reconnaîtrez bientôt que vous n'avez point » de plus fidèles sujels que les Ciirétiens. Tant )) qu'il restera une goutte de sang dans nos veines, )) nous ne quitterons point le combat. Mais voulez- )) vous que le serment que vous exigez ici de » nous soit inviolable ? Souffrez que nous jurions » par le seul Dieu vivant que nous adorons , et » qui a créé ce vaste univers. »

Le Roi , qui connaissait cet officier et qui était prévenu en faveur de sa religion , consentit à tout, et il ne tarda pas à être convaincu qu'il ne devait désormais compter sur personne plus que sur les Chrétiens. Les troupes s'assemblèrent, on marcha à l'ennemi, lequel ayant fait la moitié du chemin , on en vint bientôt à une bataille. Comme on commençait à se mêler , un jeune néophyte, qui se nommait Xyste, aperçut le Général ennemi dont la valeur et la bonne conduite inspiraient à ses soldats beaucoup de confiance et de résolution ; il courut à lui et l'attaqua avec tant de bonlieur et de bravoure, qu'après un assez long combat , qui tint les deux armées comme en suspens, il le prit au défaut de son armure , et le renversa à ses pieds. La mort du chef étonna toutes ses troupes, et la victoire du

Roi de Gotto fut complète; ce Prince fît ressentir à tous les Chrétiens combien l'action de Xyste l'avait persuadé du zèle qu'ils avaient tous pour son service , et ce surcroît de faveur augmenta considérablement le nombre des fidèles.

Deux ans après le Gotto se trouvant sans missionnaire, parce qu'Almeïda avait été contraint d'en sortir pour sa santé , le Prince héritier, qui songeait à embrasser, le Christianisme, fit prier le P. de Torrez de lui envoyer un prédicateur. Le supérieur lui envoya le P. Démonté, qui trouva le jeune Prince fort instruit ; il lui dit qu'avant que de recevoir le baptême, il serait bon qu'il eût le consentement du Roi son père, et le Prince le demanda avec beaucoup d'empressement. Le Roi ne s'opposait point absolument à la demande de son fils ; mais il temporisait , voulant voir comment cette conversion serait reçue de ses sujets. Le Prince se lassa d'attendre, et voulut recevoir le baptême. Le missionnaire ne crut pas devoir résister à la volonté du Prince , il le baptisa en secret , et lui donna le nom de Louis. Le Roi s'aperçut bientôt que son fils était Chrétien , et ne le trouva pas mauvais. Cette conversion mit le Christianisme en grand crédit dans ce royaume, et la foi y fit en peu de temps des progrès fort considérables.

IV. La principauté d'Omura s'ouvrait aussi toujours de plus en plus à l'Évangile , par le zèle et la fermeté de Sumitanda ; il est vrai que

parmi ses sujets , il y en avait qui n'étaient attentifs (ju'à profiter des occasions qui se présenteraient de le faire périr avec tous les Chrétiens, et tout autre que lui aurait succombé aux efforts qu'on fit plusieurs fois pour le perdre. Mais les vertus chrétiennes n'avaient rien ôté à ce Prince des vertus guerrières et politiques. Il n'y avait point au Japon de Souverain qui gouvernât plus absolument que lui, et pour la bravoure peu en approchaient. Les relations de mil cinq cent soixante -cinq rapportent un fait qui montre avec quelle vigueur il agissait dans les occasions les plus périlleuses. Il apprit un jour qu'une troupe de mutins s'étaient emparés d'un château assez proche de la capitale , et qui la commandait même en quelque sorte; aussitôt il fait assembler ses troupes , et s'en va lui-même investir ce fort. Sur le soir il choisit dans toute son armée trente braves , tous Chrétiens , leur demanda s'ils sont prêts à le suivre quelque part qu'il les mène , et tous lui ayant répondu que rien ne les arrêtera dès qu'ils l'auront à leur tête ; il donne ordre à toutes les troupes de charger à la pointe du jour ceux qui venaient incessamment pour secourir les révoltés. Pour lui, dès qu'il vit la nuit tout-à-fait obscure, il se mit à grimper avec ses trente chevaliers par divers sentiers fort secrets jusqu'au sommet de la montagne , sur laquelle la forteresse était bâtie. Les séditieux, qui n'avaient point prévu cette

ruse , ne faisaient point la garde avec assez de précaution , et il fut aisé à Sumitanda de se glisser dans le fort avec tous ses gens ; il occupa donc sans peine toutes les avenues , saisit les postes les plus importans, et dans le moment que son armée donna sur les troupes auxiliaires, il chargea lui-même les rebelles si brusquement , qu'avant qu'ils se fussent reconnus , ils furent tous passés au fd de l'épée , ou jetés par les fenêtres sur ceux qui venaient les secourir. Après cette action , la chrétienté d'Omura alla toujours croissant en nombre et en ferveur. Pour faire connaître la vertu de ses fidèles, la soif qu'ils avaient de la parole de Dieu , et le tendre attachement qu'ils témoignaient pour leurs pasteurs , je rapporterai une lettre du P. Alexandre Valégan qui arriva en mil cinq cent soixantehuit à un port de la dépendance du Prince d'Omura : « Nous n'avions pas encore moudlé » l'ancre , dit -il , lorsqu'un nombre infini de » chaloupes remplies de Chrétiens environnèrent » notre vaisseau : toutes ces chaloupes avaient » une flamme ou une espèce de pavillon , où » l'on voyait briller le signe adorable de noire » rédemption. Nous [entrâmes ainsi comme en » triomphe dans le port, parmi les acclama- » tions des fidèles. A la descente du navire , je )» fus assailli d'une si prodigieuse ailluence de » peuple , qu'il semblait que personne'-n'était » resté dans les villes. Les uns me baisaient la

» soutane , d'autres les mains , d'autres les pieds. )) Enfin ils me portèrent plutôt qu'ils ne me con- )) duisirent à la chapelle. Ce qui me charmait y) davantage , c'était de voir des troupes fort )) nombreuses de petite enfans , les garçons sé- )) parés des filles , tous marchant devant nous » en un bel ordre , avec une modestie angéli- )) que , et chantant le Te Deiim.

» A peine eus-je fait quelque chemin , qu'on » vint me complimenter de la part du Prince, .» et quelques momens après j'aperçus le P. de y> Torrez qui venait au-devant de moi avec Louis » Alméïda et Michel Vaz ; ils étaient précédés » et suivis d'autres troupes d'enfans , qui chan- » taient à deux chœurs le cantique Benedictiis , » avec des hymnes et des psaumes. J'arrivai à » la chapelle tout hors de moi , et je remer- » ciai Dieu de m'avoir rendu témoin d'une fer- » veur que je n'avais pu croire sur ce qu'on )) m'en avait dit en Italie. Aussi faut-il l'avoir » vu pour y ajouter foi , et si j'entreprenais de ï> faire le détail de tout ce qui se passa tous les )) jours à nos yeux , je ne trouverais personne )) qui me crût sincère. La fête se termina par )) un repas fort semblable à ceux des anciens y> anachorètes , où l'esprit était bien plus rassa- )) sié par les saints discours qu'on tint pendant T) la table , et les bénédictions qu'on y donna )) au Seigneur , que le corps par les mets qu'on » y présenta. Les Portugais y furent invités , et

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» Ton n'y servit que du riz fort noir , et quel- » ques poissons salés. Mais la joie intérieure dont » nous étions pénétrés, nous aurait fait trouver » délicieuse une nourriture encore plus insipide. »

Ce fut celte même année que la Religion s'établit à Nangazaqui. Cette ville , que les Japonnais nomment aujourd'iiui Tchang-Ki, est située dans la pointe de terre de Ximo qui avance le plus vers la Chine , dont elle n'est éloignée que de soixante lieues. Lorsque la foi entra dans le pays d'Omura , Nangazaqui était moins qu'un village ; sa situation , la bonté du mouillage , la proximité de Macao et de la Chine , y attirèrent les Portugais, quelques-uns s'y établirent, les Japonnais en firent de même : par-là Nangazaqui devint une des plus grandes villes et la plus commerçante du Japon. Il fut un temps qu'on y compta jusqu'à soixante mille âmes ; mais dès -lors elle avait été démembrée de la principauté d'Omura , et était devenue ville impériale. Aujourd'hui, qu'il n'est permis à aucun étranger de s'y établir, on n'y compte pas plus de huit mille âmes. Elle ne fut jamais fermée de murailles , une chaîne de collines , qui l'en- Tironnent , lui fait une enceinte naturelle , et une belie rivière, qui se jette dans la mer aune lieue de là, forme son port.

