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L'Histoire klohentixk

Le caractère contradictoire de l'ouvrage — il porte aussi les traces trune composition rapide. Des noms, des chiffres indifférents sont souvent altérés ou échangés, et l'histoire même ne montre pas cette suite dans le travail et cette méditation personnelle que la Préface faisait attendre.

Cela se voit surtout dans le premier livre. Que Machiavel s épargnât les travaux érudits, et s'en rapportât pour les faits à Blondus, on le comprend. Mais on était en droit de penser que, pour lexplication et la liaison interne des événements, il aurait pourtant suivi ses propres voies. Ce n'est pas la capacité qui lui manquait. Dès qu'il rencontre une donnée qui a pour lui un intérêt théorique, on voit s'éveiller le grand penseur, habitué à pressentir des rapports cachés et à pénétrer les conséquences historiques des mesures politiques. Mais il restreint arbitrairement à ces cas-là son intervention personnelle. Comme dans la Vie de Castruccio, il accueille, à côté, sans presque y rien changer, des données qui ne disent rien à son humeur spéculatrice. Il lui arrive d'accoler ses réflexions intelligentes aux naïves sentences de ses auteurs. Il répète, sans la critiquer, l'observation au goût de l'école faite par Blondus, savoir que les Lombards, après la mort du roi Cléphis, n'en voulurent point élire d'autre à cause de la cruauté de ce roi-là, et tout de suite après il montre en dissertant fmement que l'abolition de la royauté et la faiblesse du royaume qui en résulta ont empêché l'extension de la domination lombarde (l. 1, p. 36 s. éd. Fiorini). Il reproduira intégralement des légendes comme l'histoire de Rosamonde, sans saviser qu'en tout cas les détails de pareils romans n'ont aucune importance politique. Ses aperçus sur de longues périodes présentent souvent un choix des faits entièrement arbitraire.

Le style n'est pas moins hétérogène. La belle langue virile des Discorsi, ce superbe et vigoureux style qui ne dit que ce qu'il veut dire, a donné à VHistoire florentine aussi sa couleur fondamentale. Mais il n'a pas uniformément la même empreinte personnelle que dans les autres ouvrages. A côté d'idiotismes florentins et d'expressions frappantes de la langue populaire, on rencontre de pâles formules du type classique ; des clichés conventionnels s'intercalent

MACHIAVEI,

dans l'armature d'acier du style de Machiavel. Pour l'expression aussi, l'unité organique manque à cet ouvrage, composé par morceaux dans l'espace de cinq années.

La raison n'en est pas difficile à découvrir. Machiavel ne manquait pas des dons de l'historien. Mais il n'éprouvait pas un franc intérêt \ pour l'histoire. Il y avait été amené par un mandat venu du dehors, \ et il ne s'intéressait à son travail qu'autant qu'iL touchait à l'œuvre de sa vie et à ses théories politiques favorites. Il resta fidèle dans i l'histoire à la méthode des Discorsi. Il n'employa pas ses études politiques théoriques à bien discerner le sens des faits historiques (comme l'a fait ensuite Guichardin) ; il chercha dans l'histoire des j preuves à l'appui de sa doctrine» L'histoire comme telle n'a pas de valeur pour lui : historia ancilla scientise politicx^

Il n'a donc utilisé que très partiellement pour l'histoire ses recherches théoriques. Il lui a bien donné des stimulants, des indications géniales. Mais il s'est borné là, et s'est encombré de longs chapitres qui, ni par le choix du sujet ni parle jugement politique, ne dépassent le niveau de ses sources et n'en sont même souvent qu'un extrait fort arbitraire.

Ce n'est pas tout. Écrivant en statista et non en historien, il . n'hésitait pas, précisément dans les parties les plus soignées et les i plus personnelles, à modifier les matériaux en faveur de ses théories \, et à transformer les faits dont il croyait pouvoir faire usage pour les mettre complètement d'accord avec sa thèse. Si l'histoire ne s'y prêtait pas, il la violentait.

