LIVRE CINQUIEME
I. Deux choses empêcli aient depuis long-temps le Roi d'Arima de se faire Chrétien : la première était ce qu'il en avait coûté au Prince d'Omura, son frère, pour avoir embrassé le Christianisme , et le danger où lui-même avait été de perdre ses états , pour avoir donné entrée aux missionnaires, et protégé les fidèles de son royaume. La seconde était la conduite du Roi de Bungo qui , depuis tant d'années , se déclarait en toute rencontre le père plutôt que le protecteur des Clirétiens , sans pourtant parler d'embrasser une loi pour laquelle il faisait paraître tant d'estime, et sans permettre à ses enfans de l'embrasser. Le premier de ces obstacles avait été suffisamment levé par les dernières victoires de Sumitanda, et sur-tout par le secours qu'il avait visiblement reçu du Ciel à l'attaque de sa citadelle ; car dans tout le Ximo , on ne doutait point que le Dieu des Clirétiens n'eût envoyé ses anges pour exterminer les ennemis du Prince d'Omura.
Quant à la cour de Bungo , il commença à s'y faire des changemens dont on prévit que les suites iraient fort loin. Civandono, Roi de Bun-
go , avait trois fils : celui de ses Princes qui approchait le plus des vertus de leur père , était le second, et il avait sur-tout une réputation de sagesse qui le faisait regarder comme très-digne de porter une couronne ; mais selon l'usage du Japon , ce jeune Prince était destiné à être Lonse, aussi bien que son cadet ; car il n'y a qu'une adoption ou une succession qui puisse en garantir les enfans des grands Seigneurs et des Souverains mêmes qui ne doivent pas succéder au trône et aux états de leurs pères. Le Prince dont je parle eut à peine atteint l'âge de quatorze ans , qu'on lui parla de se conformer à la coutume du pays , et de prendre l'habit de bonse y mais il témoigna une si grande horreur pour ce genre de vie , et déclara au Roi son père une si grande ardeur pour se faire Chrétien, que Civandono , après quelques diflicultés qui vinrent bien moins de lui que de la Reine , y consentit : ce Nous n'o])ligeons nos cadets , dit- » il, à se faire bonses , que pour les empêcher » de brouiller l'Etat : or je suis bien assuré » que si mon fils est Chrétien , il n'aura pas » même la pensée de se révolter contre son frè- » re, au lieu que, s'il est bonse, je ne suis pas » persuadé que l'envie ne lui en prendra point, » et qui peut même répondre que l'occasion ne » s'en présentera jamais? »
Le jeune Prince fut donc l)aptisé au mois de décembre de l'année 1^75, et prit le nom de
Sébastien. La nouvelle s'en étant répandue, le Roi d'Arima écrivit sur-le-champ à Louis Alméïda de le venir trouver ; Alméïda se rendit en diligence à Arima ; dès qu'il fut arrivé , le Roi dit qu'il sentait bien que le temps était venu de se rendre à la grâce qui le sollicitait plus fortement que jamais ; que , depuis qu'il avait appris la conversion du jeune Prince de Bungo, tout ce qui l'avait empêché de suivre l'inspiration du Ciel , s'était évanoui , et qu'il le priait de le mettre incessamment au nombre des véritables adorateurs d'un Dieu qui seul sait sonder les cœurs et en triompher. Alméïda fut agréablement surpris d'entendre le Roi parler de la sorte ; il bénit le Ciel qui lui donnait encore cette consolation avant sa mort qu'il croyait n'être pas fort éloignée. Il acheva d'instruire le Prince sur quelques articles dont il était bien aise d'avoir l'éclaircissement , le baptisa et lui donna le nom d'André.
La première chose à quoi pensa le Roi après son baptême , fut de faire convertir en église le principal temple de sa capitale , et d'en assigner les revenus à l'entretien de la fabrique, et aux besoins des missionnaires. Il se préparait à donner de plus grandes marques de son zèle, lorsque Dieu , content de ses désirs y l'appela à lui pour le récompenser de ce qu'il avait déjà fait pour sa gloire, et de ce qu'il avait dessein de faire dans la suite pour l'établissement de son culte.
Le Roi d'Aiiraa ne fut pas le seul que l'exemple du Prince de Bungo porta à eailîiasser le Christianisme : la cour de Civandono sem})lait être la règle sur laquelle les autres faisaient gloire de se former. L'estime qu'on y faisait de la religion des Européens en avait inspiré à plusieurs Princes ; mais ils n'allaient pas plus loin , et quelque déraisonnable que fût cette conduite , il sendjlait qu'on eut honte d'avoir ou plus de sagesse ou plus de résolution que Civandono et ses enfans. Parmi ceux qui étaient dans la disposition dont je parle , le Roi de Tosa tenait le premier rang : Tosa est le plus considérable des quatre royaumes qui partagent File de Xicoco. Le Prince dont il s'agit ici , avait été obligé , pour se soustraire à la fureur de ses peuples continuellement révoltés contre lui , de se réfugier chez le Roi de Bungo , dont il avait épousé une (ille : il vivait en Souverain à Vosuqui , ou depuis quelque temps la cour faisait son séjour ordinaire ; et Civandono avait pour son gendre tous les égards qui sont dus aux Princes , en quelque situation qu'ils se trouvent. Or comme les missionnaires étaient en grand crédit à la cour de Vosoqui , où le Roi leur avait même fait bâtir une maison proche de son palais, le Roi de Tosa eut souvent occasion de les entretenir, il les goûta fort , il leur avoua même que leur religion lui paraissait la seule véritable ; mais lorsqu'on le pressait de se rendre à la vérité qu'il reconnais-
sait, il ne répondait aux raisons convaincantes qu'on lui apportait, qu'en y opposant l'exemple du Roi et des Princes de Buiigo.
Mais quand il vit que la maison royale commençait à se déclarer, alors il prit lui-même son parti, et, après quelqvies entretiens qu'il eut avec le P. Cabrai , il fut solennellement baptisé à Vosoqui , par le P. Démonté , qui lui donna le nom de Paul : peu de jours après il fut rappelé dans ses Etats, mais à peine y était-il entré , que ses sujets apprenant qu'il était Chrétien , l'obligèrent de nouveau à se sauver dans une place forte , à l'extrémité de son royaume : il avait regardé son rétablissement sur le trône comme un effet de la protection de Dieu sur ceux qui le servent. Une si prompte révolution ébranla véritablement sa foi ; il eut néanmoins encore assez de force d'esprit pour demander au P. Cabrai quelqu'un qui put le consoler et le fortifier. Le père qui n'avait aucun missionnaire à sa disposition , lui écrivit une fort belle lettre sur la situation où il se trouvait ; il lui faisait concevoir le prix des adversités , et lui prouvait par plusieurs exemples que des épreuves comme celles que la Providence venait de lui ménager, avaient toujours été regardées comme des témoignages infaillibles d'une bonté particulière de Dieu : cette lettre et les discours fervens de l'aveugle ïobie , qui accourut pour animer le Roi de Tosa à la patience , dès qu'il sut
la disgrâce de ce Prince , eurent tout l'effet qu'on en pouvait souhaiter. Le vertueux Roi entra avec une résignation parfaite dans les desseins de Dieu sur lui , et fut convaincu que le royaume des cieux méritait bien d'être acheté par le sacrifice de tous les sceptres de la terre. Nous ne savons pas qu'il soit depuis remonté sur le trône , et il faut bien se donner de garde de lui attribuer ce que nous dirons bientôt d'un Roi de Tosa , qui fut apparemment l'usurpateur de sa couronne. Cependant le Prince Sébastien aussitôt après avoir été baptisé, déclara à ses ofîiciers et aux gentilshommes de sa suite , qu'il ne voulait plus personne à son service qui ne fût Chrétien. Il lit plus : le lendemain de son baptême , il se rendit à Funay, y assembla une troupe de jeunes Chrétiens , se mit à leur tête , et parcourut les principales rues de la ville , abattant et mettant en pièces toutes les idoles qu'il trouva sur son passage. On ne douta point que les bonses ne fissent grand bruit de cet outrage fait à leurs dieux ; il est vrai qu'ils s'en plaignirent violemment. La Reine , que toutes les relations du Japon nous représentent comme la plus méchante femme de son siècle , et qui semblait avoir une horreur naturelle du Christianisme , fut celle qui éclata davantage ; et il n'y eut personne qui ne fut convaincu que les fidèles avaient tout à craindre de son ressentiment ; mais le jeune Prince alla toujours son chemin et le Roi son père le soutint
d'une manière , qui lit juger que lui-même n'était pas moins éloigné de l'imiter. On avait été fort surpris de voir ce Prince pendant toute la cérémonie du baptême de son fds à genoux , et dans la posture la plus respectueuse : enfin une chose qui survint alors dans cette cour , et qui tint tout le monde en suspens près de deux années entières , lit connaître qu'on n'avait pas mal jugé des sentimens et du dessein de Civandono. Voici de quoi il s'agissait.
II. La Reine de Bungo avait un frère qui se nommait Cicatondono , le plus riche seigneur ^ non-seulement du royaume , mais presque de tout l'empire : il avait au moins trente mille vassaux ; ses revenus étaient immenses , il commandait avec un pouvoir absolu toutes les armées du Roi son beau-frère , qui lui avait encore donné le gouvernement de trois de ses royaumes. Une chose essentielle manquait à son bonheur , il n'avait point de fils , et il était sans espérance d'en avoir jamais. Pour réparer en quelque façon ce malheur , il adopta le fds d'un cunis : on appelle ainsi les conseillers d'état du Dairy ; et cet enfant , qui n'avait alors que sept ans , l'aurait rendu heureux , si les mauvais conseds , et la conduite violente de la Reine n'eussent engagé ce Seigneur , naturellement assez modéré , à s'opposer lui-même à son bonheur. Cicatora , c'était le nom du iils adoptif de Cicatondono^ n'eut pas plus tôt paru à Vosuqui qu'il
attira sur lui les yeux de tout le monde : sa beauté, sa bonne grâce, ses manières nobles et aisées , son adresse dans les petits exercices auxquels on commença de l'appliquer, sa facilité à apprendre tout ce qu'on lui enseigna , charmèrent toute la cour. Le Roi et la Reine, en particulier, le trouvèrent tellement à leur gré, qu'ils le destinèrent à épouser une de leurs filles; et, dans cette vue , ils prirent un très-grand soin de son éducation.
Il arriva que comme les missionnaires étaient bien venus à la cour et que le Roi leur rendait de fréquentes visites, Cicatora prit l'habitude de les voir familièrement : Cicatondono non-seulement ne le trouvait pas mauvais, mais lui-même le menait quelquefois chez les pères , et leur recommandait toujours de donner à cet enfant de bons principes de religion , et de lui apprendre à pratiquer la vertu. Ces pères , qui trouvèrent dans ce jeune seigneur un naturel heureux, et de grandes inchnations à la piété , n'eurent pas beaucoup de peine à lui faire goûter notre sainte loi ; tout ce qu'il entendait dire de nos mystères le touchait, mais rien ne fit plus d'effet sur son esprit qu'un miracle dont il fut le témoin. Une dame do qualité, fort obstinée païenne , parut tout-à-coup possédée du démon : des bonses sorciers furent appelés pour la délivrer; ils vinrent , et comme ils avaient publié <pi'ils pouvaient pour le moins , aussi sûrement que les
Chrétiens , chasser les démons , il se fit chez la dame énergumène un concours extraordinaire de gens de toutes conditions : enfin , un bonse s'ajîproclia , et d'un ton de maître commanda à l'esprit malin de sortir , il accompagna ce commandement d'une infinité de contorsions et de grimaces , qui le fatiguèrent extrêmement ; mais il eut beau faire , le démon n'obéit point : le bonse était fort déconcerté, lorsque le diable parlant par la bouche de la possédée , lui dit d'une voix menaçante et qui jeta la terreur dans toute l'assemblée. « As-tu bientôt fini? Qui t'a rendu 3) si hardi , que d'oser me commander de sortir » d'ici? Puis jetant un cri mêlé de rage, de dou- » leur et de fierté : c'est ce vieillard, ajouta-t-il, » en montrant du doigt un vertueux Chrétien 30 nommé Jean Gotoboro , qui a droit de me com- » mander ; et s'il m'ordonne de quitter la place , » il faudra bien que je lui obéisse ; il ne dit )) mot , il se tient dans un coin , mais il porte y) sur la poitrine je ne sais quoi qui me tour- » mente plus que tout ce que toi et tes sem- » blables pouvez me faire. »
A ces mots toute l'assemblée se tourna du côté que le démon avait marqué, et dans le même moment Gotoboro s'avança , armé d'une sainte confiance ; quand il fut près de la malade , il tira de son sein une médaille bénite, et la mit sur la tète de la possédée en faisant le signe de la croix j aussitôt un tremblement de tout le
corps saisit la dame, elle se mit à faire des contorsions épouvantables , et à pousser des liurlemens terribles. Le vieillard cependant se retira à sa place derrière la porte, et commença à dire le Pater noster et VJve Maria ; alors le démon agitant l'énergumène d'une manière étonnante, cria de toute sa force : « Je ne puis plus rester, » mais avant que je m'en aille, il faut que le )) Chrétien se retire , tant qu'il sera à la porte , )) je ne puis sortir. Ah! qu'un Chrétien est quel- » que chose de terrible pour nous ! » On pria Gotoboro de s'éloigner un peu, il le fit, et surle-champ la dame fit parfaitement délivrée ,
Tout le monde fit sur cet événement des réflexions qui furent efficaces pour plusieurs , et en particulier pour le bonse exorciste , mais Cicatora fut celui qui parut le plus frappé : il forma dès ce moment la résolution d'embrasser une Religion qui rendait les hommes les plus simples et les plus ignorans , formidables aux puissances infernales, et il s'appliqua sérieusement à s'instruire des vérités Chrétiennes : d'abord on en fit à la cour peu d'attention , ou si la Reine s'en aperçut , elle se flatta apparemment qu'elle avait toujours assez d'empire sur l'esprit de son neveu, pour l'empêcher de rien faire contre ses intentions; quelques années s'écoulèrent de la sorte -, enfin la Princesse de Bungo , et Cicatora se trouvant en âge d'être mariés , on examina de plus près les démarches de celle-ci. Lç
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P. Cabrai avait contié l'instruction de Cicatora à ce jeune religieux Japonnais nommé Jean , qui l'avait accompagné dans ses dernières courses apostoliques : les domestiques de Cicatondono, qui avaient ordre de veiller à ce qui se passait chez Cicatora , avertirent leur maître que son fils était presque toujours enfermé dans son cabinet avec Jean. Cicatondono fort inquiet, n'omit rien pour découvrir à quel dessein ce jeune religieux venait si souvent chez lui , et fut bien surpris de voir que Cicatora était sur le point de se faire baptiser.