Ce fut le P. Viléla , qui le premier prêcha la foi dans Nangazaqui ] il y fit tant de conversions, qu'en peu de temps la ville parut toute chré-

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tienne. Le Prince d'Omura voulut être témoin d'un succès si prompt -, il vint à Nangazaqui , et y trouva le P. François Cabrai , sur qui le P. de Torrez s'était tout récemment déchargé du soin de la mission *, il le mena avec lui à Omura , et le nouveau supérieur eut la consolation de commencer l'exercice de sa charge par le Baptême de la Princesse Camisama , de tous ses enfans , et de cent personnes au moins des plus distinguées de la cour. Dès le même jour le père dorma la bénédiction nuptiale au Prince et à la Princesse ; il renvoya ensuite aux Indes le P. Viléla , que l'excès de ses travaux avait mis entièrement hors de combat , et qui mourut peu de temps après fort saintement à Malaca y et il partit pour visiter les églises qui n'avaient point de missionnaires.

V. A peine s'était-il mis en chemin , qu'il apprit la mort du P. Côme de Torrez arrivée dans l'ile de Xéqui , le deuxième d'octobre mil cinq cent soixante-dix; il le fit aussitôt savoir au Prince d'Omura, qui en fut extraordinairement touché; car Sumitanda honorait ce saint homme comme son père. Le P. de Torrez fut universellement regretté , et chaque église donna à l'envi des marques publiques de sa douleur. Aussi était-il le plus aimable des hommes, sa douceur et sa complaisance lui avaient fait autant d'amis qu'il avait connu de personnes , même parmi les infidèles. Bien des gens qui ne l'avaient jamais vu,

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mais qui sur ce que la renommée en publiait, se sentaient de l'inclination pour lui , le prévenaient par lettres , et entretenaient avec lui un commerce réglé. On assure même que dans l'université de Bandoue , d'où il avait toujours été éloigné au moins de deux cents lieues, il y avait plusieurs bonses et plusieurs savans qui cultivaient soigneusement son amitié. Lorsqu'il était obligé de se transporter d'un lieu à un autre , il lui fallait nécessairement partir la nuit, pour éviter d'être arrêté. Tous ceux qu'il baptisait voulaient porter son nom; il avait un tel ascendant sur l'esprit de tous les fidèles , non-seulement des églises qu'il avait cultivées par luimême , mais encore de toutes les autres , que la moindre marque de sa volonté sullisait pour les faire passer par où il souliaitait.

Il n'était pas moins en vénération parmi les idolâtres que parmi les Chrétiens, les uns et les autres étaient également charmés de son zèle infatigable , et surpris de son extrême austérité. L'amour qu'il avait des soufi'rances lui faisait souvent dire qu'Amanguchi avait été un paradis pour lui parce qu'il n'y avait jamais été un moment sans soulîrir. Il ne savait ce que c'était que de s'épargner, lorsqu'il s'agissait du salut des âmes ou du soulagement de ses inférieurs : alors rien ne l'arrêtait, ni la longueur, ni la dillicullé des chemins , ni les dangers auxquels il lui fallait s'exposer dans un pays où il savait par plus

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d'une expérience qu'on cherchait de tous côtés les moyens de le perdre. Cette attention au besoin de ses frères , était d'autant plus admirable en ce saint homme , qu'il ne s'accordait rien à lui-même , et qu'élant un peu atlrabilaire , il eût été extrêmement dur, si la grâce n'eût adouci en lui le naturel. Mais Dieu, qui se communique aux âmes à mesure de la \iolence qu'elles se font, avait récompensé son serviteur d'un don de larmes très-parliculier , et d'une contemplation fort élevée. Enfin, pour comprendre en deux mots l'éloge du second fondateur de l'église du Japon, jamais homme ne pratiqua plus à la lettre ce précepte que Jésus-Christ donne à ses Apûlres , de se faire petit comme des enfans. Dés qu'il entra en rehgion , il sembla avoir oublié les grandes qualités qui l'avaient si fort distingué dans le siècle : fervent disciple , humble religieux , zélé missionnaire , vigilant supérieur , ouvrier infatigable , il avait soixante-quatorze ans , et pouvait à peine se soutenir , qu'il fondait encore des éghses , et il mourut en travaillant.

\I. Les peuples qui pendant sa vie l'avaient regardé comme un Saint , furent bien confirmés dans cette opinion à la vue de son visage , qui parut après sa mort d'une beauté extraordinaire , et (|ui semblait rendre un témoignage assuré de la félicité , dont son ame jouissait. Ses obsèques furent célébrées avec ces acclamations

des fidèles qui , dans les premiers siècles de l'Eglise, canonisaient les Saints. Les PP. Baltliazar Lopez , Alexandre Valégnan et Gaspard Viléla s'y trouvèrent , et le dernier qui attendait de jour en jour l'occasion de s'embarquer , fit l'éloge du défunt. Enfin, il n'y eut pas un Chrétien qui ne voulait avoir quelque cliose qui eut été à son usage. L'île de Xéqui où le P. de Torrez finit sa course, était presque toute convertie. Le tono même était du nombre des fidèles , mais comme il n'avait reçu le baptême que pour attirer les Portugais dans son port, il abandonna bientôt par légèreté , ce que l'intérêt lui avait fait embrasser ; il commença même à persécuter ses sujets chrétiens, lesquels, pkis constans que lui , préférèrent la mort et l'exil aux avantages qu'il leur proposa pour les rendre complices de son infidélité. Cette persécution , qui donna à l'Eglise plusieurs martyrs, n'eut point de suite, et nous ne sommes pas fort instruits de ces circonstances.

L'ile d'Amacusa , voisine de Xéqui , fut plus heureuse ; il y avait deux ans que Louis Alméïda y avait baptisé plusieurs personnes de marque ; les bsnses songèrent d'abord à arrêter ce progrès, et soulevèrent la populace contre le tono. Mais le Roi de Bungo , de qui le seigneur d'Amacusa était alors vassal , apprenant ce qui se passait, envoya des ordres si précis, que le tono, qui de son côté avait beaucoup d'inclination pour

la loi chrétienne , se trouva en état de mettre à la raison les factieux, à la tête desquels étaient deux de ses frères : il fut ensuite des premiers à recevoir le baptême avec son fils ; il en avait cependant coûté au gouverneur d'Amacusa , nommé Léon , son gouvernement. Ce gentilhomme était le premier de ce petit état , qui s'était fait baptiser, et avant que le Roi de Bungo se fût mêlé de pacifier les troubles dont j'ai parlé, le tono avait été contraint de sacrifier aux bonses et à ses frères ce fervent Chrétien , qui était son favori; il l'avait exilé, et je ne trouve point que , même après sa conversion , il l'ait rappelé.

Quoiqu'il en soit , ce Prince qui avait pris au baptême le nom de Michel , eut bientôt une occasion de signaler la pureté de sa foi, et il ne la laissa point échapper. Alméïda , que les besoins des autres églises obligeaient à faire souvent des courses, avait conlié le soin du troupeau , qu'il venait d'assembler dans cette île , à un néophyte qui lui avait paru fort propre à cet emploi. Mais à peine fut- il hors du pays, que le catéchiste s'avisa de dogmatiser, et de prêcher une doctrine à sa mode; il commençait déjà à séduire les plus simples, et il y avait lieu d'appréhender que ce schisme n'eût de fâcheuses suites ; mais le tono seconda si bien le missionnaire , qui accourut au secours de son église, dès qu'il sut ce qui s'y passait , que la tranquillité et l'unité y furent parfaitement rétablies.

Le Prince Michel avait une belle-fille qui passait pour le plus bel esprit, et la plus profonde théologienne du Japon ; il n'y avait point de bonse qui se crut déshonoré en la consultant , et tous avouaient qu'elle résolvait leurs doutes, et éclaircissait leurs diOicultés avec une facilité qui les charmait. La conversion d'une si rare Princesse n'était pas une conquête aisée ; le Prince son beau-père ne laissa point de l'entreprendre : la Princesse résista pendant plusieurs années ; enfin elle se rendit, fut nommée Grâce au baptême , et répara par sa ferveur le temps qu'elle avait perdu par sa résistance aux inspirations du Ciel. Elle mourut en mil cinq cent quatre-vingtdeux , presqii'en même temps que son beau-père , qui eut en mourant la consolation de ne laisser aucun idolâtre dans ses terres. Sur la fin de sa vie il ne soupirait plus qu'après la céleste patrie, où il alla enfin dans sa soixante-unième année, recevoir la récompense de son zèle. Le Prince Jean, son fils, lui succéda , et ne fut pas moins l'héritier de ses vertus que de ses états.

