LIVRE NEUVIEME
Quelque dommageable que fût à la clîrétienté du Japon l'acharnement avec lequel les Rois de Fingo et de Naugato persécutaient les fidèles de leurs états , la constance des martyrs était pour les missionnaires un grand sujet de consolation. Mais la Religion fit alors une perte qui fit couler des larmes bien amères , et dont rien ne fut capable de tarir la source. S'il y avait quelqu'un parmi les fidèles Japonnais sur la constance duquel on put sûrement compter , c'était sans contredit Sanchez, Prince d'Omura, héritier d'un père et d'une mère dont le zèle et la piété avaient éclaté dans tout l'Orient, et laissé une impression qui durait encore ; frère d'une Princesse dont la fermeté, au milieu d'une cour idolâtre, faisait l'admiration de tout l'empire ; époux et beau-frère de deux Princesses qui étaient mortes en odeur de sainteté , et dont la mémoire était encore en bénédiction parmi les fidèles. Il semblait avoir rassemblé en sa personne toutes les vertus qui avaient brillé dans sa famille. J'ai dit que du vivant du Prince son père , il avait eu le courage de confesser Jésus-Christ à la cour de Firando où il était en otage. Il avait depuis ce T. II. i3
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temps-là , et môme tout récemment , donné de si éclatantes preuves de son inviolable attachement à sa Religion , que le feu Empereur qui l'estimait , et le tuteur qui lui avait obligation , persuadés qu'il sacrifierait tout à sa foi , n'avaient point jugé à propos de l'inquiéter sur cet article \ et l'on peut dire que , si le Christianisme n'était point aboli dans le Ximo, la gloire après Dieu en était due au Roi d'Arima et au Prince d'Omura.
Ce zèle admirable de Sanchez était soutenu d'une piété éminenle , d'une exactitude merveilleuse à tous ses devoirs , et d'une austérité de vie qui aurait fuit honneur à un religieux ; sur quoi l'on rapporte que ce Prince allant à Méaco , logea un jour chez un païen : c'était pendant le carême , et Sanchez jeûnait régulièrement tous les jours. Le païen le remarqua , et en fut surpris; mais ce qui le loucha le plus, fut d'entendre ce Prince se déchirer le corps par de sanglantes disciplines. Une vertu si rare le pénétra à un tel i)oint, que sans tarder davantage , il demanda le baptême , et dit qu'il ne voulait point d'autres preuves de la sainteté de notre Religion, que ce qu'il avait \u faire au Prince d'Omura. Depuis la mort de la Piincesse son éi)ouse , l'aînée de ses sœurs , que les relations aj)pellent la Princesse Marine , était devenue la mère des ])auvres , comme la Princesse sa belle-sœur l'avait été constamment jusqu'au
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dernier soupir , et le frère et la sœur travaillaient à l'envi à protéger et à honorer la Religion. Mais Dieu juge quelquefois à propos de donner aux justes des exemples de terreur, qui leur apprennent à ne compter jamais trop sur leurs mérites passés , à regarder ce qui les élève si fort au-dessus des autres , comme l'ouvrage d'une grâce singulière , qui ne leur est point due , et à se bien convaincre que , réduits aux grâces communes, ils tombent souvent dans des excès dont les plus grands pécheurs auraient honte. C'est ce qui arriva au Prince d'Omura , et l'occasion d'une chute si déplorable fut une bagatelle. Nangazaqui se peuplant tous les jours, et le terrain manquant pour léger commodément tous ceux qui venaient incessamment s'y établir, un nommé Ician , qui avait quelque autorité dans la ville , obtint du régent une terre qui était du domaine de la principauté d'Omura , et l'on donna en échange à Sanchez une autre terre qui, à la vérité, ne valait pas celle qu'on lui ùtait. Ce Prince n'avait jamais paru intéressé; il avait perdu Nangazaqui , qui était sans contredit le plus beau fleuron de sa couronne, sans que cette perte eût paru faire sur son esprit une fort grande impression ; mais on voit quelquefois échouer contre les moindres écueils les vaisseaux qui avaient résisté aux plus violentes tempêtes. Il n'est pas possible de concevoir dans quelles agitations cette petite injustice jeta le
Prince d'Omura. Ce qu'il y eut de pis , c'est qu'il se laissa persuader que les pères Pasio et Rodriguez , qui étaient fort accrédités à Nangazaqui, l'un étant provincial et visiteur de sa Compagnie, et l'autre ayant toujours le titre d'interprète de l'Empereur , avaient su ce que l'on tramait contre lui, et n'avaient pas daigné l'en avertir , avant que le mal fut sans remède. Il conçut donc une haine si violente contre ces deux missionnaires , qu'après avoir délibéré quelque temps des moyens de se venger d'eux, il n'en trouva point qui lui parût plus propre à son dessein , que de faire amitié avec Canzugédono , Roi de Fingo j le plus grand ennemi qu'eût aiora le Christianisme au Japon , de chasser tous les prêtres et les religieux de ses états, de faire venir des bonzes du Fingo, de leur permettre de convertir en temples d'idoles l'église des Jésuites d'Omura , qui était dédiée à la Mère de Dieu , et de donner des marques pu]:>liques qu'il avait renoncé au Dieu des Chrétiens. Ce ne fut pas assez pour ce malheureux Prince d'en être venu, en si peu de temps , à de si grands excès , il pervertit un grand nombre de ses olliciers , et il ne tint pas à lui que le Prince Barlliélemi , son fils aîné, ne suivît son exemple; mais il ne gagna rien pour lors sur ce jeune Prince.
Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est ([ue non-seulement FEvèque du Japon, dom Louis de Cer- (jueyra , et le commandant portugais de Nan-
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gazaqui, dom Diego Menesés de Vasconcello^ , mais Ician lui-même ayant protesté au Prince d'Omura , que les deux pères dont il se plaignait , avaient parfaitement ignoré tout ce qui s'était passé , il ne fut pas possible de le faire revenir. A la vérité, si la passion de se venger avait sufli pour entraîner ce Prince dans l'idolâtrie, il y fut bientôt retenu par d'autres chaînes qui en firent un exemple terrible d'endurcissement ; car outre les engagemens qu'il prit avec le Roi de Fingo , les promesses dont ce Prince l'amusa long-temps, et la vie dissolue qu'il commença de mener publiquement , au grand scandale des infidèles mêmes; la prospérité dont Dieu permit qu'il jouît au milieu de ses déréglemens , fut regardée comme une marque de réprobation pour un Prince qui s'était lui même réprouvé le premier. Aussi ne craignait-il point de dire qu'il n'avait que faire de se donner tant de peine pour être heureux après sa mort , ayant trouvé sur la terre le paradis qu'on lui promettait dans le ciel. Quelques années après, il donna à son fds l'investiture de ses états , et délivré de tous autres soins , il se plongea dans les plus grands désordres. On remarqua néanmoins qu'on ne put jamais l'engager à mettre le pied dans aucun temple d'idoles, et il disait à tout le monde qu'il était toujours aussi convaincu qu'il l'avait jamais été des vérités chrétiennes. Il avoua même un jour qu'il n'avait jai;nais pu endormir sa con-
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science, dont les remords lui faisaient de temps en temps passer de fort tristes heures, et répandre l)ien des larmes. Enfin, ayant eu plusieurs enfans d'une concubine qu'il entretenait à la vue de tout le monde , il les envoya tous à la Princesse Marine, sa sœur, qui avait quitté la cour, et il la pria de les faire élever dans la Religion chrétienne.
Ce triste événement fut d'autant plus sensible aux fidèles et aux missionnaires du Japon , qu'il fut accompagné de plusieurs pertes qui ne pouvaient pas être aisément réparées, et qui ne le furent aussi jamais. Simon Coudera mourut à Fucimi , où se trouvait alors la cour du régent auprès duquel il était le seul soutien de la Religion. Sa mort fut aussi sainte que l'avait été sa vie : il ordonna par son testament que son corps fut porté à Facata capitale du Chicugen, et enterré dans l'église des Jésuites. Le Roi de Chicugen , son fils , exécuta ponctuellement sa dernière volonté ; mais ce fut aussi la dernière marque de Christianisme qu'il donna. A peine ce Prince avait pris possession de son nouveau royaume , qu'on s'était aperça d'un refrpidissement dans sa piété ; il avait même falhi tout le crédit, et en quelque façon l'autorité de son père, pour l'engager à remettre les missionnaires en possession de leur ancienne maison de Facata. Ce qui avait ainsi changé le Roi de Chicugen, était uniquement la débauche, à laquelle il s'était
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livré sans mesure, et quoique nous ne sacliions pas qu'il soit devenu idolâtre, le silence que gardent depuis ce temps-là les relations sur ce qui le touche , donnent lieu de croire que s'il ne fut jamais adorateur des idoles, il n'eut jusqu'à sa mort d'autre dieu que son plaisir.
II. Les colonnes étant ainsi presque toutes tombées, l'édifice parut sur le penchant de sa ruine. Mais Dieu , qui n'a pas besoin des hommes pour l'exécution de ses desseins , et qui d'un seul de ses doigts soutient , dit l'Ecriture , tout ce vaste univers , ne donna jamais des marques d'une protection plus visible sur l'église du Japon , et après avoir étonné les fidèles par la fraveur de ses jugemens, il les rassura et ranima leur confiance par un des plus grands miracles qu'ait peut-être jamais opéré sa miséricorde. Constantin Joscimon , Roi de Bungo , était un de ces Princes en qui l'on ne trouve rien qui réponde à ce grand caractère que la naissance leur à donné , qui sont déplacés sur le trône , et pour lesquels un revers de fortune, qui les réduit à la condition des particuliers, est moins une disgrâce du sort qu'une justice du ciel , qui les remet à leur place. Il ne paraît pas que ses mœurs aient été corrompues -, mais la faiblesse de son esprit le rendant susceptible des plus mauvaises impressions , on lui lit commettre des crimes énormes , qui le rendirent aussi odieux qu'il était déjà méprisable. De fervent catéchumène , ce Prince de-
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vint sur de simples soupçons et de mauvais rap« ports, ennemi des Chrétiens, et en quelque façon le meurtrier de son propre frère : il se reconnut , et reçut le Baptême , il le souilla bientôt par une honteuse apostasie , qu'il porta même jusqu'à répandre le sang des fidèles. Retiré de cette abîme de malheurs où les pernicieux conseils de son oncle Cicatondono l'avaient précis pi té , il ne tarda pas à s'y replonger. Ayant perdu ses états pour avoir mis l'armée impériale en danger de périr pendant la guerre de Corée , il s'imagina , ou se laissa persuader que les Camis et les Fotoques lui pourraient rendre une couronne qu'il avait perdue en servant le Dieu des Chrétiens , et il n'est sorte de sacrifices et de superr stitions qu'il ne mît en usage pour se procurer la protection de ces dieux sourds et insensibles. Il traîna sa misère de contrée en contrée , les missionnaires le suivant partout, à dessein de profiter des momens favorables que la Providence ferait naître pour la conversion d'un Prince que la mémoire du feu Roi son père leur rendait toujours infiniment cher. Enfin un de ces pères le trouvant un jour à Nasacava au royaume de Bugen , assez disposé à rentrer en lui-même , sut si bien ménager son esprit , qu'il fut surpris de le voir en moins de rien tout changé. Le Roi fit vme confession générale de toute sa vie , et sa pénitence fut si sincère , qu'il mérita d'être mis d'aljord aux plus rudes épreuves. A pjeine
ce Prince s'était réconcilié avec Dieu , qu'il reçut ordre du régent de se rendre incessamment à Méaco. Il ne douta point que ce ne fut pour lui faire son procès que le CuLo-Sama contre qui il avait porté les armes, le faisait venir. « Dieu )) soit Léni , s'écria-t-il , puisque je l'ai retrouvé, » je ne crains point la mort , je devrais Lien » plutôt le souhaiter , ajouta-t-il , mon incons- )) tance et mes infidélités passées me donnant de » si justes sujets de me défier de moi-même. » Joscimon partit pour Méaco dans ces sentimens. Le Cubo-Sama avait eu véritablement le dessein de le faire mourir, mais Simon Condera avait obtenu sa grâce , et dès qu'il fut arrivé à la cour , il reçut commandement d'aller en exil au royaume de Deva , le plus septentrional de tous les royaumes dvi Japon. Au bout de quelque temps le Roi de Deva fut disgracié et dépouillé de ses états , et le Pvoi de Bungo eut permission de se retirer à Nangazaqui , où il trouva la Reine Julie sa belle-mère, les Princesses Tliécle et Maxence ses sœurs , et une bonne partie de sa famille , que plusieurs disgrâces arrivées coup sui' coup avaient rassemblées dans ce port. La vue de tant de saintes personnes qui soutenaient la décadence de leur fortune d'une manière héroïque et vraiment chrétienne , ranima encore la ferveur de Joscimon. On ne saurait dire à quelles austérités ne le porta point l'esprit de componction , dont Dieu Tavait rempli j on avait beau
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lui représenter qu'il abrégeait ses jours , il ne répondait rien , sinon qu'un pécheur comme lui n'avait point d'excès à craindre , et que bien loin d'en faire trop , il était bien persuadé qu'il n'en ferait jamais assez. Il ne cessait de louer Dieu de l'avoir dépouillé de tout pour lui en rendre le centuple dans l'éternité , et mourant de la mort des saints , il laissa toute cette Eglise édifiée de ses vertus , et étonnée de voir élevé à une si haute perfection , un Prince qu'elle avait pleuré apostat et persécuteur.