La Reine instruite de tout en conçut un dépit qui ne se put exprimer ; toutefois elle dissimula d'abord une partie de son chagrin , et tenta toutes les voies de la douceur pour ramener son neveu au culte des idoles. Rien ne fut épargné de ce qui peut faire impression sur l'esprit d'un jeune homme ; mais Dieu fit à Cicatora la grâce de triompher de cette première attaque. Aux caresses , succédèrent les froideurs , aux froideurs les menaces, et les menaces furent bientôt suivies des plus mauvais traitemens ; tout cela ayant été inutile , on envoya Cicatora sous bonne garde dans le royaume de Figen , dont Cicatondono était gouverneur , et on le tint enfermé avec défense de le laisser parler à aucun Chrétien. Le P. Cabrai trouva pourtant le moyen de lui écrire par un Jésuite japonnais ; celui-ci s'étant déguisé , rendit à Cicatora la lettre du père , qui
eut le plaisir d'apprendre par les réponses de ce fervent prosélyte , que l'esprit consolateur le fortifiait d'en haut.
Au bout de quelques mois , la Reine et le Prince son frère , persuadés qu'à l'âge qu'avait Cicatora , on n'est pas capable d'une grande constance , ni à l'épreuve d'une longue persécution , lui envoyèrent une magnifique escorte pour le ramener à Vosuqui ; et dès qu'on sut qu'il approchait, toute la cour alla en cavalcade au-devant de lui : on ne lui parlait de rien, on supposait qu'il était changé ; et on voulait presque lui faire accroire qu'il était effectivement dans d'autres sentimens ; mais il eut grand soin de faire voir le contraire. Ce fut véritablement alors que la Reine entra en fureur : on renferma le jeune homme dans une chambre du palais ; ensuite on l'élargit , et l'on eut encore recours aux caresses qu'on accompagna de tout ce que les cours ont de plus séduisant : enfin , il n'est rien dont on ne s'avisât pour le surprendre \ pour le corrompre 5 ou pour rintimider. Enfin on s'adressa aux magiciens *, mais bien loin de rien gagner par là , Cicatora qui s'aperçut que l'enfer se mettait de la partie , se hâta de recevoir le baptême : ainsi, quoiqu'il fût extrêmement observé il trouva le moyen de s'échapper et de se rendre à l'église , où le P. Cabrai lui conféra le sacrement , et le nomma Simon.
Cicatora n'eut pas plus tôt reçu le caractère
d'enfant de Dieu , que l'esprit malin , qui depuis quelques jours le tourmentait fort , et tachait de l'effrayer par mille représentations nocturnes , cessa de le molester et ne parut plus -, mais Cicatandono et la Reine furent au désespoir j lorsqu'ils apprirent que Cicatora était Clirétien. La première chose qu'ils firent, ce fut de l'enfermer de nouveau , et d'ôter d'auprès de lui tous ses pages et ses domestiques ; ensuite Cicatondono écrivit au P. Cabrai , que depuis que son fils s'était mis en tête d'embrasser la religion des Européens, il ne trouvait plus en lui qu'une rébellion continuelle à ses ordres , au lieu de cette douceur et de cette soumision , qui auparavant le lui avait rendu si aimable • il le priait aussi de faire réflexion à la qualité de son fils , lequel s'avisait par mille petites pratiques de religion qui ne sont bonnes que pour le peuple , qu'il faisait beau voir un jeune homme destiné aux premiers emplois de l'état , se trouver tous les jours avec une vile populace dans une église : la lettre finissait par conjurer le père d'engager Cicatora à condescendre aux volontés de ceux qui avaient droit de lui commander ; et parce que Cicatondono avait bien senti l'extravagance d'une telle proposition , pour la rendre efficace , il faisait entrevoir au missionnaire ce qu'il avait à espérer de sa reconnaissance , ou à craindre de son ressentiment. Le P. Cabrai répondit au Prince, première-
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ment que la Religion chrétienne, hien loin de révolter les enfans contre leurs pères, les rendait au contraire plus soumis à tous leurs ordres, et qu'il était bien assuré que Cicatora lui obéirait plus promptement et plus aveuglément que jamais, en tout ce qui ne serait pas contre la loi de Dieu. II répondit eu second lieu, que de se déclarer ouvertement adorateur du seul vrai Dieu, et d'aller dans ses temples lui rendre les hommages qui lui sont dûs, ne déshonorait personne , que Cicatora ne faisait rien en cela que ne fissent tous les jours le Prince Sébastien, les Rois de Tosa, de Tamba, de Jamba, de Gotto, le grand Sumitanda , le brave Tacayama , et quantité des premiers officiers de la cour impériale, et dans l'Europe un très-grand nombre de Souverains plus puissans de beaucoup pour la plupart que tous les Rois et que l'Empereur même du Japon : enfin il déclarait qu'ils s'estimeraient heureux, lui et tous les siens, de donner leur sang pour conserver à Cicatora les sentimens qu'ils avaient taché de lui inspirer.
Cicatondono fut choqué de cette réponse; mais avant que d'en rien témoigner, il fit dire à son fils par un homme , qui jusque-là avait assez fidèlement servi le jeune Prince, que le P. Cabrai , voyant le danger où allait se trouver la Religion, si la Reine et son frère ne s'appaisaient, lui conseillait de dissimuler pour quelque temps sa foi, et l'assurait que sa conscience n'y serait pas inté-
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ressée. Il ne fat pas difficile à Cicatora de découvrir un artifice si grossier; il pria celui qui lui parlait de la sorte de dire à son père qu'il était Chrétien, quil pouvait ou le faire mourir, ou le chasser de chez lui , mais que pour la foi , il ne la lui ôterait jamais. Cicalondono qui vit par là sa dernière ressource manquée, éclata de manière à faire croire que tout ce qu'il y avait de Clirétiens dans le royaume, allaient être les victimes de sa fureur. Effectivement, il fit dire aux missionnaires qu'ils songeassent qu'ils avaient encouru son indignation et celle de la Reine, et que dans peu ils en ressentiraient les effets. Le P. Cahral lui fit réponse que tous tant qu'ils étaient de religieux à Vosuqui , ils n'avaient qu'un regret, c'était de n'avoir qu'une vie à sacrifier pour une si belle cause : Qu'au reste, quand il lui prendrait envie d'en venir à l'exécution de ses menaces, il les trouverait sans défense, et tout prêts à souffrir telle mort qu'il lui plairait,
III. Le Roi de Bungo était témoin de toutes ces violences et les soufïrait avec une indolence extrême ; il alla même jusqu'à faire assez mauvais visage à Cicatora , et à l'exhorter d'obéir à son père ; on s'en étonnait , mais Civandono était un peu idolâtre de sa femme , et croyait devoir ménager son beau -frère : à la vérité, quand on lui apprit le danger que couraient les missionnaires , il dit assez haut qu'il ne croyait pas que Cicatondono en vînt à cette extrémité ; et
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que s'il entreprenait quelque chose , soit contre la maison des pères , ou contre leur église , il l'y trouverait les armes à la main avec les Princes ses enfans.
Mais comme on se défiait un peu de la fermeté du Roi , quand il s'agissait de résister à la Reine , et que d'ailleurs ce Prince s'absentait souvent de Vosuqui , et demeurait des mois entiers assez loin de là , prenant le divertissement de la chasse avec le Prince Joscimon son fils aîné, on ne croyait pas les missionnaires fort en sûreté. Ce fut ce qui obligea , un jour que le Roi était absent, quelques Seigneurs chrétiens à s'aller enfermer dans la maison des pères , résolus de les défendre au péril de leur vie. Le P. Cabrai fit tout ce qu'il put pour les engager à s'en retourner chez eux ; il leur représenta que la cause de Dieu ne se défendait pas par les armes , que d'une querelle qui leur était personnelle , ils en allaient faire une guerre civile , et que pour vouloir sauver quelques pauvres religieux , qui se^ raient bientôt remplacés , ils exposaient toute une chrétienté aux derniers malheurs.
A cela les Chrétiens répondirent qu'il s'agissait d'empêcher que la Religion ne reçut un affront en la personne de ses ministres , qu'ils étaient gentilshommes aussi bien que Cicatondono , qu'ils croiraient manquer également à ce qu'ils devaient à Dieu et à ce que l'honneur exigeait d'eux, s'ils scfufïraient qu'un parlicidier fît T. L ai
à leurs yeux une iusulte à ceux qu'ils regardaient comme leurs pères; enfin que s'il fallait perdre la \ie pour la défense des autels , ils en feraient volontiers le sacrifice. Le supérieur les voyant déterminés à rester , et ne doutant point que Citatondono ne poussât toujours sa pointe, fit un paquet des vases sacrés et des ornemens de l'église , et les voulut envoyer par un Chrétien au P. Démonté qui était à Funay ; mais il ne trouva personne qui voulut s'en charger, chacun craignant de perdre la couronne du martyre , s'il s'absentait de Vosuqui ; il les fit porter chez une dame de qualité; elle répondit qu'elle les mettrait volontiers chez elle , mais qu'elle n'en répondrait pas, qu'elle était résolue de s'en aller à l'église , et d'y attendre qu'on vînt l'égorger pour sa religion ; elle appela néanmoins ses filles de chambre , et leur commanda d'avoir soin de ce dépôt , aucune n'y voulut consentir , et toutes protestèrent qu'elles ne quitteraient point leur maîtresse.
Sur le soir on ferma l'église , le P. Cabrai , le père Froez , quelques jeunes religieux qu'ils avaient avec eux , et les gentilshommes dont j'ai parlé , se mirent en prières , persuadés qu'ils ne seraient pas long-temps sans apprendre des nouvelles de Cicalondono. Au bout de quelque temps on entendit un grand bruit à la porte. Cliacun se lève, les chevaliers prennent leurs armes, on ouvre, et l'on est bien surpris de voir une troupe
de femmes de qualité avec leurs filles et leurs suivantes , qui venaient , disaient-elles , mourir avec les pères. Il y en avait une qui , appréhendant que ses parens ne l'arrêtassent, s'ils la voyaient sortir à une heure indue , avait fait abattre une muraille pour se rendre avec les autres , par des quartiers détournés. Pour concevoir quel était le désir du martyre dans ces femmes, il faut se rappeler ce que j'ai dit au commencement de cette histoire , qu'il est très-rare de voir les dames du Japon sortir de chez elles , et que quand elles paraissent dans les rues, ce n'est qu'en grands équipages qu'elles sont portées dans de superbes litières, et toujours suivies d'un magnifique cortège.
Les femmes chrétiennes ayant donné cet exemple , il fut bientôt suivi de tous les fidèles , nonseulement de Vosuqui , mais même de tous les pays d'alentour. On les voyait arriver par troupes des extrémités du royaume, et lorsqu'on leur demandait ce qui les amenait à Vosuqui, ils faisaient réponse qu'ils venaient mourir pour la foi. Mais ce qui lit plus de bruit que tout le reste , c'est que le Prince Sébastien déclara , qu'avant que de faire la moindre insulte aux missionnaires , il fallait qu'on vînt à lui , et parce que Cicatondono avait menacé de tuer quiconque irait parler à Cicalora de la part de son neveu. Ce jeune Prince fit dire à son oncle qu'il pensa bien à ce qu'il voulait faire , et que s'il
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faisait le moindre outrage au dernier de ses doniestiques , cette insolence ne demeurerait pas impunie ; ensuite pour faire voir qu'il ne reculait pas , il commença par aller tous les soirs coucher au logis des pères. L'église ni la maison ne désemplissaient point ni le jour ni la nuit; les dames, qui n'y pouvaient rester avec bienséance parmi tant de monde , furent fort long^ temps sans pouvoir se résoudre à retourner chez elles ; mais elles demeuraient assemblées à quelques pas du collège , chez une nièce de la Reine , jeune Princesse qui , dans cette troupe d'héroïnes , se distinguait autant par sa ferveur et le désir qu'elle avait du martyre , qu'elle était audessus des autres par sa naissance.
