‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 11 sur 18 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Le Roi d'Arima et le Gouverneur de Nangazaqui , après avoir donné l'ordre dont nous venons de voir l'exécution, partirent pour Surunga , où ils furent reçus du régent avec tout l'accueil imaginable. Fascengava ne laissa point échapper une si belle occasion de persuader à Sucbendono qu'il ne pouvait rien faire de plus agréable au Cubo-Sama que de pousser à toute outrance les fidèles de ses états, et afin de joindre la voie de la conviction à celle de la force et de la violence, il l'engagea à mener avec lui, à Arima, un fameux bonse nommé Banzui, un des plus accrédités docteurs du Japon : la réputation de Banzui , jointe à la consternation où ils croyaient trouver les Chrétiens , leur répondait presque du succès de leur entreprise; mais ils furent bien étonnés,, lorsqu'en arrivant à Arima , ils apprirent qu'il n'y avait eu de larmes versées, dans la famille dont on avait prétendu faire un exemple, que par ceux qu'on avait épargnés, et que tous les fidèles soupiraient après un semblable sort. Ce fut encore bien pis, lorsque la Reine ayant fait venir le bonse Banzui en présence de toute sa maison, elle ne put jamais

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ni par prières ni par menaces, obliger personne à avoir avec ce faux prêtre le moindre commerce , ni à lui rendre aucun devoir de civilité. Une lllle d'honneur de la Reine, qui se nommait Maxime, osa bien, en présence de la Princesse, jeter à la tête de ce prêtre idolâtre une espèce de chapelet qu'il lui avait mis entre les mains ; on l'envoya sur-le-champ en prison ; elle y demeura douze jours sans qu'/jn lui donnât aucune nourriture, et même les sept premiers jours elle était si étroitement liée à une colonne, qu'elle ne pouvait se mouvoir. Outre cela, des personnes apostées par la Reine ne cessaient de lui faire les propositions les plus séduisantes pour l'engager à se rendre aux volontés de cette Princesse. Maxime soutint cette attaque avec une constance qui charma jusqu'aux ennemis du Christianisme; mais ce qui causa à toute cette cour un grand étonnement, c'est qu'après une gi excessive abstinence , cette généreuse fille sortit de sa prison avec tout l'embonpoint qu'elle avait en y entiant. Tout cela pourtant ne lit qu'irriter la Reine ; Maxime fut chassée du palais , et mise au rang des esclaves dans une cuisine , où la perte de sa liberté la consola de n'avoir pas répandu son sang pour Jésus-Christ , et où ayant fait vœu de chasteté perpétuelle , elle ne songea plus qu'à plaire à celui qu'elle venait de choisir pour son époux.

Un page du Roi moiitra encore plus de har-

diesse : c'était un enfant de neuf ans. Suchendono lui ayant voulu donner lui-même un de ces chapelets que le bonse distribuait, il lui dit qu'il ferait bien mieux de reprendre celui des Chrétiens , qu'il avait autrefois porté , que de Touloir rendre les autres complices de son infidélité : il ne s'attendait à rien de moins qu'à la mort , après une telle réponse ; mais Suchendono se contenta de le bannir. Cependant, tant de constance lassa encore ce Piince plus qu'elle ne l'irrita , et soit qu'il ne fût pas capable d'une résolution suivie , ou que la honte d'une conduite dont il ne pouvait pas voir le ridicule , l'arrêtât, on fut quelfjues mois sans inquiéter beaucoup les Chrétiens.

Le Gouverneur de Nangazaqui ne put souffrir ces lenteurs ; mais il vit bien qu'à moins que de réveiller Suchendono par les plus puissans motifs, il ne viendrait jamais à bout de rengager comme il souhaitait , il s'avisa de lui mander , qu'il était échappé au tuteur de dite que, selon toutes les apparences, le Roi d'Arima était encore Chrétien, puisque tous ses sujets, jusqu'à ses principaux oiliciers , faisaient publiquement et en toute liberté profession du Christianisme. Le jeune Prince, dont la passion dominante était de régner , donna dans le piège, et résolut de démentir hautement cette prétendue calomnie. Il connnença par assembler quelques-uns des principaux Seigneurs de sa cour,

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jeur déclara les avis qu'il avait reçus , après quoi il leur parla de la sorte : a II ne lient qu'à vous de me rendre le plus heureux des Rois du Japon , et il ne vous en coûtera presque rien pour mettre le comble à mon bon^ heur. On ne voit dans aucune cour tant de zèle pour le Souverain , ni tant de vrai mérite qu'on en trouve dans celle-ci. Faut-il qu'une bagatelle nous empêche de goûter la douceur d'une félicité si digne d'envie I Les malheurs des temps m'ont obligé à dissimuler ma Religion ; j'ai eu le chagrin d'apprendre qu'on me faisait passer pour en être le persécuteur , moi qui suis Chrétien plus que jamais, et qui en convaincrai un jour les plus incrédules. Pour avoir puni du dernieo' supplice des brouillons qui troublaient la paix de mon royaume , doit-on se persuader que j'aie entrepris d'exterminer le Christianisme par le fer et par le feu ? Les Clirétiens sontils donc impeccables, et les lois ne sont-elles pas pour eux comme pour les autres? Les Monarques du grand occident , dont tous les sujets professent la véritable Religion, ne condanment-ils pas tous les jours à la mort ceux qui sont trouvés rebelles à leurs ordres , et qui s'est jamais avisé de leur en faire un crime? Vous voulez des preuves de ma Religion, j'en donnerai , mais le temps n'en est pas venu ; et à quoi bon , par des éclats hors de saison,

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)> mettre le Christianisme en danger d'être dé- » truit sans ressource ? Ce que j'en fais , c'est » pour le conserver ; secondez-moi , si vous avez » un véritable zèle , dissimulez pour un peu » de temps , et par une opiniâtre résistance à » des édits dont le régent se repent peut-être » déjà , ne m'obligez pas à vous perdre , et à » me perdre moi-même. »

II. Suchendono sortit après avoir achevé de parler, et l'on remarqua qu'il lui était échappé quelques larmes. Des Seigneurs qui composaient cette assemblée , les uns se retirèrent sans rien dire , d'autres promirent de taire ce que souhaitait le Prince; trois seulement déclarèrent qu'ils ne voyaient point de milieu entre trahir sa foi , et la dissimuler dans une semblable rencontre, que leur premier Souverain était Dieu , et qu'ils lui seraient lidèles jusqu'à la mort. La docilité du plus grand nombre lit croire à Suchendono, qu'ayant du premier coup si fort avancé son entreprise , il viendrait ibrt aisément à bout du reste. 11 le manda au Gouverneur de Nangazaqui ; mais Fascengava lui fit réponse que pour ce (jui regardait les obstinés , il n'en devait pas avoir le démenti , quand ce ne serait que pour convaincre le Cubo-Sama de ses véritables sentimens ; fju'il devait donc faire des coupables , un exemple qui inspirât de la terreur : en un mot , qu'il était d'avis qu'on les condamnât au feu , avec leurs iemmes et leurs eufans. Cette

proposition parut dure à Sucheudono ; mais la Reine son épouse, qui avait un empire absolu sur son esprit, étant du sentiment de Fascengava , il fallut se rendre. Le cinquième d'octo- Lre , le Gouverneur d'Arima eut ordre d'arrêter les trois Seigneurs , et de leur signifier qu'ils étaient condamnés au feu avec toutes leurs familles , en cas qu'ils persistassent dans leur désobéissance. De ces illustres confesseurs , l'un se nommait Adrien Tacafati Mondo , un autre , Léon Faïuxida Luguiémon , et le troisième , Léon ïaquendomi Caniémon. Mondo avait une femme qui portait le nom de Jeanne , une lille de vingt ans , qui avait été nommée Madeleine , et un iils âgé de douze ans, qui avait reçu le nom de Jacques. Faïuxida avait aussi une femme , appelée Marthe , et Caniémon un fils à l'âge de vingt-sept ans , qui se nommait Paul : des amis mirent sa femme en sûreté.

On eut cet égard j)our la qualité des prisonniers, qu'on ne les mit point dans les prisons publiques, on les enferma dans une maison particulière , où la femme de Caniémon s'étant échappée des mains de ses amis , vint trouver sou mari et son fils pour mourir avec eux ; mais on ne l'y laissa pas long-temps, et malgré tous ses efforts, on la reconduisit au logis d'où elle s'était sauvée. Cependant , la nouvelle de ce qui devait se passer à Arima , s'étant répandue de toutes parts , il se fit un si grand concours de Chrétiens at-

tirés à la capitale par l'espérance d'un sort pareil , qu'on en compta jusqu'à vinj^t mille. Cette multitude donna d'abord quelque alarme à la cour; on leur envoya faire commandement de se retirer ; mais quand on eut appris qu'ils étaient sans armes, et quils ne désiraient que la mort, on prit le parti de les laisser en repos. Ils demeurèrent campés hors des murs , aucun d'eux ne coucha dans la ville , et pendant trois jours qu'ils furent là , les Chrétiens d'Arima les nourrirent. Ceux des courtisans qui avaient été inlidèles , et qui de la dissimulation avaient bientôt passé, à une idolâtrie ouverte , ne purent voir tant de ferveur et un désir si extraordinaire de la mort , sans se reprocher leur lâcheté. Ils la pleurèrent avec des larmes si amères , qu'ils convainquirent tout le monde de la sincérité de leur conversion. On exigea d'eux une profession publique de leur foi ; ils la firent , ils passèrent par beaucoup d'autres épreuves , après quoi on les reçut à la pénitence chrétienne. La première chose qu ds firent ensuite de leur réconciliation à l'église , ce fut d'aller embrasser les prisonniers, qu'un tel changement combla de joie. Les nouveaux convertis conjurèrent le Gouverneur d'Arima de les joindre à leurs frères, puisque la cause était la même ; mais on ne lit pas semblant de s'apercevoir de ce qui était arrivé. Après bien des instances , ces généreux péuitens n'ayant plus d'espérance de rien obtenir , et se trouvant

indignes d'une grâce qu'ils considéraient dans les autres comme la récompense de leur iidélité , renoncèrent à tout ce qu'ils possédaient dans le monde , et s'exilèrent avec toutes leurs familles. Le septième jour d'octobre , au malin , les confesseurs apprirent que leur condamnation était signée , et on leur sigiiifia leur sentence dans les formes. Ils la reçurent avec joie , et l'on vit bien qu'ils attendaient avec impatience l'iieure de l'exécution. Il manquait une chose à leur bonheur ; c'était de recevoir le pain des forts avant que d'aller au combat. Ils prièrent Dieu que cette grâce ne leur fut point refusée , et ils furent exaucés. Deux pères Jésuites trouvèrent moyen de s'introduire chez eux , les confessèrent , les communièrent , et ne pouvant rester plus long-temps avec eux , sans s'exposer à être reconnus , ils les laissèrent comblés de la plus pure joie qu'ils eussent encore ressentie; enfin, le moment de leur sacrifice approchant , on vit commencer une espèce de triomphe qui , depuis la naissance de l'Eglise , n'avait jamais eu d'exeïn^ pie. Les vingt nulle Chrétiens de la campagne, au sigual qu'ils en reçurent , entrèrent dans la ville , ornés de guirlandes et tenant leur chapelet à la main. Ceux de la ville , dont le nombre était pour le moins aussi grand , ornés aussi de guirlandes et un cierge à la main , les attendaient , et dans l'instant que les martyrs parurent, tous se mirent en marche dans le rang

qui avait été marqué à chacun. Les huit confesseurs de Jésus-Christ étaient au miheu , leurs bourreaux les suivaient avec une compagnie de soldats, faible défense contre quarante mille hommes , mais plus que suflisante contre (juarante mille Clirétiens , dont l'unique regret était de ne pouvoir suivre à la mort ceux qu'ils accompagnaient au lieu de leur supplice. Les plus proches des prisonniers les félicitaient , les autres priaient pour eux , ou chantaient les louanges du Seigneur •, et toutes les campagnes voisines retentissaient de leurs chants d'allégresse. Quand on fut arrivé au lieu du supplice , chacun prit sa place sans confusion , et les martyrs coururent embrasser leurs poteaux , c'étaient huit colonnes soutenant un toit de charpente au milieu d'une espèce d'esplanade , sous les fenêtres du château. Tandis que toutes choses se disposaient pour commencer l'exécution , Caniémon le père monta sur le toit de charpente , qui était assez bas , et ayant fait silence de la main , parla en ces termes : « Mes frères , admirez la force de la » foi dans de faibles créatures ; la vue d'un sup- » plice affreux , vous le voyez , ne nous inspire )) que de la joie ; et ce sera bien autre chose )) tout-à-l'heure au milieu des ilammes. Je laisse fi aux infidèles à considérer quelle doit être la )) sainteté d'une Religion qui nous élève si fort )) au-dessus de la nature : or , si elle est vé- )) ritable , toutes les autres sont nécessairement