Le Roi de Bungo fut bientôt suivi à la gloire par une de ses nièces, qui nous est représentée dans les relations du Japon comme une de ces épouses choisies , et de ces âmes précieuses que Dieu prend plaisir de montrer de temps en temps à la terre , pour faire éclater en elles toutes les richesses de sa miséricorde. Cette jeune Princesse portait , aussi bien qu'une de ses tantes , le nom de Maxence. Prévenue des bénédictions du Seigneur dès sa plus tendre enfance , elle avait conçu d'abord que Dieu voulait posséder seul son cœur , elle le lui avait consacré par le •vœu de chasteté perpétuelle , et par sa fidélité à se conserver pure et innocente, elle était parvenue à une sainteté, dont on voit peu d'exemples. Sa mort, qui arriva dans la fleur de son âge , répondit à sa vie , et fut avancée par ses pénitences : dans sa dernière maladie , la joie de se voir sur le point de posséder son époux,
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lui faisait oujjiier ses douleurs , quoique trèsvives et très-longues : on eût dit qu'elle ne souffrait que de ne point soulïrir ; le dernier moment qui a quelque chose de si terrible pour la plupart des hommes , fut pour elle un véritable triomphe, et le commencement du bonheur dont elle allait jouir dans les chastes embrassemens de celui qu'elle avait uniquement aimé pendant sa vie.
Je ne saurais frnir ce qui regarde cette illustre famille , dont on ne trouve plus rien depuis ce ternps-là dans les lettres des missionnaires , sans rapporter Taction édiliante d'une des sœurs du dernier Roi de Buniio : c'est la Princesse Thécle dont je veux parler. Cette Princesse avait épousé un des plus grands Seigneurs du royaume de Bungo : il n'est connu dans les relations que sous le nom de Juste, qu'il avait reçu au baptême. Le Roi Constantin ayant été chassé de ses états par l'Empereur , Juste , aussi bien que les autres vassaux et grands olliciers de la couronne , fut obligé de suivre la fortune du Prince, et il se retira à Nangazaqui, où pour surcroît de disgrâce il fut frappé de la lèpre ; cette maladie est fort cornnnine an Japon , et ceux qui en sont attaqués ont encore à souli'rir un abandon général de leurs jMoches , et de leurs plus intimes amis , la coutume autorisant en quelque façon une si grande dureté envers ces misérables. 11 s'en fallut bien que Juste fût ainsi
abandonné à son triste sort -, la Princesse son épouse non-seulement ne quitta point le logis où il demeurait , comme on tâcha de lui persuader qu'elle devait faire ; mais elle ne voulut pas même se reposer sur ses domestiques, de tous les services dont il pouvait avoir besoin. Ses soins et son assiduité n'étant pas toujours, récompensés de la reconnaissance qu'elle avait droit d'en attendre , parce que la violence de la douleur rendait le malade fort impatient ; bien loin de se re])uter , ce fut pour elle un nouveau motif de redoubler sa charité. Enfin une si rare patience toucha sensiblement Juste \ il reconnut et adora la main qui le frappait, et animé par les discours édifians , et beaucoup plus par les grands exemples de sa vertueuse épouse , il devint un modèle accompli de la plus parfaite résignation aux ordres de Dieu, et il eut la consolation , à l'heure de la mort , de voir la Reine des anges qui venait le recevoir pour le présenter elle-même à son Fils.
Les affaires de la Religion se trouvaient alors dans une situation où il avait tout à craindre , et tout à espérer. On comptait dans le Japon , en iGo5 , près de dix-huit cent mille Chrétiens, et ce nondjre croissait tous les jours. L'année suivante , Dom Louis de Cerqueyra rendit visite au Cubo-Sama , qui le reçut avec une distinction qu'il faisait à peu de personnes. Cet accueil encouragea le Prélat à visiter les plus considé-
rables églises du Japon , et on lui fit partout des réceptions qui le dédommagèrent bien des fatigues d'un si long voyage. Les Seigneurs païens semblèrent le disputer aux Chrétiens , pour lui donner des marques de leur estime , et d'un véritable attachement : mais personne ne se signala davantage que le Roi de Bugen. Ce Prince ayant su que l'Evêque devait passer par Cocura, sa capitale , il s'y trouva avec une nombreuse cour pour l'y recevoir ; et le Prélat lui ayant rendu de très -humbles actions" de grâces de la protection constante qu'il donnait à ses sujets chrétiens : a cela ne mérite pas un remercîment , » dit le Roi, je ne fais que suivre mon incli- » nation ; car je me regarde moi-même comme y) Chrétien , et je vous prie de croire que je le » suis véritablement de cœur et d'alïection. » m. Dom Louis de Cerqueyra était à peine de retour à Nangazaqui , lorsque la nouvelle y arriva que le P. Alexandre Valégnan était mort à Macao, le 20 de janvier de cette même année. 11 la communiqua aussitôt à toutes les églises , qui y prirent la part qu'avait mérité un des plus illustres ouvriers qui eussent travaillé dans l'Orient depuis saint François Xavier et le père Barzée. Le père Valégnan naquit à Chieli dans TAbruzze , d'une famille ancienne et illustre. A dix -neuf ans, il reçut à Padoue le bonnet de docteur en droit civil : il passa ensuite à la cour de Home , où il espéra que Paul IV , (|ui tenait
alors le Saint-Siège , et qui étant Evêque de Cliieti, avait vécu très -familièrement avec son père , le mettrait dans la voie des dignités ec^ clésiastiques. Dieu qui avait d'autres desseins sur le jeune docteur , permit que ses espérances fussent trompées. Il sentit au même temps une inspiration secrète qui lui disait au fond du cœur, qu'il était fait pour des choses plus relevées , que tout ce que le monde pouvait lui ollrir de Grandeurs et de richesses. S'élant rendu attentif et docile à la voix de Dieu qui lui parlait, il connut Lientôt plus distinctement ce que le Ciel demandait de lui : il comprit qu'il était appelé à la Compagnie de Jésus, et il ne différa pas d'un moment à suivre cette vocation : il alla se présenter à saint François de Borgia , pour lors Général de la Compagnie , et ayant été admis sans peine , il entra au noviciat de Rome , le 29 de mars iSGG. Comme Dieu lui avait donné un cœui- grand , rien ne lui parut dillicile dans la prati(jue de la vertu ; et dès qu'il entra dans la carrière de la perfection évaiigélique , il y courut à ])as de géant. Le récit de ses austérités paraîtrait incroyable ; il ne quitta presque point le cilicc , même dans ses dernières années , (jue son grand ago et ses iniirmités l'avaient réduit dans une extrême faijjlesse. Une si grande mortiiication n'était pas dans le père Valégnan la principale verlu , connne elle est en (juelquesuiis , <|ui donnent tout à Textérieur : il sa-
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vait que l'humililé , l'abnégation , l'esprit intérieur sont les fondemens sur quoi les hommes apostoliques doivent élever l'édifice de la perfection à laquelle ils sont appelés. Ayant ainsi pris la voie la plus courte pour avancer dans la science des Saints , il en parut un grand maître dans un temps auquel les autres sont encore disciples ; et à peine avait-il achevé son cours de théologie , qu'on lui confia la conduite de jeunes religieux 3 qui , sortant du noviciat , allaient faire leurs premières études au collège romain. Il trouva parmi cette jeunesse de grandes dispositions à la plus éminente sainteté ; mais celui qu'il prit plus de soin de cultiver , fut le célèbre Matthieu Ricci , qui lui servit depuis pour l'exécution d'un dessein qui a immortalisé ces deux grands hommes, et dont je parlerai bientôt.
Le père Valégnan s'occupait ainsi à former des Saints , lorsqu'il se sentit porté à demander la mission des Indes : et ce qui fit juger que c'était une véritable inspiration, c'est qu'au même" temps qu'il en lit la proposition au père Evérard Mercurien, successeur de saint François de Borgia, ce Général reçut des lettres des Indes, par lesquelles on lui demandait avec les dernières instances^ un supérieur qui fut capable de gouverner toutes les missions de l'Orient, dont le nombre croissait tous les jours. On marquait en particulier toutes les qualités que devait avoir le chef de tant d'ouvriers évangéliques : un génie
supérieur , un courage à toute épreuve , une grande étendue d'esprit , un cœur généreux , intrépide, inébranlable, et surtout une sainteté consommée. Le père Mercurien fut surpris de trouver dans ce caractère le portrait de celui qui lui demandait la mission des Indes : il crut voir le choix de la Providence trop bien marqué, pour ne pas s'y conformer , et il ne balança pas à nonmier le père Valégnan , visiteur général de la Compagnie dans toute l'étendue des Indes orientales , du Japon , de Macao , et de toutes les missions que les Jésuites avaient dans l'Asie. Ce serait m'écarter de mon sujet, que de rapporter tout ce que le zèle de cet incomparable ouvrier lui a fait entreprendre pour la gloire de Dieu, dans tous les pays qu'il a parcouru l'espace de trente trois ans. J'ai dit avec quel succès il travailla d'abord dans le Gotto, et la part qu'il eut à tout ce qui se passa de plus grand au Japon depuis qu'il y fut entré la première fois. Sa dernière entreprise fut d'introduire l'Evangile dans le grand empire de la Chine, et il eut le bonheur d'en venir à bout ; il n'y entra pas lui-même, sa présence étant nécessaire à Macao; mais il ouvrit la porte de ces vastes provinces au père Kicci, sou clier disciple, et il mourut dans le temps ([ue le succès qu'avait son zèle de ce côté-là , le consolait des tristes nouvelles qu'il recevait du Japon.