XII. D'un autre côté le Prince de Gotto travaillait en apôtre à l'établissement du Christianisme. Le P. Alexandre Valégnan, qui avait été envoyé pour le seconder, avait déjà baptisé la Princesse son épouse, et presque toutes les dames de sa suite. Il s'attendait à pousser plus loin ses conquêtes spirituelles, lorsque les bonses osèrent bien inviter avec menaces le jeune Prince

à changer de religion. Comme ils le trouvèrent inflexible, ils s'adressèrent au Roi, qui , craignant quelque trouble, voulut engager son fils à dissimuler pour un temps sa foi ; il n'y réussit pas, et il en parut choqué. Il publia des édits contre les Chrétiens; mais il rencontra par tout la même fermeté. Il se résolut à faire un coup d'éclat , et l'on vit toutes les apparences d'une sanglante persécution ; alors le Prince Louis déclara qu'avant de toucher à aucun Chrétien, il faudrait qu'on TÎnt à lui , et que si l'on faisait des martyrs , il serait le premier. Le Roi était embarrassé , il aimait son fils , il estimait les Chrétiens ; les bonses fortifiés de la protection de ses frères parlaient fort haut : quelque parti qu'il prît, il ne vovait que des malheurs.

Enfin le P. Valégnan l'alla trouver, et lui dit qu'il savait un moyen de le tirer de peine, et de contenter tout le monde. « Ce moven , sei- » gneur, ajouta-t-il, c'est d'abandonner ma tête » aux ennemis du vrai Dieu. Les bonses seraient » satisfaits, votre royaume recouvrera sa pre- )) raière tranquillité, vous vous épargnerez bien )) des violences, et moi qui aurai l'honneur de ver- » ser mon sang pour le Dieu que j'annonce, je » prétends bien gagner à cela plus que person- » ne. » Le Roi avait l'ame grande, une générosité poussée si loin le charma; il s'éleva au-dessus de ses craintes, parla en maître, rappela son fils qui s'était retiré du palais , rassura les

Chrétiens ; et les ennemis de la foi , persuadés qu'ils ne gagneraient rien par la voie qu'ils avaient prise, attendirent en paix une occasion plus favorable.

Elle ne vint pas aussitôt qu'ils l'espéraient, le Roi mourut , le Prince Louis monta sur le trône , et le Christianisme , devenu la religion du Souverain , prit aisément le dessus. Le P. Valegnan qui, peu de temps après, fut envoyé à Rome , ne se lassait point de parler des vertus héroïques qu'il avait vu pratiquer à ce religieux Prince ; ce qui le charmait davantage , et ce qui dans un Roi du Japon doit être compté pour beaucoup , c'est qu'on ne peut jamais engager le Roi de Gotto à souffrir la moindre distinction dans les églises, ce Où le Créateur ha- » bite d'une manière sensible , disait-il , il ne )) doit point y avoir d'inégalité entre les créa- » tures. Je sais qu'il est de l'ordre établi de y> Dieu même , que la subordination soit gardée » parmi les hommes ; mais il me paraît qu'on » doit excepter les temples , lorsqvi'd s'agit des » égards que cette subordination exige. Enfin , )) partout ailleurs je suis Roi , et je sais fort bien » me faire rendre ce qu'on me doit, mais de- )) vant Jésus-Christ je ne suis que Clnétien , et » tous mes sujets sont mes frères et mes égaux, w Le Roi de Gotto n'était pas le premier qui se comporta de la sorte , le Prince d'Omura avait le premier donné cet exemple aux grands du

a/jÔ HISTOIRE

Japon , et jamais on ne put l'engager à accepter une place distinguée , lorsqu'il assistait au service divin.

VIÏI. Cependant Mioxindono et Daxandono qui n'avaient point paru depuis la journée de Sacai, firent sourdement de nouvelles levées , et clierclièrent l'occasion de surprendre Nobunanga ; ils crurent enfin l'avoir trouvée un jour que le Prince était sorti de Méaco fort peu accompagné pour se rendre à Mino , où il faisait son séjour le plus ordinaire. Après avoir observé sa marcbe , ils jetèrent des troupes dans tous les endroits couverts qui se trouvaient sur son passage , lui coupèrent la retraite de toutes parts, et tombèrent sur lui à l'improviste. Comme ils ne doutaient point du succès de leur entreprise, ils firent leur attaque avec peu d'ordre ; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître que si Nobunanga pouvait être surpris, il ne pouvait être vaincu. Vatadono accompagnait le Roi-, l'un et l'autre sans s'étonner du nombre de leurs ennemis, firent paraître une admirable présence d'esprit, mirent avec une promptitude incroyable leur escorte en bataille, et reçurent les rebelles de si bonne grâce, qu'à peine la victoire' balança. Le Roi avait la droite, et de son côté tout plia. Vatadono trouva plus de résistance à la gauche; mais elle ne servit qu'à rehausser sa gloire ; il fit des actions de valeur , qu'on aurait peine à croire , et Nobunanga lui donnant son sabre au sortir du combat, déclara que le

succès de cette journée lui était uniquement dû. Aussi était-il tout couvert de blessures , ce qui l'obligea de se faire transporter dans la forteresse de Tacaçuqui dont il était Seigneur.

Ses blessures pour être grandes , et en grand nombre , ne se trouvèrent cependant pas dangereuses : Mais comme rien ne le rappelait à la cour , il résolut de profiter du loisir que lui donna sa convalescence , pour mettre ordre à ses affaires domestiques , et plus encore pour assurer son salut éternel. Il fit avertir le P. Froez de son dessein , et le pria de venir pour acliever de l'instruire de nos saints mystères <, et pour le disposer à recevoir le Baptême. Le missionnaire partit dès qu'il eut reçu la lettre du Vice- Roi 5 et il s'attendait à le baptiser au premier jour, lorsque, par un des coups du Ciel, qu'il faut adorer , sans en vouloir approfondir la cause, Vatadono fut enlevé de ce monde d'une manière bien tragique.

Le Seigneur d'Iquenda , voisin de Vatadono , lui avait donné de justes sujets de défiance , quelques-uns mêmes assurèrent qu'il avait fait des courses sur lui. Quoiqu'il en soit , Vatadono pour prévenir ou pour arrêter Tefiet des mauvais desseins du tono , avait fait balir sur la frontière deux forts , où. il tenait toujours de bonnes garnisons. Le Seigneur d'Iquenda prit cette précaution pour une insulte, fit secrètement ses préparatifs, et se persuadant avoir trouvé T. L 18 '

une occasion favorable de surprendre son ennemi, il alla mettre le siège devant le plus avancé des deux forts. Le brave Tacayama , qui y commandait, se défendit vigoureusement, et tua bien du monde aux assiégeans , à la fin cependant il fit avertir son frère , qu'à moins d'un prompt secours il serait obligé de se rendre. Vatadono y courut sur-le-cliamp avec le peu de soldats qu'il trouva sous sa main , et donna ses ordres pour qu'on fît monter à cheval ses vassaux. Le toiio le sachant en marche si mal accompagné, va au-devant de lui, met une partie de ses troupes en embuscade dans un fond , et avec le reste se saisit d'un poste fort avantageux. Le Vice -Roi méprisa trop un ennemi , dont il ne connaissait point toutes les forces, jusque-là que dans l'impatience d'en venir aux mains ; il laissa son fils derrière avec les troupes qui l'avaient joint dans sa route , et prit les de vans avec deux cents hommes seulement. Il n'eut pas plus tôt engagé l'action, que ceux des ennemis qui étaient cachés, se montrant tout à coup, il se trouva pris de tous côtés ; il fit dans cette occasion tout ce qu'on pouvait attendre de lui ; mais enfin las de tuer, percé de coups, perdant tout son sang et réduit à lui seul , il tomba sur des monceaux d'ennemis , sur lesquels il avait par avance vengé sa mort.