» fausses. Pour vous , mes frères , que ces feux » ne vous effraient point , ils passeront en un )) instant , et la récompense dont ils seront sui- » vis , sera éternelle. » A ces mots , il fut interrompu par les cris et les sanglots des fidèles : voyant donc qu'il n'était plus écouté , il descendit et alla se ranger à sa colonne , où il fut lié. Aussitôt on mit le feu au bois qui était éloigné de trois pieds des poteaux. Un Chrétien qui s'était placé assez proche des martyrs, leur fit une courte exhortation , et leur montrant une bannière où était l'image de Jésus -Christ attaché comme eux à une colonne , il les avertit de jeter souvent la vue sur cet Homme-Dieu , qui avait fait le premier pour eux ce qu'ils allaient faire pour lui.

La flamme ayant paru dans ce moment avec la fumée, on fut quelque temps sans rien voir. Ensuite la vue de ces illustres mourans occupa de telle sorte toute l'assemblée , qu'il s'y fit un fort grand silence. Tous témoignèrent jusqu'à la fin une constance vraiment héroïque , mais la plupart paraissant morts ou expirans , il arriva deux ou trois choses qui causèrent bien de l'admiration. Les liens qui attachaient le jeune Mondo étaient brûlés, on aperçut cet enfant qui courait au travers des flammes. On crut quelque temps qu'il cherchait à s'évader , mais on cessa de craindre lorsqu'on le vit chercher sa mère, et après l'avoir trouvée , la tenir étroitement embrassée

comme pour mourir entre ses bras. Ce fut pour cette sainte dame un spectacle bien touchant, que l'état où elle vit son fils ; elle oublia ses propres douleurs, et ne parut plus occupée que du soin d'exhorter ce petit innocent à consommer courageusement son sacrifice. Il tomba enfin à ses pieds ; un moment après elle tomba ellemême sur lui, et ils expirèrent tous deux presque dans le même instant. D'un autre côté, Madeleine Mondo donnait un spectacle pour le moins aussi capable de toucher : elle restait seule debout , et quoique tout embrasée , elle paraissait encore pleine de vie. On eût dit qu'elle était insensible, à la voir immobile et les yeux élevés vers le ciel , lorsque tout-à-coup on l'aperçut qu'elle ramassait des cliarbons ardens, et s'en faisait une couronne. Il semblait, que sentant approcher son dernier moment, elle se parait pour aller au-devant de son époux. Cependant elle se consumait peu à peu j mais à mesure que ses forces diminuaient, sa ferveur paraissait se ranimer , et Ton ne cessa de l'entendre louer Dieu qu'au moment qu'on la vit se couler doucement, se coucher sur le brasier dont elle était environnée et rendre l'esprit. Alors les soldats qui t^ardaient la barrière n'en furent plus les maîtres, et les Chrétiens enlevèrent sans résistance les corps des martyrs , qui furent trouvés entiers et sans odeur. On les porta à Nangazaqui , et on les présenta à TEvéque, lequel après avoir

examiné les actes qu'on avait dressés de leur précieuse mort, ouï canoniquement les témoins, et gardé toutes les formes que prescrit le saint concile de Trente, déclara juridiquement, qu'autant qu'il lui appartenait, il reconnaissait martyrs de Jésus-Christ ces huit personnes ; il fit rendre ensuite à leurs reliques tous les honneurs possibles , et envoya à Rome le procès-verbal de tout ce qui s'était passé. Plusieurs exécutions particulières suivirent celles-ci; quelques Princes voisins imitèrent le Roi d'Arima : le Prince d'Omura voulut même chagriner la Princesse Marine sa sœur; quelques Seigneurs particuliers de la cour d'Ozaca maltraitèrent leurs vassaux , et le Roi de Quanto fit mourir un assez grand nombre de Chrétiens à Jédo ; partout les fidèles firent paraître la même fisrmeté. Tous les âges et toutes les conditions fournirent d'admirables exemples de cette constance qui fit tant d'honneur aux premiers siècles du Christianisme ; mais toutes ces petites persécutions n'avaient encore rien de décisif, et jusqu'à la fin de cette année il ne parut pas qu'on eût lout-à-fait perdu l'espérance de voir les choses clianger encore une fois de face. III. Il n'y avait que dans le royaume d'Arima où la persécution ne se ralentissait point. Suchendono n'avait plus besoin des remontrances de sa femme ni des instances de Fascengava pour signer des arrêts de mort ; mais le Gouverneur de Nangazaqui l'engagea encore dans une alla ire

qui le renillt bien odieux. Le feu Roi n'avait eu (Vautre Prince que lui de la Reine Lucie sa première femme, et il avait laissé de la Reine Juste, sa seconde épouse, quatre enfans en bas âge : deux Princes et deux Princesses. La Reine, après la mort du Roi, avait été envoyée à Méaco, et les enfans étaient demeurés dans le royaume, où, par une providence toute particulière du ciel , on les ayait laissés entre les mains de personnes fort attachées à la véritable Religion. Il est vrai que l'éducation qu'on leur donnait ne devait pas faire naître le moindre ombrage , d'ailleurs ils étaient si jeunes , que de long-temps ils ne pouvaient être en état de remuer ; car le Prince François, l'aîné des deux frères, n'avait pas plus de huit ans, et le Prince Matthieu, le second, n'en avait que six. Mais, ni un âge si tendre , ni la manière dont ils étaient élevés , ne purent les soustraire à la fureur du Gouverneur de Nangazaqui, lequel s'imaginant déjà voir dans ces jeunes enfans les vengeurs de la mort du feu Roi leur père, dont il avait été un des principaux auteurs, ne cessa point de solliciter Sucbendono , qu'il ne l'eiït défait de ces fâcheux objets-, et ce malheureux Prince, après s'être rendu parricide à sa persuasion, n'eut pas beaucoup de peine à lui sacrifier ses frères. Etant donc à la cour de Surunga, il envoya ordre au Gouverneur d'Arima de faire secrètement mourir les deux jeunes Princeej mais lui recommanda

que pour éviter ]a haine et l'indignation publique , il commençât par les faire enfermer pendant quelque temps , qu'il fît courir le bruit qu'on les avait envoyés à Méaco à la Reine leur mère et qu'en effet il fit partir les deux petites Princesses pour la capitale de l'empire.

Le Gouverneur d'Amira exécuta ponctuellement tout ce qui lui avait été commandé. Il fit mettre les deux Princes dans une cliambre fort obscure, ne leur laissa qu'un page pour les servir , et mit des soldats à toutes les avenues du logis pour empêcher que personne n'en approchât. On s'était bien donné de garde d'avertir ces enfans du dessein qu'on avait en les retenant ainsi captifs : il est assez étonnant néanmoins^ qu'à peine se virent-ils comme prisonniers, qu'ils se disposèrent à la mort avec autant de soin qu'auraient pu faire des hommes faits, et des Chrétiens consommés dans la vertu. Leur page, qui se nommait Ignace, et quiétait un jeune homme extrêmement sage et fort accompli, avait beau les détourner de la pensée de la mort, ils en revenaient toujours là, non point par cette inquiétude qui serait venue à des personnes plus raisonnables en pareille occasion ; mais comme par une eiipèce d'inspiration qui faisait croire qu'ils avaient sur cela des connaissances surnaturelles. Ils avaient leurs pénitences et leurs prières réglées, et leurs jours de jei\ne. Ils passèrent de la sorte six semaines , au bout des- T. IL 18

quelles on avertit Ignace que la nuit suivante on devait les égorger. Ignace se contrefit pour paraître plus gai que jamais : cependant les deux petits Princes eurent comme un pressentiment de leur mort prochaine. Sur le soir, le couvert étant mis, Ignace les pria de se mettre à table. Le Prince François lui dit qu'il avait, à ce qu'il croyait , donné quelque petit sujet de mécontentement à un de ses gardes, et qu'il voulait en faire pénitence, et jeûner ce soir-là. Ignace fit tout ce qu'il put pour lui persuader que Dieu ne demandait pas cela de lui, tout ce qu'il obtint, c'est que le saint enfant se mît un moment à table pour tenir compagnie à son frère , et prit par complaisance assez peu de chose.

Après le souper , Ignace coucha le plus petit de ces deux Princes , et l'aîné se retira à son oratoire pour s'occuper de quelque action de piété. Comme il y demeurait long-temps , Ignace l'avertit qu'il faisait tard, a Ah ! mon cher Igna- » ce , reprit le jeune Prince , je pensais il n'y » a qu'un moment à la passion de notre ado- » rable Rédempteur , et je ne pouvais retenir » mes larmes. Quelle bonté a un Dieu de mourir )) pour sauver de misérables créatures I que j'ai » compassion de ceux qui ne connaissent pas » un si aimable Sauveur ! » Le page s'imaginait entendre parler un ange , tant cet admirable enfant s'énonçait avec onction , et la pensée du sort qui l'attendait lui revenant à l'esprit , il fon-

dait en pleurs. Le Prince crut que c'était de dévotion que son page pleurait , et lui voyant entre les mains un grain bénit et une médaille , il lui demanda ce qu'il fallait dire pour gagner les indulgences qui y étaient attachées. Ignace le lui apprit , et aussitôt il se mit en devoir de les gagner. Ignace lui dit ensuite qu'il lui conseillait de se mettre sous la protection de la Sainte-Vierge. Il le lit par une très-lervente prière à cette Reine des anges. Il répéta plus de trente fois les sacrés Noms de Jésus et de Marie , et Ignace l'ayant couché , lui jeta de l'eau bénite et se retira dans une chambre voisine pour prier. Environ minuit, Ignace étant encore en oraison , un soldat du Gouverneur entra dans la chambre où étaient les deux Princes; il les trouva dormant d'un profond sommeil , et tirant un poignard il l'enfonça dans le cœur du plus jeune, puis le retirant , il le plongea dans la gorge de l'aîné et s'en alla. Ignace entra aussitôt , et les voyant tous deux morls et nageant dans leur sang , son premier mouvement fut de vénération pour ce qui restait de deux enfans fjuil regardait comme deux Saints. 11 donna ensuite avis de tout aux Clirétiens , qui n'ayant plus de ressource après la perte de ces deux Princes, le plus pur sang de leurs derniers Kois , furent à cette nouvelle dans une consternation qu'il n'est pas possible d'exprimer. Le confesseur de la Reine Juste fut chargé de lui apprendre celte nouvelle.