Un si grand mouvement donna beaucoup à penser à la Reine et au Prince son frère ; ils craicrnirent ou feignirent de craindre une sédition , et comme ils profitaient de tout pour perdre les fidèles , ils s'avisèrent de mander au Roi qu'il y avait une conspiration formée contre sa vie par les Chrétiens , qui ne pouvaient plus souffrir un Souverain d'une autre religion que la leur ; que le Prince Sébastien et Cicatora étaient à leur tète , et qu'il y avait une résolution de prise de mettre l'un des deux sur le trône. Cette intrigue ne put être si secrète , que le P. Cabrai n'en eut le vent, et ne fut assez à temps pour prendre ses mesures. Il écrivit au Roi pour l'instruire de tout; le Prince Sébastien prit la
poste pour appuyer la lettre du père , et le Roi , informé des emportemens de Cicatondono et de la Reine , gagna enfin sur soi d'écrire à l'un et à l'autre , que depuis vingt-sept ans les docteurs étrangers et les Chrétiens étaient sous sa protection , qu'il ne les avait jamais reconnus ni brouillons , ni rebelles , qu'il était bien assuré qu'ils seraient toujours ce qu'ils avaient été jusque là à son égard , pleins de zèle et de fidélité , et que de son côté il ne changerait point non plus de sentimens pour eux.
IV. Quelque temps après le Roi revint à Vosuqui, et l'on ne parla plus de rien. Cicalora eut la liberté d'aller où bon lui semblerait , et l'on fut fort étonné de le voir sortir de sa retraite dans un état qui faisait juger qu'on lui avait souvent refusé le nécessaire -, mais Dieu le vengea d'une manière bien marquée. La Reine fut tout-à-coup possédée d'un démon qui la fit extraordinaireijient souffrir. Les bonses , pour cacher un accident dont ils craignaient que les Chrétiens ne triomphassent, firent d'abord courir le bruit que ce qui était arrivé à la Princesse, était une maladie purement naturelle, on appela les médecins, qui démentirent les bonses, et déclarèrent qu'il n'y avait point de remèdes humains contre le mal de la Reine. On fit du moins ce qu'on put pour la tenir enfermée*, mais le diable était plus fort que les gardes, et bientôt toute la ville fut iiii])ue de la possession de cet irréconciliable ennemi
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du nom chr jtien. La Reine de Bungo avait une sœur qui entrait parfaitement dans toutes ses idées, et n'avait pas moins de haine qu'elle contre notre sainte loi. Dieu lui fit aussi sentir la pesanteur de son bras; le feu prit à son palais, sans qu'on ait jamais pu découvrir comment cela s'était fait, et quoique tout Vosuqui accourût pour l'éteindre, il fut réduit en cendres : il n'y eut personne qui ne reconnût que c'était une punition du Ciel sur une Princesse qui avait fort pressé qu'on mît le feu à l'église des Chrétiens, et ce qui confirma tout le monde dans cette pensée, c'est que les appartemens de cette Princesse ayant été entièrement consumés , les flammes s'arrêtèrent tout-à-conp à celui du Prince Sébastien lequel logeait alors chez sa tante.
Tant de marques de l'indignation du Ciel touchèrent enfin la Reine de Bungo; le Roi son mari ne contribua pas peu par ses continuelles exhortations à la rendre plus favorable aux Chrétiens, elle promit de ne les plus molester de sa vie, et fut enfin délivrée du malin esprit qui la tourmentait; mais elle ne garda pas long-temps sa parole, et Dieu qui est jaloux de sa gloire, et dont il est dangereux de vouloir se moquer, ne tarda pas long-temps à punir cette ingrate Princesse par l'endroit qui lui devait être le plus sensible. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis le retour du Roi à Vosuqui, lorsque ce Prince, qui ne soupirait plus qu'après le repos
d'une vie tranquille, se démit du gouvernement de ses états entre les mains du Prince Joscimon son fils aîné. Avant que de faire cette démarche il souhaitait de voir accomplir le mariage de sa fille avec Cicatora : il en fit la proposition à la Reine ; mais cette Princesse , qui sentit renaître dans ce moment toute sa haine contre les Chrétiens, déclara qu'elle n'y donnerait jamais son consentement. Le Roi , qui commençait à se lasser des hauteurs de cette impérieuse fenmie, et qui avait son dessein , ne dit mot , et son silence ayant fait croire à la Reine que Civandono entrait dans ses vues, elle engagea Cicatondono à pousser à hout son fils , s'il ne changeait de religion. La chose fut exécutée comme la Reine le souhaitait. Cicatora fut sommé d'abjurer le christianisme , et comme on le trouva plus ferme et plus inflexible que jamais, après qu'on lui eut inutilement fait souffrir tout ce que la rage de la Reine put imaginer pour le vaincre , on le chassa du palais de son père. Le Saint jeune homme, ravi d'avoir perdu sa fortune pour la cause de Dieu, se retira chez les missionnaires, et leur dit avec un contentement qui était peint sur son visage , que n'ayant plus de père , il venait se réfugier entre les bras de l'Eglise sa mère.
Le Roi ne fit pas semblant qu'une telle conduite l'eût choqué , et comme il venait de donner à son fils finvestiture de ses royaumes , on
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ne crut pas avoir rien à appréhender de son res-* sentiment j mais on eut bientôt sujet de se repentir de n'avoir pas assez étudié ses sentimens et ses inclinations. Les Rois du Japon , qui so sont déchargés du poids de la royauté , en conservent toujours l'éclat et les honneurs : leurs enlUns, qu'ils ont placés sur le trône, sont mêmes dans l'obligation de se conduire en tout par leurs avis, et lorsque ces jeunes Rois se trouvent dans des conjonctures , ou faute , soit d'expérience , soit de génie , ils ne peuvent porter le sceptre avec honneur, ils descendent sans façon du trône qu'ils occupaient mal , et leurs pères y remontent. C'est ce qui arriva dans le royaume de Bungo , presque aussitôt que Civandono eut mis la couronne sur la tète de sou fils : Voici quel en fut le sujet ;
Le Roi de Fiunga , gendre du Roi de Bungo, étant mort , le Roi de Saxuma qui vit le sceptre entre les mains d'un enfant de dix ans , entra en armes dans le royaume , le conquit avec d'autant plus de facilité qu'il le trouva sans troupes et sans chef, et la Reine veuve fut contrainte de chercher un asile pour elle et pour ses enfans chez le Roi son père. Civandono touché de l'élat où se trouvaient réduits sa fdle et ses petits-fils , prit le dessein de les venger , et comme il ne crut pas son (ils assez habile dans l'art de la guerre pour tenir tête au Roi de Saxuma, il reprit le maniement des afï'aires , et se mit lui-
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même en campagne. Le Roi de Saxuma fut sans peine chassé d'un pays où il n'avait pas eu le temps de se fortifier , et le Roi de Bungo se voyant à la tète d'une armée victorieuse , profita de cette occasion pour faire sentir à Cicatondono et à la Reine les effets d'un ressentiment qu'il avait jugé à propos de dissimuler jusqu'alors. Il fit appeler une dame de qualité, qui était veuve depuis quelque temps, et dont le Prince Sébastien avait épousé la fille , il lui déclara qu'il la prenait pour sa femme , et le jour qu'il tit son entrée à Vosuqui , il envoya dire à la Reine qu'elle eut à se retirer chez son frère , et que sa place était occupée par une autre , qui n'abuserait pas de son sang comme elle avait fait. Presque dans le même moment que cet ordre fut intimé à la Reine, Civandono entra triomphant dans Vosuqiii parmi le bruit des instrumens , et des acclamations du peuple , menant avec lui sa nouvelle épouse , qui prit dès-lors la qualité de Reine , et reçut les hommages de tous les ordres du royaume.
V. Ce coup d'éclat surprit bien du monde , mais ce qui donna encore plus à penser , c'est que la nouvelle Reine et la Princesse sa fille étaient toutes deux catéchumènes, et que le Roi voulut que les instructions qu'on leur donnait tous les jours se fissent en public dans le palais. On remarqua même qu'il n'en perdit aucune , qu'il y apportait une attention étonnante , et qu'il paraissait tout rêveur , et comme un homme qui
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méditait un grand dessein. Un jour qu'on expliquait aux Princesses la passion de Notre-Seigneur, le Roi s'approcliant dé la Reine, lui dit assez haut : (( Madame , voilà ce que je trouve de plus grand » et de plus incompréhensible dans cette reli- » gion ; mais il faut captiver son esprit et sou- 7) mettre son jugement. » Les Princesses furent enfin baptisées, et l'on s'aperçut en même temps que le Roi jeûnait les vendredis et les samedis, que chaque jour il récitait le rosaire ; qu'étant un jour entré dans son cabinet , il en avait tiré deux pagodes très-précieuses , et qu'il conservait chèrement , qu'il les avait quelque temps envisagées avec attention, puis que tout-à-coup il les avait fait jeter à la mer.
On ne douta plus alors que ce Prince ne fut Chrétien, et son baptême qui suivit de près, ne surprit personne : ce fut le vingt-huitième d'août jour consacré dans l'Église en l'honneur de saint Augustin , que Civandono fut enfin solennellement mis au rang des Chrétiens, dans la quarante-neuvième ou la cinquantième année de son âge, vingt-sept ans après qu'il eut commencé d'être éclairé de la lumière de l'Évangile, et en l'honneur du bienheureux P. Xavier, il choisit le nom de François. Le même jour le P. Cabrai donna au Roi et à la Reine la bénédiction nuptiale , ce qui rendant leur mariage indissoluble, mit au désespoir la Princesse répudiée.
Au reste, on peut dire de Civandono ce qui
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a élé dit de saint Augustin, sous les auspices duquel il reçut le sacrement de la régénération, qu'en faisant profession du Christianisme, il l'avait fait de la perfection chrétienne. En effet, ce Prince prit dès-lors une si forte résolution de regagner par sa ferveur le temps qu'il avait perdu par ses irrésolutions, qu'il parut tout-à-coup changé en un autre homme , et qu'il tint la parole qu'il avait donnée à un des missionnaires peu de jours après le baptême de la Reine -, car ayant pris ce religieux en particulier, il lui parla confidemnient de la sorte : (c Je ne sais pas trop ce que » TOUS autres Chrétiens et prédicateurs pensez » de moi. Vous me croyez sans doute bien léger » et bien inconstant. Vous vous trompez ; il n'y » a nulle inconséquence dans ma conduite. Dès » que j'ai eu connaissance de votre religion , j'ai » conçu pour elle une estime que je n'ai jamais )) perdue , et si j'ai différé si long-temps à l'em- » brasser , c'est que j'étais bien aise de ne me » déclarer qu'après ni'ètre procuré du repos, et )> avoir remis à mon fils le «[ouvernement de mes y> Etats. D'ailleurs j'ai voulu voir jusqu'où les )) sectes du Japon portaient la perfection de leur » morale ; c'est pour cela que j'ai hàli tant de » monastères de bonses , et que je les ai remplis )) des plus habiles docteurs de l'empire *, mais » plus j'ai approfondi leurs mystères, moins j'y » ai trouvé de quoi m'assurer , je n'y ai découy> vert que ténèbres , qu'incertitude , qu'extra-
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» vagance. Votre loi seule dissipe mes doutes , » me rassure , me contente , me tranquillise. y> Enfin je suis résolu de l'embrasser : Faites-moi 5) venir le P. Cabrai , je yeux recevoir le bap- » téme de sa main, et vous verrez que plus j'ai » eu de peine à prendre mon parti, plus je se- » rai ferme quand une fois je me serai déclaré.»
VI. La grâce du sacrement ayant trouvé un cœur si bien disposé, y produisit des fruits surprenans. Ce Prince qui pendant vingt-sept ans n'avait pu se déterminer entre la vérité dont il avait été tant de fois convaincu, et l'erreur, qui de jour en jour lui paraissait plus visible , ne concevait pas comment on pouvait coimaître Dieu sans l'adorer , et au sortir de la cérémonie de sou baptême, retournant à son palais, la vue des infidèles qu'il rencontrait sur son passage , lui tirait des yeux des larmes de compassion. Au reste, il n'est pas possible d'exprimer l'effet que fit cette conversion dans tout l'empire ; car , outre qu'il y avait au Japon peu de Souv(;r;àns aussi puissans que Civandono , ce Prince était d'ailleurs dans une si grande réputation de sagesse et de doctrine , que les piiïens apprenant qu'il avait été baptisé , disaient que ce cliangement était le plus bel éloge qu'on put faire de la Religion clu-étienne.
Cependant le Roi de Bungo , qui ne voulait plus vaquer qu'à son salut , et qui ne pouvait plus goûter que Dieu seul, forma un dessein
bien digne d'un grand Prince. Il abdiqua encore une seconde fois la souveraine puissance entre les mains du Prince Joscimon , et résolut de se retirer dans le Fiunga avec l'élite des Chrétiens de Bungo ; il choisit sur la frontière des deux royaumes , un endroit un peu écarté , et là , dans la plus charmante situation du monde, il traça lui-même le plan d'une nouvelle ville qu'il voulait habiter , et qui devait être gouvernée sur les plus pures maximes de l'Evangile : on ne peut croire avec quelle promptitude on travailla à la bâtisse de cette ville , qui fut nommée Cuchimochi ; et le Roi voulant par sa présence hâter les ouvrages , s'embarqua le quatrième d'octobre sur une petite flotte , dont tous les vaisseaux magnifiquement ornés , avaient de grands pavillons d'un beau damas blanc, semé de croix rouges, et relevées d'une très-riche broderie d'or. La nouvelle Reine , le Prince Sébastien , Cicatora , le P. Cabrai, Louis Alméïda et un autre Jésuite japonnais , s'embarquèrent avec le Roi , et furent accompagnés d'un fort grand nombre de Chrétiens de tout état et de tout âge. Mais ce n'é^ tait pas sur la terre que le Roi de Bungo devait goûter dans une vie tranquille , la douceur des consolations célestes, et Dieu qui avait dessein d'en faire un Prince selon son cœur , le voulut sanctifier par la voie des tribulations et de l'adversité : à peine la nouvelle république était formée, qu'une seconde irruption de Saxumans
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dans le Fiunga , ruina les projets de Civandono.