Plusieurs autres missionnaires du Japon avaient
fini leur course avant le père Valégnan. Le plus connu était le père Louis Froez, Portugais du diocèse d'Evora. Il était allé aux Indes sous la conduite du père Gaspard Barzée avant même que d'être prêtre. Il n'y avait guère d'église au Japon que cet excellent ouvrier n'eût fondée ou cultivée avec des travaux et des fatigues incroyables, et c'est à lui que nous devons les plus' fidèles mémoires que nous ayons du Japon. Le père Organtin alla aussi vers ce même temps recevoir dans le ciel la récompense d'une vie tout angélique et des plus laborieuses. Il était de Casto-di-Valsabbia, une des vallées de Brescia. Son père était de la famille des Gnecliis, et sa mère de celle des Soldis , toutes deux fort illustres dans le pays. Sa mère , d'une vertu fort audessus du commun , étant enceinte de lui , disait qu'elle portait un martyr, ou du moins un bomme apostolique qui serait jusqu'à sa mort dans un continuel danger de répandre son sang pour la foi. Organtin fut à peine en âge de faire connaître les inclinations de son cœur , qu'il justifia les pressentimens de sa vertueuse mère : on l'entendait quelquefois s'écrier : Q que je set-aïs heureux y si je pouvais mourir pour Jésus-Cbrist , de la\main des Turcs. Une incommodité fort dangereuse qui lui survint , l'engagea à faire vœu de visiter Notre-Dame de Lorelte , si cette Reine des Anges lui obtenait la guérison de son mal. A peine eut-il formé ce vœu , qu'il se vit dans T. H. i/[
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l'obligation de l'exéculer : il le fit, se consacra au service de Marie dans le lieu même où elle est devenue Mère de Dieu, et il en sortit tellement inondé des faveurs et des consolations du ciel , qu'il en était tout hors de lui-même. Peu de temps après, il se sentit porté à entrer dans la Compagnie de Jésus, dont jusqu'alors il n'avait presque point entendu parler ; il comprit que , si ses premiers désirs du martyre devaient jamais être accomplis, ce serait en suivant la vocation que le ciel lui inspirait. Il retourna donc chez lui pour mettre ordre aux affaires de sa maison, car il avait perdu son père, et il était en âge de disposer de son bien. Il se rendit ensuite à Ferrare, où il entra au noviciat de la Compagnie au mois de décembre de l'année i556, cinq mois après la mort de saint Ignace. De Ferrare on l'envoya faire ses études à Rome : il les eut à peine terminées , qu'on le mit dans les emplois les plus distingués. Cependant son cœur était toujours dans l'Oiient; mais quelqu'instance qu'il fît pour obtenir la permission d'y aller travailler au salut des âmes, il ne put jamais rien gagner sur l'esprit du père Laynez, Général de la Compagnie. St. François de Borgia ayant succédé au père Laynez , le père Organtin recommença ses poursuites , les accompagna de larmes , et (^es prières les plus louchantes ; s'offrit à faire le voyage à pied , sans argent , et demandant l'aumône. Le saint Général ne pouvant s'oppo-
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ser à une vocation si bien marquée, permit enfin au père Organtin de partir pour les Indes. Le missionnaire s'embarqua l'an mil cinq cent soixante-sept; arriva à Malaca en mil cinq cent soixante-neuf; et après avoir essuyé un des plus horribles typhons qu'on ait jamais vu dans les mers de la Chine, il prit terre au Japon, comme par miracle. Nous avons vu de quelle manière il a rempli jusqu'au bout la grande idée que l'on avait d'abord conçue de lui. Il mourut au mois d'avril de l'année mil six cent neuf; et le père Camille de Constanzo , entre les bras de qui il expira , écrivant en Europe la nouvelle de cette mort , dit que les larmes de tous les fidèles du Japon firent assez connaître combien ce saint homme était précieux à toute cette église. IV. Le Roi de Fingo depuis quelques années donnait un peu de rehiche aux Chrétiens dans ses états. Je ne sais ce qui se passa alors; mais comme on s'y attendait le moins , la persécution parut plus rallumée que jamais. Ce Prince, quatre ans auparavant, avait fait mettre en prison trois gentilshommes, qu'une éminente vertu et de grands travaux entrepris pour la gloire de Dieu, avaient rendus fort rerommandables : ils se nommaient Michel Mizuisci Faciémon , Joachim Girozaiémon , et Jean Tingoro. Ils étaient à la tête d'une confrérie de la Miséricorde qu'on avait érigée dans le Fingo sur le modèle d'une autre, qui avait été établie à Nangazaqui; et c'est par
cette raison qu'on les appelle gifiaques (i) dans^ les relations du Japon. La prison où on les mit était si infecte, et la nourriture qu'on leur donnait était si mal-saine , que malgré les soins du père Louis Niabaro , Jésuite japonnais , qui les •visitait souvent déguisé , tantôt d'une manière et tantôt d'une autre , Girozaiémon mourut de misère. Cependant tous les fidèles , non-seulement du Fingo , mais même de tout le Ximo , s'intéressaient à la délivrance de ces illustres captifs qui , depuis la mort du feu Roi Augustin Tsucamidono (les missionnaires ayant été bannis du Fingo), maintenaient toute cette chrétienté dans une ferveur merveilleuse : mais ils en avaient trop fait pour que le Roi leur pardonnât, et pour que Dieu ne couronnât pas leurs services par le martyre. Un jour qu'un des premiers ofliciers de Canzugédono, voulant obtenir leur élargissement, parlait à ce Prince de ce qu'ils souffraient depuis si long-temps, il reçut ordre de les faire décapiter avec leurs enfans. La nouvelle leur ayant été portée sur-le-champ, ils la reçurent avec joie, et dirent à celui qui la leur apprit, qu'ils ne souhaitaient plus qu'une chose , c'était que les bourreaux leur fissent souffrir tous les tourmens dont ils pourraient s'aviser.
Le commandement du Roi pressant, on mena les deux prisonniers hors de la ville , la corde
(i) Un iijiixllt' (ii(i.ii[ii(.' , au Jjjiuu , un homme qui exerce la cliuilé envers les ;iiilrcs
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au cou ; et deux soldais furent délachés pour aller chercher leurs enfans dans la maison paternelle. Les martyrs avaient chacun un fils : celui de Faciémon s'appelait Thomas , et celui de Tingoro s'appelait Pierre. Le premier était âgé d'environ douze ans, et l'autre n'en avait que six. Thomas semblait n'avoir apporté en naissant d'autre passion que le désir du martyre, et dès le berceau, pour l'appaiser, lorsqu'il criait, il ne fallait que le menacer qu'il ne serait point martyr. Au premier bruit qui se répandit qu'il avait été condamné , sans attendre qu'on vint le prendre , il courut paré de ses plus riches habits , au-devant de ceux qui le cherchaient, et rencontrant son père à la porte de la ville , il l'embrassa avec un transport de joie qu'on ne pourrait concevoir. Ils attendirent quelque temps l'autre enfant ; mais comme il tardait trop , l'ofllcier qui devait présider à l'exécution , les fit décapiter à l'endroit même où ils s'étaient arrêtés. L'enfant était chez son aïeul , ce qui fit qu'on eut quelque peine à le trouver : il dormait ; on l'éveilla , et on lui dit qu'il fallait aller mourir avec son père, à qui on allait couper la tète. J'en suis bien aise , dit le petit innocent d'un ton fort gai : on l'habille fort proprement et on le donne au soldat qui , le prenant par la main , le mène au lieu où son père était mort. On le suivait en foule , et la plupart ne pouvaient retenir leurs larmes. Il arrive , et sans paraître étonné du spec-
tacle qui se présente à ses yeux , il se met à genoux auprès du corps de son père, abaisse lui-même le collet de sa robe , joint ses petites mains , et attend tranquillement le coup de la mort. A cette vue , il s'éleva un bruit confus de sanglots et de soupirs , le bourreau saisi , jeta par terre son sabre , et se retira en pleurant. Deux autres qui s'avancèrent successivement pour prendre sa place , en firent autant : il fallut avoir recours à un esclave coréen , lequel après avoir déchargé plusieurs coups sur la tète et sur les épaules de ce petit agneau , qui ne jeta pas un seul cri , le liacha en pièces, plutôt qu'il ne lui tranchât la tète. On avait sauvé une tille de Michel Faciémon : on la lit secrètement sortir du royaume , et on l'envoya à Arima. Elle se trouva là sans connaissance et sans appui ; mais elle ne demeura pas long-temps dans cette fâcheuse situation : un homme de qualité , qui cherchait à marier son fils, jeta les yeux sur cette pauvre orpheline , et préféra la fille d'un martyr , étrangère et sans biens, aux plus riches partis, auxquels sa naissance pouvait donner droit à son fds d'espérer.
Les Rois de Naugato et de Firando firent aussi mourir alors quelques personnes dans leurs états; mais ces petits orages n'empêchaient pas que l'église du Japon ne jouît dans tout l'empire d'un assez grand calme , et ne servît qu'à relever sa gloire. Les relations de cette année et des sui-
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vantes , sont remplies de quantité de traits d'une singulière protection de Dieu sur les fidèles qui le servaient avec un zèle , une ferveur , une innocence dont certainement on ne voyait point d'exemples dans tout le reste de la chrétienté; et il faudrait des volumes entiers pour raconter tout ce qui se passait d'édifiant et de merveilleux dans les difïérentes contrées de l'empire. C'était sur-tout à Ozaca que le Christianisme était plus florissant. Les Jésuites y ayant dressé un observatoire, les Japonnais, qui ne sont pas savans dans les mathématiques , étaient surpris de voir prédire les éclipses , et rendre la raison de plusieurs phénomènes qu'ils avaient toujours crus inexplicables ; on allait en foule chez les missionnaires pour spéculer les astres, et apprendre l'usage de quantité d'instrumens, qu'on n'avait jamais connus. Les pères profitaient de cette curiosité et de cette surprise, pour inspirer à ceux qui les visitaient , de l'estime de notre sainte loi, et l'on entendait souvent les infidèles se dire entre eux, qu'il n'était pas vraisemblable, qu'avec des connaissances si élevées , des mœurs si pures, une conduite si sage, et un si rare désintéressement, on fût dans l'erreur sur le fait de la Religion. On n'a jamais bien su quels avaient été les sentiinens de Fidéiory , ni quels étaient alors ceux de l'Impératrice sa mère toucliant le Christianisme ; car il y a assez d'apparence c[ue c'était cette même Liipératrice qui , les premières
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années du règne du Tayco-Sama, avait en plusieurs rencontres comblé d'amitié les missionnaires. Il parait seulement que ces religieux étaient au temps dont je parle, en quelque considération dans cette cour. C'est ce que nous donne lieu de croire une chose assez singulière, qui arriva alors.
Deux en fans au-dessous de douze ans entrèrent dans l'église des Chrétiens, et y ayant rencontré un missionnaire , ils l'abordèrent , et le prièrent instamment de les baptiser. Le père crut d'abord que ce n'était qu'une curiosité et un empressement d'enfant. Il leur demanda s'ils étaient bien instruits de nos mystères : ils répondirent qu'ils croyaient en savoir assez pour recevoir le sacrement : il les interrogea et trouva qu'ils disaient vrai. Il leur dit qu'il leur manquait encore une chose, savoir, le consentement de leurs parens ; ils assurèrent que leurs parens consentaient qu'ils fussent Chrétiens, et se jetant à genoux , ils protestèrent les larmes aux yeux qu'ils ne sortiraient point qu'ils n'eussent été baptisés. Le père attendri et charmé , leur accorda enfin leur demande, et il ne douta point, en voyant la manière dont ils se comportèrent pendant la cérémonie de leur baptême , que le Saint-Esprit n'eût pris d'une façon toute particulière possession de ces cœurs innocens.