La généreuse Princesse ne put refuser quelques larmes à des enfans qu'elle chérissait tendrement, mais enfin elle offrit à Dieu ces deux innocentes victimes avec une résignation héroïque. Elle protesta même qu'elle aimait mieux les voir morts avec leur innocence , que d'être continuellement en peine , si malgré tous ses soins , et les principes de Religion qu'elle avait tâché de leur inspirer par elle-même , tandis qu'elle les avait eus près de sa personne , et par ceux à qui elle les avait confiés , ils ne suivraient pas un jour le pernicieux exemple de leur frère aîné. Ensuite cette admirable Princesse se retira plus que jamais du commerce du monde , et finit ses jours dans la pratique des plus excellentes vertu du Christianisme.

IV. Voilà de quelle manière se passa l'année mil six cent treize ; enfin la persécution devint générale, et ne discontinua plus. Pour surcroît de malheur , le Japon perdit son pasteur. Dom Louis de Cerqueyra mourut à Nangazaqui au commencement de l'année mil six cent quatorze, de douleur, dit- on, de voir les affreux périls auxquels son troupeau allait être exposé. Ce fut un Prélat d'une innocence de mœurs dont il y a peu d'exemples. Les vertus qui brillèrent le plus en lui , furent celles que Notre-Seigneur a le plus recommandées à ses apôtres , à savoir , l'humilité et la douceur; aussi avait-il gagné tous les cœurs , et l'on peut dire qu'il fut presque

également regretté des fidèles et des idolâtres. Il eut pour successeur le P. Diego Valens , Jésuite , mais ce nouvel Evêque , qui fut le dernier du Japon , ne put jamais visiter en personne l'église qui lui était confiée , et demeura toujours à Méaco. Avant qu'il fût nommé , le P. Valentin Carvaglio, provincial des Jésuites, en vertu d'un bref du Pape , se porta pour Vicaire-Général et administrateur de révéché, et depuis ce temps -là les provinciaux de la Coinpagnie furent toujours chargés de ce double emploi , qui leur fut affecté par une bulle de Paul V , du trente et unième de janvier mil six cent dix -huit , et confirmée par un autre d'Urbain VIII, du vingtcinquième de janvier mil six cent trente-deux. Plusieurs choses contribuèrent au renouvellement de la persécution , mais le Gouverneur de Nangazaqui fut celui qui porta les plus rudes coups. On avait été assez surpris en plusieurs endroits que le Roi d'Arima eût fait publiquement brûler vifs des personnes de la première qualité ; et comme l'on savait que Fascengava était tout le conseil de Suchendono , presque tout l'odieux de cette action retombait sur ce Gouverneur. Pour se disculper, il publia que les Chrétiens n'étaient pas ce qu'on pensait , et que quiconque les connaîtrait , ne trouverait pas étrange qu'on passât à leur égard par dessus les lois ordinaires ; que non-seulement ils ne craignaient point la mort , mais que les plus infâmes

supplices claient ceux qu'ils ambitionnaient davantiige ; que c'était assez d'avoir été puni par ordre de la justice, pour devenir l'objet de leur culte ; qu'on les avait vus à Méaco adorer un Ciirétien mort en croix pour un crime , et que les huit personnes qu'on avait brûlées vives à Arima étaient regardées par tous ceux de la même Religion , comme autant de dieux ; que tout cela ne pouvait venir que d'un esprit de sédition : que des gens de ce caractère étaient infiniment dangereux , et que si l'on ne se pressait d'en purger l'empire , avant que le nombre en fût plus grand , on s'exposait à voir arriver de grands malbeurs. Fascengava ajouta , pour fortifier sou raisonnement , tout ce qu'il crut capable de faire impression sur l'esprit du régent et des principaux seigneurs idolâtres , et sut si bien colorer ses impostures , qu'on vit peu de temps après paraître un édit du Cubo-Sama, par lequel tous les ouvriers de l'Evangile étaient chassés du Japon. Il y était de plus ordonné que toutes les églises seraient rasées , et l'on y faisait commandement sous peine de mort à tous ceux qui avaient embrassé le Christianisme , de retourner incessamment au culte des dieux du pays.

Des ofliciers furent aussitôt envoyés de tous côtés pour faire exécuter ces ordres , et tout ce qu'on put découvrir de missionnaires fut conduit à Nanga/aqui pour y être embarqués à la pre-

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mière occasion. L'officier qui fut envoyé à Méaco commença par faire publier au son de trompe , que ceux qui n'abjureraient pas la Religion des Européens seraient brûlés vifs , et son secrétaire ajouta apparemment pour se divertir, que les rebelles n'avaient toujours qu'à préparer leurs poteaux. Le lendemain tous les quartiers de la ville se trouvèrent remplis de poteaux , chaque Chrétien en ayant dressé de ant sa porte autant qu'il en était besoin pour toute sa famille. On sut même qu'un pauvre homme avait vendu son habit , et une femme sa ceinture pour avoir un poteau. Comme on vit que par les menaces on ne gagnait rien , on eut recours aux prières et à la persuasion , et l'on engagea les parens idolâtres des fidèles à les ramener au culte des dieux par les promesses les plus spécieuses , et par toutes les raisons que l'amitié leur ferait imaginer. Ceux-ci ne voulaient rien d'abord de leurs parens où de leurs amis , sinon qu'ils souffrissent qu'on rayât leurs noms de dessus une liste , où les Chrétiens étaient marqués. Quelques-uns y consentirent par ignorance ou par surprise; d'autres sachant qu'on avait eifacé leurs noms , demeurèrent tranquilles ; mais le plus grand nombre fut de ceux qu'on trouva inflexibles. Alors l'oilicier qui avait fondé toute l'espérance de sa fortune sur le succès de son entreprise, fit ressentir à ces fervens Chrétiens tout ce que la brutalité d'un homme furieux est ca-

pable (l'inventer. On exposa les dames les plus (|uali[iées dans des étals à les couvrir de confusion. On remarquait parmi ces illustres matrones une Princesse Julie de Tamba , sœur du Roi Jean Naylondono , laquelle s'étant exercée dans toutes les pratiques d'un long et saint veuvage , pendant lequel Dieu l'avait élevée à une très-sublime contemplation , bénit le Seigneur de lui avoir eniln fait trouver l'occasion qu'elle désirait depuis tant d'années, de lui donner des preuves de son amour. L'olllcier ne fit pourtant mourir personne, soit qu'il n'en eût pas l'ordre, ou qu'il voulut se faire honneur d'avoir , sans cirusion de sang, fait changer de Religion à une partie des Chrétiens.

De Méaco, le même officier alla à Ozaca, où, à son arrivée, ayant fait publier que le lendemain il ferait main basse sur tous ceux qui ne se soumettraient pas aux édits, on lui vint dire de grand matin que plus de trois cents personnes attendaient dans une place qu'on les fit mourir , et qu'à leur tète était un jeune Prince de la maison d'Arima, avec la Princesse son épouse. 11 crut que s'il venait à bout des enfans, le reste obéirait peu-à-peu-, il en fit enfermer et fouetter cruellement un grand nombre ; mais ni ces mauvais traitemens , ni la faim qu'on fit souffrir à ces petits innocens , ne furent pas capables de les ébranler. Ce fut dans ce même temps, et à l'occasion do cette recherche , qu'il arriva

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une chose dont les Hollandais ont prétendu conclure qu'il n'y avait pas tant à s'étonner de la constance des martyrs du Japon , et qu'on ne la devait attribuer qu'à cette fermeté d'ame qui fait le caractère de la nation. Un gentilhomme de la province de Déva voyant qu'il ne pouvait éviter d'être arrêté dans peu de jours, et mettant ordre à ses affaires , s'avisa de demander à son fils encore enfant, s'il aurait assez de cœur pour se laisser brûler. « Et vous , mon père , » reprit l'enfant , que ferez-vous , si l'on vous » donne le choix de changer de Religion , ou » d'être brûlé à petit feu ? Moi , dit le père , je » choisirais d'être brûlé. Et moi aussi, répondit » l'enfant. Mais , répliqua le père , est-ce tout )) de bon? Oui, mon père, repartit l'enfant, » et je vous en donnerai toutes les assurances » que vous souhaiterez. Hé bien, reprit le père, » en lui mettant dans la main un charbon ar- » dent, si tu as autant de courage que tu dis, » tiens ce charbon jusqu'à ce que je t'ordonne » de le jeter. L'enfant obéit, et se laissa brûler » jusqu'aux os, sans témoigner la moindre dou- » leur. Eh quoi ! mon fils , s'écria le père , en » lui commandant de secouer ce feu , n'as-tu )) senti aucun mal ? Pardonnez-moi, mon père, » repartit l'enfant, mais parce que je vous avais » assuré que j'étais prêt à me laisser brûler pour » ma Religion , il m'a semblé que c'était j)eu » de chose , au prix de ce que je me promet-

aSo HISTOIRE

» tais de souffrir. » C'est ainsi que les Hollaudais rapportent ce fait , dont toutes les circonstances ne sont pas vraisemblables , et ce pourrait bien être la même chose que ce que d'autres historiens racontent d'un enfant de Sacai; ce ne serait pas, au reste, le seul trait de l'histoire que j'écris, qu'on trouverait défiguré dans le journal des Hollandais , où , assez souvent , ils ne s'accordent pas avec eux-mêmes. Voici donc ce que je trouve dans des mémoires plus fidèles et plus exacts de l'enfant dont il est ici question. Il n'avait que six ans, et comme il ouït dire à son père qu'il fallait s'attendre à mourir bientôt : « Bon, bon, » s'écria- t-il , dans un transport de joie , nous » serons martyrs. Tu seras martyr, reprit le père ! )) Et comment aurais-tu la patience d'endurer » les tourmens dont on use à l'égard des Chré- » tiens, toi qui ne saurais tenir un moment la » main sur un fer chaud ? Vous verrez bientôt » le contraire , répliqua l'enfant. » Aussitôt il prend les pincettes, les fait rougir dans le feu, et les allait reprendre à pleines mains, lorsque son père et sa mère qui le regardaient faire, lui prirent le bras. Il se mit alors à pleurer, et on ne put l'appaiser , qu'en lui disant qu'il serait martyr.

Cependant on transporta plusieurs familles des plus considérables d'Ozaca , de Sacai et de Méaco dans le nord du Japon. Soixante et treize Seigneurs on gentilshommes à la tète desquels étaient

un Roi d'Avo , dont je n'ai pu rien découvrir de particulier, et un frère aîné du saint martyr Paul Miky. Ce fut pour tout l'empire un grand spectacle de \oir tant de Seigneurs et de genlilshonunes tout couverts d'or et de soie , menés comme une chaîne de galériens , de ville en ville , et condamnés à n'avoir plus d'autres demeures que les bois et les montagnes , ni d'autre compagnie que les bètes sauvages. On pourra juger ce qu'ils eurent à souffrir durant ce voyage par une lettre qu'un Chrétien qui les vit à Surunga, écrivit à un Jésuite qui demeurait déguisé à Ozaca. « Le vingt-deuxième de la troisième lune , cela » revient au trentième d'avril , j'allai voir les » exilés et ne saurais vous dire combien leur » vue m'inspira de dévotion et de confusion de » moi-même. Ils font leurs prières tous ensem- » ble, et ils ne manquent pas un seul jour de » faire en commun une heure d'oraison. Ils ont » formé entre eux une espèce de république , et y> chacun a son emploi et son office marqué. En ï) arrivant ici , ils couchèrent la première nuit )) sur la terre nue , dans un grand magasin , )) OLi on les enferma sous la clef; la nuit sui- » vante , on leur donna à chacun une natte. La » nourriture répondait à la manière dont ils )) étaient couchés. Mais ils se consolaient en s'en- » tretenant continuellement des souffrances des )) saints martyrs. Un jour , un des olliciers qui » les conduisaient , leur avoua qu'il n'avait ac--

» cepté son emploi qu'avec bien de la répu- » gnance, sachant qu'ils étaient tous vieux guer- » riers , et en réputation de bravoure , mais qu'il )) reconnaissait qu'il n'y avait rien à craindre de » gens qui ont plus d'envie de soufirir , qu'on » en a de les maltraiter. Que leur conduite prou- » vait invinciblement la vérité de leur Religion, » et que si les temps devenaient plus favorables, » il ne tarderait pas à l'embrasser. »

Un autre édit qui fut porté dans le mêmetemps, et exécuté avec la dernière rigueur , priva l'église du Japon de presque tout ce qui lui restait de personnes de la haute noblesse. Il portait que Juste Ucondono , le Roi de Tamba , le Prince Thomas , son fils , la Princesse Julie , sa sœur , toutes leurs familles , Thomas Uquinda , un des plus grands Seigneurs du royaume de Bugen , et quantité d'autres personnes qualifiées seraient menés à Méaco , et livrés par le Gouverneur de cette ville capitale , au Gouverneur de Nangazaqui , pour être ensuite embarqués et transportés hors des terres de l'empire. Depuis les dernières aimées du règne de Tayco-Sama , Ucondono avait mené une vie assez tranquille auprès du Roi de Canga son ami , et ne s'était point du tout voulu mêler des affaires de l'Etat. Sa famille était composée de la Princesse Juste sa femme , de ciiKj petits Princes , dont le plus âgé n'avait que seize ans , et d'une fille mariée à un grand Seigneur du royaume de Canga , et très-fervent Chrétien.