Il manquait autre chose au jeune Roi de Bungo que de l'expérience , il n'était pas capable , il ne le fut jamais d'eu acquérir, et d'en profiter: le Roi de Saxuma crut l'occasion favorable pour recouvrer le Fiunga : il y entra , dès qu'il eut appris la retraite de Civandono ; il trouva ce royaume dégarni comme la première fois , et il en avait déjà conquis la meilleure partie , qu'on ne savait encore rien à Vosuqui de son armement. Sur le premier avis de cette invasion , Cicatondono fut envoyé avec de bonnes troupes pour arrêter ce progrès : et Civandono trouva bon que Cicatora allât servir sous son Père , qui l'avait enfin reçu en grâce de bonne foi. Cicatondono reprit en fort peu de temps tout ce qui avait été perdu ; mais une place qui l'arrêta contre son attente , et qu'il s'opiniâtra à vouloir emporter , donna au Roi de Saxuma le temps de se reconnaître , et ce Prince ayant reçu un renfort considérable , marcha au secours de la place, dont la conservation lui était d'une conséquence infinie.
Cicatondono sans attendre Civandono , qui venait avec de belles troupes pour le soutenir , et qui avait de son côté repris plusieurs forteresses sur les Saxumans , sortit de ses lignes dès qu'il aperçut l'ennemi , et, avec cette confiance qu'inspirent de grands succès qu'on n'avait osé espérer, il courut en assez mauvais ordre présenter
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]a bataille au Roi qui l'accepta avec joie. L'issue en fut telle , que naturellement elle devait être : les Bungois se battirent bien , leur général et son fils y firent des prodiges de valeur , qui arrêtèrent quelque temps la victoire ; mais les Saxumans , qui n'étaient pas moins braves que leurs ennemis, et qui étaient commandés par un des plus grands hommes de guerre qui fût au Japon, avaient encore le double avantage d'être tout frais, et de combattre régulièrement. Enfin Cicatondono, fut environné d'un gros de Saxumans , contre lesquels il se défendait seul avec une bravoure étonnante : on en avertit Cicatora , lequel accourut aussitôt au secours de son père et le dégagea ; mais la retraite lui ayant été coupée , il fut quelque temps par sa valeur l'admiration des deux armées , jusqu'à ce que las de tuer , perdant tout son rang , et ne pouvant plus tenir ses armes , ni se soutenir lui-même, il tombât mort presqu'également regretté de ses ennemis et de ses propres soldats.
Ainsi mourut Simon Cicatora , dont on peut dire que la ferveur et la constance furent pour toute l'église du Japon un grand exemple , et pour le Bungo , une des principales sources des bénédictions que Dieu y répandit : Cicatondono le perdit dans le temps qu'il commençait à connaître le trésor qu'il possédait en lui , et ce saint jeune homme sacrifiant sa vie pour la conserver à celui qui avait été plus son persécuteur que
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son père , fit voir que le Christianisme , bien loin de détruire les vertus morales , les perfectionne , et leur communique une force que la nature seule ne saurait leur donner. Les Bungois se trouvant sans chef après la mort de Cicatora, et la retraite de Cicatondono , qu'on avait enlevé à demi-mort , ce ne fut plus qu'un massacre , et quarante mille hommes périrent dans ce combat ; cette défaite fut suivie de la réduction de tout le Fiunga-, mais le vainqueur ne s'en tint pas là , il se ligua avec deux de ses voisins j et comme le Roi de Bungo venait de perdre ses meilleures troupes, on lui enleva d'abord toutes les conquêtes et les acquisitions de son père , lequel pour conserver le reste fut encore obligé de reprendre en main les rênes du gouvernement. VII. Le P. Alexandre Valégnan qui était de retour de Rome avec la qualité de supérieur général et de visiteur des missions du Japon , apprit en débarquant ces tristes nouvelles; mais ce qui lui fut en même-temps mandé des îles de Gotto, le consola beaucoup. Le P. Melchior de Figuéredo, et un jeune Jésuite japonnais avait converti presque tout ce royaume, quatre villes entières avaient reçu le baptême , sans compter les gens de la campagne, dont le nombre était infini. Le Roi Louis allait aussi de son côté par les bourgades , et jusque sur les montagnes , baptisant lui-même les enfans , instruisant les paysans et ensevelissant les morts de ses propres
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mains. Ces peuples accoutumés à regarder leurs Souverains comme des divinités bien plus inaccessibles que les dieux mêmes qu'ils adoraient , voyaient avec étonnement ce Prince entrer dans les cabanes des bergers, et ne trouver rien audessous de lui , lorsqu'il ^'agissait de gagner à Dieu le moindre de ses sujets. Un Roi de ce caractère ne devait ce semble jamais mourir; mais le règne de Louis fut bien court. Au bout de trois ans, Dieu l'appela au ciel, pour lui faire porter une couronne plus précieuse que celle qu'il portait sur la terre j il laissa en mourant un fils en bas âge de même nom que lui : un de ses frères, zélé idolâtre, prit la tutelle du jeune Prince , et la régence du royaume pendant la minorité. Les cboses alors cbangèrent de face dans ces îles, il ne fut pas bien dillicile au régent d'usurper une couronne sur un enfant qui n'avait point d'appui ; mais comme le jeune Roi ne manqua point à la fidélité qu'il devait à Dieu, Dieu le lit dans la suite remonter sur le trône qu'on lui avait ravi; il est vrai que ceci n'arriva que plusieurs années après le temps dont je parle, et que la chrétienté du Gotto persécutée pendant tout le règne de l'usurpateur , se trouva à la fin extrêmement diminuée.
Cependant, les pertes qu'avait faites l'église du Japon , par les malheurs arrivés au Roi de Bungo, et celle qu'elle fit peu de temps après dans le Sotto , furent bien réparées par ce qui
arriva dans le royaume d'Aiima, avant la fin de celte même année. Le feu Roi André avait laissé, pour lui succéder à la couronne , un fils assez jeune, avec un conseil entièrement déclaré contre le Christianisme : aussi, à peine le Roi avaitil fermé les yeux , qu'on vit paraître un édit qui ordonnait , sous peine de mort , à tous les Chrétiens de retourner au culte des dieux du pays. Le Prince d'Omura ne put souffrir qu'on ahusât ainsi de la jeunesse de son neveu , pour persécuter une Religion dans laquelle le feu Roi était mort ; il engagea le jeune Roi à voir le P. Valégnan; et ce Roi, qui fut appelé à la cour, n'eut pas beaucoup de peine à faire connaître la vérité à un Prince dont la raison avait devancé les années, et se trouva au-dessus des préjugés : le jeune Roi fut baptisé à Cochinotzu et nommé Protais. Avant son baptême, il fit paraître une constance de laquelle on crut devoir tout se promettre pour la Religion. Comme il était sur le point de se rendre à Cochinotzu, où il avait donné ordre au P. Valégnan de se trouver, il tomba dans une pâmoison qui dura fort longtemps et qui fit appréhender pour sa vie : les bonses publièrent que c'était une punition des dieux que ce Prince avait abandonnés ; mais il ne fut pas plus tôt revenu à lui , que sans s'arrêter à ce qu'on voulut lui dire pour lui faire changer de pensée, il partit sur l'heure, et alla trouver le P. Valégnan qui le baptisa. Dieu ne différa
pas à lui faire sentir qu'on ne perd jamais rien à se déclarer pour son nom : à peine ce Prince eut-il rendu la paix à l'église par sa conversion, que le Ciel la lui donna à lui-même : il était engagé dans une fâcheuse guerre contre Riozoqui, son vassal, l'ancien ennemi de sa maison, et que de grandes conquêtes avaient rendu formidable à tous les Rois du Ximo ; le P. Valégnan qui conçut quel dommage apporterait au christianisme la continuation d'une guerre, laquelle menaçait tous les états chrétiens d'une entière désolation, se sentit inspiré d'aller trouver Riozoqui ; il suivit l'inspiration , et sut si bien manier l'esprit de ce fier conquérant, qu'il lui fit conclure un accommodement dans lequel tous les partis trouvèrent leur avantage : ensorte que le missionnaire fut regardé des païens mêmes comme le père du Roi d'Arima , et le restaurateur du royaume : aussi le Prince , pour marquer à Dieu sa reconnaissance d'un succès si peu espéré , se porta dès-lors avec une ardeur incroyable à étendre la foi dans ses états : il commença par fonder , dans sa capitale , un collège et un séminaire , et de ces deux écoles sont sortis un très-grand nombre de saints missionnaires et de martyrs, qui ont illustré l'église du Japon,
VIII. Les affaires du royaume d'Arima étant terminées aussi heureusement que je viens de le dire, le P. Valégnan reçut une lettre de Civandono , Roi de Rungo , par laquelle ce prince
lui mandait de le venir trouver à Vosuqui , où il avait des affaires de la dernière conséquence à lui communiquer ; il s'agissait du baptême de Joscimon , lequel , depuis que le Roi son père avait fait profession ouverte du Christianisme, s'était rangé avec la Reine son épouse parmi les catéchumènes , et faisait paraître dans toutes les occasions une ferveur qui étonnait les Chrétiens mêmes : il n'avait tenu plusieurs fois qu'au P. Froez de le baptiser; mais ce père connaissant le peu de fond qu'on pouvait faire sur le petit génie de ce Prince , avait fort sagement jugé à propos de différer. Enfin, Civandono qui regardait comme son souverain bonheur en ce monde de voir toute sa famille chrétienne, crut s'être assez assuré de la persévérance de Joscimon , et manda le père visiteur pour conférer le baptême à ce Prince , mais il vit bientôt qu'il s'était encore trop pressé , et qu'il n'avait pas assez bien connu son fils. Le Roi de Saxuma , d'un côté, et Riozoqui de l'autre, après avoir envalii tout ce qui avait appartenu à Civandono, hors du Bungo , menaçaient ce royaume : quelques seigneurs bungois, fort attachés à l'idolâtrie , jugèrent cette occasion favorable pour faire revivre le culte des idoles : sentant donc que le jeune Roi avait besoin d'eux pour conserver l'héritage de ses pères, ils lui déclarent qu'ils ne lui doiineront aucun secours qu'auparavant il n'ait juré de rendre aux bonses tout ce qu'on
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leur avait 6té , et de rétablir les solennités païennes qu'on avait abolies. Le jeune Prince , dont le fond n'était pas mauvais , eut bien de la peine à en venir-là ; mais comme il se croyait perdu sans ressource , s'il ne donnait les Tnains à tout ce qu'on exigeait de lui , il promit et jura tout ce qu'on voulut.
La nouvelle en ayant été portée àCivandono, ce fut , pour ce religieux Prince , un coup de foudre qui l'atterra : il avait perdu quatre royaumes y et en quelque façon toute la gloire de trente ans du plus beau règne qu'on eût encore vu au Japon , sans que de si grands revers de fortune eussent fait sur son esprit la moindre impression ; une si rare vertu avait été , pour la religion , un véritable triomphe parmi tant de disgrâces , et pour le Roi de Bungo , un nouveau lustre aux grandes actions de sa vie : mais il fut si sensible à l'infidélité de son fds , qu'il en tomba malade de douleur , et qu'en peu de jours il fut à l'extrémité : Dès que le jeune Roi sut l'état où était son père , il accourut pour le voir ; mais le malade ne voulut jamais consentir qu'il entrât dans sa chambre ; et Dieu lui ayant , contre toute espérance , rendu la santé , il protesta en présence de toute sa cour , que quiconque serait assez hardi pour rien entreprendre contre le culte , et contre les intérêts du vrai Dieu , aurait à faire à lui : il songea ensuite à fléchir le Ciel en faveur du mallieureux Prince
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qui lui causait tant de chagrin ; et ce fut alors qu'après avoir promis à Dieu de mourir plutôt que de transgresser aucun précepte de la foi , et fait vœu de suivre tous les avis que ses confesseurs lui donneraient pour le salut de son ame, et son avancement dans la perfection , il ajouta dans le transport de sa ferveur , ces belles paroles qui font voir une foi bien vive et bien pure : « De plus , je déclare et je le jure en votre pré- » sence , Dieu tout-puissant , que quand tous » les pères de la compagnie de Jésus , par le )) ministère desquels vous m'avez attiré à la foi, y> renonceraient eux-mêmes à ce qu'ils m'ont » enseigné ; quand je serais assuré , ce que je » regarde absolument comme impossible, que )) le Saint-Père , qui est à Rome , et que tous » les Chrétiens d'Europe auraient renié votre y> saint Nom , et quitté votre service , je vous » confesserais , reconnaîtrais et adorerais , m'en » dût-il coûter la vie , comme je vous recon- » nais , confesse et adore , pour le seul vrai et » tout-puissant Dieu de l'univers, sans douter » d'aucun des articles dont vous m'avez donné » la connaissance par votre infinie miséricorde. » Cependant les infidèles ne cessaient de reprocher à ce Prince que son changement de religion avait causé la perte de ses royaumes , et la ruine de sa maison : mais il fit bientôt cesser ces discours ; il reprit une troisième fois le timon de l'Etat , assembla une assez belle ar-
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mée , se mit en campagne , et rangea à la raison quantité de seigneurs de la cour, qui, profitant de l'épuisement où se trouvait le royaume, s'érigeaient insensiblement en petits tyrans. Cicatondono , dont l'imprudence avait attiré tant de maux à sa patrie , était celui qui faisait le plus de peine au Roi , et qui parlait le plus haut contre la religion de ce Prince. Civandono , après l'avoir réduit à rentrer dans son devoir, confisqua tous ses biens; ensuite, pour ne laisser aucune source de rébellion dans son Etat en le remettant à un Prince qu'il savait bien n'être pas fort capable de se soutenir dans un temps de trouble , il pardonna à tous ses seigneurs humiliés : seulement il substitua à Cicamoron son troisième fils , qui avait depuis peu reçu le baptême , tous les biens de Cicatondono , lequel fut obligé de reconnaître son neveu pour son successeur et son héritier nécessaire.