Quelques jours après, ce même religieux rencontra le plus jeune de ces deux néophytes, et
l'enfant le pria instamment de lui donner quelque image de dévotion devant laquelle il pût faire ses prières. Le père lui dit qu'il la lui donnerait Lien volontiers, mais qu'il appréhendait qu'on ne lui fit quelque outrage dans une maison toute remplie d'idolâtres. L'enfant n'ayant pu rien obtenir de ce côté là , s'adressa à un jeune ecclésiastique qui était élevé dans la maison des pères, et en eut ce qu'il souhaitait. A peine l'image fut exposée dans la chambre où couchait l'enfant, que son père l'ayant aperçu, lui demanda tout surpris s'il était Chrétien ? L'enfant répondit qu'il l'était ; (( et il me sem- » ble , ajouta-t-il , que vous m'en avez donné (( la permission. Quoi, perfide, reprit le père, y> je t'aurais permis d'abandonner nos dieux ! si )) tout à l'heure tu ne les adores , je vais te )) fendre la tète. Mon père, repart l'enfant sans » s'étonner , ma vie est entre vos mains , vous » ferez de moi tout ce qu'il vous plaira; mais » je suis résolu de vivre et de mourir Chré- » tien. » A ces mots le père entrant en fureur, prend ce petit innocent , lui met ses haJjits en pièces, et l'ayant suspendu tout nu par les aisselles , il le met en sang à coups de fouets , » Adoreras- tu encore le Dieu des Chrétiens, lui » disait-il de temps en temps? » L'enfant ne répondait autre chose, sinon ; « Je suis Chrétien, )) je veux vivre et mourir Chrétien. » Enlin, ce petit corps n'étant plus «qu'une plaie, le barbare
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père en eut lui-même liorreur ; il cessa de frapper, détacha son fils, et le laissa avec une simple chemise, exposé à un très-grand froid, et aux insultes des païens et domesti(jues. Le petit martyr , à tant de mauvais traitemens , n'opposait qu'une douceur angélique , et une invincible patience , qui mirent le père au désespoir. Il déchargea sa rage sur un Chrétien du voisinage, à qui il s'en prit de ce que son fils s'était fait baptiser, et peut-être que son emportement aurait eu de plus fâcheuses suites , si un missionnaire n'eût prié le Gouverneur d'Ozaca d'y mettre ordre. Le Gouverneur fit venir le père de l'enfant chrétien , et après lui avoir fait de sanglans reproches de son inhumanité, il lui déclara que son lils et tous lesCliréliens étaient sous la protection de l'Empereur.
Je ne dois pas omettre ici , que ce fut en 1609 que les Hollandais prirent terre au Japon pour la première fois. Ce qu'ils avaient sur leur vaisseau ne se trouva pas fort au goût des Japonnais ; ils ne laissèrent pas toutefois d'établir une factorerie à Firando. L'année suivante le grand galion que les Portugais envoyaient tous les ans à Nangazaqui y étant arrivé , avant que les marchandises fussent débarquées, ({uel([ues Portugais eurent querelle avec des Japon nais, et il y eut qucicjucs persoimes tuées de part et d'autre. Le magistrat voulut cpi'on lui livrât ceux des Portugais qui avaient eu le plus de part au désor-
dre ; et sur le refus qu'on lui en fit , il porta sa plainte au Cubo-Sama. Ce Prince donna le tort aux Portugais sans les entendre , et envoya ordre au Roi d'Arima de se transporter à Nangazaqui , et de saisir le galion. Les Portugais à qui on donna avis de ce qui se tramait , s'embarquèrent en diligence , et firent voile vers Macao. Ils se croyaient bors de péril , lorsque le vent qu'ils avaient en poupe , tourna tout à coup et devint contraire ; ainsi le Roi d'Arima eut le loisir d'envoyer contre eux quelques frégates; mais soit qu'elles ne fussent pas bien armées , ou qu'elles combatissent sans ordre , les Portugais , après les avoir fort mal traitées , les obligèrent à se retirer. Le Roi d'Arima voyant cette déroute , monte lui-même une frégate , se fait suivre de plusieurs autres les meilleures qui se trouvèrent dans le port , et dresse sur une grande barque une macbine à trois étages , en forme de tour, qu'il cbarge de trois cents arquebusiers bien armés. Après bien des manœuvres pour se disputer le vent , la macbine accrocba le galion. Le combat fut alors très-sanglant , et eût apparemment duré davantage , sans un malbeur qui mit les Portugais en désordre. Un soldat ayant voulu lancer un pot à feu , ne prit point garde qu'il tomba du feu sur la misène-, qu'on n'avait point eu le temps de serrer. Le feu s'atlacba de telle sorte à cette vieille toile , que tous furent contraints d'accourir pour l'éteindre. S'ils eussent eu assez
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de présence d'esprit pour jeter la voile à la mer, ils eussent pu se tirer d'affaire ; mais ne l'ayant pas fait, ils se virent bientôt réduits à la dernière extrémité. Alors André Pessoa , qui cornmandait le galion , jetant ses armes et prenant un crucifix , s'écria : Dieu soit béni , qui Va ainsi voulu : mes camarades , sauve qui 'peut. En même temps il se jette à la nage avec tout son monde, après avoir donné ordre qu'on mît le feu aux poudres. Les Japonnais , enragés de voir ainsi échapper leur proie , tirèrent sur les Portugais , dont pas un n'échappa.
Le Roi d'Arima , après cette expédition , rentra dans le port , sans avoir tiré d'autre fruit de sa victoire , que d'avoir fait tort aux Portugais de plus d'un million , et de s'être vengé de ses ennemis ; car ce Prince était personnellement intéressé dans la querelle dont j'ai parlé; et c'était lui qui avait engagé le Cubo-Sama à poursuivre les Portugais comme il fit. Apparemment qu'il ne prévit pas les conséquences funestes à la Religion que pouvait avoir cette malheureuse afïaire; il est certain du moins qu'il s'en fallut peu que tous les missionnaires ne fussent enveloppés dans la disgrâce des Portugais , et que ce fut uniquement le crédit du Roi d'Arima qui empêcha un si grand malheur. Mais c'en fut toujours un assez grand que la perle d'un navire sur lequel étaient toutes les provisions des ouvriers de l'Evangile j la mésin-
telligence qui se mit entre les Portugais et les Japonnais , et sur- tout le mauvais exemple que donna en cette occasion le Roi d'Arima , laissa dans les esprits une impression que son zèle , pour en détourner les suites , ne fut pas capable d'effacer.
Tandis que ces choses se passaient à Nangazaqui, les affaires de la Religion semblaient prendre une meilleure forme à l'autre extrémité du Japon. La côte orientale , sur-tout vers le septentrion , avait été de tout temps assez négligée, parce que les missionnaires ne recevant ce qu'on leur envoyait des Indes pour leur subsistance que par les vaisseaux portugais, qui n'abordaient que dans les ports du Ximo , n'avaient pu prendre aucun établissement fixe dans ces provinces reculées, et s'étaient contentés d'y faire de temps en temps des courses. A la vérité , quelques années auparavant, deux Jésuites étant allés saluer le Cubo-Sama , ce Prince , après leur avoir témoigné une bienveillance singulière , leur proposa de faire le voyage de Jédo , pour y voir le Roi de Quanto son fds, et leur fournir tout ce qui était nécessaire pour faire le voyage plus commodément. Le Roi de Quanto ayant su cet accueil favorable que son père avait fait aux deux missionnaires , les reçut avec mille marques de bonté , et leur permit de s'établir à Jédo ; mais c'était peu de chose que cet établissement pour tant de vastes provinces ; c'est ce qui lit naître
aux religieux de saint Dominique, de saint Augustin , de saint François , la pensée de s'y arrêter. La commodité qu'ils trouvaient aux Philippines , pour le trajet , leur en facilita les moyens : les Espagnols, qui n'avaient pas moins d'ardeur pour partager avec les Portugais de Macao les richesses d'un commerce si avantageux, que leurs religieux en avaient de prendre part aux mérites d'une si florissante mission , n'étant reçus que dans les ports du Quanto.
VI. A peine les navigateurs des Philippines commençaient de fréquenter les ports de Quanto , que le P. Louis Sotélo , Franciscain de l'observance , prit des mesures pour lier un autre commerce entre le Quanto et la Nouvelle-Espagne. Ce père, dont les vastes projets, les voyages, les traverses , et enfin le glorieux martyre ont rendu le nom célèbre , était allé au Japon sous les auspices des Franciscains réformés , et s'était introduit à la cour de Surunga , où il avait acquis assez de crédit par l'espérance qu'il avait donnée au tuteur, que le Quanto tirerait un profit considérable du commerce avec le Mexique. Il avait même engagé ce Prince à faire construire un bâtiment à la manière d'Europe , et à le confier à I)om Rodriguez d'Urbero, depuis Comte d'Oii/avalle , lequel allant des Philippines , où. il avait été Gouverneur, à la Nouvelle-Espagne, venait de faire naufrage sur la côte du Japon j mais cette première tentative n'eut pas de suite,
et il y eut même, entre le tuteur et les Espa- ' gnols , de grandes brouilleries qui renouvelèrent les défiances que les Japonnais avaient toujours eues des Castillans. Ce mauvais succès ne découragea pas le P. Sotélo ; il passa au nord du Japon , où il trouva dans la personne de Mazamoney. Roi d'Oxu, l'homme le plus capable de l'éblouir par de belles espérances, et de le tromper en effet.
Mazamoney , à qui le P. Sotélo proposa le commerce du Mexique , conçut l'avantage qui lui en pourrait revenir , et pour engager de plus en plus le missionnaire dans ses intérêts , il parla d'abord de se faire Chrétien : il fit plus , il dit qu'il voulait envoyer une ambassade au Souverain-Pontife, et nomma, pour son Ambassadeur, un Seigneur chrétien de sa cour , appelé Fraxécura. Le P. Sotélo, ravi d'une si belle ouverture à la réussite de ses projets , crut devoir accompagner l'Ambassadeur. Ils partirent en mil six cent treize , et arrivèrent à Rome deux ans après. Paul V , qui gouvernait alors l'Eglise , les reçut bien , et consentit à tout ce (ju'ils lui proposèrent. Il voulait renvoyer le P. Sotélo avec la qualité d'Evêque de la partie orientale du Japon -, mais le Roi d'Espagne s'y opposa pour des raisons qui ne sont pas de mon histoire ; le père même ne put rentrer au Japon avec Fraxécura , qui de son côté ne fut reçu à la cour de son maître qu'en abjurant le Christianisme. Ainsi s'é-
vanouirent toutes les espérances du P. Sotélo, lequel après avoir été long-temps retenu par ses supérieurs, obtint enfin, avec bien de la peine, la permission de répasser au Japon , comme nous le verrons dans la suite.
On travaillait avec plus de succès à Méaco. Le Cfoût que la cour d'O/aca avait pris aux matliématiques , fit juger aux Jésuites du collège de Méaco , et sur- tout au P. Spinola qui avait professé ces sciences en Italie avec honneur , que l'on pourrait s'attacher les grands Seigneurs , et les rendre ou dociles pour le royaume de Dieu, ou du moins favorables aux prédicateurs de l'Evangile , en leur inspirant la pensée de s'instruire des connaissances naturelles. On établit donc une espèce d'académie , qui fut composée de tout ce qu'il y avait à Méaco de gens distingués par leur naissance , par leur mérite et par leur emploi. Ils s'assemblaient fort souvent , et en leur expliquant les secrets de la nature , on avait soin d'élever leurs esprits jusqu'à son auteur. La suite fit voir que c'était Dieu qui avait inspiré ce dessein aux missionnaires. On avait dit publiquement à Méaco ce qu'on disait à Ozaca , que des gens aussi éclairés sur ce que l'univers renferm;>il de plus merveilleux et de plus caché à l'esprit humain, ne pouvaient, sans prévention, être accusés d'erreur ou d'ignorance sur le fait de la Rcli<ïion. Rien ne servit davantage à affermir la foi dans toute celte contrée , et l'on ne
saurait croire le nombre des conversions illustres qui se firent clans le peu de temps que dura cette académie. On compta , dans une seule année , jusqu'à liuit mille adultes baptisés , outre un grand nombre d'enfans.