Jean Naytondono , Roi de Tamba , avait été dépouillé de son royaume pour Nobunanga , apparemment lorsqu'il suivit le parti du malheureux Cubo - Sama III , sur lequel Nobunanga usurpa l'empire, et il s'était retiré dans le Fingo avec le Prince Thomas son fils , qui passait pour un des plus braves cavaliers du Japon , ils y vivaient en grands Seigneurs , et y honoraient la Religion par une vertu vraiment héroïque et toujours soutenue. Ils suivirent à la guerre de Corée le célèbre Tsucamidono, Roi de Fingo, et combattirent toujours sous sa bannière en qualité de simples volontaires. On proposa à Naytondono d'aller à la cour de la Chine , en qualité de plénipotentiaire de Tayco-Sama, pour y traiter de la paix , il répondit qu'il y consentait dans l'espérance qu'il ferait connaître Jésus-Christ à l'Empereur chinois et aux grands de ce vaste empire : les relations n'en disent pas davantage sur cette nécocialion . Le Roi Tsucamidono étant mort , et Canzugédono son successeur ayant allumé le feu de la persécution dans toutes les parties de ses états , on ne peut dire de quel secours le Roi et le Prince de Tamba furent à cette chrétienté persécutée pour la maintenir dans sa première ferveur. Canzugédono osa bien les menacer; mais il trouva qu'il avait à faire à des Princes que rien n'était capable d'ébranler , et à qui l'on ne pouvait faire un plus grand plaisir, que de les pousser à bout. « La pei'sécution va

» toujours croissant , écrivait le saint Roi au )) P. Pasio , et nous sommes en fort grand nom- )) bre disposés à donner notre sang pour la cause » de Dieu : quant à moi, je crois que ceci ne li> finira pas sitôt , et je pense que le Seigneur )) veut que nous ayons quelqu'occasion de souf- » frir pour son saint Nom : si cela arrive, nous y> aurons la consolation de marcher sur les pas )) de ces anciens martyrs qui ont fait la gloire » de l'Église j et qui l'ont cimentée de leur sang. )) Priez pour nous , mon cher père , afin que )) nous persévérions jusqu'au bout. Qui l'eût cru )) que notre patrie dût être assez lieureuse pour )) donner des martyrs à Jésus-Christ ! et que de )) misérables pécheurs comme nous, dussions en- )) trer des premiers dans la lice ? Cette seule » pensée me remplit d'une allégresse nompareille » et me fait verser des larmes en abondance , )) dans le souvenir des Ijontés inefi'ables d'un » Dieu à mon égard. »

Le bruit de cette nouvelle proscription d'Ucondono, et de la maison royale de Tamba, surprit bien du monde ; mais la joie avec laquelle ces Princes quittaient leurs grands établissemens , n'étonna que ceux qui ne les connaissaient point, et qui ne savaient pas ce que c'était que les Chrétiens. Le Roi de Bugen disait un jour qu'Ucondono ne lui avait jamais paru plus grand,, que dans les deux occasions où il avait tout sacrifié à sa Rehgion : il lui écrivit même une

lettre, dans laquelle il ne semblait plaindre que le régent , qui se perdait d'honneur en traitant de la sorte une personne de ce mérite : il ajoutait à la louange des missionnaires bien des choses, qui faisaient voir qu'il était entièrement revenu en leur faveur.

Cependant toute la troupe des confesseurs de Jésus -Christ s'étant jointe, ils marchèrent vers Méaco. Ils étaient à pied, et la saison était trèsrude : les Princes allaient les premiers pour reconnaître les chemins , et découvrir les précipices que la neige leur cachait. Le Gouverneur de Méaco apprenant qu'ils étaient à Sacomoto , et appréhendant une émeute des Chrétiens de la capitale, leur envoya dire de n'aller pas plus loin , et d'attendre dans ce bourg les ordres du régent : il s'y rendit lui-même en diligence , et commença par leur déclarer qu'il était encore temps de se garantir des malheurs qui les menaçaient , qu'ils se consultassent , et qu'ils répondissent nettement, s'ils ne voulaient pas adorer les dieux de l'empire. Les Princes le regardant de travers , lui demandèrent s'il savait bien à qui il faisait une pareille proposition : le Gouverneur parut interdit et se retira. Au bout de trente jours l'ordre arriva de les envoyer tous à Nangazaqui. On olliit aux femmes de les laisser à Méaco , mais il n'y en eut pas une qui acceptât cet offre, et toutes partirent avec leurs pères et leurs maris. On assure que quehjues

jours après leur départ, un courrier de l'Empereur arriva à Sacomoto , avec un ordre secret de proposer à Ucondono de s'aller enfermer dans Ozaca ; car Fideïory s'ennuyait fort de sa longue minorité , qui dégénérait tous les jours de plus en plus en esclavage , et il se promettait qu'ayant Ucondono à son service , il ne lui serait pas fort difficile de ranger son tuteur à la raison ; mais le courrier arriva trop tard , et l'Empereur manqua son coup : d'ailleurs, il n'y a nulle apparence qu'Ucondono eût voulu s'engager dans une guerre de cette nature ; depuis plus de vingt ans il ne pouvait plus goûter que les affaires de son salut ; et le fils d'un usurpateur n'étant guère un Prince plus légitime qu'un autre usurpateur , il y a bien sujet de croire qu'il les eût laissés vider entre eux leur querelle. Quoiqu'il en soit, les exilés furent reçus à Nangazaqui , où le" culte chrétien était encore assez toléré , avec toute la magnificence et la solennité dont les fidèles de cette grande ville purent s'aviser; et l'on peut dire que le séjour qu'ils firent parmi ces Cl «retiens, ne servit pas peu à leur inspirer ce courage et cette constance qui a produit tant de héros. Pour donner à juger quels hommes c'étaient que ces illustres bannis , je rapporterai deux lettres qui nous sont restées du Prince Thomas de Tamba. Il écrivit la première aux Chrétiens de Cumamoto tandis qu'il était enfermé dans une forteresse du Fingo , où Ton mettait sa constance à

toutes sortes d'épeuves. On ne peut la lire sans se représenter un saint Paul dans les fers , écrivant aux premiers fidèles, ce J'eus bien du dia- » grin , mes très-chers frères, lorsque j'appris » que la persécution avait fait quelques infidèles ; » mais la fidélité du plus grand nombre me con- )) sola. Oh ! que j'aurais de joie d'être parmi eux, y) s'ils ont le bonheur de mourir martyrs ! Je bai- » serais le sang qu'ils verseraient pour Jésus- » Christ , et je les prierais de demander au di- » vin Sauveur la même grâce pour moi. Je vous )) fais à tous cette prière, mes très-chers frè- » res , et c'est avec d'autant plus de confiance, » que je reconnais plus visiblement mon indi- •» gnité. Je suis ravi que ces généreux confesseurs » aient quitté toutes leurs possessions , mais je » n'en suis point surpris. Se peut -il trouver des y> hommes assez insensés , pour préférer à ua » Dieu de vaines richesses? Que ceux qui nous )) en dépouillent nous rendent un grand ser- )) vice! Car enfin, que nous ôtent-ils, que nous » ne devions quitter un jour ? et n'est-il pas )) certain que ce sont ces biens périssables qui )) sont le plus grand obstacle à notre salut? Je » regarde ceux qui saciifient leurs trésors tem- » porels à l'acquisition des éternels , comme de y) sages usuriers, lesquels donnent de la boue )) pour de l'or ? Autrefois je tâchais d'exercer ce )) salutaire trafic, en m'occupant tout entier de » la prière et de la fréquentation des Sacreniens j T. II. 10

» mais cela ne sufllsait pas , et je gâtais même

y> tout par ma tiédeur. Aujourd'liui j'espère sup-

» pléer à ce défaut par le martyre. On dit que

TD vous n'êtes pas assez fervens pour mériter que

)) Dieu accepte le sacrifice de votre vie ; tque

» sera-ce donc de moi , qui suis bien plus lâche

yy que vous tous? J'ai pourtant un secret pres-

y) sentiment que Dieu ne rejettera pas mes dé-

» sirs, et je que serai martyr.

» Ce n'est pas à moi à vous donner des avis ,

y> mais je vous conjure comme mes frères , et

» nos cliers fils en la foi de mettre sous les pieds

)) tout ce qui est terrestre. Vous pouvez vous

» souvenir de ce que nous avons souvent dit dans

» nos conférences que de négliger les biens du

y) ciel pour courir après ceux de la terre, c'est ren-

)) verser l'ordre naturel des choses. Or , l'homme

5) sage , encore plus le Chrétien , est amateur

y) de l'ordre. Songez aussi que nous voici au temps

y) de l'épreuve , c'est à coup de ciseau , que d'une

)) pierre brute on fait une pierre propre à

)) bâtir -, c'est par le feu , et par le moyen du

y> marteau qu'on donne au fer la forme qui lui

y> convient. Jésus -Christ pour construire l'édi-

» fice spirituel de son Eglise, en a usé de la

» même manière. C'est par le feu des tribula-

» tions qu'il a éprouvé et sanctifié ceux qu'il a

)) voulu y faire servir de base et de fondement.

» Montrons-nous dignes , mes chers frères , d'être

» de ce nombre. Dieu n'aurait point permis que

» nous fussions attaquées , s'il n'avait dessein de » nous couronner j quant à moi , on ne peut » avoir plus d'assauts à essuyer que j'en ai eu » depuis que je suis ici. On me représentait ma )) jeunesse , ma naissance , mes services , ce que » je devais à mes enfans , les affreux périls aux- » quels je m'exposais. Jugez si n'ayant personne » avec moi pour m'animer et pour me fortifier, » je n'ai pas eu Lesoin d'une protection toute » particulière du ciel. Enfin depuis quelque )) temps on me laisse plus en repos, et je vois » bien qu'ils désespèrent tous de me vaincre. » Aussi celui que Dieu secoure si puissamment )) est-il invincible : mais ce n'est pas assez d'être )) sorti une ou deux fois victorieux du combat , » la récompense n'est donnée qu'à celui qui per- » sévérera jusques à la fin. Ne vous lassez point )) de demander pour vous et pour moi cette sainte » persévérance.

La seconde lettre du Prince de Tamba n'est pas moins édifiante que la première. Elle est adressée au provincial des Jésuites.