Le Bungo étant ainsi rétabli dans sa première tranquillité , on s'attendait que Civandono n'en demeurerait pas là , et qu'il entreprendrait de reconquérir les états qu'on lui avait enlevés , mais il n'était plus d'âge , ni d'humeur à faire des coiujuêtes pour lui , et il croyait fort inutile d'en faire pour un successeur qui ne les garderait pas \ il ne songea donc qu'à rétablir son royaume que les guerres passées avaient fort épuisé , afin de le rendre à son fils tel qu'il favait reçu de ses prédécesseurs. Eu travaillant à
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remettre le bon ordre dans ses affaires, il n'oubliait pas les intérêts du Christianisme ; il s'appliquait même à la conversion de ses courtisans, et il eut le bonheur de convertir le chef de tous les bonses du royaume : mais ce qu'il fit de plus utile pour la religion, ce fut l'établissement d'un collège à Funay , et d'un noviciat à Vosuqui. Le père Valégnan prit possession de ces deux maisons , qui furent bientôt remplies d'un bon nombre de novices et d'excellens ouvriers qui arrivaient tous les jours des Indes, ou que l'on formait dans le pays.
IX. Le père visiteur ayant ainsi réglé toutes choses dans le Bungo , et ne croyant pas qu'il fût de la prudence de conférer le baptême au jeune Roi , quoique ce Prince fut rentré dans ses premiers sentimens de ferveur , partit pour Méaco , où la foi ne faisait pas de moindres progrès , sous la conduite du P. Organtin , Jésuite vénitien , qui avait pris la place du P. Froez. Nobunanga se déclarait en toute occasion le protecteur des missionnaires et des Chrétiens : mais il arriva alors une chose qui fit craindre qu'il ne changeât d'inclination , et dont néanmoins les suites furent heureuses : quelques Rois et quelques Seigneurs jaloux de la puissance de l'Empereur , se liguèrent contre lui ; les chefs de cette confédération étaient Araqui , Roi de Bomi ou Vomi , vassal de Nobunanga , Morindono , Roi de Naugato , et un bonse qui s'était fait Sou-
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verain d'Ozaca : l'Empereur vit bien que s'il n'usait de diligence , tout le Japon pourrait s'unir pour mettre des bornes à ses conquêtes : il résolut donc de prévenir les alliés, et il commença par Araqui. Les états de ce Prince avaient pour barrière contre l'Empereur , la forteresse de Tacaçuqui , place forte , et dont Juste Ucondono avait hérité après la mort de Vatadono son oncle : elle relevait du Roi de Bomi , lequel pour s'assurer qu'Ucondono ne donnerait point passage à l'Eiinpereur sur ses terres , l'avait obligé de lui livrer son fils unique et sa sœur en otage. Cependant Nobunanga alla brusquement se présenter devant cette forteresse , persuadé qu'elle ne l'arrêterait pas long-temps ; il s'aperçut bien, dès les premières approches , qu'il s'était trompé , que Vatadono revivait dans son neveu , et que ce siège serait long ; mais comme il importait extrêmement à ses affaires qu'il ne le fût pas , il eut recours à la négociation.
Ce Prince connaissait assez Ucondono , pour être persuadé qu'il n'était pas capable d'une trahison, et d'ailleurs il savait les engagemens que ce tono avait avec le Roi de Bomi son Seigneur: l'expédient dont il s'avisa , fut d'envoyer avertir Ucondono , que s'il ne lui livrait sa place , il allait immoler tous les Chrétiens à son ressentiment : et il €ut grand soin de divulguer cette menace, dans la pensée que les Chrétiens feraient un effort sur l'esprit du commandant , pour l'en-
gager à se rendre : ce qu'il avait prévu arriva ; on représenta à Ucondono , qu'Araqui , étant vassal de l'Empereur , n'avait pu se rendre coupable de félonie , prendre les armes contre Sa Majesté impériale ; que lui-même , en servant dans une guerre manifestement injuste , allait directement contre la loi de Dieu , enfin que sa forteresse était un arrière- fief de l'empire, et qu'il ne pouvait pas , en conscience , refuser d'y recevoir l'Empereur.
Ucondono fut surpris de se voir armé contre son Souverain, mais la pensée de ce que deviendrait son iils et sa sœur l'empêchait de se résoudre : le tour qu'il imagina pour contenter tout à la fois le Roi et l'Empereur, fut d'assembler les ofiiciers de sa garnison , de leur représenter les raisons qu'il avait de se retirer, et de leur remontrer que c'était à eux de considérer ce que l'honneur et le devoir exigeaient d'eux dans une conjoncture si délicate : il sortit aussitôt, alla se jeter aux pieds de l'Empereur qui le reçut bien. La place se rendit dans le moment, et Nobunanga la remit à Ucondono qu'il prit à son service : il s'en fallut bien que les choses s'accommodassent aussi aisément de la part du Roi de Bomi. Ce Prince conçut contre son vassal une indignation qui pensa le porter à de grandes extrémités -, il ne s^agissait de rien moins que de la vie de deux otages , et leur mort était conclue lorsque Tacayama accourut fort à pro-
pos au secours de sa fille et de son petit-fils. D'abord Araqui traita fort mal ce Seigneur : à la fin cependant la vue de ce grand homme dans un état de suppliant le toucha, et les murmures des officiers l'intimidèrent , il s'adoucit et rendit les otages.
Tacayama fut à peine sorti de ce danger , qu'il rentra dans un autre ; sa reconnaissance , et apparemment la nécessité de ses affaires l'engagèrent à rester dans Ozaca , qu'on prévoyait devoir être incessamment assiégé par l'Empereur . Effectivement Nobunanga ne tarda pas à se présenter devant cette place , qui , après une assez vigoureuse résistance fut forcée l'épée à la main. Tacayama fut fait prisonnier, et sur-le-champ condamné à avoir la tête tranchée , ce qui jeta tous les fidèles dans la consternation. Aussitôt on ordonna des prières publiques , les églises , les chapelles ne se désemplissaient point, on voyait le jour et la nuit Ucondono et les missionnaires prosternés aux pieds des autels , et il n'est rien qu'on ne mît en œuvre pour obtenir la coiiser- ■vation d'un homme qui était regardé avec justice comme la principale colonne de la plus illustre chrétienté du Japon.
L'Empereur apprit cette affliction des Chrétiens et en fut touché ; il manda les pères et Ucondono, leur dit qu'à leur considération il accordait la vie au prisonnier, et qu'il se contenterait de l'exiler. En effet, quelques jours après, Tacayama
eutordrô de se transporter dans le royaume de Jécigen, où il demeura jusqu'à la mort de No- Jbunanga. Ce fut une perte pour les églises de la Tense; mais Ucondono était en état de la réparer, comme il le fit , et d'un autre côté Tacayama devint l'apôtre du Jécigen, où Jésus-Christ n'avait point encore été prêché. Il y fit des conversions sans nombre par lui-même et par les missionnaires qui l'y suivirent; ces religieux ont laissé par écrit que le tono leur amenait jusqu'à huit cents catéchumènes à la fois, et qu'ils les trouvaient si bien instruits, qu'il ne leur restait plus qu'à les baptiser : aussi le nom de ce Prince devint-il très-célèbre dans toute l'étendue du Japon , et jusqu'aux extrémités de l'Inde , on n'en parlait que comme d'un homme dont la mémoire était en bénédiction dans toutes les églises.
Cependant Nobunanga ne put douter que l'éloignement de Tacayama ne fut très - sensible aux Chrétiens , et il sembla que pour les consoler il prenait à tâche de redoubler les faveurs dont il honorait les missionnaires. En efiet peu de temps après , ayant achevé de bâtir la superbe ville d'Azuquiama , qu'il voulait laisser aux siècles futurs comme un monument de sa grandeur et de sa puissance, il y donna un collège aux Jésuites , et il accompagna cette grâce d'une marque de distinction qui valait encore plus que le bienfait même ; car il assigna pour
le collège un emplacement qu'il avait refusé aux plus considérables de sa cour. Il faut tomber d'accord que jamais la Religion chrétienne n'avait été au Japon sur un plus beau pied : l'Empereur , qui s'agrandissait tous les jours , ne semblait faire la guerre que pour établir le Christianisme dans les royaumes qu'il subjuguait ; il prévenait souvent les souhaits des fidèles , et il leur accordait toujours plus qu'ils ne lui demandaient. Enfin il s'était fait comme un point d'honneur d'exterminer les bonses , et il se présenta alors une occasion qu'il ne manqua pas d'éteindre toute une secte de ces religieux infidèles , et la plus opiniâtre ennemie du nom chrétien.
Les Xodoxius et les Foquexus étaient depuis quelque temps aux prises sur un point de religion ; leur animosité mutuelle les aveugla , de sorte qu'ils prirent Nobunanga pour arbitre de leur différend , et ils allèrent jusqu'à accepter une condition , sans laquelle ce Prince ne vou^ lut point les écouter. Cette condition était que ceux qui auraient du dessous , seraient punis de mort -, le jour marqué, les plus habiles des deux sectes se rendirent au lieu assigné avec un appareil et une pompe qui témoignaient de part et d'autre une grande assurance : on disputa longtemps , et on le fit avec un acharnement qui convenait mieux à des soldats dans une mêlée , qu'à des docteurs dans une conférence. Enfin
les Foquexus furent poussés si vivement par leurs adversaires, que n'ayant plus rien à répliquer, ils allèrent se jeter aux pieds de l'Empereur, pour le supplier de ne point faire exécuter la sentence qu'il avait portée de leur consentement. Ils ne gagnèrent rien , Nobunanga les fit sur l'heure dépouiller tout nus et fouetter publiquement ; ensuite il les obligea à signer de leur sang qu'ils avaient été vaincus et qu'ils méritaient la mort , après quoi ils furent décapités. L'Empereur ne s'en tint pas là ; il fit transporter dans une île déserte tout ce qu'il y avait parmi les Foquexus de gens de mérite et en réputation , et condamna les autres à une amende si excessive, que malgré tout leur crédit et leurs immenses richesses , ils ne se trouvèrent pas en état d'y satisfaire , et prirent le parti de s'exiler eux-mêmes et d'abandonner tous leurs biens.
Mais si la conduite de Nobunanga à l'égard des bonses avançait si fort les affaires de la religion , son aveuglement par rapport à son salut coûtait bien des larmes à toute l'église du Japon. L'accueil extraordinaire que ce Prince faisait aux missionnaires, le plaisir qu'il paraissait prendre à les entretenir en particulier de leur religion , la joie qu'il témoignait du succès de leurs travaux , tout cela fit quelque temps croire qu'il n'était pas éloigné du royaume des cieux : mais cette opinion dura peu , et l'on fut enfin eonvaiucu que Nobunanga n'avait point et n'au-
rait jamais de religion. Un jour que la cour était fort nombreuse , on vint dire à l'Empereur que le P. Organtin et Laurent demandaient à faire la révérence à Sa Majesté. Ce Prince montrant un visage fort gai , fit ouvrir les deux Laltans de sa chambre, et adressant la parole aux courtisans : (( Messieurs , leur dit-il , si vous ne vous » mettez de mon côté , je serai obligé de me » rendre et d'embrasser le Christianisme : ces )) docteurs étrangers me poussent à bout , et je » ne sais plus que leur répondre. » Sur cela les deux missionnaires entrèrent et rendirent leur respect à l'Empereur, qui les reçut avec une distinction qu'il ne marquait pas aux plus grands Seigneurs de sa cour, il leur dit ensuite : « Voici, » mes pères, une belle occasion de faire d'un » seul coup bien des conquêtes , redites-nous ce » que vous m'exposâtes dernièrement de l'unité » de Dieu , de ses perfections infinies , de sa pro- » vidence , et sur-tout de sa justice à récom- » penser les bons et à punir les médians , et » je vous réponds que vous allez faire autant y> de Chrétiens qu'il y a ici de personnes sensées. » Comme Laurent , ainsi que je l'ai déjà remarqué plusieurs fois, parlait le japonnais avec une grâce toute particulière , le P. Organtin le chargea de faire ce que souhaitait l'Empereur; il obéit, parla fort long-temps et fut écouté avec une attention merveilleuse. Quand il eut fini, chacun se regarda et parut charmé : on avoua
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que rien n'était plus solide ni mieux prouvé, on donna de grandes louanges au missionnaire, mais ce fut tout le fruit qu'il remporta de son discours. Un moment après , l'Empereur prenant en particulier le P. Organtin et son compagnon : (( Il faut , leur dit-il , que vous juriez y> que vous me parlerez avec toute la sincérité » dont vous êtes capables. » Quoique le P. Organtin ne vît pas encore oii tendait une telle proposition , il n'eut pas de peine à donner au Prince l'assuiaiice qu^il exigeait. Alors Nobunanga reprenant la parole : « De bonne foi , dit -il , y> croyez-vous tout ce que vous nous enseignez ? » car je vous dirai qu'après avoir promis le se- » cret à des bonses , comme je vous le promets, » ils m'ont avoué que tous leurs mystères étaient » de pures fables , inventées pour amuser et con- )) tenir la multitude. )) Le P. Organtin , qui ne s'attendait à rien moins qu'à ce discours , prit sans dire mot un globe terrestre qu'il trouva sous sa main , et montrant à l'Empereur les pays immenses qu'il avait traversés pour se rendre au Japon : « Sire , lui dit-il , Votre Majesté paraît » faire quelque estime de nous , mais si pour » vous débiter des fables nous avions entrepris » de si longs voyages , essuyé tant de travaux , » couru tant de dangers , traversé les mers les )) plus orageuses , abandonné nos parens , nos » amis , notre patrie , y aurait-il folie pareille à » la nôtre? Que les bonses parlent contre leur
» pensée , qiiapd ils vous disent des choses qu'ils » n'entendent pas et dont ils connaissent même » la fausseté, il n'y a pas lieu de s'en étonner : » qui ne voit que leur fortune est attachée à » faire passer leurs chimères pour des vérités » constantes? Mais que nous revient -il à nous » de notre pénihle ministère , et de notre con- » stante exactitude à nous abstenir de toutes les )) douceurs de la vie? En un mot, la manière » dont nous vivons ici ne suflit-elle pas ]x>ur con- » vaincre les plus incrédules , <|u'il faut que » nous ayons des preuves bien incontestables » des vérités que nous prêchons ? »
Tandis qu'il parlait , l'Empereur avait les yeux baissés et fixes , comme un homme qui ])ense profondément , apiès quoi reprenant tout-à-coup son air gai , il combla les deux religieux de mille nouveaux témoignages d'estime et de bonté , et marqua en les congédiant beaucoup de regret de ne les pouvoir entretenir ])lus souvent. A l'exemple du maître , les courtisans paraissaient se disputer à qui ferait plus d'amitié aux docteurs étrangers , et les trois (ils de 1 Empereur leur donnaient en toutes rencontres tant de marques d'une singulière bienveillance , ({u'il u*y avait rien qu'on ne put se promettre de ces Princes , lorsqu'un jour ils occuperaient les premiers trônes du Japon , auxquels ils avaient droit d'aspirer. Mais Nobunanga était toujours celui qui portait plus loin ralfeclion })our les
missionnaires , et il en donna alors une preuve à laquelle on ne s'attendait pas.