La surprise et la douleur où fut toute l'église de Japon à cette nouvelle ne se peut exprimer;

l'irréparable perte que faisaient les fidèles , et le danger où ils se trouvaient, n'ayant plus d'appui contre tant de persécuteurs , ne lut pas ce qui fit couler les premières larmes ; on ne pleura d'abord que cet illustre défunt , le zèle, l'amour, la piété , la reconnaissance empêchèrent qu'on ne songeât aux suites que pourrait avoir un si triste événement. Le P. Froez sur- tout, était inconsolable de ce que le Vice-Roi n'avait pas reçu le Baptême ; il se persuada toutefois , que Dieu qui connaissait la sincérité du cœur de ce fervent prosélyte , lui aurait fait miséricorde , et n'aurait pas laissé sans récompense tant de vertus et tant de services rendus à la Religion : et il entra d'autant plus aisément dans les sentimens d'un grand docteur de l'Eglise , à l'occasion d'une mort assez semblable d'un Empereur catéchumène, qu'il trouvait dans Va tadono tout ce qui rassurait saint Ambroise dans Valentinien IL Mais la Providence divine parut admirable en ce que privant l'église du Japon de son plus ferme appui , il la délivra de ses plus dangereux ennemis , par le massacre des bonses de Frenozama. Voici quelle en fut l'occasion.

Le Roi d'Imory et le Prince de Nara apprenant que Nobunanga, après sa victoire , retournait à Méaco encore plus mal escorté qu il n'en était parti , et sur-tout que Vatadono s'était retiré dans ses terres , ramassèrent les débris de leur armée , et prirent , en côtoyant toujours le

aSo HISTOIRE

Roi de Boary , le chemin de la capitale. Ils espéraient de trouver bientôt le moyen d'avoir leur revanche; mais Nobunanga, que le danger qu'il •venait de courir avait rendu plus vigilant , découvrit leur dessein par ses espions , et résolut de les surprendre eux-mêmes : et pour le faire plus sûrement, il se mit à marcher lentement, et en apparence avec cette sécurité que donne la victoire. Cette confiance feinte fit croire aux rebelles qu'ils viendraient aisément à bout d'un homme qui leur paraissait si peu sur ses gardes ; ils commencèrent à y être moins eux-mêmes , et à camper sans prendre aucune précaution. Dès que le Roi de Boary s'en aperçut , il attaqua de nuit leur camp , et y fit un grand carnage ; peu échappèrent , et Nobunanga sachant que les fuyards s'étaient réfugiés dans les grottes souterraines de Frenoxama , les y alla sur-le-champ investir.

Il est vrai que le froid excessif qui survint , l'obligea de se retirer ; mais dès que le printemps fut venu , il retourna à Méaco , y assembla des troupes , et , après avoir tenu pendant tout l'été les esprits en suspens sur le sujet qui le faisait armer , il prit sa route vers Mino : étant arrivé assez près de Frenoxama , il fit brusquement investir toute la montagne , brûla Sacomoto , petite bourgade dont j'ai parlé, qui était aux pieds de Frenoxama , et serra de fort près les bouses. Us virent bien qu'ils étaient perdus

s'ils ne venaient à bout de gagner le Roi , et il n'est rien qu'ils n'y employassent ; ils firent les offres du monde les plus avantageuses , et ils engagèrent même l'Empereur et le dairy à lui écrire en leur faveur. Mais tout fut inutile , prières, soumissions, rançons , présens, intercessions , rien ne put appaiser un homme qui haïssait les honses par passion , et qui savait bien qu'il en était haï. Après quelque légère résistance , les soldats du Roi entrèrent dans les cavernes les plus profondes , et y firent un carnage des honses , si général , qu'il ne s'en sauva pas un seul. Quelqu'un s'étant avisé de représenter à Nobunanga que ces prêtres étaient les amis des dieux : c( Si vous dites vrai , répondit le Prince , le ciel y) les défendra , mais s'ils ne sont que des hy- » pocrites et d'infidèles ministres, je viens ven- » ger les dieux. »

Le P. Froez reprend plus haut l'histoire de cet événement , et change quelques circonstances au récit que je viens de faire sur d'autres mémoires , quoiqu'absolument on puisse peutêtre concilier les deux relations. Le missionnaire dit que les bonses de Frénoxama , dans une guerre que Nobunanga avait eue contre un de ses voisins , avaient refusé passage sur leurs terres , au Roi de Boary , et même avaient fourni des vivres à son ennemi , que ce Prince outré de colère , fit mettre en croix tout ce qu'il rencontra de ces rehgieux , et que la guerre finie,

il tourna ses armes contre Frénoxama. Que les bonses lui ayant inutilement oll'ert une grosse somme d'argent pour l'appaiser, se préparèrent à une vigoureuse résistance , et qu'en eiFet ils se défendirent long-temps dans leurs temples et sur leurs rochers ; mais qu'enfin ils furent forcés , et que tous furent passés au fil dé l'épée. Après cette expédition, Nobunanga , plus puissant que jamais, et ayant persuadé à tout l'empire qu'il était invincible , donna de grandes marques de modération , jusque-là qu'il laissa ses ennemis jouir tranquillement d'une partie de leurs états. Pour les missionnaires , il prit à tache de garder avec eux une conduite qui fut le contrepied de celle qu'il tenait à l'égard des bonses : à l'ombre d'une telle protection , la chrétienté de Méaco et des royaumes voisins , devint très-florissante , et le P. Froez , qui en fit alors la visite, trouvait à chaque pas des exemples de vertus, et des signes d'une providence toute particuhère de Dieu , qui lui tiraient des yeux des larmes de consolation; mais rien ne le toucha davantage que ce qu'on lui raconta d'une jeune fille de qualité. Elle avait été baptisée , dans sa plus tendre enfance , par le père Viléla-, à peine parut-il en elle qr -^lue lueur de raison , qu'on découvrit que l>ieu l'avait douée de grands trésors de grâces. Comme la nature ne lui avait rien épargné , elle fut bientôt recherchée par tous ceux que leur naissance

OU leurs richesses mettaient en droit d'aspirer à l'avoir pour épouse. Ses parens , quoique Chrétiens et fort vertueux , la voyant en âge d'être mariée , commencèrent à la produire dans le monde , et lui destinèrent même un parti trèsavantageux. Cependant la vertueuse fille passait sa vie en œuvres de piété et de charité, faisant régulièrement six ou sept heures d'oraison par jour, jeûnant, veillant, pratiquant des austérités , et sur-tout se dépouillant en faveur des pauvres de tout ce qui était à son usage , jusqu'à changer ses hahits précieux contre leurs sales haillons : « Mon Seigneur a vécu pauvre, )) disait-elle, et il est mort tout nu : quel hon- » neur pour moi de pouvoir lui ressemhler! » Enfin , elle sut que les articles de son mariage étaient dressés : alors , comme elle était résolue à n'avoir jamais d'autre époux que Jésus-Christ , elle s'adressa à ce divin Sauveur , pour le prier de détourner le malheur dont on la menaçait, et de l'attirer plutôt à lui que de permettre que son cœur fut partagé. Sa prière fut exaucée , elle tomha malade et trois jours après elle mourut de la mort des Saints , dans des sentimens dignes de sa vertu.

D'un autre côté , le suj^érieur des missions , après avoir parcouru toutes les églises du Ximo, passa dans le Niplion , vint à Méaco , où TEmpereur lui donna toutes les marques de considération que les plus grands Seigneurs eussent

pu attendre. Il alla ensuite au royaume de Mino, où le Roi de Boary lui fit toutes sortes de caresses. Ce qu'il y eut de plus avantageux pour la Religion , c'est que ce Prince se déclarant si ouvertement en sa faveur , un des plus puissans ennemis des Chrétiens, fut toujours depuis un de leurs plus fidèles amis. Le Roi dit un jour , que s'il restait un seul bonse au Japon avant qu'il mourût , ce ne serait pas sa faute : et certainement il ne les épargna jamais dans les occasions qu'il eut de leur faire sentir les effets de sa haine. Tandis que le nombre des ministres de l'idolâtrie diminuait tous les jours , celui des ouvriers évangéliques augmentait , et il n'y avait pas jusqu'à des Princes infidèles qui donnaient, aux missionnaires, des établissemens dans leurs États.