(C J'ai reçu de votre paternité plusieurs let- » très remplies d'une sagesse toute divine , et y> nous en avons tous été merveilleusement ani- » mes à la constance. Grâces infinies soient ren- » dues au Souverain du ciel et de la terre , rien » jusqu'ici n'a été capable d'ébranler ma foi , » c'est du meilleur de mon cœur que je fais à » mon Dieu le sacrifice de mes biens , de ma

ago nisTomE.

a» femme , de mes erifans , de ma vie. Je fecon- » nais même avec sincérité que ce sacrifice que » je fais de tout ce que je suis et de tout ce » que je possède, est l'ouvrage de la grâce, Leau- )) coup plus que le mien ; et bien loin de vouloir )) que le Seigneur m'en sache aucun gré , je lui » en suis obligé comme d'une des plus grandes » faveurs que j'ai reçues de sa libéralité. Quelle » langue, mon cher père, peut exprimer, quelle » imagination peut se représenter une si ex- » cessive miséricorde envers de misérables créa- » tures comme nous , et sur- tout envers moi » qui l'ai offensé en tant de manières, et qui » l'offense encore dans le temps même qu'il me » prodigue ses biens ? Il y a long -temps que )) faisant réflexion sur la multitude de mes pé- » cbés, je nie disais à moi-même qu'il n'est » presque pas possible que je sois sauvé , si ce » n'est par la voie du martyre. Grâces au Dieu » éternel , m'y voici dans cette voie la plus sûre )) pour aller au ciel , et depuis tant d'années y> l'objet de tous mes vœux. Je vous conjure, 5) mon très -cher père, au nom de notre com- J) mun Roi et Seigneur , enseignez-moi ce que » je dois faire pour me préparer comme il faut » au combat. Aidez-moi encore à le remercier )) d'une grâce dont la seule pensée me tire les » larmes des yeux , c'est de m'avoir délivré des » embarras et des écueils de la cour, quand la » perte de mes biens ne me procurerait que ce

DU JAPOI», I.IV. X. ac)L

» seul avantage , je serais assez récompensé. Il 7) ne faut qu'avoir été quelque temps comme )) moi à la cour de Surunga , pour reconnaître J5 que jusque dans les fers, on est plus libre )) qu'auprès des grands de la terre. » Voilà quels étaient les sentimens d'un Prince élevé dans les armes , à la vigueur de son âge , chargé d'une nombreuse famille , d'une bravoure et d'un mérite à prétendre aux plus grands honneurs.

V. Le Cubo-Sama ayant par de si grands éclats montré qu'il ne voulait plus rien ménager avec les Chrétiens, les Princes idolâtres crurent pouvoir donner une libre carrière à l'animosité qu'ils avaient conçue contre le Christianisme. Toutefois Taydono, Roi d'Aqui et de Bungo, et seigneur de Firoxima, fit alors quelques actions qui firent connaître que la politique avait plus de part à son procédé qu'une véritable haine contre la Religion. Ce Prince avait à sa cour un gentilhomme qu'il aimait , et qu'il espéra d'abord engager , par douceur, à dissimuler du moins sa Religion; il le combla de caresses , et lui fit les promesses les plus séduisantes , mais ce fut inutilement ; enfin, il eut recours à ce stratagème. Il lui fit dire qu'il eût à envoyer le plus jeune de ses deux enfans, pour être contraint, par la rigueur des supplices, à obéir aux édits. Quelque temps après, on lui demanda son aîné, et puis sa femme. On lui déclara ensuite que tous avaient porté !a peine de leur opiniâtreté, et qu'il était temps

2g2 HISTOIRE

qu'il pensât sérieusement à lui-même. Cette nouvelle , bien loin de l'intimider , ne fit qu'augmenter l'impatience qu'il avait d'aller au ciel , où il espérait rejoindre sa famille. Il se rendit au palais dans ces sentimens ; mais il fut bien étonné de n'y recevoir que des louanges, et d'y retrouver sa femme et ses enfans , qui ayant témoigné une fermeté ég^ile à la sienne, n'avaient reçu que des traitemens dignes de leur vertu. Un autre courtisan ne fit pas moins paraître de constance, et n'éprouva pas de moindres effets de l'équité du Prince. Il y avait long- temps que Taydono l'exhortait à changer de Religion. Un jour il lui fit dire qu'il irait dans peu le trouver , et qu'il songeât à le satisfaire sur ce qu'il savait qu'il souhaitait de lui. Le Chrétien déclara que sa réponse était toute prête; dès qu'il fut averti que le Roi venait, il se mit à l'entrée de sa maison , seul , sans armes , et du plus loin qu'il aperçut le Prince, il se jeta à genoux en s'écriant : « Seigneur, je suis, Chrétien, je veux » vivre et mourir Chrétien : vous êtes le maître )) de mes biens et de ma vie ! mais vous n'avez y) aucun pouvoir sur ma Religion. » Ce gentilhomme avait un fils âgé de neuf ans : cet enfant n'eut pas plus tôt aperçu son père dans la posture comme je l'ai dit, qu'il vint le joindre en criant de toute sa force qu'il était Chrétien. Ce spectacle , qui commençait à attendrir tout le* monde , devint encore bien plus touchant par

la vue de la mère et de la femme de ce fervent Chrétien, qui coururent se jeter aux pieds du Prince , et faire la même protestation. Taydono , qui s'était beaucoup contraint, ne put alors retenir ses larmes-, il les releva tous avec bonté, leur donna mille témoignages d'estime, et se retira. Enfin, ce Prince trouvant partout dans ses principaux officiers la même résistance aux volontés du régent , prit le parti de les laisser en repos, et dit même un jour, qu'il s'estimait heureux d'avoir à son service de si braves gens. Ceux qui commandaient pour Taydono dans le Bungo , ne laissèrent pas d'y faire quelques martyrs. Une femme de condition , nommée Maxence , y fit sur -tout admirer son courage. Après qu'elle eut souffert , avec son mari et son beau-frère , bien des tourmens et bien des affronts , les deux frères ayant été condamnés au feu, on la mena la corde au cou, pour assister au supplice, afin de voir si l'horreur de ce genre de mort ne Fintiniiclerait point -, mais tout le contraire arriva : Maxence ne put voir les deux martyrs chanter au milieu des flammes les louanges du Seigneur , sans se sentir émue jusques au fond de l'ame , il fallut la retenir de force pour l'empêcher d'aller embrasser ces illustres mourans , à travers les brasiers ardens qui les consumaient. Après qu'ils eurent expiré, comme on voulut encore tenter sa constance , pour toute réponse, elle se fit un bandeau de ses cheveux,

se jeta à genoux aux pieds des soldats qui la conduisaient, et leur présenta sa tête qui fut coupée dans l'instant : on réduisit les trois 'corps en cendres j mais à la faveur des trois brillantes étoiles qui parurent la nuit sur le lieu de l'exécution , les fidèles recueillirent quelques ossemens qui avaient échappé aux gardes. Ce ne fut pas le seul prodige que Dieu opéra pour affermir la foi de ces Chrétiens persécutés : plusieurs eurent des avertissemens du ciel pour se préparer au martyre : d'autres , après avoir été décapités , furent entendus prononcer distinctement, à diverses fois , les sacrés Noms de Jésus et de Marie ; quelques-uns furent honorés du don de prophétie*, le feu Roi d'Arima , en mourant, avait prédit Hen des choses touchant la persévérance ou l'infidélité de ses sujets , et l'événement vérifia en tout sa prédiction. Mais la plus grande merveille était de voir dans des néophytes cette ardeur de mourir, et cctle fermeté au milieu des supplices. Le Roi d'Arima continuait la persécution , mais enfin, après avoir fait mourir et dépouillé de leurs biens les premiers de la cour , il désespéra de venir à bout de son entreprise. Alors Dieu permit qu'il commençât à se faire justice à luimême, de tant d'excès abominables dans lesquels il s'étiiit laissé entraîner. Il écrivit au régent qu'il ne pouvait se résoudre à vivre le reste de ses jours parmi les ennemis irréconciliables des dieux de l'empire, et qu'il le priait do le transférer

DU JAPON , LIV. X. 3r)5

à un autre royaume. Il ne doutait pas que son alliance avec ce Prince , et son zèle pour les Garnis et les Fotoques , ne lui fissent obtenir un des plus beaux royaumes du Japon, mais il se trompa. Le sien fut donné à Fascengava, qui par-là sévit, de simple artisan, devenu le plus puissant de l'empire, après la famille du Cubo- Sama. Suchendono n'eut en dédommagement que le Fiunga , petit état , si on le compare à ce qu'il perdait. Il l'accepta néanmoins , dans la crainte de ne rien avoir du tout ; il s'embarqua peu 'de temps après avec tous ses trésors , dont une partie périt sur mer; on dit qu'il sentit bien alors que Dieu le frappait, mais on n'ajoute point qu'il se soit converti, et s'il reconnut qu'il était pécheur , il y a de l'apparence que ce fut comme Caïn et comme Saûl, pour commencer dès cette ■vie son enfer.

Sur ces entrefaites , un navire portugais étant entré dans le port de Nangazaqui , le capitaine crut qu'en faisant quelque présent au Cubo- Saraa , il obtiendrait la grâce des exilés ; mais Fascengava fit manquer le coup , et le vingtcinquième d'octobre , tous ceux qui devaient sortir du Japon eurent ordre de se tenir prêts à s'embarquer. Le Roi de Tamba etUcondono, avec leurs familles, s'y étaient disposés par les exercices spirituels de saint Ignace, et par quantité de bonnes œuvres, qui laissèrent, dans l'esprit des fidèles, une grande idée de leur vertu. Pour

les missicwinaires, se voyant sur le point d'abandonner leur troupeau, et ne pouvant sortir de Nangazaqui où ils étaient gardés à vue , tout ce qu'ils purent faire, ce fut de prendre des mesures pour retourner au Japon dès l'année suivante , comme ils firent la plupart déguisés en mille manières diiférentes ; il y en eut même près de trente de la Compagnie de Jésus et quelques-uns des autres ordres qui échappèrent à la recherche des commissaires, et qu'on ne put trouver pour les conduire à Nangazaqui. D'un autre côté, les Chrétiens de cette grande ville, par un zèle un peu indiscret, ne contribuèrent pas peu à presser l'embarquement de ceux dont ils auraient voulu empêcher le départ, au prix de tout ce qu'ils possédaient. Car , sans faire réflexion qu'on examinait toutes leurs démarches, et que le moindre soupçon suffisait pour les rendre criminels; ils tinrent de fréquentes assemblées pour délibérer des moyens de conserver la Religion, firent des processions générales pour appaiser la colère du ciel, et dressèrent des réglemens, où. la prudence ne fut pas toujours consultée. Fascengava , qu'on avait soin d'informer de tout , n'eut garde de se taire sur une conduite si peu sage, il déj)eignit au régent, Nangazaqui, comme une ville dont les Chrétiens étaient absolument les maîtres , et où ils se trouvaient en état de tout entreprendre. Le régent prit feu à ce récit, et sur l'heure , l'ordre fut donné d'embarquer

DU JAiPON , L!V. X. 297

sans délai tous ceux contre qui l'édit de bannissement avait été porté. Cet ordre leur fut signifié, comme je l'ai déjà dit, le vingt-cinquième d'octobre , et le vingt-septième on les conduisit tous sur le bord du rivage , où en attendant l'embarquement , on les logea dans de méchantes cabanes de jonc. Le P. Diego de Mesquita y étant tombé malade , on demanda permission de le porter à la ville pour y être traité ; mais elle fut refusée , et ce missionnaire mourut là sans aucun secours, mais dans des transports de joie, qui ne pouvant venir que de l'Esprit Consolateur, furent regardés comme un avant-goût du bonheur qui l'attendait dans le ciel. Nous ne savons rien de particulier de la vie de ce religieux , sinon qu'il fut le conducteur de l'ambassade de Rome •, mais les relations du Japon n'en parlent jamais que comme d'un des ouvriers de cette église qui y avait rendu de plus' essentiels services.