Les discours insérés dans l'Histoire florentine caractérisent sa i manière. Ils font triompher le théoricien sur l'historien. Ils ne res- ' sortent pas de la situation et souvent heurtent grossièrement la vraisemblance. Ils ne servent pas à éclairer le lecteur, avec un semblant d'objectivité, sur la situation et sur les dispositions des partis ; ils n'ont guère d'autre but que de développer des théories politiques générales. Les orateurs ne parlent pas (comme chez les humanistes) , en élèves des rhéteurs, ni comme ils auraient réellement pu parler (ou penser), mais ils s'expriment comme si, pareils à Machiavel, ils voulaient instituer sur ce qui leur arrive des méditations philosophiques. Même dans les discours qui débutent par un lieu commun classique, Machiavel retombe bientôt dans sa vraie langue, et subs-

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Litue à une rhétorique impersonnelle l'éloquence de son patriotisme réaliste (Cf. le discours aux Ciompi, 1. III, en particulier le passage p. 312 s. éd. Fiorini). Il est curieux de voir un auteur qui pourtant savait à merveille mener une dissertation directe, conserver pour l'amour de la forme humaniste ce moyen d'expression détourné et incommode !

L originalité de Machiavel comme historien — Le chef-d œuvre historique de Machiavel, la partie vraiment géniale de son œuvre, c'est la section qui comprend l'histoire intérieure de Florence depuis les origines jusqu'à 1420 environ (2^ et 3^ livres). Les autres livres suivent de plus près les sources et (les livres IV à VI surtout) donnent une narration intelligente des faits telle qu'aurait pu l'écrire, en somme, quelque autre des grands Florentins. Mais dans un aperçu plutôt qu'une narration de l'époque ancienne, Machiavel trouva l'occasion de faire bénéficier l'histoire des qualités qu'il possédait seul, même parmi les Florentins : l'étendue du regard, le don do reconnaître de grandes connexions historiques et d'enchâsser des faits particuliers dans un développement général. Il n'a pas seulement essayé de déterminer les conséquences que des événements politiques isolés auraient pour l'instant et pour un avenir populaire : des hommes d'Etat plus exercés, comme Commines ou Guichardin y ont beaucoup mieux réussi. Mais de ses réflexions sur les raisons 1 qui avaient causé l'infériorité militaire de l'Italie il a déduit des rela- 1 tiens entre choses très éloignées l'une de l'autre : les hommes j absorbés par les soucis de la politique immédiate les laissaient en [dehors de leurs calculs, et par suite, elles étaient bannies de leur pensée. Machiavel a pensé en historien et pas seulement en politique ou en diplomate.

Chez lui, l'influence des individus, leur inlluence consciente au moins, s'efface passablement. Expose-t-il (I. III, p. 271) que la I noblesse de Florence vaincue par le peuple a dû renoncer à sa vie i particulière, a perdu par là sa virtù d'armi e generosità d'animo et j qu'il en est résulté la faiblesse militaire de la ville ? C'était non seu- ! lement mettre à nu une cause profonde du système des condottieri, , mais en même temps montrer par un exemple que des mouvements i historiques sont indépendants des tendances conscientes de leurs

instigateurs. Depuis Aristote et Polybe, Machiavel est le premier chez qui l'histoire commence à être envisagée comme l'histoire naturelle.

A vrai dire il n'est pas, ici non plus, conséquent avec lui-même. Son sentiment patriotique est trop vif, il est trop sensible aux calamités que les discordes intérieures ont, selon lui, attirées sur Florence, pour que ses jugements gardent toujours l'impassibilité de la science.

