‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 60 sur 65 · Berlin, 1877; p. 207 et · texte numérisé non relu

Berlin, 1877; p. 207 et

paraît-il, d’une antipathie peu justifiée pour le savant Geiger, sont un défi porté aux résultats de toutes les sciences naturelles modernes, et que, justement sur les points les plus importants, elles proclament nulles et non avenues leurs plus légitimes conquêtes.

Nous n’avons pas qualité pour critiquer les remarquables travaux de linguistique de Steinthal ; mais nous avons le droit de juger les excursions de cet auteur sur le domaine des sciences naturelles, surtout quand il essaie de mettre à néant une question d’une importance physiologique et psychologique aussi considérable que celle du développement des fonctions de nos sens.

Cette vérité que la science de nos jours célèbre à bon droit comme un de ses plus grands triomphes, cette vérité de fait qui établit que tout organisme vivant n’a rien d’absolument fixe ni d’éternellement immuable dans ses formes et dans ses fonctions, mais présente, au contraire, d’après la nature des conditions extérieures qui agissent sur lui, toute une série d’évolutions variées, cette vérité, Steinthal la méconnaît absolument, lorsqu’il écrit contre Geiger, qui a soutenu que le sens des cou-

leurs s’est développé au cours des siècles :

« Geiger dit 1 : nos sensations, nos perceptions des sens ont-elles une histoire ? Il y a des milliers de siècles, tout s’est-il passé comme aujourd’hui dans nos organes des sens ? Peut-on indiquer une époque primitive où ces organes ont dû être incapables d’exercer quelques-unes de leurs fonctions actuelles ? Ces questions en elles-mêmes sont du domaine delà physiologie. » Oui,répond Steinthal, et j’ajouterais même : exclusivement du domaine de la physiologie, — en admettant que ce soient là des questions. Car non seulement les noms des couleurs n’ont rien à faire avec ces questions de pure physiologie, mais celles-ci sont, en bonne logique, très-mal posées. Cet organe est fait de façon à exercer cette fonction. Un organe qui n’y est point propre, n’est pas cet organe, mais un autre. Dans l’œil des insectes tout ne se passe pas comme dans celui de l’homme : c’est un autre organe; et si les yeux de certains êtres étaient incapables d’exercer des fonctions que les nôtres exercent, c’est que ces yeux n’etaient pas des yeux humains ; or un naturaliste n appellera 1. Vorlrâge, p. 45.

pas homme un être qui ne possède pas les yeux

deThomme, bien entendu à l’état de santé. »

Ces assertions nous forcent d’admettre que Steinthal croit à une immutabilité absolue de chacun de nos organes et nie absolument qu’ils puissent se modifier sous l’action des influences extérieures. En quelles contradictions avec les sciences modernes de la nature Steinthal est tombé dans les paroles qu’on vient de lire, il est inutile de le montrer ici. Tous ceux qui ne sont pas demeurés étrangers aux questions brûlantes des sciences naturelles à notre époque, sauront bien le découvrir. Mais les assertions de Stein- . thaï frisent même le ridicule, quand on l’entend déclarer que : « si les yeux de certains êtres sont incapables d’exercer des fonctions que les nôtres exercent, c’est que ces yeux ne sont pas des yeux humains. »

Or, d’après les recherches de Cuignet 1 , la faculté visuelle de l’enfant se développe très-lentement : dans les premières semaines, la sensibilité de la rétine est limitée à la région centrale de cette membrane ; elle s’étend ensuite peu à peu aux zones ’ 1. Annales d'oculistique , vol.- LXVI, p. 17.

périphériques, et ce n’est qu’au cinquième ou sixième mois qu’elle arrive à la forme définitive du champ visuel. J’ai fait des observations analogues sur la façon dont les jeunes enfants distinguent les couleurs : si on leur présente des couleurs vives, lumineuses, par exemple du rouge, ils les fixent bientôt, tandis qu’ils ne font aucune attention aux couleurs d’intensité lumineuse moindre, celles qu’on nomme indécises. Chez des enfants d’un an, et même plus, on peut encore observer une indifférence étonnante pour toutes les couleurs indécises.

Ce n’est que sous l’influence de la lumière que la rétine atteint le degré de capacité fonctionnelle que nous trouvons chez l’adulte. Le docteur Joseph 1 a étudié d’une façon fort instructive les rapports intimes du degré de développement de l’œil avec l’influence de la lumière. Il a démontré que la forme et les fonctions de l’œil n’ont rien de fixe ni d’immuable, et qu’elles se développent, ainsi que l’organisme tout entier, sous l’influence des conditions extérieures.

1. Virchow et Holtzendorff, Sammlung gemeinverstândlicher wissenschaftlicher Vortràge. Heft 228.

Par conséquent, l’oeil d’une génération postérieure peut présenter des aptitudes fonctionnelles tout autres que celui d’une génération précédente. Selon Steinthal, ces changements seraient absolument impossibles, car il dit : « Si les yeux de certains êtres étaient incapables d’exercer des fonctions que les nôtres exercent, c’est que ces yeux n’étaient pas des yeux humains. » Il en résulterait que le pauvre enfant, dont les yeux sont incapables, durant les premiers mois de son existence, d’exercer des fonctions dont ils s’acquitteront plus tard avec facilité, ne posséderait pas des yeux humains ! Bien plus, M. Steinthal prétendant qu’un naturaliste ne saurait tenir pour un homme un être qui ne posséderait pas les yeux de l’homme, un enfant, d’après lui, n’appartiendrait même pas à l’espèce humaine !

Peut-être le courroux que M. Steinthal paraît ressentir contre tous ceux qui osent croire à un développement progressif du sens des couleurs s’apaisera-t-il, lorsqu’il saura qu’on trouve déjà chez Goethe des traces de l’hypothèse d’une évolution de ce sens. Celui-ci déclare formellement qu’aux périodes lointaines de l’humanité, le bleu

fut mis au nombre des teintes sombres. On peut découvrir dans ces mots qu’il a cru, lui aussi, qu’alors le bleu n’était point perçu par une sensation spécifique de la rétine, et qu’on le confondait encore avec la notion des teintes sombres et ob¬

scures.

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