IX. Les affaires de l'État et du Christianisme étaient en ces termes, lorsqu'une nouvelle révolution donna un nouveau maître à l'empire. La bonne intelligence n'avait duré, entre l'Empereur et Nobunanga, qu'autant que le premier avait cru le second nécessaire pour l'affermissement de son trône. Tandis que le Roi d'Imory et le Prince de Nara avaient les armes à la main, le cubo-sama avait regardé le Roi de Boary , comme un homme dont il ne pouvait se passer. Les défaites réitérées de ces deux rebelles l'ayant mis en repos de ce côté-là , il ne vit plus le restaurateur de sa famille , que comme un

ambitieux qui se frayait un chemin à la tyrannie , et qui n'avait chassé les usurpateurs que pour n'avoir point de concurrens. Par malheur pour le jeune Prince , son conseil n'était guère plus prudent que lui, et il s'y livra avec un aveuglement que rien ne put guérir; il prit même si mal son temps pour rompre avec Nobunanga , il le fit avec si peu de conduite , et il se mit tellement dans son tort, que si en périssant il ne laissa point à son vainqueur la gloire d'avoir acheté un empire par de grandes actions , du moins il le déchargea d'une bonne partie de la haine qui est toujours attachée à la mémoire des tyrans les plus habiles et les plus heureux : effectivement on peut dire qu^il mit son libérateur dans la nécessité de le perdre, ou de périr lui-môme.

Nobunanga vivait assez tranquille dans son château d'Anzuquiama , qu'il se plaisait à embellir, et dont il fit en effet la plus belle chose qu'on ait jamais vue au Japon , lorsqu'il eut quelque raison de soupçonner que des esprits brouillons cherchaient à le mettre mal avec l'Empereur. Enfin, à la mort de Vatadono , il fat convaincu que le cubo-sama était changé à son égard ; c'était le Roi qui avait fait donner à Vatadono la vice-royauté de Méaco , et si la bienséance ne demandait pas qu'on ne pourvût personne de cette charge , sans en parler à ce Prince , la prudence au moins le voulait, c'est à quoi

l'on n'eut aucun égard. On ne douta point que le Roi de Boary ne fit paraître beaucoup de ressentiment de cette déniarclie; on se trompa: Nobunanga lit ses plaintes , mais avec une modération qui ne se sentait, ni de son caractère d'esprit , ni de la situation de ses affaires ; cependant la cour , supposant qu'il n'en deoieurerait pas là , donna ses ordres pour lever des troupes; il ne parut pas (pi'un procédé si cboquant eût encore fait grande impression sur l'esprit de Nobunanga , il se contenta d'écrire à l'Empereur une lettre très-soumise et très-toucbante , où, après lui avoir modestement représenté les services qu'il lui avait rendus , il demandait quel crime il avait commis pour être traité en ennemi de l'Etat. Il lit plus , car pour détruire entièrement les soupçons qu'on avait inspirés au cubosama, de sa conduite et de ses desseins, il envoya à la cour un de ses enfans en otage.

Le conseil fut d'avis qu il fallait renvoyer le jeune Prince à son père, et prendre ouvertement les armes : « Nobunanga se sent faible, dirent ces » inconsidérés conseillers à 1 Empereur ; il est » lcnq)s de secouer un joug cpie la nécessité vous » avait imposé. » Le malbeureux Prince lit tout ce que son conseil voulut, et déclara la guerre a celui qui seul la pouvait faire pour lui : il ne fallait plus, pour porter rimj)rudence à son comble, que traiter avec Mioxindono et son collègue : on n'y manqua pas ; on donna aux deux

DU JAPON , LiV. IV. SJ-y

rebelles des forces capables de les relever, et on les mit en état de se venger , sans faire réflexion qu'il ne tiendrait qu'à eux d'opprimer l'Emperevir, après qu'on les aurait aidés à se défaire de celui qui seul les en avait empêchés jusque-là. Le Roi de Jamba , baptisé depuis peu , et Jean Naytondouo , Roi de Tamba , tous deux engagés dans les intérêts du cubo-sama, s'en fermèrent avec de fort belles troupes dans la capitale, résolus d'y périr avec le Souverain. Tous les vassaux de la maison impériale , et ceux ({ui craignaient la puissance du Roi de Boary , ou à qui sa gloire faisait ombre, se remuèrent, et jamais on ne vit tant d'apparence d'une longue et sanglante guerre. - Toutefois Méaco, tout plein qu'il était de gens armés pour la défense de ses murs et de son Monarque , n'était rassuré qu'à demi , lorsqu'on apprit que Nobunanga était en marche avec cinquante mille hommes; mais que le Roi d'Imory et le Prince de Nara Fattendaient au passage , avec des forces qui n'étaient en rien inférieures aux siennes, et que Xinguen, Roi de Sanoqui battait la camj)agne avec une armée de négores. Le massacre des bonses de Frénoxama avait sans doute attiré sur les bras, au Roi de Boary, ces religieux guerriers; le Prince qu'ils avaient choisi pour leur Général , et qui avait été de leur corps , se croyant invincible à leur tète , envoya un cartel où il se qualifiait de Souverain des Rois et des bonses du Japon, armé pour venger

les dieux ; mais il soutint mal sa fierté. Nobunanga ayant répondu qu'il acceptait le cartel, et qu'il était le marteau domptant les diables et détruisant les sectes extravagantes du Japon , Xinguen ne l'attendit pas et disparut; Mioxindono et Daxandono ne l'eurent pas plus tôt appris, qu'ils en firent de même, et le Roi, victorieux sans avoir tiré l'épée , parut à la vue de Méaco lorsqu'on le croyait encore dans ses états.

Avant que de ne rien entreprendre, il envoya faire, à l'Empereur, des propositions de paix qui furent rejetées; on assure que Nobunanga en versa des larmes; on eut dit que c'était un père qui, forcé de punir un fils ingrat, chercbe tous les moyens de lui pardonner, et craint d'appesantir trop son bras en le frappant. En effet, le Roi qui ne pouvait encore se résoudre à détruire son ouvrage , se mit à faire du dégât dans la campagne; il crut que si sa présence, à la tête d'une formidable armée devant laquelle cent mille hommes n'avaient osé tenir , ne faisait aucun effet sur l'esprit de l'Empereur, du moins en lui montrant tous les environs de sa capitale en feu, il l'obligerait à prendre des sentimens plus raisonnables. Il fut encore trompé dans son attente, le cubo-sama vit cette désolation sans en être ému; il est à croire que ce Prince n'était pas bien persuadé que les négores et ses autres alliés eussent absolument mis les armes bas, et qu'il comptait toujours sur une puissante diver-

sion. Enfin , NoLunanga poussé à bout, rassemLla ses troupes dispersées , les mit en bataille , et le quatrième de mai entra dans Méaco , dont les portes lui furent ouvertes ; il traversa , sans causer le moindre désordre, toute la ville basse qui avait imploré sa clémence, força la haute, l'épée à la main^ la fit piller et brûler, et se présenta devant la citadelle.

L'Empereur alors voulut parler de paix , mais il n'était plus temps ; la consternation était extrême parmi ses troupes , et la manière dont le haut Méaco , malgré tous ses retranchemens et toute sa garnison , venait d'être emporté , avait glacé les plus grands courages. Il fallut donc se soumettre et recevoir la loi, et l'infortuné cubo-sama fut bien heureux que Nobunanga avec la vie lui laissât une ombre de ce qu'il avait été. Cependant , de peur que ce Prince faible et inconstant ne fut tenté de se remuer encore , le nouvel Empereur avant que de partir de Méaco, y fit bâtir une seconde forteresse , où il laissa aussi bien que dans la première , une garnison capable de contenir tout dans le devoir. J'avoue qu'il y a dans cet événement des choses qui ne me paraissent pas tout-à-fait vraisemblables , et pour dire en un mot ce qui m'est venu à l'esprit en le lisant dans les mémoires d'où je l'ai tiré , j'ai un peu soupçonné Nobunanga de s'être entendu avec le conseil du cubo-sama. Car enfin , le moyen sans cela d'accorder dans ce