VI. Ce qui retardait le départ des confesseurs de Jésus-Christ, c'est qu'il ne se trouvait point assez de bàtimens pour tant de monde, Enlin , on les obligea de monter trois joncs , assez mal équipés. Le Roi de Tamba et Ucondono , avec toutes leurs suites, tous les religieux Augustins , Dominicains , Franciscains , et vingt-trois Jésuites s'embarquèrent sur un de ces bàtimens, et prirent la route des Philippines. Soixante et treize Jésuites et quantité de Japonnais sur les

2V)S UlSTOIllE

deux autres navires , tournèrent du côté de Macao j où ils arrivèrent heureusement en peu de jours. Les Portugais auraient fort souhaité que ces Princes eussent choisi leur ville pour le lieu de leur retraite , mais quelque envie qu'ils en eussent , ils convinrent eux-mêmes que cela n'était pas à propos. Macao avait de grands ménagemens à garder avec l'Empereur de la Chine, et ce Prince n'eût pas volontiers vu à la porte de ses états tant de hraves Japonnais, et surtout ce fameux Ucondono, qui passait pour le plus grand capitaine qu'eût alors le Japon, et dont le Cuho-Sama disait hautement qu'il valait lui seul , dans une armée , plus de vingt mille hommes. Il s'en fallut hien , au reste , que le vaisseau qui avait fait voile du côté des Philippines , eût le vent aussi favorable , et la mer aussi tranquille que ceux qui étaient allés à Macao. Il ne peut guère y avoir de voyage plus traversé que le fut celui des premiers. D'ailleurs , ils manquaient de bien des choses : en un mot , il y eut dans tout le cours de cette longue et périlleuse navigation, de quoi contenter les cœurs les plus avides de souffrances. Qua-» tre Jésuites moururent , et comme on eut mis à terre pour leur rendre les derniers devoirs , quelques Castillans en prirent occasion de faire savoir à Manille de leurs nouvelles. Enfin , toute la troupe parut à la vue de cette capitale des Philippines, où on les attendait avec impatience.

DU JAPON, LIV. X. 29g

Dès que le Gouverneur Dom Juan de Sylva en fut averti , il fit partir un officier de marque > sur une magnifique galère, pour aller prendre les Princes le plus loin qu^il serait possible : dans le même temps , tous les canons des vaisseaux qui étaient à l'ancre , et celui de la place firent leurs décharges. Le Gouverneur reçut les Princes et les Princesses sur le rivage, suivi du conseil , des officiers royaux , d'un peuple infini , et la garnison sous les armes. Après les premiers embrassemens , où il y eut de part et d'autre bien des pleurs répandus, on alla en cérémonie à la cathédrale , au bruit des acclamations du peuple. Le clergé reçut les Princes comme il eût reçu le Roi Catholique lui-même. Le Te Deum fut ensuite chanté dans l'église des Jésuites : l'on dîna chez les pères, et Dom Juan ne quitta point ses hôtes , qu'il ne les eût conduits dans les palais qu'on leur avait meublés. Le lendemain , après les visites du Gouverneur et de l'Archevêque , les Princes allèrent dans les carosses du Gouverneur , visiter les religieux de Manille , et furent reçus par-tout au son des cloches et processionnellement. On fit aux autres exilés toutes sortes de bons accueils, et de plus de mille qu'ils étaient , il n'y en eut pas un qui ne fût défrayé avec une espèce xle profusion aux frais du Roi. Dom Juan de Sylva fit , au nom de Sa Majesté Catholique , off're aux Princea de Coût ce qui serait le plus à leur bien-

3oO HISTOIRE

séance j mais Ucondono répondit , au nom de tous , qu'ils ne voulaient pas reprendre ce qu'ils avaient quitté pour Dieu; qu'ils regardaient la pauvreté à laquelle ils se voyaient réduits, comme leur gloire , qu'ils ne changeraient par leur exil pour tous les empires du monde , et qu'ils voulaient vivre et mourir en exilés ; enfin , que n'ayant jamais rien fait pour le service du Roi d'Espagne, il n'était pas juste qu'ils possédassent ce qui devait être la récompense de ceux qui auraient bien servi leur Prince. Tous les autres exilés auxquels on fit les mêmes offres, marquèrent le même désintéressement, ce qui fut pour les Espagnols d'un grand exemple.

Il n'y avait guère qu'un mois que les confesseurs de Jésus -Christ étaient à Manille , lorsque la joie publique qui durait encore, fut enfin troublée par la maladie d'Ucoudono. Ce grand homme fut d'abord saisi d'une fièvre continue, qui en peu de jours fit désespérer de sa vie. Dès qu'il sut le danger où il était , il fit appeler son confesseur , et après lui avoir témoigné la joie qu'il avait de mourir exilé pour JésusClirist , il lui ajouta : « Je ne recommande j> ma famille à personne ; ils ont l'honneur aussi- » bien que moi d'être proscrits pour la foi , cela )) leur doit suffire. » Il parla de la même manière à sa femme et ses enlans. « Quelle cora- » paraison , leur dit-il , du service des hommes » au service de Dieu ? J'ai toute ma vie , et

DU JAPON, LIV. X. 3oi

» dès l'enfance la plus tendre , fait la guerre pour » le service des Empereurs ; j'ai blanchi sous le » casque , j'ai plus souvent endossé la cuirasse » que je n'ai vêtu la robe de soie; mon épée y) n'est pas demeurée dans le fourreau tant qu'il y) y a eu occasion de la tirer. Quel a été le fruit » de tant de travaux ? vous le voyez ; mais au » défaut des hommes , Dieu ne m'a pas man- )) que. Dans le temps de ma plus haute éléy) vation, me suis- je vu plus honoré et dans )) une plus grande abondance que je suis ici ? » Et qu'est-ce encore que cette prospérité pas- )) sagère au prix de ce qui nous attend dans » l'éternité? Que je ne voie donc point couler )) de larmes, si ce n'est de joie : il y a plus de » raison de me féliciter que de me plaindre , » et moi-même je ne saurais vous plaindre, y> vous laissant à la garde d'un Dieu dont la bonté » n'a point de bornes. )) Le malade fit ensuite son testament qui futcomme celui du saint homme Tobie : aussi n'avait-il , comme cet autre chef d'une famille exilée, que des vertus et de grands exemples à laisser à ses enfans. Il conclut tout ce qu'il avait à leur dire , par déclarer qu'il désavouait dès à présent pour être de sa race , quiconque dans la suite se démentirait de la fidélité qu'il devait à Dieu. Il mourut dans ces sentimens , le cinquième de février mil six cent quinze, après avoir reçu les Sacremeus de l'Eglise avec une piété , et dans des transports de

3o3 HISTOIRE

Faraour divin , qui donnèrent à connaître jusqu'à quel point le feu de la charité embrasait son cœur.

Sa mort , qui fut annoncée par le son de tou-f tes les cloches de la ville , mit en deuil les j^rands et les petits. Il semblait que chaque particulier eût perdu son père , et l'on n'entendait de tous côtés que des gens qui disaient en gémissant : Est-il possible que le Saint soit mort ? Ah ! Ah Tious ne méritions pas de le posséder. Le Gouverneur sur -tout paraissait inconsolable ; pour charmer un peu sa douleur , il s'appliqua à faire à cet illustre défunt les plus magnifiques obsèques qu'il put imaginer. On l'exposa d'abord dans une grande salle sur un lit de parade, où le commissaire du Saint-Office , suivi de presque tous les religieux de la ville , vint lui baiser les mains. Le peuple y courut ensuite en foule , et il n'y eut personne qui ne youlût lui baiser les pieds. Le jour marqué pour les obsèques étant venu , le Gouverneur et les auditeurs du Roi levèrent le corps et le portèrent jusqu'à la rue , où ils le livrèrent aux confrères de la miséricorde , parce qu'Ucondono avait été de cette société à Méaco et à Nangazaqui. En approchant de l'église du collège , qui était toute tendue de soie et ornée d'emblèmes et de devises , le commissaire du Saint-Oflice et les supérieurs des religieux reçurent le corps et le portèrent sur leurs épaules jusqu'au grand autel , devant lequel il

DU JAPON , LIV. X. 3o

fut placé comme confesseur de Jésus-Qirist. Ce fut le chapitre de la cathédrale qui fit le service , et le recteur du collège prononça Foraison funèhre. Quand il fut question de le mettre en terre , le clergé ne voulut point souffrir qu'aucun laïque y mît la main , et ce furent les chanoines qui lui rendirent ce dernier devoir. On lui fit ensuite dans la cathédrale et dans toutes les communautés des services solennels. Les pères Augustins en firent un second au collège des Jésuites , et partout on prononça l'éloge du défunt. On ne se pouvait rassasier d'entendre parler de ce grand homme , et , pour contenter la piété des fidèles , il fallut imprimer tout ce qu'on put recueillir des actions de sa vie. Tout cela néanmoins ne consolait point les parens d'Ucondono, ni le Roi de Tamha , qui perdait le meilleur ami qu'il eût au monde , son frère d'armes , et le compagnon de presque tous ses travaux. Il est vrai qu'ils étaient tous hors d'eux-mêmes, en faisant réflexion à la manière dont les Espagnols en usaient à leur égard ; mais ce n'était pas sur la terre qu'ils devaient trouver leur véritahle consolation. Dom Juan de Sylva , ne pouvant leur faire accepter des terres ni des rentes , leur assigna , et à tous les autres exilés , chacun selon sa qualité , de bonnes pensions sur le trésor royal, et en ayant rendu compte à Sa Majesté Catholique , il en reçut une lettre de remercî- T. IT. 20

3o4 IMSTOIIŒ

ment , comme d'un des plus signalés services qu'il eût rendus à la couronne d'Espagne.

Tandis que les Philippines et Macao profitaient avec joie de ce que le Japon rejetait sans en connaître le prix , les ennemis du nom chrétien se répandant de tous côtés dans les provinces de l'empire , allaient démolissant les maisons des missionnaires , renversant les églises , et profanant les autels. Mais , comme malgré les soins de Fascengava , il était resté au Japon un assez bon nombre d'excellens ouvriers, qu'il continuait à en arriver de nouveaux, soit d'Europe, soit des Indes , et qu'une bonne partie de ceux qui en étaient sortis avec l'iiabit de leur ordre, ne tardèrent pas à y retourner déguisés en marchands, en soldats, en matelots et en esclaves, on peut dire que jamais les fidèles japonnais ne furent moins privés de secours spirituels , que les six ou sept premières années qui suivirent le bannissement de leurs prédicateurs.