Il est étrangement balancé. Songe-t-il aux troubles incessants que la discorde intérieure infligea à la politique étrangère de la ville, les factions de la République lui apparaissent comme une peste que lui enverrait le Destin? Il parlera de l'inimitié naturelle qui dans toutes les villes régnait entre les Puissants et le peuple (1. III, p. 154 s.). Malgré cela il croit encore à une délivrance. Son tempérament ne lui permettait pas de contempler l'histoire de son pays avec la résignation constante qu'a montrée Guichardin.

Mais avec toutes ces réserves, quel récit d'une vie merveilleuse que cette histoire de Florence jusqu'à l'apparition des Médicis ! Comme un événement s'enchaîne à l'autre, comme l'histoire intérieure et l'extérieure sont fondues ensemble ! Quel relief dans la peinture des luttes de partis et des rivalités de familles ! Sans doute, Machiavel part souvent dans ses jugements de vues toutes modernes ; il donne à des appellations et à des institutions du moyen âge un sens semblable à celui qu'elles auraient de son temps ; il accorde une place injustifiée à des détails romanesques et à certaines personnalités. Bien des choses ne sont pas historiques, ou sont inexactes. Il ne lui en reste pas moins le mérite d'avoir raconté l'histoire comme elle aurait pu se passer de son temps et d'avoir mis en scène des hommes vivants au lieu des fantômes de la rhétorique.

La forme même, sauf quelques détails extérieurs, est tout à fait originale. Machiavel est plus moderne que les humanistes euxmêmes. Il se débarrasse des derniers restes du genre Chronique. II retranche la notation des incendies et des inondations enregistrée encore par Bruni. Il a même renoncé, dans cette section, à l'ordre des annales. Il s'est essayé à une véritable composition ; sa division par livres correspond à des groupements naturels et n'est plus un sectionnement tout extérieur. Ses introductions ne sont plus des

FUETER. G

morceaux d'apparat rebattus. Sa langue impitoyablement réaliste repousse généralement les phrases d'embellissement et dit, sans détours, ce qu'elle a à dire. Et là où son cœur est de la partie, il s'élève à une éloquence qui fait ressortir le vide des misérables tirades des littérateurs.

Relations avec les Médicis. — Sa position dépendante n'a pas même été une gêne pour Machiavel. Elle n'a pas entamé son originalité.

Il n'entrait certainement pas dans l'intention des Médicis que Machiavel s'abstînt de les glorifier dans son ouvrage, comme Platina avait glorifié les Gonzague, ou Merula les Visconti. Mais leur mandataire était un personnage trop marquant pour qu'on pût attendre de lui un écrit dynastique tendancieux. Il commença par se donner libre carrière pour une partie de son œuvre en n'en plaçant pas le début en 1434, c'est-à-dire au début de la domination médicéenne, mais à l'origine de la ville. L'introduction, qui n'aurait dû servir que de frontispice à la relation des hauts faits des Médicis, occupa près de la moitié du livre et laissa dans l'oubU la mission officielle. Dans les cinq derniers livres, où cela ne pouvait plus se faire, il se tira d'embarras en mettant contre son intention première l'accent principal sur la politique étrangère et en donnant aussi peu de place que possible à la situation intérieure, dont l'examen eût forcément amené la glorification des Médicis. Il avait pu dans les premiers livres exprimer ses vues sur le développement des constitutions politiques : il s'étendit ici sur l'influence désastreuses du système des condottieri et traita la théorie des conspirations (dans les récits magistraux du 8^ livre).

Les Médicis eurent une courte ration. C'est tout juste s'il s'interdit de les blâmer. C'est une preuve du bon goût de la famille, que le pape Clément VII voulût bien accepter l'ouvrage tel que Machiavel l'avait écrit et lui fît donner une riche récompense : fait qui n'a pas d'analogue dans l'histoire de l'historiographie.

Emploi des sources. — La manière dont Machiavel en use n'est pas originale. Comme les humanistes, il prenait pour fond un seul auteur, et insérait des extraits d'autres relations ; pour le premier livre, par exemple, les Décades de Blondus, pour le deuxième la

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