Prince une fort grande umbitiou avec la modération qu'il affecta dans toute cette guerre ; et ne paraît-il pas plus naturel d'attribuer à une trahison toute la suite d'une si étrange conduite, que de croire qu'un Empereur , avec tout son conseil , soit tombé dans un aveuglement qu'on ne peut concevoir ; mais ce ne sont que des conjectures , on jugera si elles sont bien fondées. X. Au reste cette révolution , bien loin d'apporter aucun changement aux affaires de la Religion, la mit plus que jamais en état de s'étendre par tout l'empire ; mais ce qui arriva environ ce même temps dans le Ximo , faillit à faire perdre au Christianisme un de ses plus fermes appuis. Le Seigneur dlsafay, Prince voisin d'Omura, et beau- frère de Sumitanda , après avoir fait bien d'inutiles efforts pour engager ce Prince à retourner au culte des idoles , se ligua secrètement avec le Roi de Firando et quelques autres ennemis de la religion , pour l'y obliger par la force. Le P. Bartholi met parmi les alliés le Roi d'Arima ; mais il ne paraît guère vraisemblable qu'un Prince, si bien disposé de tout temps en faveur des Chrétiens , toujours en si bonne intelligence avec son frère , et qui reçut le baptême si peu de temps après , fut entré dans une ligue ({ui n'allait rien moins qu'à abolir la foi dans toutes ces contrées, et à ruiner une partie de sa famille. Quoi qu'il en soit, les confédérés ne se croyant pas encore assez forts, malgré leur

union , contre un Prince accoutumé à marcher sur le ventre aux plus grosses armées avec une troupe de soldats , s'assurèrent de quelques Seigneurs de la cour d'Omura qui tenaient de fort bonnes citadelles, dont ils mirent les ennemis en possession , et tout cela fut si secrètement tramé , que Sumitanda n'en eut pris le moindre soupçon. Le Seigneur d'Isafay alla de nuit insulter Omura, qui fut aisément forcée. Le Prince n'y était pas, et il faisait alors sa résidence dans un château fortifié sur le bord de la mer : l'ennemi , sans s'amuser à piller la capitale , dont le Roi de Firando s'était assuré avec sa flotte , et croyant surprendre le Prince d'Omura , marcha avec toutes ses troupes pour l'enlever.

Sumitanda n'apprit ce qui se passait que lorsqu'il vit approcher les troupes ennemies -, il n'avait avec lui que quinze hommes; pour cacher à son beau-frère l'extrémité où il était réduit , il fit armer toutes les femmes et les filles de la Princesse. Un moment après , trente cavaliers chrétiens forcèrent un quartier de l'armée des alliées , et vinrent augmenter sa troupe. Il sut en même temps que les églises d'Omura avaient été profanées, alors plein de contiance , nous les vaincrotis , s'écria-t-il d'un ton qui rassura les plus timides , ils font la guerre à Dieu. Effectivement la justice divine avait déjà commencé à se faire sentir d'une manière qui avait également frappé les fidèles et les infidèles : un

bonse entra dans une église , et y trouva un surplis ; il s'en revêtit en dérision de nos cérémonies , et parut à la porte de l'église pour inviter les infidèles à imiter son impiété : c'était dans le premier tumulte qu'avait excité dans la ville l'arrivée des ennemis ; un soldat d'Isafay aperçut le bonse de loin , le prit pour un missionnaire, tira dessus et le tua.

Cependant le Seigneur d'Isafay se disposait à donner l'assaut au fort que le Prince d'Omura était bien résolu de défendre : dès que les troupes commencèrent à se ranger pour l'attaquer, Sumitanda s'approcha de la porte du château , garnit la muraille comme il avait fait d'abord , de femmes et même d'enfans à qui il avait donné de grandes piques , se mit à la tête de sa petite troupe, et se tint prêt pour donner sitôt qu'il en verrait le moment favorable : la forteresse était bâtie sur une éminence assez escarpée , et l'on n'y pouvait monter que par un chemin fort étroit , et bordé de précipices. Le Prince s'attendait bien que son beau-frère viendrait s'engager dans cette aventure , et celui-ci n'y manqua pas ; Sumitanda l'y laissa avancer le plus qu'il put, puis tout d'un coup il fait ouvrir la porte ; et tandis que les femmes et les enfans invoquent à haute voix les saints Noms de Jésus et de Marie, il se jette si brusquement, le cimeterre en main, sur les premiers rangs, qu'après avoir de sa main renversé à ses pieds celui qui y com-

mandait , il met en un moment toute l'armée en déroute.

Le général ennemi ne laissait pas de se rallier, le Prince n'étant pas en état de l'en empêcher, lorsque les hahitans d'Omura l'ayant pris en queue , il se trouva dans un désordre dont il ne fut pas possible de se tirer. Sumitanda , que deux mille des siens joignirent fort à propos dans ce moment , profita si bien de ce renfort et de l'embarras où se trouvait son ennemi , qu'après plusieurs charges réitérées , il passa enfin sur le ventre à toute cette armée, qui paraissait comme frappée d'aveuglement, et rentra triomphant dans sa capitale. Pour comble de joie il apprit que la flotte firandaise avait été fort maltraitée par la tempête , et ne paraissait plus : enfin le peu qui resta des soldats d'Isafay assurèrent que ce qui avait le plus contribué à leur entière déroute , c'est que dans le même temps que la petite troupe du Prince les attaquait , une nuiltitude prodigieuse de cavaliers étaient tombés sur eux, et avaient taillé en pièces tout ce qui s'était rencontré sur son passage ; on eut beau leur demander quelle était cette cavalerie , et d'où ils croyaient qu'elle pouvait venir , ni eux , ni les gens du Prince n'en purent jamais rendre aucune raison -, ce qui persuada les uns et les autres que c'étaient des légions d'anges que le Dieu des armées avait envoyées au secours des Chrétiens.

Quant au Seigneur d'Isafay , il fut long-temps T. T. ^ 19

sans paraître j il avait eu bien de la peine à se sauver, et l'on assure qu'il fut quelques jours à courir de côté et d'autre , la peur l'ayant saisi à un point qu'il en était hors de lui-même. Enfin il se déguisa , et gagna ses châteaux , où il ne se crut pas encore trop en siireté. En effet , Sumitanda après avoir recouvré tout son état , rangé les rebelles à la raison , et dissipé le reste de l'armée confédérée , porta la guerre chez ses ennemis , leur enleva plusieurs places très-considérables , fit partout un incroyable butin , et retourna chez lui ayant considérablement accru son domaine , et étendu fort loin la réputation de ses armes.

Un succès si peu attendu et tant de marques sensibles d'une protection particulière du Ciel , enflammèrent tellement le zèle de ce grand Prince , que dès-lors il entrepit de bannir entièrement l'idolâtrie des terres de son obéissance. II le déclara au commencement de l'année , lorsque tons les grands de sa cour et les plus considérables d'entre les bonses allèrent , suivant la coutume , lui rendre leurs hommages ; il leur parla , en cette occasion , d'une manière si pathétique et si touchante , leur remit si vivement devant les yeux de quelle manière le Dieu des Cliréliens l'avait fait tant de fois triompher de ses ennemis , et leur témoigna un si grand zèle pour le salut de leurs âmes , que tous promirent de se faire instruire et ils tinrent parole

le Prince fit venir les pères Gaspard Coëglio , et Melchior de Figuérédo , tous deux accompagnés d'une troupe de catéchistes : ces pères trouvèrent les peuples parfaitement disposés , et en moins de deux ans ils baptisèrent soixante mille personnes, bâtirent quarante églises, renversèrent tous les temples , brisèrent toutes les idoles , et eurent bientôt la consolation de ne laisser aucun idolâtre dans tout le pays ; les bonses mêmes , à la réserve de quelques-uns qui se retirèrent ailleurs , ayant pris le parti de se rendre à la vérité , que Dieu leur fit connaître d'une manière qui a quelque chose de fort singulier. Voici de quelle manière on raconte la chose.