VII. Cependant le nouveau Roi d'Arima voulut avoir l'honneur de commencer la ruine du Christianisme par la réduction des peuples qui lui étaient soumis , et il s'y prit de manière à faire croire qu'il aimait mieux n'avoir point de sujets, que d'en avoir qui fussent Chrétiens. Dix mille honmies bien armés divisés en trois corps, dont Fascengava commandait le principal , entrèrent en même temps dans le pays par trois dillérens endroits. Dès qu'ils arrivaient dans une

DU JAPON, LIV. X. 3o5

ville, les commissaires royaux se faisaient dresser des tribunaux dans les places publiques, on y citait les Chrétiens les plus connus. L'appareil des supplices était capable d'intimider les plus hardis ; mais rien n'ébranlait des gens qui comptaient les occasions de souffrir parmi les événemens les plus heureux de leur vie. On passa donc des menaces à l'exécution : les tribunaux des commissaires étaient au milieu d'un srand espace palissade ; à mesure qu'on appelait les Chrétiens par leur nom, on les faisait entrer, on les prenait avec des crocliets de fer par les oreilles, on les traînait par les cheveux, on les jetait par terre, on les foulait aux pieds, enfin on déchargeait sur eux de si cruelles bastonnades, que plusieurs en demeuraient demi-morts. Ce qui irritait les juges et les bourreaux , c'est que ces généreux Chrétiens ne paraissaient pas sensibles à leurs coups, et que ceux qui étaient dans l'attente d'un pareil traitement , faisaient tout retentir de leurs chants d'allégresse, et des louanges qu'ils donnaient au Dieu des Chrétiens. Parmi les divers suppUces qu'on mit en usage pour ébranler ces invincibles soldats de Jésus- Christ , un des principaux , et celui auquel on s'attacha le plus fut de leur fracasser les jambes entre deux pièces de bois. Tous demeurant constans , on en fit mourir quelques-uns, dont les corps hachés en pièces, et les tètes exposées sur le haut des palissades, furent laissées pour

'iO.

servir cle pâtliré aux oiseaux du ciel. On choisit aussi les plus apparens, et après leur avoir mis des baillons à la bouche pour les empêcher de parler , on publia qu'ils avaient renoncé la foi et on les renvoya; mais ils eurent dans la suite grand soin de désabuser le public de cette prétendue apostasie qu'on leur imputait faussement. Les relations font sur-tout mention de deux frères nommés Pierre et Louis Gotto qui, publiant partout qu'ils n'adoreraient jamais d'autre Dieu que celui des Chrétiens, furent une seconde fois arrêtés, et comme ils persistèrent à confesser Jésus- Christ, ils eurent la tête tranchée.

Fascengava avait choisi son poste au port de Cochinotzu, ce fut là qu'on porta les plus grands coups, et que la vertu des fidèles triompha d'une manière plus éclatante de la cruauté du tyran. Fascengava s'aperçut bien d'abord qu'il avait affaire à des gens qui n'étaient pas aisés à réduire. Il crut qu'il fallait laisser un peu ralentir cette ferveur; il fit diverses courses de côté et d'autre , et s'imaginant que le temps et l'horreur des supplices, dont le bruit s'était répandu de toutes parts, auraient rendu plus trailables les habilans de Cochinotzu , il s'y transporta de nouveau. Il y arriva le vingt et unième de novembre, et le jour suivant on l'avertit que soixante Chrétiens , sans être appelés , s'étaient rendus dans une place où ils croyaient que se devaient faire les exécutions , que plusieurs avaient fait pro-

DU JAPOn , LIV. X. 3o7

visions de cordes, dans la crainte que les eoldats n'en eussent pas assez pour les lier tous , et qu'ils attendaient fort tranquillement qu'on vînt les tourmenter. A cette nouvelle , le Roi outré de dépit, protesta qu'il n'en aurait pas le démenti , et sur l'heure ordonna qu'on investît la place de trois rangs de soldats arquebusiers , arbalétriers et piqueurs. Ces soldats furent bientôt suivis d'une troupe de bourreaux armés de toutes sortes d'instrumens de supplices, et un moment après, un ollicier nommé Gozaïmon, parut sur une espèce de tribunal fort élevé, pour présider à l'exécution.

Elle commença dans l'instant, on faisait venir les Chrétiens cinq à cinq , on leur liait les bras derrière le dos, et on les jetait si rudement par terre , que les uns en étaient dangereusement blessés , et que les autres avaient tous les os brisés , et à plusieurs le sang coulait par les yeux , le nez et les oreilles ; d'autres restaient comme morts , et l'on ne concevait pas comment un seul pouvait vivre, Après qu'on leur avait un peu donné le temps de respirer , on les dépouillait , et on leur liait de nouveau les bras , les mains et le cou , on les piquait ensuite avec des aiguillons , on les jetait encore par terre , et on leur foulait aux pieds le visage. I^n cet état , les serviteurs de Dieu rappelant tout ce qui leur restait de force , baisaient les pieds de ceux qui les traitaient avec tant de cruauté et

3o8 HISTOIRE

d'ignominie ; enfin on les releva , et on les présenta à Gozaïnion, lequel après avoir inutilement employé toute son éloquence à leur persuader d'abandonner un Dieu qui les abandonnait, disait-il , au pouvoir de ses ennemis, ordonna qu'on leur fît endurer un nouveau tourment qui, pour être une des plus horribles inventions de l'esprit de ténèbres , n'en fut pas plus efiicace. On les étendit sur le ventre , on leur mit sur les reins de grosses pierres que trois ou quatre hommes pouvaient à peine lever , et par le moyen d'une poulie, on les éleva en l'air avec des cordes, qui , leur prenant les pieds et les mains , les repliaient par derrière de telle sorte qu'ils ne pouvaient manquer d'avoir en un moment tout le corps fracassé.

Il est surprenant qu'ils n'expirassent pas dans ce supplice ; cependant , à peine étaient-ils détachés qu'on recommençait à les tourmenter. On leur fracassait les jand^es , comme on avait fuit ailleurs, entre de grandes poutres octogones, et armées de pointes qui leur entraient dans la chair. On leur coupait les doigts des pieds les uns après les autres , pour prolonger leurs tourmens. Enfin , Gozaïmon commanda qu'on leur imprimat sur le front, avec un fer tout rouge, le signe de la croix. Cet ordre sembla les faire revivre , et s'imaginant qu'on les marquait du sceau des élus , ils témoignaient une joie qui mettait les bourreaux hors d'eux-mêmes de rage

DU JAPON, LIV. X. 3oQ

et (le dépit. A mesure qu'on les marquait , ou leur demandait s'ils persévéraient encore dans leur foi, et ils n'avaient pas plus tôt répondu qu'oui, qu'à grands coups de cailloux on leur faisait sauter toutes les dents de la bouche ; il y en eut même à qui on creva les yeux , ou qui perdirent la vue par la violence des supplices. On peut juger en quel état ils étaient après tant de tourmens. Gozaïmon ne voulut pas qu'on les fît mourir, croyant par-là leur ôter la gloire du martyre. Il commanda seulement qu'on leur coupât les jarrets, et qu'on les laissât entre les mains de leurs parens. Vingt-deux moururent sur la place ; les autres furent emportés chez eux , où il y a apparence qu'ils ne vécurent pas longtemps.

VIII. Parmi ces derniers , il y avait un homme de qualité nommé Thomas Araqui Riémon. Le président , choqué de ce qu'il était venu se présenter de lui-même, et avait apporté des cordes pour être lié , s'était appliqué à le faire souflViF plus qu'aucun autre. Les yeux lui étaient sortis de la tête tandis qu'il était suspendu de la manière que j'ai dit , et il était tellement défiguré , qu'il faisait horreur à voir. Gozaïmon avant que de se retirer, entreprit de lui faire al)jurer une Religion qui lui avait attiré tant de maux. « Monsieur , lui dit-il , en s'approchant )) de lui et témoignant une tendre compassion, » est-il possible qu'un homme de votre mérite.

3lO JilSlOlUE

» (le votre sagesse et de votre naissance , par son

)) obstination à refuser d'adorer les dieux de

ï) l'empire , m'oblige de le traiter de la sorte?

ï> L'antiquité de nos sectes et l'autorité de tant

)) de bonses éminens en doctrine et en probité,

)) ne doivent- elles pas suffire pour vous con-

» vaincre (|ue vous êtes dans Terreur ? Monsieur,

» reprit Araqui, je ne veux point d'autre ar-

ï> guuient pour vous prouver la vérité de ma

)) Rebgion , que ceux dont vous vous servez ici.

» Vos dieux ont coiumejicé d'être , et par con-»

)) séquent le culte que vous leur rendez n'est

)) pas si ancien , que nous n'en sacliious l'ori-

)) gine j il ne faut pas même remonter bien loin

)> pour la trouver. Le Dieu que j'adore n'a point

» de commencement et n'aura point de fin ; et

?) dès le moment que les hommes , qui sont l'ou-

?) vrage de ses mains , ont paru sur la terre ,

y) ils l'ont adoré en esprit et en vérité. Ainsi ,

y) notre Religion est aussi ancieiuie que le monde.

y) Quant à ce qui concerne l'autorité , de bonne

» foi y pensez-vous , quand vous comparez vos

)) bonses à nos prêtres ? Un homme de sens ,

)) et qui ne s'est pas entièrement bouché les

)) yeux , doit-il mettre des hypocrites qui trom-

» pent le peuple , en parallèle avec des gens à

j> qui leurs plus grands ennemis ne peuvent dis-

)) puter la gloire d'une austérité de vie qu'on

)) a peine à comprendre , d'une charité qui leur

)) a fait entreprendre des travaux immenses, et

DU JAPON , LIV. X. 5ll

» qui les a fait exposer à mille sortes de dan- » gers pour nous procurer un bonlieur éternel , j) d'un désintéressement qui va jusqu'au pro- » dige? Les a-t-on jamais surpris dans le nioiny> dre déguisement , ou donnant un mauvais cou- » seil? A quoi s'aperçoit-on qu'ils ont fait quelque ï> séjour dans une ville ou dans une province! )> n'y voit-on pas régner la paix et l'innocence )) à la place du trouble et des plus honteux dés- )) ordres ? Pour ce qui est de la doctrine et de )) la sagesse , y a-t-il aujourd'hui dans l'empire y> un homme d'esprit qui ne regarde vos Lonses » comme des ignorans en comparaison des rey) ligieux d'Europe ? Que savent vos prêtres , et 7) que ne savent pas les nôtres? Il y en a un » à la Chine qui est l'admiration de ce grand )) empire pour son habileté dans les mathéma- 5) tiques , qui corrige leurs livres , et réforme » tous les calculs de ces fameux mathématiciens )) que nous regardions comme des oracles. N'en ï> avons-nous pas vu nous-mêmes à Méaco et à )) Ozaca qui faisaient voir à découvert tout ce y) que la nature a de plus caché ? Nos philoso- )) plies ne sont-ils pas contraints de se taire de- )) vaut eux, et qui d'enlre nos plus célèbres )) docteurs a jamais pu trouver le même faible » dans tous les articles de leur théologie ? En- )) fin, monsieur, il n'y a personne dans les cours » d'Ozaca , de Méaco , de Surunga et de Jédo » qui ne convienne que le Japon a changé de

3l2 HISTOIRE

» face depuis que ces religieux y ont mis le pied; » qu'on y remarque et plus de politesse, et plus » de science , que les enfans y ont une éducay> lion qu'ils n'avaient point auparavant , et que » l'enq^ire perd beaucoup en les perdant. ))

Fascengava ayant su l'état déplorable où ce gentilliomme était réduit, lui fit dire qu'il avait bien du cbagriu de voir qu'un liomme de condition comme lui se fût exposé à tant d'opprobres et de souffrances pour un entêtement si peu raisonnable. Araqui fit au Roi une réponse qui ferma la bouclie à ce tyran, lequel en\oya ordre sur-le-cbamp à Gozaïmon de le remettre à la torture. Le serviteur de Dieu a depuis avoué qu'il avait un peu apprébendé de ne pouvoir résister une seconde fois à de si cruels tourmens ; mais que s'étant souvenu de quelques Cbrétiens de Facata , qui avaient été deux jours de suite pendus par les pieds à des arbres fort bauts , il s'était dit à lui-même : ce Pourquoi ne pourraiy> je pas soufîrir aussi bien qu'eux ? le secours » du ciel n'est-il pas offert à tous? Enfm , je » n'ai point d'autre désir que de servir Dieu. A ï) t-il jamais man(iué à ceux qui lui ont été » fidèles ? » Il ajouta que depuis ce moment là il n'avait presque rien senti. Après qu'on eut renouvelé toutes ses plaies, le président se lassa et commanda qu'on lui coupât la lèle. (( Ce n'est » pas ici, répondit le généreux Chrétien, ce n'est » pas ici qu'il faut que je meure. Menez-moi

DU JAPON , MV. X. 3l3

» où les autres sont morts , et ne me privez )) pas au moins de la consolation de mourir en » la compagnie de mes frères. Je renonce à cette » chimérique noblesse qui me procure toutes » distinctions frivoles. » Cependant Gozaïmon changea de sentiment, et renvoya le saint martyr chez lui.