D'un autre côté , les troubles du Ximo étant pacifiés , l'Evêque Dom Louis de Cerqueyra parcourait cette île avec une troupe de missionnaires. Il en envoya un dans le royaume de Saxuma , où l'exercice de la Religion n'avait guère été liljre que par intervalles , et ce père a rapporté des choses assez curieuses de son voyage. Il écrit que dans un endroit qui n'est pas fort éloigné de Cangoxima, il y a toute apparence que c'est la forteresse d'Ekandono , dont j'ai souvent parlé au commencement de cette histoire, il rencontra la fille d'un tono , laquelle avait été baptisée par saint François Xavier , et en qui le défaut des secours spirituels n'avait rien diminué de sa première ferveur.
Dans un autre endroit, il trouva un vieillard ({uî l'ayant abordé avec une joie indicible , lui parla en ces termes. « Mon père étant au lit de » la mort , m'appela , et après m'avoir donné sa » bénédiction , nie montra un chapelet avec un » petit vase plein d'eau bénite , me disant que » je gardasse l'un et l'autre comme la plus pré- » cieuse portion de l'hérilage ([u'il me laissait. îD II m'ajouta qu'il les tenait d'un saint homme, y> qu'on appelait le P. rrançois., letjuel étant ï. II. ' i5
)) venu d'un pays fort éloigné pour apprendre » aux Japonnais le chemin du ciel , avait logé )) chez lui, l'avait baptisé, lui avait enseigné la » manière d'instrviire tous ceux qui voudraient » embrasser la véritable Religion , et lui avait » laissé ce chapelet et cette eau , comme un re- » mède souverain contre toutes les maladies. Il » m'ajouta qu'il en avait fait l'épreuve , et qu'en )) effet , rien ne résistait à la vertu divine qui » était renfermée dans ces choses si viles en apy) parence. Depuis la mort de mon père , con- » tinua le Chrétien , je n'ai jx)int manqué de » faire ce qu'il m'avait recommandé , et j'ai vu » peu de malades que je n'aie guéris, en leur » appliquant mon chapelet et versant sur eux » de l'eau bénite. Mais , reprit le père , quand » vous avez employé toute votre eau , que faites- )) vous pour en avoir d'autre ? Quand je m'a- » perçois qu'il n'en reste presque plus , repartit » le vieillard , je remplis le vase d'eau commu- » ne, et cette, nouvelle eau participe à la bé- )) nédiction de l'ancienne. »
Un autre missionnaire dcx:ouvrit, dans le même royaume , une secte qui avait toutes celles des bonses en horreur. C'était une corruption du Ciirislianisme. Quelques-uns avaient un? connaissance fort distincte d'un seul Dieu en trois personnes. Le père , à force de les interroger , apprit d'eux que leurs aïeux avaient été baptisés par TAjxjtre des Indes j et voyant qu'ils ne pé-
cliaient que par ignorance , il s'appliqua à les instruire , et en baptisa plusieurs. Comme il se disposait à administrer les sacremens à une vieille femme qui passait, parmi ces bonnes gens, pour sorcière, il lui demanda si elle n'avait rien qui lui servit à ses prétendus maléfices. Elle commença par tirer un vieux cliapelet tout brisé. Le père la questionna fort pour savoir qui lui avait donné ce cliapelet : elle répondit toujours qu'elle ne pouvait s'en souvenir. Il l'interrogea sur l'usage qu'elle en faisait : elle dit qu'elle le faisait toucher aux malades , priant Dieu de les guérir , si c'était pour sa gloire et leur salut. Elle montra encore une espèce de petite bourse de soie, sur laquelle il y avait une inscription portant ces mots : lignwti Crucis , et au-dedans était un morceau de bois, qui fut jugé être de la vraie croix. Elle avait encore une médaille et un Jgnus Dei. (( Je ne sais, dit-elle, ce que c'est que tout » cela : mais je m'en sers pour guérir toutes )) sortes de maladies. )) Et c'était ce qui la faisait passer pour sorcière. Le missionnaire l'instruisit de tout ce qu'elle ignorait , et lui fit comprendre l'excellence du trésor qu'elle possédait. Il s'attendait à pousser plus loin ses conquêtes spirituelles , mais il trouva en son chemin les bonses, qui étant soutenus, l'obligèrent enûn à quitter la partie.
Cependant , le grand persécuteur des Chrétiens, Canzugédono, Roi de Eingo, était mort,
et celte clirélienlé commençait à respirer. Les fidèles du royaume de Bugen, jusqu'alors tranquilles, entrèrent enfin dans la lice, et ne firent pas moins paraître de constance que les habitans de Fingo. Le P. de Cespédés , retournant de Nangazaqui, et rentrant dans la maison que sa Compagnie avait à Cocura , où Jécundono , Roi de Bugen, faisait son séjour ordinaire, expira subitement entre les mains de ses religieux, qui étaient venus pour le recevoir. Cette perte affligea d'autant plus les Chrétiens , qu'outre que cet ancien missionnaire était un des plus saints et des plus accrédités ouvriers du Japon, Jécundono, qui avait eu quelque mécontentement des Jésuites, déclarait hautement qu'il ne souffrirait plus de Christianisme dans ses états , sitôt que le P. de Cespédés, qu'il aimait tendrement, aurait les yeux fermés. Il se plaignait sur-tout du père Pasio. Quelques-uns prétendent que c'était un prétexte de ce Prince pour cacher son inconstance. D'autres avouent (pie le provincial n'avait pas le talent du P. Valégnan son prédécesseur, pour ménager les esprits des grands du Japon, qui ne sont pas aisés à manier. Quoiqu'il en soit , Jécundono tint parole, chassa les missionnaires, et entreprit de ramener, par prières et par menaces , les fidèles au paganisme. Il est vrai qu'il les trouva en si grand nombre, si déterminés à tout souIlVir, et se disposant à la mort si gaiement et si sérieusement, qu'il ne jugea pas à propos
d'en venir à l'exécution de ses menaces. Il fit publier par toute la ville de Cocura , que les CUréliens avaient mérité la mort, qu'ils n'étaient pas dignes qu'il leur fît grâce de la vie , mais qu'il la leur accordait en considération du feu P. de Cespédés, et d'un autre missionnaire qui n'est pas nommé dans la relation.
Deux choses alors contribuèrent beaucoup à ranimer de ])lus en plus la piété des fidèles. La première fut la béatification du fondateur de la Compagnie de Jésus et de l'Apôtre des Indes , qu'on célébra avec une solennité et une dévotion extraordinaire. C'était à la protection de ces deux grands Saints que les Japonnais attribuaient toutes les faveurs qu'ils avaient reçues du ciel, et plusieurs guérisons miraculeuses que quelques images de saint Ignace et quelques reliques de saint François Xavier , avaient opérées depuis peu dans cette nouvelle église , avaient encore considérablement augmenté la dévotion de ces peuples au patriarche des Jésuites , et au premier de leurs missionnaires. Il arriva même que dans le temps de la cérémonie dont je parle , la Reine d'Arima étant malade , et ayant invoqué le bienheureux Ignace pour obtenir par son intercession , non pas la délivrance de ses maux , mais la patience pour les souffrir, cette prière fut si agréable à Dieu , que la malade l'avait à peine achevée , qu'elle se trouva parfaitement suérie.
VII. L'autre chose dont Dieu se servit pour accroître la ferveur des fidèles du Japon , fut l'invention de deux croix miraculeuses , et qui furent les instrumens de plusieurs miracles. La première fut trouvée dans le territoire de Cori, près d'Omura , dans un village que les uns nomment Iscibatisci , et les autres Ymadumi : la seconde , près de Nangaza , selon Bartoli , ou dans Nangazaqui même , selon les autres historiens , dans la cour de la maison de tous les Saints, de la Compagnie de Jésus; toutes deux dans un arbre appelé cachinochi , ou caqui , auquel les Portugais ont donné le nom de figuier japonnais , à cause de la nature de son fruit , qui approche fort de la figue d'Espagne. Pour ce qui est du bois , il est solide , et sert à de grands bâtimens. Voici les circonstances de ces deux événeinens.
Un Chrétien nommé Fabien , du village dont j'ai parlé , avait dans son champ un de ces figuiers , qui depuis trois ans ne portait point de fruit ; il se détermina enfin à le couper , d'autant plus qu'il avait besoin d'un pilier pour sa maison. L'arbre étant abattu, Fabien commença par le dépouiller de toutes ses branches, et laissa le tronc se sécher une année entière. Au bout de ce temps-là , il retourna le sixième de décembre mil six cent onze , avec un fils qu'il avait, pour le travailler et le mettre en oeuvre. Ayant levé quelques éclats , il aperçut une ma-
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nière de croix noire imprimée dans le bois Liane. Il crut d'abord que ses yeux le trompaient , et demanda à son fils s'il voyait quelque chose ? Le jeune homme dit qu'il voyait une croix , et en même temps la prit entre ses mains. Elle était très-bien faite , le titre mis à sa place , et l'inscription fort lisible : elle avait deux pieds en largeur, et la proportion élait bien gardée dans la longueur. Il était visible qu'une croix marquée à ces caractères n'avait pu naturellement être formée dans le cœur d'un arbre. Fabien ne voulait point faire de bruit de cette merveille : mais il ne put se dispenser d'en parler en secret à quelques Chrétiens , et bientôt ce ne fut plus rien moins qu'un secret. Déjà on portait la croix de maison en maison , pour contenter la sainte curiosité des fidèles , lorsqu'un néophyte qu'une fièvre quarte tourmentait depuis long-temps , s'avisa de prendre un morceau de l'arbre où cette croix avait été trouvée : il le lit tremper dans de l'eau qu'il but , et surle-champ , il se trouva parfaitement guéri. La nouvelle de ce miracle inspira la même confiance à plusieurs autres , qui recouvrèrent pareillement la santé. On porta la croix dans une maison qui jour et nuit était infestée de démons, et depuis on n'y vit , et on n'y entendit plus rien. Ces prodiges augmentèrent la dévotion des fidèles, on courut à l'endroit où était le figuier, dont on ne laissa rien , et on arracha jus-
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t|u'aux racines , que ce bon peuple gardait comme (|uel(|ue chose de sacré.
D'un autre coté , le P. Alphonse Lucéna qui cultivait toute cette clirétienté , jugeant qu'il y avait de l'indécence à laisser cliez un laïque une si précieuse croix , envoya un religieux pour la lui apporter. Fabien répondit qu'il n'étiiit pas en son pouvoir de s'en désaisir , le Seigneur du lieu pouvant le trouver mauvais. La Princesse Marine fut plus eilicace ; elle envoya un gentilhomme qui ordonna à Fabien de porter la croix à Omura, où la Princesse se trouvait pour lors. Fabien ne pouvait résister à cet ordre , envoya son fils à Omura avec la croix. Il n'y a qu'une lieue du village d'Ymadumi à Omura ; cependant la foule des Chrétiens qui étaient allés au-devant de la croix se trouva si grande , que le jeune paysan étant parti de grand matin , n'arriva que le soir fort tard chez la Princesse. La croix fut reçue à Omura avec toute la solennité possible , les infidèles publiant aussi hautement que les Cl i rétiens , qu'il y avait là quelque chose qui passait le naturel : on la plaça dans une chambre richement ornée , et l'on commença d'y accourir de tous les pays d'alentour.
Cependant l'Evéque Dora Louis de Cerquyera ])rit connaissance de l'invention de cette croix merveilleuse, et des miracles que Dieu avait opérés par son moyen. Après une très -exacte recherche , et toutes les diligences requises en sem-
blables cas par le saint concile de Trente , il approuva le culte que iOn rendait à la croix , la déclara miraculeuse , et ordonna une procession générale , où elle l'ut portée par le provincial des Jésuites : il y assista lui-même, et fit chanter une messe votive de la croix , sans rien omettre de tout ce qui pouvait exciter les fidèles à entrer dans les desseins de Dieu. Je ne dirai rien de la seconde croix, parce que les circonstances sont assez les mêmes que dans la première, et que je serai bientôt obligé de parler d'une autre merveille toute semblable , qui avait précédé celle-ci de plusieurs années.