Le P. Valégnan était arrivé à la cour dans le temps qu'on faisait les préparatifs pour une fête magnifique que Nobunanga voulait donner à tous les Rois ses vassaux , ou ses alliés : il trouva ce Prince environné de presque tout ce qu'il y avait de grand dans l'empire ; il ne laissa point de se présenter pour avoir audience , et non-seulement il l'obtint sans délai , mais il fut reçu de l'Empereur et des Rois ses fils avec des marques d'estime et de considération qui étonnèrent tout le monde. La surprise redoubla , lorsqu'on sut que le père , à son retour chez lui , y avait trouvé huit beaux canards qu'on avait envoyés de fort loin au Roi de Bandoue , et dont ce Prince avait fait présent à l'Empereur comme d'une chose infiniment rare. Pour connaître combien cette manière d'agir de Nobunanga avec un simple religieux avait de quoi surprendre , il faut se souvenir que les Monarques de l'Asie mettent toute leur gloire à recevoir des présens et à n'en faire à personne ; le P. Valégnan , encouragé par ce succès de sa première visite, se hasarda de prier l'Empereur de trouver bon , qu'outre le collège qu'il avait donné aux missionnaires à Anzuquiama, on y bâtit un séminaire où la jeune noblesse chrétienne fut élevée dans tous les exercices convenables à sa condition, sous les yeux du plus grand Souverain de
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l'Asie. Nobunanga n'était pas vain, mais il était sensible aux moindres louanges que lui donnaient les missionnaires qu'il croyait incapables de cette basse flatterie dont les courtisans ne se défont presque jamais. Non-seulement il accorda ce qu'on lui demandait, mais il déclara qu'il voulait fonder le séminaire , et il tint parole.
Il est vrai que si ce Prince ne gardait point de mesure quand il s'agissait de l'iionneur et des intérêts du Cbristianisme , les Clirétiens , qui étaient à son service , n'épargnaient rien de leur côté pour lui faire tout le plaisir dont ils se pouvaient aviser : on savait qu'il aimait la magnificence, et que ses grands vassaux et les principaux officiers de sa maison ne pouvaient lui causer une plus sensible joie qu'en paraissant dans les actions d'éclat avec une pompe qui effaçât les Rois qu'il n'avait pas encore rendus ses feudataires. Ucondono connaissait sur cela son maître plus que personne; il vint au carrousel, c'était la fête dont je viens de parler, avec un équipage qui ne le cédait qu'à celui de l'Empereur et des Rois ses enfans. Et ce qui étonna extrêmement tout le monde , c'est que le premier jour de la fête, laquelle dura une semaine entière, ayant une livrée dont la ricbesse attirait tous les yeux , le lendemain il en prit une autre pour le moins aussi belle que la première , ce qu'il continua tous les jours. L'Empereur en eut un contentement auquel on attribua en partie la manière
33o HISTOIRE
dont il reçut le père visiteur, lorsqu'il lui donna son audience de congé ; car après avoir conduit lui-même ce religieux dans tous les appartemens de son palais, lequel véritablement, au rapport du père , était digne du Prince qui l'habitait , il lui fit présent d'une tenture de tapisserie , où le plan et toutes les beautés d'Anzuquiama étaient représentés au petit point ; le fond en était si riche , et tout y était d'une si grande délicatesse, que le père ayant envoyé cette tapisserie au Pape Grégoire XIII. On convint à Rome qu'il ne se pouvait rien voir en ce genre de plus beau ni de plus fnii.^
D'Anzuquiama , le père visiteur fut rappelé dans le Bungo , où le saint Roi Civandono , et la Princesse qu'il avait répudiée, mais qu'il laissait vivre dans un état conforme à son ancienne grandeur, faisaient, tous leurs efforts, l'un pour avancer , et l'autre pour arrêter le progrès de l'Évangile : le Roi qui avait pour lui le ciel, dont les intérêts étaient l'unique objet de son zèle , voyait avec une incroyable consolation de son ame, presque tous ses projets réussir : il fit entrer dans le sein de l'Église , la Reine de Fiunga sa fille et les deux Princes ses pelits-fds; et ce grand exemple, joint à plusieurs guérisons miraculeuses, qu'opéra vers ce même tenqjs la grâce du sacrement de la régénération , attirèrent à la foi un très-grand nombre d'infidèles.
Voilà quelle était dans toutes les parties de
l'empire la situation du Christianisme ; plus de cinquante Jésuites européens et japonnais , sans compter les catéchistes, dont le nombre était plus considérable, ne suflisaient pas pour administrer les sacremens aux fidèles et pour instruire les idolâtres , dont pkisieurs ne mouraient dans leurs infidélités que faute d'avoir quelqu'un qui leur en enseignât le remède , et qui les aidât à descendre dans la piscine mystérieuse du baptême. Ce fut en partie à dessein de remédier à un si grand mal , que le P. Valégnan se hâta de terminer une affaire très-importante , qu'il avait déjà concertée avec les Rois de Bungo et d'Arima, et le Prince d'Oinura : il s'agissait d'une ambassade d'obédience au Pape de la part de ces trois Princes. Comme tous concouraient au même dessein avec un zèle égal, la chose fut bientôt conclue, et il ne fut plus question que du choix des ambassadeurs. Le Roi de Bunao nomma d'àbord pour le sien le plus jeune des fils du feu Roi de Fiunga ; mais ce Prince étant au séminaire d'Anzuquiama , et ne pouvant être assez à temps pour l'embarquement qui pressait , on lui substitua Mancie llo son cousin germain, de la même maison que lui, et petit-fils d'une sœur du Roi de Bungo. Ce jeune Prince n'avait que quinze à seize ans, mais il était plus sage et plus judicieux qu'on ne l'est d'ordinaire à trente. L'ambassadeur du Roi d'Arima et du Prince d'Omura fut Michel Cingina, neveu du Prince et cousm
germain du Roi. Il n'y avait point au Japon de cavalier qui eût plus de grâce, ni plus de majesté dans le visage que ce jeune Prince. Deux seigneurs alliés à la maison d'Arima , et de même âge que les deux ambassadeurs , leur furent associés; l'un se nommait Marlin Farami, et l'autre Julien Nacaura : ils avaient tous deux beaucoup de mérite, et ils firent honneur aux Princes qui les avaient envoyés.
Outre l'obéissance que les ambassadeurs devaient rendre au Vicaire de Jésus-Christ, de la part de leurs maîtres , ils étaient encore chargés de quelques instructions particulières pour le Souverain-Pontife , pour le Roi d'Espagne , et pour quelques Princes d'Italie , auxquels l'église du Japon devait une borme partie des secours spirituels et temporels qu'elle recevait tous les jours , et dont elle en attendait encore de plus considérables dans la suite : mais ce que Civandono avait le plus à cœur était la béatification du P. François Xavier : son ambassadeur avait des ordres bien positifs de faire sur cela les plus grandes instances : elles ne furent pas sans effet ; et les historiens du Saint conviennent qu'encore que toute la chrétienté de l'ancien et du nouveau monde, s'intéressât à cette béatification, personne n'agit dans cette affaire , ni plus vivement , ni plus efficacement que le Roi de Bungo.
Les ambassadeurs s'embarquèrent à Nangazaqui , le vingt-deuxième de février mil cinq cent
quatre-vingt-deux. Dom Ignace de Lima se chargea de les conduire jusqu'à Méaco ; et ils y trou- Yerent un navire tout prêt qui les porta à Malaca : on ne peut guère souffrir davantage ni courir plus de risques qu'ils ne firent dans tout le cours de ces deux navigations : de Malaca à Cochin ils n'eurent ni la mer plus calme , ni les vents plus favorables , il semblait que Dieu prît plaisir à les mettre à deux doigts du naufrage, pour éprouver et pour fortifier leur confiance, en les préservant de la mort dans le moment que tout paraissait désespéré. Enfin ils arrivèrent à Goa , au commencement de l'année suivante; ils y furent reçus magnifiquement par le Vice- Roi Dom François Mascarégnas, et ils y séjournèrent plusieurs mois , ensuite ils retournèrent s'embarquer à Cochin. Le P. Yalégnan qui les avait accompagnés jusque-là , ayant reçu ordre de son général de prendre le gouvernement des missions de tout l'Orient , confia les ambassadeurs aux PP. Diego de Mesquita et Nngno Rodriguez, qui ne les abandonnèrent point jusqu'à leur arrivée à Rome : ils mirent à la voile au mois de février mil cinq cent quatre-vingt-quatre ; cette troisième navigation fut assez heureuse , et ne fut pas longue : et ils mouillèrent à Lisbonne le dixième d'août. Le Cardinal Infant , Vice-Roi de Portugal , leur fit tout l'accueil possil)le , et les obligea de séjourner un mois chez lui. Ils se rendirent ensuite à Evora y où ils étaient invités
pur l'archevêque Doni Tliéoton de Bragance ; de là , ils passèrent à Villa-Yiciosa , séjour des Ducs de Braaaiice. Les amitiés qu'on leur fit dans cette cour passent tout ce qu'on en peut dire. Le Duc Dom Tliéodose après les avoir comblés de caresses , en quoi il fut encore surpassé par la Duchesse Dona Catharina sa mère , leur donna plusieurs jours ses carosses, leur lit tenir une somme d'argent très-considérable , et ne les laissa partir qu'après leur avoir fait promettre de repasser par chez lui , à leur retour de Rome.
Ils se trouvèrent à Madrid pour voir prêter le serment de fidélité au Prince d'Espagne; et deux jours après, ils eurent audience publique du Roi Philippe II. Ils étaient chargés de lettres et de présens pour ce Prince ; et ils lui rendirent au nom de tous les fidèles du Japon , de Irès-humbles actions de grâces, pour les soins paternels que Sa Majesté Catholique ne cessait de prendre de cette église naissante. PhiHppe les embrassa tendrement , et leur témoigna qu'il faisait beaucoup d'estime de leurs personnes , et qu'il considérait extrêmement les Rois dont ils étaient les envoyés. Le lendemain , l'Impératrice Marie leur envoya ses carrosses, et ils allèrent lui faire la révérence ; le jour suivant , on les mena à l'Escurial, après quoi ils firent et rerurent les visites des Grands (fEs pagne et de Pambassadeur de France. Le Roi Catholique luimême les visita , et donna ordre qu'on leur équi-
pat un navire à Alicante : ils partirent de Madrid le viiitjt-sixième de novembre, et dans toutes les villes où ils passèrent, on leur rendit presque les mêmes honneurs comme on aurait fait au Roi : ils s'embarquèrent au mois de janvier mil cinq cent quatre-vingt-cinq, furent plusieurs fois battus de la tempête , et ne purent prendre terre à Livourne qu'au commencement de mars : ils entrèrent dans le port sur une frégate que le Grand-Duc avait envoyée à leur rencontre ; à leur débarquement toute l'artillerie du château les salua, et les carrosses du Grand-Duc les conduisirent à Pise , où ce Prince les attendait. Presque toute la cour alla au-devant d'eux , on les mena dans un palais qui leur était préparé, et où ils trouvèrent un dîner magnifique. Après le repas , Pierre de Médicis les visita ; et sur le soir, ils allèrent en cérémonie chez le Grand-Duc. Ce Prince était un des Souverains qu'ils avaient onlre de voir plus en particulier : il reçut leurs lettres et leurs présens avec une affabilité qui les toucha , donna toujours la main au Prince de Fiunga , et voulut que Dom Pierre son frère la donnât au trois autres ambassadeurs. Il les mena ensuite chez la Grand'Duchesse qu'on leur avait aussi fort enjoint de voir , et qui les embrassa avec une tendresse de mère. Ils passèrent tout le carnaval à Pise , et de là ils allèrent à Florence , où le nonce du Pape les visita , et le cardinal archevêque de Florence , qiù fut de-
puis le Pape Léon XI, les reçut avec la croix et en habit rouge , quoique ce fût en carême. De là ils passèrent à Sienne , et ne cessèrent d'être défrayés par le Grand-Duc , que lorsqu'ils entrèrent dans l'état ecclésiastique , oii ils le furent toujours aux dépens de Sa Sainteté. En quittant la garde , que le Grand-Duc leur avait donnée, ils furent reçus par deux cents arquebusiers, que Monseigneur Celsi, Vice-Légat de Viterbe leur envoya sur la frontière.