Quelques missionnaires travaillaient dans un canton de ce pays, sans retirer aucun fruit de leurs sueurs. Les infidèles leur avaient même déclaré qu'on les mettrait plus tôt en pièces, que de leur faire embrasser le Christianisme, et comme s'ils se fussent tous en particulier défiés de leur constance dans un si déplorable endurcissement, ils s'excitaient les uns les autres à tenir ferme contre les discours des prédicateurs , et les ordres de la cour; mais Dieu à qui il ne faut jamais demander compte de sa conduite, semble quelquefois mettre sa gloire à faire triompher sa bonté de ceux qui, par leur opiniâtre résistance à ses grâces, se sont le plus rendus dignes de ressentir les effets de sa juste colère. Une petite fillo fut tout-à-coup possédée d'un démon qui Tagltait

d'une manière épouvantable. On appela les bonses pour la conjurer : ils vinrent, commencèrent leurs prétendus cxorcismes , qui se font , non pas au nom des dieux , mais au nom d'un démon plus puissant que celui qu'on veut chasser. D'abord l'esprit malin, plus furieux que jamais, réduisit l'enfant qu'il tourmentait en un état pitoyable, ensuite calmant un peu sa fureur, il prit un ton fort doux, et même comme d'une personne extrêmement affligée, se plaignant, et parlant tout seul ainsi que font quelquefois ceux qui souffrent beaucoup : puis il se mit à dire assez haut : « Où voulez-vous que j'aille, si vous me chassez )) d'ici? Je n'avais, dans tout cet état, que ce » petit canton où je fusse le maître : où me )) retirer , s'il faut que j'en sorte ? Cette fatale )) eau du baptême j qui nous tourmente plus » que les feux où nous sommes brûlés, ne nous » a point encore fait perdre le droit que nous )) avons ici, pourquoi nous en dépouiller! Ah, )) que les pères des Chrétiens nous fassent la )) guerre , nous n'en sommes point surpris ; mais » que vous , nos fidèles ministres , vous , par » qui nous avons jusqu'à présent régné, vous )) vous joigniez à nos plus cruels ennemis pour )) nous exterminer , c'est à <[uoi nous ne nous )) étions jamais attendus, et ce qui nous est un « supplice intolérable. »

On peut jugei- quelle fut la surprise des bonses et de tous les spectateurs à ce discours ; il fit

sur les esprits une impression si vive, que tous, et les bonses les premiers, coururent sur-le champ demander le baptême, instruits et convertis par le Prince des ténèbres , Dieu voulant , pour la gloire de son nopi , que ce que n'avaient pu faire les plus touchantes exhortations des missionnaires, les ennemis de sa gloire le fissent, et que ceux qui avaient aveuglé ce peuple lui ouvrissent eux-mêmes les yeux.

Il ne restait plus de retranchement à l'idolâtrie dans toute l'étendue du domaine de Sumilanda , que la ville de Cory , une des plus grandes et des plus peuplées de tout le pays; mais les bonses en étaient seigneurs, et le Prince n'y avait qu'une souveraineté dont les droits étaient fort bornés. Le P. Coëglio avait grande envie d'ôter cette unique ressource aux infidèles d'Omura ; mais il ne pouvait obtenir l'agrément du Prince pour y aller prêcher la foi. Ce qui portait Sumilanda à s'opposer ainsi au dessein du missionnaire, était une forte persuasion que les bonses ne manqueraient pas d'empoisonner le premier prédicateur qui mettrait le pied chez eux. Enfin, le père ayant promis de ne rien manger ni boire qu'il ne l'eut fait venir d'ailleurs , obtint ce qu'il souhaitait avec tant d'ardeur. Pour plus grande sûreté^ Sumitanda donna au missionnaire un de ses domestiques en qui il se confiait le plus, et à qui il déclara qu'il lui répondrait de tout ce qui arriverait au serviteur de Dieu.

Le p. Goëglio entra donc dans Cory , où il ne fut pas long-temps sans reconnaître que les appréhensions du Prince d'Omura n'étaient pas mal fondées. On ne saurait imaginer tout ce qui fut mis en œuvre pour le faire périr ; mais au milieu de tant de dangers dont il était continuellement environné , il sentait au-dedans de lui-même une certaine confiance que la foi triompherait de ces endurcis ; eniin , quelques bonses furent curieux de savoir ce que c'était que cette religion dont on parlait tant, et qu'on venait leur annoncer d'un autre monde ; ils furent surpris de voir une doctrine si conforme aux lumières du bon sens , et qui élevait si fort la raison au-dessus de l'humanité : puis la curiosité faisant place au véritable désir de s'instruire , ils revinrent plusieurs fois ; d'autres bonses , à qui les premiers n'avaient pu cacher leurs sentiniens, se joignirent à eux, et bientôt toute la ville courut chez le docteur étranger; ensorte que le Père ne pouvait plus trouver un moment , ni pour dire son bréviaire , ni pour prendre un peu de repos : il est vrai qu'il fut bien dédommagé de tant de fatigues , par la bénédiction que Dieu donna à ses discours; car il eut la consolation de baptiser , en deux mois , plus de dix mille personnes à Cory , et avant la fin de l'année , soixante et quinze , il n'y avait plus , ni dans celte ville , ni dans toute la principauté d'Omura , aucun idolâtre , ni aucun vestige de paganisme.

DU JAPON , LIV. IV. 26c)

XI. Tandis que la foi faisait ces progrès à l'extrémité de Ximo , Tacayama frère de Valadon© , et qui par la mort de son neveu , lequel ne survécut pas beaucoup à son père , était devenu liéritier de tous les biens de sa maison , travaillait infatigablement à étendre et à alFermir le royaume de Dieu , non-seulement parmi ses sujets et ses vassaux , mais encore dans la capitale de l'empire, où son mérite personnel, et celui de Vatadono , lui avaient acquis un grand crédit. Le premier jour de l'année mil cinq cent soixante-quinze, on compta jusqu'à soixantedix gentilshommes , qu'il amena au missionnaire tous instruits pour être baptisés : peu de jours après il en amena encore trente-cinq , et il continua d'en user toujours de même dans la suite. Faisant bâtir une église dans une de ses forteresses , il porta ses soins et sa piété jusqu'à prendre garde qu'on n'y employât aucuns matériaux qui eussent servi à d'autres usages , disant que tout ce que l'on consacrait au Seigneur de\ait être neuf : quand cet édilice fut achevé , et qu'il eut terminé quelques autres allaircs qui demandaient sa présence , il remit le soin de ses États à son iils Juste Ucondono , et il se retira auprès de l'église dont je viens de parler , pour y vaqueur uniquement à sa perfection et au salut de ses sujets.

Quand il n'avait point chez lui de missionnaire , il faisait lui-même autant qu'il pouvait

li^O HISTOIRE

toutes leurs foiic lions ; il présidait aux prières et aux exercices de pénitence qui se faisaient toujours en commun , et les fêtes et les dimanches , il y ajoutait ou une exhortation , ou une lecture. Tous les ans il choisissait parmi les principaux Clirétiens quatre des plus sages et des plus accrédit(^s ; leur emploi était de veiller à ce que les infidèles fussent instruits, les pauvres secourus, les malades visités et soulagés dans leurs besoins spirituels et temporels , les morts ensevelis ; qu'on exerçât l'iiospitalilé envers les étrangers : en un mot , qu'on n'omît rien des bonnes œuvres qui se présenteraient à faire ; lui-même était de tout , et par son affabilité il s'était tellement atlaché tous les cœurs , qu'il n'y avait personne qui ne le regardât comme son père. Son attention allait jusqu'à subvenir à toutes les nécessités des particuliers , et il ne cessait de dire à la Princesse Marie sa femme, pour l'animer à entrer toujours, comme elle faisait, dans ses vues , que la vraie vertu était inséparable d'une tendre charité pour le prochain. Mais ses soins les plus empressés étaient pouj' les veuves et les enfans de ceux qui étaient morts à son service , et il est vrai de dire qu'ils retrouvaient en lui toute la tendresse d'un père et d'un époux ; enfin il n'y avait rien dont il ne s'avisât pour mettre en honneur et en crédit la Religion , sur-tout pour gagner les bonses à Jésus-Clirjst , et l'on peut dire que toutes les

petites églises qu'on avait formées autour de la capitale de l'empire , devaient au zèle de cet admirable tono, la meilleure partie de leur ferveur et de leur accroissement.

Cependant le P. Cabrai parcourait toutes les provinces du Japon , où le Christianisme avait pénétré. Quoique depuis dix ans aucun missionnaire n'eût été à Facata , le supérieur eut la consolation d'y avoir une fort belle église et des Chrétiens en grand nombre et très-fervens ; de là étant passé à Amanguchi , il trouva cette chrétienté qui avait été comme la mère de toutes les autres , dans un état bien déplorable. Depuis \ingt ans que Morindono avait usurpé la couronne de Naugato , aucun ouvrier évangélique n'avait pu s'établir dans ce royaume ; d'ailleurs ce Prince , qui ne connaissait point d'autre dieu que son épée , était continuellement occupé à porter la guerre chez ses voisins , d'où il arrivait que ses états ne jouissaient presque jamais de ce calme et de cette tranquillité qui disposent les esprits à la connaissance de la vérité. Enfin très-peu de fidèles étaient restés du carnage que le tyran avait fait en prenant possession d' Amanguchi , il ne laissait pourtant pas d'y avoir encore un petit nombre de Chrétiens qui s'assemblaient assez régulièrement chez un des plus considérables d'entr'eux.