Rien alors ne faisait craindre de cbansement aux allaires de la Religion ; toutefois la chrétienté du Japon était à la veille d'une révolution ; et cette ellroyable persécution , la plus opiniâtre qu'ait encore essuyée l'Eglise, et qui a fait tant de bruit dans le monde , était sur le point d'éclater. Quant aux véritables sources d'un malheur dont toute l'Eglise a gémi et gémit encore tous les jours , on peut dire qu'il y en a eu de bien dillérentes. J'en ai déjà touché quehjues-unes, on en remarquera d'autres dans la suite. Toutes ont concouru à faire naître dans l'esprit des Monarques japonnais des défiances et des soupçons qui les ont portés à ces excès de fureur , dont toute la terre a été étonnée. D'abord la jalousie du commerce qui se mit entre les Espagnols et les Portugais , causèrent bien des indiscrétions et
des scandales : les Hollandais venant ensuite , n'eurent guère pour supplanter les uns et les autres , qu'à répéter aux Japonnais ce que l'emportement avait fait dire au malheureux pilote dont nous avons parlé. Il est vrai que dans les intervalles de ces différentes secousses , la Religion chrétienne paraissait quelquefois plus affermie que jamais; mais la politique et l'intérêt avaient plus de part que toute autre chose à cette protection passagère , que donnaient aux Chrétiens les Souverains du Japon ; et cela se faisait aisément remarquer, lorsqu'on voyait souvent une bagatelle déterminer ces Princes à renouveler
leurs édits, ou à en faire de nouveaux contre le .Christianisme. C'est ce qu'on a pu observer en plusieurs occasions , depuis l'an mil cinq cent quatre-vingt-sept que commença la première persécution , jusqu'au temps dont je vais parler , que des raisons plus fortes engagèrent insensiblement tout l'empire à s'armer contre les fidèles. Ce qui mit d'abord le régent de mauvaise humeur contre la Pteligion chrétienne, fut la conduite du Roi d'Arima. Ce Prince en recevant le Sacrement de Confirmation , avait substitué le nom de Jean à la place de celui de Protais qu'on lui avait donné au baptême ; ce qui cause quclqu'ohscurité dans la plupart des historiens, lesquels n'ont pas le soin d'avertir de ce changement de nom , et faisant paraître tout d'un coup un Roi Jean d'Arima , font douter si c'est
le même , dont il est parlé dans les livres précédens : mais il n'est que trop certain que le Roi d'Arima , jusque-là l'ornement et l'appui de la Religion , s'était extrêmement relâché de sa première ferveur. On rapporte à cette occasion , qu'en mil cinq cent quatre-vingt-six , ce Prince eut un songe qui ne lui parut pas naturel. Deux vieillards l'abordèrent avec un visage sévère , le reprirent de sa négligence à s'acquitter de quelques devoirs de Religion , et l'avertirent que le signe du salut était caché dans ses états , mais qu'il n'était pas l'ouvrage d'une main mortelle. Ce songe obligea le Roi à rentrer en lui-même, il ordonna des prières, et demanda à Dieu avec larmes et avec soupirs , qu'il lui révélât le lieu qui cachait ce précieux trésor. Quelque temps après , environ la fête de Noël, un jeune homme nommé Michel, du village d'Obama , près d'Arima , étant allé couper du bois à la campagne , aperçut un arbre qui lui sembla mort. C'était un tara , espèce d'arbre dont l'écorce est hérissée d'épines , mais dont le bois est blanc et fort beau. Les Japonnais font beaucoup de cas de cet arbre, qu'ils croient avoir une vertu particulière de chasser les diables ; jusque-là qu'au commencement de chaque année , ils en emportent chez eux une branche , pour se préserver de la vexation des esprits malins. Le paysan ayant abattu ce tara , et l'ayant fendu en deux coups de hache par la moilié, fut
Ijien surpris de trouver au milieu une croix , qui en faisait comme le cœur , et qui s'était fendue avec l'arbre : ce qui paraissait en ce que vers l'extrémilé d'en bas elle était beaucoup plus épaisse d'un côté que de l'autre. Sa couleur était la même que celle de la vraie croix, et elle était si bien travaillée que Michel jugea qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire : aussitôt il charge sur ses épaules les deux parties de l'arbre, s'en retourne à son village, et du plus loin qu'il peut se faire entendre , il se met à crier qu'il apporte un miracle. Au bout de deux jours un Jésuite qui était allé à Obama , ne put disconvenir de l'évidence du prodige. Le Roi, au bruit de cette merveille, s'étant transporté sur les lieux avec quelques missionnaires , n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur la croix, qu'il s'écria que c'était là sans doute ce signe mystérieux , dont Dieu l'avait fait avertir en songe; il se prosterna devant la croix pour lui rendre ses hommages , la lit porter à la capitale , pour être enchâssée dans un magnifique reliquaire d'argent orné de cristaux. Elle fut ainsi exposée à la vénération publique, et Dieu autorisa cette dévotion par plusieurs prodiges. Quelques mois après, le premier édit de Tayco-Sama contre le Christianisme parut , et chacun demeura persuadé que le ciel avait eu dessein de préparer les fidèles à cette persécution par l'invention de la croix. Nous avons vu avec quel courage le Roi d'Arima soutint la
Religion ébranlée , avec quelle intrépidité il osa plusieurs fois porter devant l'Empereur les marques les plus visibles de sa foi , et les dangers auxquels il s'exposa pour mettre les ministres de l'Evangile à couvert de la vexation des Gouverneurs impériaux. On le vit dans des temps les plus critiques travailler lui-même en apôtre à la conversion de ses sujets ; il visitait quelquefois avec les missionnaires toutes les terres de sou domaine, pour rendre plus efficace leur ministère par sa présence et son autorité : il fallut même souvent modérer son zèle, et l'on fut obligé de s'opposer au dessein qu'il avait conçu de déclarer la guerre à Tayco-Sama pour le contraindre à révoquer ses édils. Après tant d'actions vraiment béroïques, la ferveur de ce Prince se ralentit de nouveau , et par la raison que les rechutes dans les maladies de l'ame , encore plus que dans celles du corps , sont infiniment dangereuses, le Roi d'Arima retomba dans un état pire que le premier.
Sa passion dominante était l'ambition , et il avait fort à cœur de recouvrer une partie du Figen , qui avait appartenu à sa famille. Pour en venir à bout, il consentit que le Prince Michel Sucbendono son fils aîné, répudiât son épouse légitime , la Princesse Lucie, nièce et fille adoptive d'Augustin Tsucamidono, îloi de Fingo, et de laquelle il avait des enfans, et qu'il se remariât avec une arrièie-pelile-fdle du régenl ;
mais Dieu permit que ce mariage scandaleux devînt pour lui la source d'une infinité de malheurs \ la Princesse , par le moyen de laquelle il s'était flatté de voir agrandir ses états, fut une furie, qui souilla le feu de la discorde dans sa maison. Elle commença par corrompre le cœur de son époux sur le fait de la Religion et de l'idolâtrie; elle le conduisit insensiblement jusqu'à entreprendre de monter sur le trône paternel , lui en dût-il coûter les crimes les plus horribles. Elle fit plus, car trouvant que le jeune Prince n'agissait pas encore avec toute la vigueur qu'elle eût souhaité, elle le pressa et l'engagea de manière qu'il ne lui fut presque plus possible de reculer. Une intrigue que le Roi avait à la cour de Surunga pour la restitution de ce qu'il croyait lui appartenir dans le Figen , et dans laquelle il était depuis long-temps la dupe d'un fripon à qui il s'était fié , parut à la Princesse un prétexte sufllsant pour perdre son beau -père auprès de son bisaïeul, et elle sut tourner si malicieusement les choses , que le tuteur , sans écouter le Roi d'Arima , le dépouilla de son royaume en faveur de Suchendono et l'envoya en exil.
Un traitement si dur fuit à un Prince qui avait toujours porté les intérêts du tuteur , ne satisfit pas encore la nouvelle Reine. Elle savait que son beau-père avait des amis, du cœur et de la tète , elle ne se crut pas bien affermie sur
le trône, tandis qu'elle le sentit vivant; et soutenue d'un certain Fascengava Safioïe , qui par sa seule intrigue , de simple artisan , était devenu Gouverneur de Nangazaqui, elle fit entrer son mari dans ses défiances. Le moyen qu'ils prirent pour le calmer, fut de charger le mallieureux Prince de nouveaux crimes auprès du Cubo- Sama, lequel sans se faire beaucoup prier, envoya des soldats avec un officier pour lui couper la tète. La Reine Juste , sa femme , l'avait suivi dans son exil. L'exemple de cette vertueuse Princesse et ses discours pleins d'onction, avaient tellement secondé la grâce dans le cœur du Prince , qu'il ne se pouvait rien voir de plus soumis aux volontés de Dieu. Ils menaient l'un et l'autre dans leur retraite une vie aussi réglée et aussi sainte, qu'on la mène dans les plus régulières communautés, et l'officier qui leur intima en tremblant l'ordre dont il était chargé , fut dans une surprise extrême de l'accueil qu'on lui fit. On ne l'eut pas reçu autrement s'il eût apporté la plus réjouissante nouvelle, et il ne savait ce qu'il devait admirer davantage , ou de la joie que fit paraître le Roi, lorsqu'il lui signifia l'arrêt de sa mort , ou de la piété avec laquelle il s'y disposa , ou du courage invincible que la Reine montra jus<|u'à la fin. Le zèle de cette héroïne pour le salut de son époux, la fit même passer par-dessus les bienséances , et elle ne cessa de l'exliorler à la mort, que quand il eut cessé de
vivre. Alors sa douleur parut tVautant plus vive, qu'elle avait été plus long-temps suspendue ; mais elle ne s'y abandonna point, aussi n'étaitellc pas au bout de ses malheurs. Cependant il était arrivé par tant de révolutions que ces contrées , autrefois le centre du Christianisme et Tasile des prédicateurs, n'étaient plus des lieux de sûreté pour eux, et furent bientôt le théâtre le plus sanglant de la persécution. D'un autre côté, presque tous les autres Rois et Seigneurs chrétiens étaient morts , du moins les relations ne parlent plus depuis i6i3, que de quelquesuns , dont nous rapporterons dans peu les dernières actions. Pour ce qui est des missionnaires, il en mourut un très-grand nombre avant que la persécution eût éclaté. Le plus connu était le P. Mancier Ito de Fiunga, le premier des quatre Ambassadeurs qui furent envoyés à Rome en 1 582 -, mais ces perles avaient été avantageusement réparées. La Compagnie de Jésus comptait alors au Japon près de cent trente de ses religieux , dont la moitié étaient prêtres. Il y avait outre cela quelques prêtres séculiers, et environ trente missionnaires des trois ordres de saint Augustin, de St. Dominique et de St. François. Enlin Ton peut dire que la réputation de celte église avait attiré dans ces îles tout ce que les Indes orientales avaient de plus illustres ouvriers. Paul V ayant depuis peu révoqué les défenses des Souverains-Pontifes, Grégoire XIll et Clément VIÏl
qui avaient jusque-là arrêté plusieurs de ces religieux ; mais il est temps de faire connaître quelles ont été les causes immédiates des malheurs dont nous allons faire le récit.
Il y avait long-temps que les Hollandais regardaient d'un œil d'envie les immenses richesses que les Portugais retiraient du commerce du Japon , et cherchaient les moyens de les supplanter. Leurs premières tentatives , bien loin de leur réussir y n'avaient seivi qu'à obliger les Japonnais à rechercher les Portugais. D'un avitre côté , les Espagnols des Manilles continuaient toujours d'envoyer des vaisseaux au Japon , et bien que leur commerce ne fut pas autorisé , comme celui des Portugais , on ne les inquiétait point : ce fut l'action d'un de leurs pilotes , qui fit enfin trouver aux Hollandais l'occasion qu'ils cherchaient depuis si long-temps de faire interdire aux Catholiques les ports du Japon.