XL Grégoire XIII qui tenait alors le Siège apostolique , sentant sa fin approcher , fit prier ces jeunes seigneurs de se hâter, et leur envoya à deux journées de Rome sa compagnie de chevau-légers ; ce fut un vendredi vingtième de mars de l'année mil cinq cent quatre-vingtcinq , qu'ils entrèrent dans cette capitale du monde chrétien : ils allèrent descendre incognito à la maison professe des Jésuites , où le P. Claude Aquaviva , Général de la compagnie , les reçut accompagné de tout ce qu'il y avait de Jésuites à Rome. Il mena d'abord les Ambassadeurs à l'église, où le Te Deum fut chanté en musique. Le lendemain le Pape tint consistoire pour délibérer comment cette ambassade serait reçue , et il fut réglé qu'elle serait regardée comme ambassade royale ; qu'on ferait aux Ambassadeurs la réception la plus honorable qu'il serait possible, et qu'ils auraient audience en plein consistoire et dans la salle royale.
Le jour étant pris pour leur entrée solennelle, qui fut le lundi vingt- troisième de mars, l'Ambassadeur d'Espagne leur envoya son carrosse , pour les conduire à la vigne du Pape JaJes. Julien Nacaura, qui était fort malade, voulut partir avec les autres, disant que la vue de Sa Sainteté le guérirait ; mais à peine était-il à la porte del Populo , qu'il se trouva hors d'état d'aller plus loin. Alors on le conduisit au palais de Monseigneur Antonio Pinti , qui , après l'avoir fait un peu reposer, le mena à Saint-Pierre , pour y Laiser les pieds au Pape; il voulait attendre que le consistoire fût assemblé, mais Sa Sainteté l'embrassant amoureusement, l'engagea à se retirer, et lui promit de faire assembler une autrefois le consistoire, afin qu'il eût la consolation de le voir. Dès que les ambassadeurs furent arrivés à la vigne du Pape Jules, l'Evéque d'Imola, maître d'hôtel du Pape , les y vint complimenter, et tout étant prêt pour la marche, ils partirent de fort grand malin en cet ordre.
Les clievau- légers du Pape paraissaient les premiers avec leurs livrées, les Suisses venaient après, suivis des officiers des Cardinaux. Ensuite on voyait les carrosses des Ambassadeurs de France , d'Espagne, de Venise et de plusieurs autres états, avec toute la noblesse romaine à cheval. Les pages et les officiers des Ambassadeurs suivaient avec les trompettes et les timbales. Les Camériers du Pape et les autres ofliciers du palais, tous
en robes rouges, précédaient immédiatement les ambassadeurs qui étaient à cheval et vêtus à la japonnaise. Rien n'était plus superbe ni plus riche que leur habillement. Le Prince de Fiunga était entre deux archevêques, le Prince d'Ariraa et Farami , qui fut ce jour-là regardé comme l'ambassadeur du Prince d'Omura, chacun entre deux évêques. Le P. Diego de Mesquita , leur interprête, suivait à cheval, et grand nombre de cavaliers très-richement vêtus fermaient la marche. On entra ainsi dans Rome, et quoique toute la ville fût accourue , et que les rues, les fenêtres et les toits mêmes fussent remphs , l'admiration et la religion suspendaient tellement les esprits , qu'il régnait partout un profond et sacré silence, lequel n'était interrompu que par le seul bruit des trompettes, et par quelques acclamations qu'on entendait de temps en temps.
Quand les ambassadeurs furent sur le pont St.-Ange , tout le canon du château tira , l'artillerie du palais St.-Pierre y répondit ; ensuite on entendit un concert de toutes sortes d'instrumens, qui a ccompagna les ambassadeurs jusque chez le Pape. Dès qu'on sut qu'ils étaient proche , le Pape et les cardinaux descendirent à la salle royale , qui se trouva si pleine , qu'il fallut que les Suisses usassent de violence pour conduire le Saint-Père jusqu'à son trône. A peine y était-il monté, que les ambassadeurs parurent chacun leur lettre à la main , et que s'étant
prosternés aux pieds de Sa Sainteté , ils déclarèrent d'une voix haute et distincte , qu'ils venaient des extrémités de la terre reconnaître le Vicaire de Jésus-Christ , et lui rendre leurs hommages , au nom des Princes qui les avaient envoyés , et en leur propre nom. Grégoire que la vue de ces jeunes seigneurs avait d'abord attendri , ne put les entendre sans verser bien des larmes. Il les releva , les embrassa plusieurs fois , et leur témoigna une bonté dont l'impression leur resta toute leur vie : on les conduisit ensuite sur une estrade qu'on avait dressée exprès, 011 ils se tinrent debout , tandis que le Secrétaire de Sa Sainteté lut tout haut les lettres qu'ils avaient apportées. Cette lecture finie , le P. Gaspard Gonsalez , Jésuite, fit le discours qu'on appelle d'obédience, dans lequel il expliqua plus amplement les intentions des Souverains dont on voyait les ambassadeurs , et Monseigneur Antonio Bocapaduli répondit selon la coutume au nom du Pape. L'audience finit comme elle avait commencé , par le baisement des pieds : les cardinaux firent aux ambassadeurs mille questions sur les aventures de leur voyage , et sur les raretés de leurs pays ; ils y répondirent avec tant d'esprit et de sagesse , que tous avouèrent qu'il était difficile de trouver des jeunes gens plus accomplis : ensuite Grégoire se leva de son siège , et voulut que les deux chefs de l'ambassade , qui étaient de sang royal , lui levassent le devant de sa robe ,
et depuis il les fit toujours servir de candataires, honneur qui est afiecté à l'Ambassadeur de rEinpereur. Après qu'ils eurent conduit le Saint- Père dans son appartement, le Cardinal saint Sixte, neveu du Pape , le Cardinal Gastavillan et le Duc Jacques Bon-Compagno , frère de Sa Sainteté , et capitaine de la Sainte-Eglise , leur donnèrent à diner.
Après le repas , Grégoire voulut entretenir en particulier les Ambassadeurs , et fut charmé de leurs manières et de leur conversation. Le lendemain ils accompagnèrent Sa Sainteté , qui alla en cavalcade à Notre-Dame de la Minerve : ils se vêtirent ce jour-là à 1 italienne , et recurent les visites des Ambassadeurs du Sénat, des magistrats et de la noblesse *, ils parurent encore une fois à la japonnaise , dans une cérémonie où le Pape se trouva ; mais avec d'autres habits que ceux qu'ils avaient le jour de leur entrée , et ils reçurent en cette occasion tous les honneurs que Sa Sainteté peut faire aux Princes mêmes en de semblables rencontres. Depuis ce temps-là on ne les vit plus qu'habillés à l'italienne , mais si magnifiquement , que le seul drap pour trois habits qui furent donnés à chacun , monta à douze mille écus , et les garnitures à proportion , encore le Pape dit-il que si l'on n'eût pas été en carême , il eût bien fait une autre dépense. Au reste , tout le monde admirait la manière aisée avec laquelle des étran-
gers venus de si loin et dans un âge si jeune , se tiraient de tout ce long cérémonial.
Avant que de rendre les visites, les Ambassadeurs voulurent aller en dévotion aux sept églises , et le Pape ordonna qu'on les y reçût en procession , les cloches sonnant , et les orgues jouant. Comme on sut qu'ils devaient voir les reliques , toute la ville les y suivit , et jamais on n'avait vu une si grande alîluence de personnes de toutes les conditions. Julien Nacaura était toujours malade , et l'on craignit même pour sa vie y mais par les soins empressés du Saint-Père qui lui envoya ses médecins , et qui , à toutes les heures du jour , voulait être informé de l'état de sa santé , il lut tiré d'allaire. On ne saurait croire jusqu'où allait l'attention de Sa Sainteté pour ce jeune seigneur; on lui dit un jour que le malade avait peine à prendre une potion dont on espérait un grand eil'et , elle l'envoya aussitôt plier de se forcer , et de la prendre pour l'amour d'elle. Après tout , une vie qui fut uniquement employée au salut des âmes , et que nous verrons terminée par un glorieux martyre , méritait bien que le Vicaire de Jésus-Clnist s'intéressât à sa conservation.
Le dixième d'avril , Grégoire III mourut , n'ayant été malade que peu de jours. Un moment avant que d'expirer , il voulut encore savoir des nouvelles de Nacaura. Cette perte causa aux Ambassadeurs une tristesse dont on eut bien
de la ])eine à les faire revenir : mais on les assura que quiconque serait élu Chef de l'Eglise, aurait pour eux la même tendresse que le défunt Pape leur avait témoignée , et quelque temps après , le conclave leur envoya un évèque pour leur donner les mêmes assurances. Dès le vin^tcinquième d'avril , Sixte V fut élu tout dame voix. Avant son exaltation il avait été vui des cardinaux qui avaient fait plus d'amitiés aux ambassadeurs ; il les redoubla quand il fut Pape , jusque-là qu'étant allés sur-le-champ pour lui baiser les pieds , il les fit passer devant trois cardinaux qui demandaient audience : ils se trouvèrent à son couronnement , et ils y tinrent leur rang , portèrent le poêle et donnèrent à laver à Sa Sainteté , lorsqu'elle dit la messe. Us eurent les mêmes honneurs lorsque le Pape fut couronné à Saint-Pierre , et intronisé à Saint-Jean de Latran. Le Saint-Père les fit ensuite inviter à aller visiter sa vigne , où son majordome et vingt-quatre prélats les reçurent de sa part , et les régalèrent splendidement. Enfin , ils furent faits chevaliers aux éperons dorés. Le Pape tint exprès chapelle , il leur donna lui-même Tépée et la ceinture; fit chausser les éperons aux Princes deFiunga et d'Arima , par les ambassadeurs de France et de Vénite, et aux deux jeunes seigneurs , par le Marquis Altemps. Il les fit venir ensuite en sa présence , tout armés, leur mit à chacun une chaîne d'or et sa médaille d'or
au COU , les embrassa et les baisa ; après quoi il leur (lit la messe en particulier , et les communia de sa main.
Sa Sainteté traita ensuite avec eux , et le père Aquaviva , des choses contenues dans leurs instructions : ils obtinrent plus qu'ils ne demandaient , et il ne fut plus question que de répondre aux lettres qu'ils avaient apportées. Le Pape le fit de la manière la plus obligeante , et la plus bonorable pour les Princes à qui il écrivait. Il donna, dans ses lettres, aux Rois de Bunso et d'Arima rang parmi les Rois catlioliques , ce qu'il confirma par les présens , dont les lettres furent accompagnées. Ces présens furent l'épée et le cbapeau , avec une portion de la vraie croix dans un reliquaire d'or. Sa Sainteté déclare que ces présens qu'elle a bénis et qu'elle ne fait qu'aux Rois^ leur seront rendus à la fin d'une messe où il y a indulgence plénière pour tous les assistans. Le Prince d'Omura n'est traité que de noble Baron dans la lettre de Sixte V , et le Souverain-Pontife ne lui envoya qu'une croix d'or , mais beaucoup plus grande que celle qu'il envoya aux deux Rois , et dans le bref par lequel ce Pape donne aux Princes qui ont envoyé des Ambassadeurs, droit d'entrer au consistoire, Sumitanda n'y est point excepté. Les Amljassadeurs eurent aussi de fort beaux présens , et le Saint-Père en fit délivrer pour les missionnaires du Japon, qui étaient en même-temps une preuve T. L 24
de sa magnificence, et de son aflfection pour ces ouvriers évangéliques.
La dernière visite des Ambassadeurs fut au Capitole , où le Sénat et le peuple romain s'étaient assemblés pour les recevoir Patrices ; on leur en fit délivrer les patentes scellées d'un sceau d'or large comme la main et de l'épaisseur d'un doigt; le jour de leuf départ approchant, ils allèrent à Saint- Pierre baiser les pieds au Pape, qui leur fit toucher de quoi les défrayer jusqu'à Lisbonne , les recommanda au Roi d'Espagne , et à la République de Gènes , par des brefs où l'on voyait toute la tendresse d'un père, et ordonna que dans toutes les villes de leur passage , tant qu'ils seraient sur les terres de l'état ecclésiastique , ils fussent magnifiquement reçus. Le Roi de France les avait déjà fait inviter , à leur arrivée en Espagne , de passer par ses états ; son Ambassadeur à Rome le fit encore avec instance : l'Ambassadeur de l'Empereur et celui du Duc de Savoie en firent autant ; mais ils s'excusèrent sur ce que leur voyage ayant déjà été de trois ans , ils étaient obligés d'user de toute la diligence qui leur serait possible , pour se rendre au Japon.