IX. De tant de courageux athlètes, il n'y en a aucun dont on ne puisse rapporter des choses également édifiantes, mais les plus gros volumes n'y suffiraient pas : ce qui se faisait à Cochinolzu , se faisait à Obama , à Arima , à Aria , à Ximabara et dans tous les lieux où passaient les troupes du Roi, et partout on trouvait la même constance. Dieu de son côté concourait par des effets surnaturels à relever la gloire de ceux qui lui sacrifiaient de si bon cœur leurs biens et leur vie. Un jeune gentilhomme ayant été pris en guerre, avait été fait esclave , et sanctifiait sa captivité par une vie très-édifiante. On ne l'avait point appelé pour répondre de sa foi, mais il y était venu de lui-même ; et malgié les soldats qui le repoussèrent plusieurs fols, il s'était mis parmi ceux qu'on tourmentait le plus cruellement. Il fut encore moins épargné que les autres; enfin, comme il ne cessait de crier qu'il ne souffrait rien , on lui coupa la tête. Un autre , dans le moment qu'il expira à Arima , fut vu de ses deux enfans qui en étaient fort éloignés. L'aîné, qui n'avait que huit ans, s'étant mis tout à coup

à pleurer , on lui en demanda la cause , il répondit que son père venait de mourir; le cadet, qui était entre les bras de sa mère , s'écria au même instant que son père allait au ciel.

En quelques endroits, après qu'on avait coupé aux martyrs les jarrets et les doigts des pieds , on les obligeait à monter en cet état certains degrés fait exprès, et comme ils tombaient à chaque pas , on les faisait relever à grands coups de bâton jusqu'à ce qu'ils expirassent sous les coups. Il y eut un Chrétien qui , avant que d'être exposé au supplice , pria les bourreaux que s'il tombait entre leurs mains ils lui fissent endurer tous les tourmens qu'ils pourraient imaginer. Ses souhaits furent accomplis , et il mourut de ses blessures. Un autre , nommé Michel Ixiuda , paraissant sur le point d'expirer , fut laissé sur la place , et il y demeura toute une nuit exposé à un froid des plus piquans. Le lendemain on Te reporta chez lui, et il vécut encore cinquante jours. Etant sur le point de mourir il raconta que quinze jours après qu'il eut été tourmenté, deux jeunes enfans , parfaitement beaux , s'étaient approchés de lui , et lui avaient fait goûter d'une li([ueur très-exquise, dont il s'était trouvé parfaitement rassasié ; et si fort dégoûté de tout autre aliment, qu'il n'avait pu rien prendre depuis : elléctivement , on avait été surpris comment il avait pu vivre si long -temps sans aucuiui nourriture. Le Roi d'Arima se disposait

DU JAPON , JAV. i. 3(5

à pousser encore plus loin ses cruautés , mais la guerre déclarée entre l'Empereur et le Cubo- Sama , l'obligea à mener toutes ses forces au secours du second , dont il était la créature.

X. La manière indépendante dont le Cubo- Sama gouvernait l'empire, et sur-tout la possession tranquille où il était depuis si long-temps delà Tense, qui a toujours été regardée comme le domaine des Empereurs japonnais , avait presque fait oublier le fds de Tayco-Sama. En effet, toutes les relations des missionnaires donnent sans façon le nom d'Empereur au régent de l'empire, et c'est ce qui a fait intituler au P. Bartoli son troisième livre de l'bistoire du Japon : Le règne de Dai/fwSama , laissant à ce Prince son premier nom , apparemment pour le distinguer des premiers Cubo-Sama , qui avaient succédé immédiatement aux Dayris. Cependant cette manière de parler des missionnaires montre assez que ce fut là le style au Japon depuis la mort de Tayco-Sama , de donner le nom d'Empereur à ce Prince, qui se mit et se maintint toujours en possession de l'autorité suprême, dont il ne devait être que le dépositaire. Quoiqu'il en soit , le Cubo-Sama qui voyait son pupille en âge de sentir sa captivité , qui n'ignorait pas que ce jeune Prince avait des créatures , et qui prévoyait qu'il ne fallait rien pour lui attacber tous les grands vassaux de la couronne , comprit que quand bien même son autorité serait

3i6 HISTOIRE

assez aireniiie pour se maintenir clans la souveraine puissance , s'il voulait assurer l'empire à sa famille , il ne fallait laisser aucun compétiteur au Roi (le Quanto son fils : il se résolut tlonc à lever le masque. Ce fut sur la fin de cette année, qu'après plusieurs tentatives inutiles pour avoir l'Eriq)ereur en sa puissance •, après bien des intri^ues que l'Inipératrice-mère , une des plus habiles femmes de son siècle , déconcerta , ne trouvant plus d'autre parti à prendre que d'en venir à la force ouverte , il leva des troupes. Son armée était fort belle ; mais Ozaca , d'où la cour ne sortait point , passait pour imprenable, et l'on était sur ses gardes. Le Cubo-Sama crut enfin avoir trouvé une occasion de s'en emparer. L'Empereur avait bâti un magniii(jue temple près de Méaco, et il avait projeté d'assister en personne à la consécration de ce grand édifice. Le régent s'imagina que donnant un prétexte aux levées de troupes qu'il faisait de tous côtés, Fidéïory ne se défierait de rien , et suivrait son premier projet : il se trompa , on n'eut pas le moindre doule à Ozaca sur le sujet qui le faisait armer, et le voyage de Méaco fut rompu. Le Cubo-Sama vit bien alors qu'il n'y avait plus moyen de se cacher , il continua ses préparatifs , manda ses vassaux et alla brusquement investir Ozaca. On regarda cette entreprise comme un coup de désespoir , et il n'y eut personne qui ne crût ce Prince perdu. Mais on ne savait pas

tout ; le Gouverneur de la ville impériale était gagné , et ce fut par l'habileté de l'Impératricemère que la traliisoii fut découverte. Le régent voyant son coup manqué , pensa à décamper , et pour le faire avec honneur , il proposa un accommodement qui fut accepté; mais on vit Lien que ce n'était que pour se mieux disposer de part et d'autre à la guerre. En effet , peu de temps après elle fut déclarée dans les formes. L'Empereur sortit d'Ozaca , et tint la campagne avec une armée de deux cent mille hommes. Le Cubo-Sama, avec des forces pour le moins aussi grandes , s'approcha de lui , et tout le Japon se remua pour vider une querelle qui devait rendre enfin le calme à cet empire contilauellement déchiré de guerres intestines depuis plus d'un siècle.

XL L'armée impériale tirait sa subsistance de Sacay , le régent en fit le siège , le prit , et le réduisit en cendre. Il alla ensuite se mettre en bataille devant l'Empereur, qui couvrait Ozaca. Après plusieurs petits combats où les Impériaux eurent toujours l'avantage , le premier jour de juin , on en vint à une action décisive. D'abord l'armée rebelle fut fort maltraitée , les premiers rangs furent enfoncés, le désordre se comnuiniqua au corps de bataille , et le tyran ne combattait plus que pour avoir l'honneur de mourir les armes à la main ; mais par un de ces revers de fortune que toute la prudence humaine ne

saurait paret , les choses cliangèrent de face en un moment. L'Empereur était demeuré à Ozaca pour tenir cette grande ville dans le devoir par sa présence. Sanandono qui commandait l'armée, voyant la victoire presque assurée , crut être obligé de céder à son maître la gloire de vaincre , et lui envoya un officier pour lui rendre compte de l'état des choses. Fidéïory sur-le-champ se transporta aux premiers rangs, et les troupes reprenant une nouvelle vigueur à la vue de leur souverain, allaient achever de mettre en déroute leurs ennemis , lorsqu'Ozaca parut tout en feu. On n'a jamais bien su les auteurs de cet incendie ; ce qui est certain , c'est que l'Empereur ayant tourné dans ce moment du côté de la capitale pour mettre sa mère , sa femme et ses trésors en wSÙreté, une partie des troupes le suivit. Cela ne se put faire sans causer un grand dérangement , et toute cette armée victorieuse demeura inmiobile , comme si les armes lui fussent tombées des mains. Le Cubo-Sama était trop habile pour ne pas seconder la fortune qui se montrait si favorable , et il ne lui fut pas difficile de venir à bout de gens qui ne se défendaient presque point. Il passa pour certain qu'il était demeuré cent mille hommes sur le champ de bataille. Ce qu'il y eut de plus funeste , c'est que depuis on ne vit plus ni l'Empereur ni les Impératrices, et qu'on n'a jamais pu découvrir ce qu'ils étaient devenus.

DU JAPON , LlV. X. 3lg

XIT. Il restait un fils naturel de Fidéïory, âgé de sept ans. Il fut présenté au vainqueur avec les autres prisonniers , et l'on dit qu'il eut le courage de lui reprocher son usurpation et sa tyrannie. Il lui en coûta la vie, et en lui finit la race de Tayco-Sama. Apres une victoire si complète, il ne restait plus rien à faire au Cubo- Sama pour assurer sa domination ; il y avait si long-temps qu'il était le maître de l'empire qu'on ne s'aperçut presque point du changement. Les derniers mois de cette année se passèrent à ruiner les fortifications et le magnifique palais d'Ozaca, après quoi l'Empereur licencia ses troupes et se retira à Surunga. Il y mourut au mois de mars de l'année suivante , neuf mois après la défaite de Fidéïory , et il fut mis aii rang des dieux. Ce Prince fut un des grands politiques de son siècle , et on ne peut guère lui reprocher que le mauvais usage qu'il fit de ses grandes qualités : encore si l'on consulte la prudence du siècle, trouvera-t-on que le succès de son crime en a fait une vertu. Pour ce qui est de la conduite qu'il tint à l'égard des Chrétiens, il est vrai de dire qu'il se laissa trop aisément prévenir contre eux,, et qu'un Prince aussi éclairé que lui devait démêler dans tout ce qu'on lui suggérait de prétendus desseins qu'avaient les Européens sur le Japon, que tout cela n'était qu'une ridicule chimère, que la jalousie du commerce, les intérêts particuliers, l'intrigue et l'indiscré- T. IL 2 1

lion avaient fait imaginer. Mais n'est-ce pas beaucoup exiger d'un lionime tout occupé à envahir une couronne, que les préjugés de la naissance avaient rendu fort superstitieux, et que son âge avancé rendait tous les jours de plus en plus déliant et soupçonneux ? Quoiqu'il en soit , si cet Empereur jouit peu de temps de l'honneur de la souveraineté, on peut dire qu'il laissa en mourant l'empire aussi paisible et aussi assuré a son fils, que s'il l'eût reçu par succession d'une longue suite d'ancêtres. C'est cette famille qui est encore aujourd'hui sur le trône impérial du Japon. La politique de ces Princes a été de réduire tous les Rois particuliers dans une si grande dépendance, qu'ils n'ont plus dans le fond que le titre de*Rois. L'Empereur qui tient sa cour à Jédo, les oblige d'y laisser leurs familles comme en otage : avec cela il les dépouille de leurs états , ou les change quand il lui plaît ; et l'on peut dire que ces soixante et dix Rois sont ses premiers vassaux, et les plus soumis de ses courtisans. Au reste, Fou peut voir par la suite de tant de révolutions, et par la manière dont elles ont cessé, que le Japon a eu le sort de la France, qui sous les Rois de la seconde race, ayant vu toutes ses provinces devenues autant de petites souverainetés, s'est trouvée insensiblement rétablie dans son premier étaL Quant au titre de Xogun-Sama que quelques-uns des successeurs

du Prince dont je parle ont porté, je n'ai trouvé nulle part ni son origine ni sa signification ; je sais seulement que l'Empereur Fidéïory le donna de son vivant au fds de son tuteur.

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