Un vaisseau de Hollande commandé par vm Anglais, s'était brisé contre la côte orientale de ces îles. L'équipage qui avait eu le temps de gagner la terre , campait sur le rivage , où l'on avait dressé des cabanes. H fallait pour le remettre en mer , obtenir la permission de construire un navire , et le capitaine prit le parti d'aller avec quelques-uns de ses olîlciers la demander au tuteur. Tandis qu'ils étaient à la cour de Surunga , ils reçurent de leurs gens des nouvelles dont ils surent bien profiter. Voici de quoi il s'agissait.
-^n HISTOIRE
Les Espagnols perdaient souvent des navires sur cette même côte , contre laquelle les Hollandais avaient échoué , et cela , faute de connaître les bons mouillages. Lassés de tant de pertes , ils s'avisèrent de sonder toute la côte , et un de leurs vaisseaux fut aperçu en plein midi jetant la sonde. Les Japonnais , ou n'y prirent pas garde , ou crurent , ce qui était vrai , que les Espagnols agissaient de bonne foi \ mais les Hollandais comprirent que cette action tournée d'un certain côté, pourrait leur être fort utile; ils en informèrent leurs officiers , et ceux-ci ne manquèrent pas d'en faire leur cour au régent. Ils firent entendre à ce Prince qu'on regardait en Europe comme un acte d'hostilité de sonder ainsi les ports , et qu'il se pourrait bien faire que les Castillans eussent quelque dessein sur le Japon ; que c'était une nation ambitieuse qui voulait dominer partout ; que les religieux qu'ils envoyaient de toutes parts en si grand nombre, étaient leurs émissaires et leurs espions ; qui sous couleur de zèle pour l'accroissement de leur Religion , débauchaient les peuples de l'obéissance due aux puissances h'^gitimes. Que pour cette raison , la plupart des Princes d'Allemagne , les Rois d'Angleterre , de Danemarck et de Suède , et la république de Hollande les avaient chassés de leurs états. Ils ajoutèrent que les Espagnols et les Portugais étant sujets du même Prince , il fallait également se défier des uns et des autres. Ce dis-
cours fit sur l'esprit du Cubo-Sama tout l'efTet que pouvaient souhaiter les Hollandais. Le régent prit enfin la résolution qu'il ne cliangea jamais depuis , de chasser du Japon tous les missionnaires , et d'y abolir le Christianisme.
Voilà de quelle manière la plupart des historiens racontent ce fait. D'autres en gardant la substance de ce récit , en changent toutes les circonstances. Ils disent que le Vice-Roi du Mexique avait envoyé un Ambassadeur au Japon pour établir le commerce entre le Quanto et la Nouvelle-Espagne : que l'Ambassadeur étant arrivé à Jédo , et ayant eu audience du Roi de Quanto , après avoir exposé à ce Prince les ordres de son maître , lui avait demandé la permission de sonder la côte , parce que le mouillage n'y était pas aisé , que l'ayant obtenue , les pilotes castillans avaient été vus la sonde à la main aller de rade en rade , ce qui avait fort étonné ceux qui ne savaient pas la permission que le Roi de Quanto leur en avait donnée : que le bruit en étant venu jusqu'aux oreilles du régent, père du Roi, ce Prince, à la cour duquel se trouva l'Anglais dont j'ai parlé , demanda à ce capitaine si en Europe c'était l'usage que les marchands sondassent ainsi les ports : que l'Anglais lui répondit que cela était regardé comme un acte d'hostilité , et prit de là occasion de dire contre les Espagnols et les missionnaires tout ce que nous venons de rapporter.
Quoiqu'il en soit , le Roi de Quanto n'eut pas plus tôt appris la disposition où était le Cubo Sama son père à l'égard des Chrétiens , qu'il perdit en un moment tout ce qu'il avait eu jusque-là d'estime et d'affection pour le Christianisme. II voulait même dès lors commencer à maltraiter les fidèles ; mais on lui représenta que les choses pouvaient changer , et que l'on avait peut-être à la cour de Surunga de bonnes raisons pour ne pas éclater sitôt -, qu'en différant il ne risquait rien , et qu'il trouverait toujours les Chrétiens quand il serait temps de les contraindre par la force des lois à obéir. En effet, le Cubo-Saraa appréhendait un soulèvement général des Chrétiens en faveur de l'Empereur , lequel ayant depuis long-temps atteint l'âge de majorité , était manifestement retenu dans une espèce d'esclavage par son tuteur. Il prenait donc ses mesures ; mais l'affaire du Roi d'Arima , qui arriva peu de temps après , l'ayant mis de mauvaise humeur, et les fidèles se trouvant presque sans chef par la mort de ce Prince j il leva enfin le masque, et fit publier un édit qui proscrivait pour toujours la Religion chrétienne de toute l'étendue du Japon. Il est vrai que d'abord il se contenta d'exiler quelques-uns des principaux Seigneurs de la cour , et qu'il fit répandre peu de sang ; mais Suchendono , Roi d'Arima , voulant lui faire sa cour , ne fut pas plus tôt sur le trône d'où il avait chassé son père, qu'on vit partout
dans ses états des bûchers et des croix dressés. On rend à ce Prince la justice de croire qu'il ne trouvait point dans son propre fond tout ce qu'il fit paraître d'inhumanité , soit pour acquérir sa couronne, soit pour la conserver; mais le plus dangereux défaut d'un Souverain c'est d'être gouverné par une méchante femme. Le Roi d'Arima était idolâtre de sa nouvelle épouse , et cette Princesse avait conçu centre notre sainte loi toute la haine dont une femme est capable. D'un autre côté, Suchendono croyait devoir sa fortune à Fascengava-Safioïe , Gouverneur de Nangazaqui, et lieutenant-général du Ximo , et ce Seigneur qui n'avait cherché à se rendre nécessaire au Roi d'Arima que pour le perdre plus aisément par de mauvais conseils, n'oublia rien pour le porter à des extrémités qui ruinassent ses affaires.
Mais avant que de raconter ce qui se passa dans ce royaume , il est à propos de voir de quelle manière fut reçu à la cour de Surun^a l'édit qui y avait été publié. Jamais surprise ne fut égale à celle du Cubo-Sama , lorsqu'ayant déclaré qu'il ne voulait plus souffrir à son service aucun officier chrétien , tous protestèrent qu'ils étaient prêts à perdre leurs emplois et la vie même , plutôt que de renoncer à Jésus-Christ. Il espéra en vain que cette première ardeur se ralentirait -, personne ne se démentit , et ce qui l'étonna davantage , fut d'apprendre que deux jeunes Seigneurs qui ne s'étaient point trouvés
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à la cour lorsqu'il y intima ses ordres, s'y étaient rendus en diligence de fort loin pour avoir part aux soufiVances des autres. Le sexe le plus faible triompha en cette rencontre de la haine du Prince contre le christianisme , d'une manière qui lui lit concevoir, plus que toute autre chose, qu'il n'avait pas Lien connu les Chrétiens.
Jamais l'ambition ni les autres passions dominantes parmi les courtisans n'excitèrent plus d'intrigues, que les dames de cette cour firent jouer de ressorts pour être martyres de Jésus-Christ. Non contentes de paraître en public avec toutes les marques extérieures de leur Religion , chacune appréhendant d'être oubliée, elles s'assemblaient toutes dans les maisons les plus fréquentées et les plus connues : il arriva même que le régent s'élant attaché à trois des plus considérables du palais, mais qu'il s'était flatté de réduire plus aisément , il eut le chagrin de les voir tout quitter et tout perdre avec joie , et préférer l'exil le plus allreux aux délices de la cour. Elles se nonnnaient Lucie, Claire et Julie Ola. Julie était Coréenne, d'une naissance illustre , fort chérie du Prince , qui s'était fait un point d'hoîineur de la rendre le plus considér;ible parti de l'empire, car elle n'élait point enane mariée. Cette courageuse fille donna à toute l'église <Iu Japon un grand exemple : elle ne \it pas plus tut l'orage prêt à foudre, que pour attirer sur elle les grâces du Seigneur, elle fit vœu
de chasteté perpétuelle. Devenue par ce sacré lien l'épouse de Jésus-Christ, rien ne fut capable de l'ébranler. Le Cubo-Sama ({ui regardait comme une honte d'être vaincu par une femme , lui livra les plus rudes assauts ; ils ne servirent qu'à augmenter le nombre de ses victoires. Enfin on la mit entre les mains des soldats qui la menèrent d'île en île avec ses deux compagnes , desquelles ils la séparèrent ensuite , puis la laissèrent dans une île où il n'y avait que quelques pauvres pécheurs logés dans des cabanes. Elle vécut ainsi dans la misère , sans aucune consolation de la part des hommes , pendant plus de quarante ans j mais elle en fut bien dédommagée par les caresses du ciel , qui lui firent trouver un paradis dans son exil. Elle eut d'abord quelque chagrin de n'avoir pas donné sou sang pour la foi ; mais le provincial des Jésuites à qui elle en écrivit , l'ayant assurée que l'Eglise honorait du nom de martyrs plusieurs Saints qui n'avaient été qu'exilés pour la foi, elle en eut une joie qui seule eût été capable de lui faire ouljlier toutes ses peines.
Après ce premier éclat , le tuteur parut occupé de toute autre chose que de ce ([ui regardait les Clirétiens, mais la fureur du Roi d'Ariuia ne se ralentit pas si promptement. Ce Prince fit d'abord publier un édit par lequel il ordonnait à tous ses sujets de quelque condition qu'ils lussent , de lui rendre hommage comme au le-
gitime Souverain , et de jurer sur les dieux tutélaires de l'empire , de ne se départir jamais de son obéissance. Il n'est pas aisé de dire l'effet que produisit une telle déclaration dans un pays où. la piété de deux Rois n'avait pas laissé un seul idolâtre. Les missionnaires avaient été contraints d'abandonner leurs maisons , on avait abattu leurs églises 5 mais pour être déguisés ils n'en faisaient pas moins de fruit, et la cour s'apercevait assez qu'ils n'étaient pas liors du royaume. Toutefois les menaces terribles dont le Roi accompagna son édit , intimidèrent quelques fidèles , et ce commencement de succès fit prendre à Suchendono le dessein de ne rien précipiter. Cette conduite , bien loin d'augmenter le nombre des infidèles, donna à ceux qui étaient tombés le temps de reconnaître leur faute , et ils l'expièrent par la plus rigoureuse pénitence. La cour en fut surprise , et l'on crut arrêter ce progrès par la mort de quelques-uns des principaux ; mais le sang de ces illustres confesseurs inspira à tous les autres une ferveur qui dans la suite alla toujours en croissant.
A ces premières exécutions succédèrent les bannifcsemens et les vexations. On s'attaqua à tous ceux dont le mérite et la vertu donnaient de l'ombrage. La Princesse Lucie , que Suchendono avait répudiée , fut celle qui eut le plus à souffrir , et sa Religion ne fut guère que le prétexte qui couvrit les véritables motifs de la con-
duile qu'on tint à son égard : elle était belle et jeune, son mérite, qui était rare, sa vertu, sa constance , tout reprochait au Roi son divorce , et inspirait à la Reine une jalousie qui troublait ses plaisirs. Pour se défaire d'un objet si incommode , on voulut d'abord engager cette Princesse à se remarier , et comme elle le refusa , on la condamna en qualité de Clirétieune au bannissement. Elle y passa le reste de ses jours , réduite à une cabane de paille , et man^ quant de tout, mais dans une satisfaction qu'elle n'avait pas éprouvée dans sa plus florissante forlune.