XII. Ils partirent de Rome le troisième de juin mil cinq cent quatre vingt- cinq , et laissèrent toute la ville charmée de leur modestie , de leur bonne grâce , de leur esprit , et sur-tout de leur piété, dont ils donnèrent partout des
marques si solides, qu'on les regardait comme des Saints ; et qu'ils soutinrent parfaitement l'opinion de la haute vertu des Chrétiens du Japon. Les chevau-légers du Pape les accompagnèrent tout le jour de leur départ ; et quantité de noblesse monta à cheval pour leur faire cortège , et les conduisit fort loin : le Cardinal saint Sixte les reçut à Castellana , et les y traita avec magnificence ; à Spolette , on leur présenta les clefs de la ville, et ils furent reçus dans la cathédrale au son des cloches et des haut-bois : à Assise et à Montefalco , ils visitèrent les reliques de saint François et de sainte Claire. Le Cardinal Philippe Spinola leur fit rendre à Pérouse , où il était légat, des honneurs extraordinaires: lui-même à la tête du clergé, les reçut assez près de la porte de la ville, et fit chanter en musique ces paroles d'Isaïe: Gentem , qiiam nesciehas , vocahis , et génies , quœ ie no7i noverunt , ad te current yr opter Deum tuum, et sanctum Israël , qui (jloriflcavit te. A voir de quelle manière ce Cardinal témoignait son affection à ces jeunes Seigneurs auxquels il voulait même faire dresser des arcs de triomphe , si le temps le lui eût permis , on eût dit qu'il pressentait qu'un de ses neveux , qu'il aimait tendrement , qu'il avait fait élever avec un trèsgrand soin , et qui était alors au noviciat des Jésuites de Noie , était destiné à être une des plus fermes colonnes et un des plus illustres martyrs de l'église du Japon. Les Ambassadeurs , au sortir
de Péroiise , entrèrent dans la marclie d'Ancône, où le Cardinal Gésualdi , qui en était légat , les traita avec toute la distinction possible : ils ne furent pas moins bien reçus à Bologne par les soins des Cardinaux Salviali et Paleolto , dont le premier était légat et le second Arclievéque. A l'entrée du Ferrarois , ils trouvèrent le Comte Bévilaqua avec cinquante arquebusiers à cheval , que le Duc de Ferrare avait envoyés pour les recevoir : à quelque distance de là , Alphonse d'Est, oncle du Duc, les vint complimenter, et les conduisit au palais avec un cortège de cent carrosses. Le Prince les attendait avec toute sa noblesse , au bas de son escalier ; il les reçut avec mille démonstrations d'amitié , et les logea dans l'appartement qui était encore tout meu- Blé , depuis que le Roi Henri III y avait logé , lorsqu'allant de Pologne en France , il passa par Ferrare : le lendemain , les Ambassadeurs visitèrent les Duchesses de Ferrare et d'Urbin , le Duc ne les quittant point, et donnant toujours la main au Prince de Fiunga.
Nacauia retomba malade à Ferrare, et fut cause que les Ambassadeurs y séjournèrent quelque temps avant que de partir : ils firent présent au Duc d'un habit japonnais et d'un sabre que le Roi de Bunç^o avait porté, et qui coupait l'acier avec une facilité merveilleuse. Le Duc leur donna sa barque pour les conduire à Venise ; il y avait trois chambres tapissées magnitiquement, et un
lit tendu pour Nacaiira (jue les médecins et les chirurgiens de Son Altesse ne quittèrent point : une frégate bien armée allait devant pour les escorter ; et à l'heure du dîner , deux petites barques qui les suivaient, s'approclièrent de la leur : dans l'une était la cuisine et dans l'autre les offices , et ils y furent servis comme s'ils eussent été à la table du Duc. Ils eurent le vent si favorable , qu'ils arrivèrent de bonne heure le même jour à Quiosa , et le lendemain à Venise. A une lieue ou environ de la ville, ils rencontrèrent le fameux Lipoman avec quarante autres Sénateurs en robes rouges, qui, après les avoir complimentés, les firent passer dans un bâtiment de ceux qu'on appelle plattes^ armé comme pour recevoir des Souverains : ils entrèrent dans Venise par le grand canal , suivis d'un nombre prodigieux de gondoles remplies des personnes les plus qualifiées de la ville : ils decendirent à la maison professe des Jésuites, 011 le Te Deum fut chanté en musique ; et le même jour le nonce de Sa Sainteté les visita; le jour suivant le Patriarche de Venise et tous les ambassadeurs des Princes leur rendirent aussi visite : la Seigneurie leur avait fait meubler magnifiquement un appartement chez les Jésuites, et un gentilhomme nommé Constantin Molina , un des plus vertueux et des plus accomplis cavaliers de son temps , avait été nommé pour les accompagner partout. Le troisième jour , qui avait été choisi pour
leur audience publique, trente Sénateurs les vinrent prendre à leurs logis \ ils s'embarquèrent sur les mêmes bâtimens qu'ils avaient montés la première fois, et furent conduits dans la grande salle où le Doge Nicolas Daponte les attendait. A leur entrée , tous les Sénateurs se levèrent , et leur cédèrent les premières places. L'audience se passa en civilités réciproques ; à la fin les Ambassadeurs firent présent au Doge d'un habit, d'une épée et d'un poignard. Le soir, ils virent tout ce qu'il y a de plus beau à voir dans Venise ; la procession du vingt-cinquième de juin, jour de l'apparition de saint Marc , ayant été remise en leur considération jusqu'au vingt-neuf , ils y assistèrent et furent bien surpris de se voir représentés dans des tapisseries rendant obéissance au Saint-Siège. Un autre jour, on les mena aux deux châteaux Di Lido , entre lesquels la Seigneurie les traita somptueusement sur la mer par le plus beau temps du monde : elle voulut aussi avoir leurs portraits au naturel de la main de Jacques Tintorelti , un des plus fameux peintres de son siècle, et les fit placer dans la chambre du grand conseil avec ceux des Doges : enfin , on leur fit de magnifiques présens, et on donna ordre qu'ils continuassent d'être défrayés , tant qu'ils seraient sur les terres de la République. De Venise, les Ambassadeurs allèrent à Mantoue ; en arrivant à Villa-Franca , ils trouvèrent le Commandeur Mutio Gonzagua qui les com-
plimenta de la part du Duc Vincent, et les pria d'excuser si le Bue lui-même n'était pas venu les recevoir sur la frontière; que c'avait été le dessein de Son Altesse, mais qu'une incommodité l'avait retenue au lit. A la première porte du faubourg, Scipion Gonzagua, depuis Patriarche de Jérusalem et Cardinal, leur renouvela encore les excuses du Duc ; à quelque distance de là , parut le Prince, fds du Duc, qui les conduisit au bruit de cent pièces d'artillerie , jusqu'au palais ducal avec une suite magnifique : le peuple qui bordait les rues, se jetant à genoux par dévotion, comme ils approchaient du palais, les canonades recommencèrent et durèrent au moins une heure- On leur avait préparé des appartemens si superbes, que le Prince de Fiunga entrant dans le sien , dit qu'il lui semblait entrer dans un palais enchanté. Le lendemain de grand matin, le Duc qui se portait mieux, et^le Prince son fils , allèrent les premiers les visiter dans leur chambre. Ce jour-là le Duc devait tenir sur les fonds de baptême un rabin juif : il engagea les Princes de Fiunga et d'Arima à prendre sa place. Le soir il y eut illumination dans le plus beau quartier de la ville : les trois jours suivans se passèrent en toutes sortes de divertissemens. Le Duc et le Prince firent ensuite aux Ambassadeurs des présens d'un prix inestimable; et ceux-ci prièrent Leurs Altesses d'agréer un habit japonnais iufmiment riche, et deux épées
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fort précieuses : à leur départ, le Duc les conduisit lui-même fort loin , et les fit escorter, jusques dans le Milanais.
Dès qu'ils furent arrivés à Crémone , un gentilliomme du Duc de Terre-Neuve , Gouverneur du Milanais , les vint complimenter de la part de son maître , et le Cardinal Nicolas Sfondrati , alors Évêque de Crémone , et depuis Pape , les retint deux jours pendant lesquels il n'est point de caresses qu'il ne leur fit. De Crémone ils se ren* dirent à Lodi où ils restèrent encore deux jours , parce que le Duc de Terre-Neuve n'était pas à Milan , et qu'il voulait les y recevoir lui-même. Ils partirent de Lodi le vingt-troisième de juillet , avec une nombreuse escorte : ils rencontrèrent à moitié chemin un officier général avec un. détachement de cavalerie ; peu de temps après , Dom Biaise d'Arragon , oncle du Duc de Terre- Neuve , parut à la tête des chevau- légers et des arquebusiers à cheval. Les Ambassadeurs descendirent de carrosse pour recevoir les civilités de Dom Biaise , et ce Seigneur leur présenta quatre genêts d'Espagne superbement enharnachés , qu'ils montèrent. Le gouverneur s'était avancé hors des faubourgs avec ses deux fils^ le Marquis d'Avalos son neveu , le Sénat , le Magistrat , et plus de cinq cents gentilshommes à cheval.
Toute la ville était sortie , et bien avant dans la campagne , les chemins étaient bordés d'un
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nombre infini de toutes sortes de personnes : après les premiers complimens qui se firent avec plus d'afifection que d'ordre , on commença la marche. Le Duc mit à sa droite le Prince de Fiunga; le Visiteur du Roi , le Prince d'Arima ; le grand-chancelier, Farami, et le Président du grandconseil , Nacaura. Les rues par où ils passèrent étaient tapissées de tout ce qu'on avait trouvé dans la ville de plus précieux , et ils furent conduits au collège des Jésuites , avec encore plus d'appareil qu'ils ne l'avaient été à la maison professe de ces pères à Venise. Le dimanche suivant , ils assistèrent à la première messe solennelle que l'Arclievêque Visconti y célébra , et ils y communièrent de la main du prélat. Le Duc de Terre-Neuve leur rendit plusieurs visites jusque dans leurs chambres , et toute la ville témoigna , pour leur faire honneur , un zèle qui les toucha sensiblement. Le gouverneur de la citadelle les invita à manger dans sa place , et les y reçut au bruit de plusieurs décharges de toute son artillerie. Sur le soir même du jour , il vint des nouvelles de Gènes , que les galères qui devaient porter les Ambassadeurs en Espagne , étaient prêtes , ce qui les obligea de partir le lendemain après avoir séjourné toute une semaine à Milan. Ils ne furent que deux jours à Gênes , quoi qu'on put faire pour les retenir, et pour aller encore plus loin dans les honneurs qu'on leur rendit, que n'avaient été les Ducs
de Ferrare et de Mantoue , les Vénitiens et le Gouverneur du Milanais. Ils s'embarquèrent le huitième d'août, et arrivèrent le dix-septième à Barcelonne. -
Nacaura y eut encore plusieurs accès de fièvre , ce qui obligea les Ambassadeurs d'y rester: plus d'un mois. Ils eurent audience du Roi catholique à Monçon. Ce Prince les reçut debout comme il avait fait à leur premier voyage ; il enchérit encore sur les caresses qu'il leur avait faites alors , et , après leur avoir fait de fort beaux présens , il leur fit équiper le meilleur vaisseau qui se trouvât dans le port de Lisbonne , fournit à tous les frais de leur voyage , leur fit toucher une grosse somme d'argent , manda au Vice-Roi des Indes de les pourvoir abondamment de tout , jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés au Japon , et voulut qu'à leur débarquement , on leur fît donner à chacun un des plus beaux chevaux arabes qui pourraient se trouver : ils tinrent parole au Duc de Bragance en allant à Lisbonne , et le trentième d'avril de l'année mil cinq cent quatre-vingt-six , ils mirent à la voile. Ils furent long-temps dans tous les lieux où ils avaient passé , le sujet ordinaire des entretiens. On n'avait point encore vu ensemble tant de noblesse , de modestie , de vertu et de mérite ; mais ce qui charma tout le monde , ce fut la tendre et sincère piété qu'ils firent paraître j rien ne fut jamais capable de
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leur faire manquer à aucun des exercices de dévotion qu'ils s'étaient prescrits , et toute l'attention du père de Mesquita à qui on leur avait ordonné d'obéir exactement en tout , fut de modérer leur ferveur. Ils avaient tous quatre une douceur qui leur gagnait tous les cœurs, et l'on ne pouvait leur parler sans être pénétré de dévotion. Mais ce qui montre à quelle perfection ils étaient déjà arrivés , c'est que de tout ce qu'ils virent en Europe , rien ne les toucha , et qu'ils ne conservèrent presque le souvenir que de quelques entretiens particuliers qu'ils eurent avec des personnes d'une sainteté éminente. Les principaux furent Dom Tliéoton de Bragance , Evêque d'Evora , auquel le Prince d'Arima écrivit , en arrivant à Nangazaqui, une lettre que nous avons; les Cardinaux Paléotto et Sfondrati , Eléonore d'Autriclie , Duchesse de Mantoue , lille de l'Empereur Ferdinand , et le bienheureux Louis de Gonzague qui entra cette même année au noviciat des Jésuites de Rome. Je parlerai ailleurs de leur retour au Japon , où les affaires , pendant leur absence , avaient bien changé de face.