Les instrumens dont Dieu s'était servi pour entretenir dans la ferveur , et même pour aug-

2n2 HISTOIRE

menter ce petit troupeau , font bien voir qu'il n'a besoin de personne pour l'exécution de ses plus grands desseins. Il y avait , dans ce royaume , un aveugle que saint François Xavier avait baptisé et nommé Tobie -, le Saint-Esprit qui avait trouvé dans cet bomme des dispositions admirables pour la sainteté , l'avait comblé de ses dons et lui avait sur-tout inspiré un zèle admirable pour la propagation de la foi. Ce zèle , dont Tobie était sans cesse consumé , lui faisait souvent dire que quand il ne tiendrait qu'à lui de recouvrer la vue, il n'y consentirait jamais , son inlirmité étant pour lui un moyen de gagner des âmes à Jésus-Clirist. Ceci paraîtra fort étrange ; mais il faut savoir qu'il y a au Japon des aveugles du nombre desquels était celui-ci , qui font un corps de savans , et qui sont dans une estime extraordinaire. Il n'est point de grand Seigneur , ni de Souverain qui ne se fasse uu plaisir de les avoir auprès d'eux, non en qualité de plaisans , pour s'en divertir , mais en qualité de beaux esprits, pour s'instruire. Effectivement , les annales de l'empire , les liistoires des grands lioannes , les anti([uités des familles sont des titres moins sûrs que la mémoire de ces gens-là : ils font une étude particulière de toutes ces cboses , ils se communiquent de vive voix les uns aux autres ce qu'ils savent, et il se forme par- là une succession de tradition qu'on ne s'avise point de révoquer en doute.

DV JAPOiS , LIV. IV. 270

Ces aveugles ont des académies où ils prennent des grades , el où rémulation est Tort grande j ils s'y exercent , non-seulement à cultiver leur mémoire, mais encore à raconter ce qu'ils ont appris 5 à le mettre en chant , et à lui donner tous les ornemens de la poésie ; eniin , ils parviennent à répandre , sur ce qu'ils racontent et sur ce qu'ils chantent, un agrément tout particulier.

Tohie s'était fait , parmi ces aveugles si éclairés , une réputation qui n'était point renfermée dans les limites du Naugato ; son nom était célèbre dans tous les royaumes d'alentour , dans le Ximo , dans le Xicoco , et jusque dans la capitale de l'empire. Personne ne savait mieux que lui les beaux faits d'armes des anciens héros , et sur-tout des premiers camis, mais après que par les charmes de sa narration il s'était concilié les esprits , il parlait de Jésus-Christ et des plus sublimes mystères de notre Religion , d'une manière qui enchantait. On prenait souvent plaisir à le faire entrer en lice avec les bonses ; mais ceux-ci ne sortant jamais à leur honneur de ces combats , cherchaient de tous côtés les occasions de s'en venger. Après bien d'inutiles tentatives, ils crurent que le meilleur moyen de se défaire d'un si dangereux ennemi , était de lui faire entrer un démon dans le corps. Quelques bonses sorciers l'entreprirent, et pour empêcher qu'il ne se doutât de rien , ils le défièrent à uiu^ dis-

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pute réglée : Tobie accepta avec joie ce défi, et se trouva au rendez-vous : tandis que quelques Lonses cherchant à l'amuser , lui font quantité de questions et lui proposent plusieurs dillicultés , les magiciens font leurs enchantemens; l'a- . veugle s'en aperçut et ne s'en étonna pas beaucoup ; les sorciers voyant que les diables ne venaient point, se mirent à crier et à se débattre , comme s'ils eussent été eux-mêmes possédés. Alors le Chrétien , avec un ris moqueur , les avertit de parler plus haut , que le diable ne les entendait pas ; mais qu'ils avaient beau faire, que quand ils évoqueraient toutes les puissances infernales, il ne lui fallait, pour se garantir de leur fureur , que se munir du signe de la croix , qu'un Chrétien dans un besoin avait pour sa garde plus d'anges qu'ils ne pouvaient lui opposer de démons.

Les bonses , sans se rebuter , redoublèrent leurs imprécations ; enfin les diables parurent , mais laissant là Tobie qui les attendait de pied ferme , ils se tournèrent contre les enchanteurs avec des visages si terribles , et se mirent en devoir de les maltraiter d'une manière si épouvantable , que les pauvres bonses tout tremblans de peur et à demi-morts , se jetèrent aux pieds de Tobie , lui embrassèrent les genoux , et le conjurèrent de faire sur eux le signe de la croix : « Ce n'est pas assez , dit alors le Chrétien , de » reconnaître la vertu de la croix, et de vous

» soumettre, il faut changer de conduite et de )) profession. » Les Lonses le promirent , et Tobie , sans faire autre cliose que de menacer les démons, les fit disparaître dans le moment.

Une autre personne qui ne contribuait guère moins à faire connaître et estimer la Religion chrétienne dans ce royaume, était une femme fort âgée , appelée Marie , qui avait aussi reçu le baptême de la main de l'apôtre des Indes. Cette femme voyant que le Saint et ses compagnons ne vivaient que d'aumônes , étaient habillés pauvrement, et paraissaient faire grand cas des pauvres, elle conçut, malgré les préjugés de sa nation, qu'il y a quelque cliose de grand dans la pauvreté évangélique, se sentit inspirée de l'embrasser, vendit tous ses biens, en distribua l'argent aux pauvres , et se réduisit à la plus extrême indigence. Dieu n'avait point laissé sans récompense un si grand détachement, et la vertueuse Chrétienne convenait qu'elle avait déjà reçu le centuple de ce qu'elle avait donné à Dieu. Dès qu'elle sut que le P. Cabrai était arrivé à Amanguchi, elle fit onze lieues à pied pour entendre prêcher un jeune Jésuite Japonnais, nommé Jean , qui accompagnait le supérieur , et qui avait beaucoup d'éloquence. Elle fut si transportée des discours du prédicateur , qu'étant retournée chez elle, on était surpris de Tentendre parler elle-même des vérités éternelles; quelques bonses se transportèrent à son logis pour feu-

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tretenir de sa Religion , ils furent charmés de ce qu'elle leur dit : et avant que le P. Cabrai partît d'Amanguchi , il en baptisa quatre qu'elle avait convertis.

Parmi tant de sujets de consolation , le missionnaire reçut une nouvelle qui l'aflligea sensiblement, ce fut celle de la mort du P. Gaspard Goëglio. Les succès que Dieu avait donnés à cet excellent ouvrier dans le pays d'Omura , lui firent un peu trop oublier le soin de sa propre conservation, car travaillant sans relâche le jour et la nuit , ne prenant aucun repos , se nourrissant fort mal, il succomba enfin, et contracta une langueur qui l'emporta en assez peu de temps. Sumitanda ne fut pas moins sensible à cette perte que le supérieur , et il admira la Providence <livine qui avait permis qu'un homme pour qui il avait appréhendé la haine de ses sujets , et leur extrême aversion du christianisme, eût perdu la vie pour avoir voulu, vSans ménagement, contenter l'empressement avec lequel ils demandaient tous à se faire Chrétiens, quelque temps auparavant. Ce Prince avait vu mourir un de ses frères plus jeune que lui, et qui ne venait que d'être baptisé. Ce jeune Prince était Seigneur de Nangoya, un des plus beaux ports du Japon, sur la mer de Corée ; et comme il relevait de la principauté d'Omura, il était entré dans les desseins de Sumitanda , et il avait embrassé la foi avec tous ses sujets. Mais la perte du mis-

sionnaire fut bientôt réparée par de nouveaux ouvriers qui abordèrent peu de temps après au Japon , et Dieu ne tarda pas à consoler le Prince d'Oraura de la mort du Seigneur de Nangoya , par la conversion du Roi d'Arima , son aîné , dont je vais parler après que j'aurai dit ce qui fut l'occasion de cet lieureux événement , et de beaucoup d'autres qui donnèrent un grand relief à la Religion chrétienne.

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