On se disposait à la cour à pousser les choses plus loin, et les (idèles de leur côté se préparaient au combat avec une joie et une assurance qui tenait du prodige. Un garde du Gouverneur d'Arima rencontra un jour dans la rue un enfant qui portait au cou son chapelet : il s'approcha pour le lui prendre , et l'enfant se défendant de son mieux , le garde le menaça de le tuer. Volontiers, reprit l'enfant, /é^ serai martyr ^ et aussitôt il se met en état de recevoir le coup de la mort. Le garde, touché jusqu'aux larmes, l'embrassa et se retira. Une petite lille d'environ huit ans, ne témoigna pas moins de ferveur. Son père ayant trouvé une croix qui venait d'être abattue par ordre du Gouverneur, la lit emporter chez lui, en protestant qu'elle n'en sortirait pas tant qu'il aurait un souille de vie. Il déclara sa
résolution à sa femme, et lui dit qu'il se promettait bien qu'elle n'aurait pas moins de fermeté que lui. Puis, jetant les yeux sur sa petite lille , a il n'y a , ajoula-t-il , que cet enfant )) (pii m'inquiète. Il ne faut point, mon cher » j)ère, reprit l'enfant, que vous soyez en peine » de moi; je compte bien d'être aussi martyre; » et pour vous tirer d'inquiétude , je ferai en » sorte quand on viendra pour nous faire mourir, )) que l'on commence par moi. » Tout semblait suspendu dans ce royaume : honorer sa Religion et la défendre au prix de son sang , était l'unique afl'aire dont on paraissait occupé : tant de milliers de Chrétiens , comme une seule famille, prenaient les mêmes mesures pour conserver leur foi; on ne voyait partout qu'associations qui tendaient à cette fin. Les enfans entre eux avaient lait une espèce de société, s'étaient prescrit des j'ègles , et s'assujettissaient à des pratiques de piété avec une exactitude merveilleuse. Tant de résolution arrêtait le Roi ; priais ce fut ce qui servit au Gouverneur de Nangaza(jui, Fascengava, de plus puissant motif pour engager ce Prince à pousser les choses aux dernières extrémités. « Vous êtes perdu, lui dit ce fourbe, si l'on » apprend à Surunga ce qui se passe dans votre » royaume, et que vous n'avez pas assez de fer- » meté pour vous faire obéir : croyez-moi, faites » un exemple , et tout pliera. » Une insulte , (lue ce Gouverneur prétendait avoir reçue des
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Clirétieiis , contribua encore beaucoup à l'animer contre eux. Le Roi d'Arima lui avait écrit à Nangazaqui, pour le prier de le venir trouver, et lui avait envoyé un petit bâtiment pour faire le voyage par mer. Il fut bien surpris, lorsque s'étant embarqué , il vit que tous ses rameurs avaient un cbapelet au cou. Il leur commanda avec menaces d'ôter de devant ses yeux cette marque de leur Religion qui le cboquait. Ils répondirent qu'ils mourraient plutôt que de lui obéir en une cliose de cette nature : ils étaient quarante , et Fascengava n'avait avec lui que fort peu de domestiques , il n'osa insister ; mais dès qu'il fut arrivé à Arinia, il se mit en devoir de se venger, et il ne doiuia point de repos à Sucliendono , qu'il ne l'eût engagé de manière à ne plus revenir.
On commença par deux frères des plus qualifiés de la cour. L'un se nommait Tbomas Onda- Fiebioie , et l'autre n'est connu que sous le nom de Matliias , qu'on lui avait donné au Baptême. Un jour que Fascengava et la Reine d'Arima avaient fortement parlé au Roi contre les Cbrétiens , ce Prince ayant rencontré Onda , lui dit qu'il savait qu'il était encore Cbrélien , mais qu'il prétendait que lui et toute sa famille cbangeassent incessamment de religion, a Seigneur , re- )) prit le cavalier , un bon soldat ne quitte point » l'étendard de son capitaine, et dût -il m'en » coûter la vie , je ne perdrai point de \uc la
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» bannière de Jésus-Christ , ce serait inutilement » que \ous me feriez sur cela de nouvelles ius- )) tances. » Après cette réponse il se retira , et ne songea plus qu'à se disposer à la mort. Ce n'était pas la première fois qu'il avait confessé Jésus-Clirist , et il avait déjà souflert deux fois le bannissement pour la défense de sa Religion; mais il vit bien que pour cette fois il y allait de la vie , et il comprit que pour mériter la grâce du martyre , qu'il regardait comme la plus grande faveur qu'un Clirélien pût recevoir du ciel , il n'y avait point de vertu qu'il ne dût s'étudier à pratiquer : il pria un missionnaire de venir tous les jours dire la messe chez lui , autant que les besoins des autres Chrétiens le pourraient permettre , et il ne manqua jamais d'y recevoir le pain des forts , s'attendant à chaque instant à entrer dans la lice. Un de ses amis étant un jour allé le voir , l'avertit qu'il ferait sagement de se cacher , ou du moins de mettre ses enfans en lieu de sûreté. « Je m'en garderai )) bien , répartit le serviteur de Dieu , nous ne » serons mieux nulle part, moi et mes enfans, » que sous le glaive qui nous immolera au Sei- )) giieur; voilà toute la fortune que j'ambitionne )) tlésormais pour ma famille. » Son ami étant sorti de chez lui sur le soir, il se mit en prières, y passa la nuit et une bonne partie du jour suivant. Peu de tenqw après on lui envoya dire que le Gouverneur avait quelque afiaire à trai-
ter avec lui , et qu'il le priait de l'aller trouver. Onda se douta bien de ce qu'on lui voulait ; il va trouver sa mère , nommée Martlie ^ et que l'on peut mettre avec les Perpétues et les Félicités parmi les héroïnes du Christianisme. Il se jette à ses genoux , et lui demande sa bénédiction ; il appelle ensuite deux enfans qu'il avait, les embrasse, les bénit, et après avoir averti son frère Mathias qu'on ne tarderait pas à l'appeler aussi , il se transporte chez le Gouverneur. Ce Seigneur lui parla d'abord de quelques affaires qu'il feignait avoir à lui communiquer ; puis il l'invita à manger avec lui. Tandis qu'on dressait les tables , le Gouverneur se fait apporter un sabre , le tire du fourreau , et demande à Onda ce qu'il lui semble de ce cimeterre. Onda le prend, l'examine , le baise avec respect , et le rendant au Gouverneur, voilà, dit -il, un glaive qui coupera bien la tête d'un homme , lequel s'attend que ce cimeterre sera l'unique mets que vous lui servirez. Le Gouverneur ne répliqua rien ; mais levant aussitôt le bras , il déchargea sur son hôte un si grand coup, qu'il le renversa mort sur la place.
Mathias ne fut pas long-temps sans vérifier la prophétie du saint martyr , et son sort ne différa en rien de celui de son frère aîné. A peine le premier était sorti du logis , qu'un officier de la cour envoya chercher le second sous quelque prétexte : il y alla , après avoir aussi reçu la
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bénédiction de sa sainte mère , et y trouva ce que son frère avait trouvé chez le Gouverneur. Sur-le-cliamp un envoyé de la cour fut dépêché à Marthe , pour lui annoncer que ses deux fds venaient de payer de leur tète leur rébellion aux ordres du Prince , et qu'elle était pour le même sujet condamnée à mourir comme eux avec les en fans de son fils aîné. Le premier mouvement qui s'excita dans le cœur de cette admirable femme , fut un saisissement de joie en pensant quelle était mère de deux martyrs. Elle éclata en actions de grâce , et faisant venir ses deux pelits-fils , dont l'un portait le nom de Jacques et l'autre celui de Juste , « mes enfans , )) leur dit- elle , votre père et votre oncle sont » morts pour Jésus-Christ , il s'agit maintenant )) d'aller les retrouver. Mourrons -nous aussi , re- » prirent ces petits innoceiis , dont l'aîné n'a- )) vait pas douze ans ? Oui , mes enfans , répondit )) la vertueuse dame : Oh ! quelle joie , s'écriè- » rent-ils, de mourir martyrs! » Leur mère, qui avait reçu au Buplcme le nom de Juste , ne faisait pas moins paraître d'alit^gresse dans la pensée qu'on ne l'épargnerait pas plus que les autres-, mais elle perdit bientôt cette espérance, l'arrêt de mort qu'on lui montra ne faisant nulle mention d'elle. Alors , comme si on lui eût annoncé la nouvelle la plus affligeante, elle se mit à pleurer si amèrement , qu'on ne savait de quelle manière s'y prendre pour la consoler :
elle fit pourtant quelque efTort sur elle-même, et voyant à ses pieds ses deux en fans qui , revêtus de robes blanches , venaient lui demander sa bénédiction , elle arrêta ses larmes pour les exhorter à se montrer jusqu'à la fin dignes du nom et de la qualité de Chrétiens. « Allez, leur dit- elle , mes en fans , rendre à » Dieu la vie qu'il vous a donnée , et en échange » de laquelle il vous prépare la couronne de » l'immortalité : donnez-vous bien de garde de » faire paraître la moindre frayeur à la vue d'uu )) supplice qui sera pour vous l'instrument d'un )) bonheur éternel. Allez rejoindre votre père )) dans le sein de Dieu , et quand vous y serez » avec lui , n'oubliez pas que vous avez laissé )) dans cette vallée de larmes une mère , qui )) jusqu'au dernier soupir , ne cessera de pleu- » rer , parce que jamais rien ne la consolera de » n'avoir point partagé avec le reste de sa fa- )) mille la palme du martyre. » Elle les embrassa en disant ces mots , et se retira pour ne plus s'occuper que de ses larmes , et de l'amour divin qui les faisait couler.
Aussitôt les deux enfans furent mis dans une litière avec leur aïeule, qui voulut être, aussi bien qu'eux, vêtue en deuil. Le peuple les suivait en foule, et remplissait les rues et les places. Enfin ils arrivèrent au lieu de l'exécution. Les deux enfans, au sortir de leur litière, aperçurent un soldat l'épée nue à la main , et cou-
lurent dans le moment se mettre à genoux à ses pieds, puis joignant leurs mains, et prononçant à haute voix les sacrés Noms de Jésus et de Marie, ils attendirent tranquillement le coup de la mort. Le soldat commença par l'aîné, dont la tète , après avoir fait plusieurs bonds , alla tomber auprès du cadet. Cet enfant ^ bien loin d'être ému de ce spectacle, parut dans un redoublement de joie extraordinaire , et se mit à prier avec une nouvelle ferveur. Le soldat , qui se sentait lui-même attendri , craignit apparemment de n'être plus maître de soi s'il différait davantage , et il se bâta d'immoler cette seconde victime , qui alla prendre sa place à la suite de l'agneau.
Marthe cependant, à genoux au milieu d'une place publique , et dans la situation d'une criminelle, conservait toute sa dignité, et montrait plus de joie de voir sa maison éteinte sur la terre, que si elle l'eût vue élevée aux plus grands honneurs. Dès qu'elle s'aperçut qu'on allait venir à elle, elle tira deux reliquaires qu'elle portait au cou, en envoya un au Prince François d'Arima, l'aîné de deux Princes que le feu Roi d'Arima avait eus de la Reine Juste, sa seconde femme. Marthe avait été gouvernante de ses deux enfans, dont elle prédit la mort funeste, qui arriva bientôt après, comrae nous le verrons en son lieu : l'autre reliquaire fut porté à Nangazaqui , à une fdlc de cette illustre martyre ,
qui après avoir ainsi fait son testament, présenta sa tête au bourreau , et reçut le coup de la mort avec une fermeté cligne de sa vertu , et de la cause pour laquelle elle souffrait. Elle était âgée de soixante et un ans ; son fils aîné en avait quarante et un, son second vingt-huit. Pour les deux enfans, le plus âgé était dans sa douzième année, et le plus jeune dans sa dixième. Leur mort arriva le vingt-huit de janvier mil siz cent treize.
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