CHAPITRE HUITIÈME
Séparation du bien des pauvres de celui de la Communauté — L'Intendant Talon — Son amitié pour l'Holel-Dieu — Amélioration qu'il y fait exécuter — Zèle charitable des Damesde guébec — Madame D'Mllebout, ses grandes vertus — Vues que Dieu lui donne des mérites du P. Ragueneau et du P. Chastellain.
L'accroissement sensible de la population depuis quelques années et l'entrée dans le port de Québec de plusieurs navires chargés de nouveaux colons avaient augmenté considérablement le nombre des malades à l'hôpital. Durant le cours de l'année 1663, le chiffre total des journées données aux différents malades qui étaient passés à l'Hôtel-Dieu s'était élevé à 4400. Les revenus de la communauté étaient loin de répondre aux dépenses occasionnées par ce surcroît de patients. Des dettes sérieuses avaient
été contractées qui auraient pu causer de graves complications dans l'avenir.
Afin d'obvier à ces inconvénients, la mère de Saint-Bonaventure, alors supérieure, £>roposa dans une assemblée capitulaire de séparer les biens des pauvres de ceux de la communauté. Sur l'avis unanime du chapitre, une requête fut adressée à l'évêque de Québec, Mgr. de Laval. En voici la teneur :
" Yu et considéré que le nombre des pauvres malades va croissant tous les jours, et que les dépenses se multiplient, ce qui aurait même déjà endetté leur maison en de notables sommes, il vous plaise ordonner qu'il soit fait au plus tôt distinction et séparation de tous les biens situés tant en France qu'en ce pays appartenant au dit monastère, afin que dorénavant, distinction étant faite, et sachant ce qu'elles auront à dépenser pour les pauvres malades, l'on puisse, par ce moyen, remédier et obvier aux inconvénients susdits, à condition néanmoins que les dites Religieuses Hospitalières demeurent administratrices du dit bien, dont distinction sera faite, et qu'elles ne pourront être obligées d'en rendre aucun compte, sinon à leur Supérieur, tout ainsi que si la susdite distinction n'avait point été faite, sans quoi elles n'auraient fait la présente requête ni consenti à la susdite distinction, ce qu'elles déclarent et demandent toutes unanimement."
Mgr. de Laval se rendit aux graves raisons
énumérées dans cette requête, et y répondit en ces termes :
" Après avoir mûrement examiné toutes les charges, fonds et revenus du dit Monastère, et trouvé qu'il s'était endetté en de notables sommes, par la trop grande dépense qui se faisait pour subvenir aux pauvres dont il aurait été chargé depuis quelques années, et ensuite allait se ruiner, Nous, voulant obvier à ce mal, avons agréé et agréons la distinction du bien que les Religieuses nous auraient demandé, à la charge d'en avoir le gouvernement et en demeurer administratrices comme ci-devant. A ces causes, du consentement des susdites Religieuses qui ont souscrit au présent acte, ordonnons qu'au plus tôt sera fait distinction et séparation de tous les fonds et revenus du dit monastère, situés tant en France qu'en ce pays, pour être dès à présent, et pour toujours distingués et séparés, savoir, un tiers pour être employé pour les pauvres, et les deux autres tiers pour la communauté des dites Religieuses. Enjoignons aux dites Religieuses de n'employer dorénavant poulies dits pauvres que le revenu du susdit tiers ; commettons le Sieur de Charny, notre Grand Yicaire et officiai, avec le Sieur du Douyt prêtre, lesquels après avoir fait distinction de tout le bien du dit monastère en général, mettront les effets provenans du dit tiers des pauvres, entre les mains de la mère Marie-Renée de la Nativité, que nous constituons pour être leur dépositaire
pour cette année seulement, nous réservant, et à nos successeurs, l'élection de cet office, bien entendu néanmoins que la dite dépositaire sera en tout et partout sous l'obéissance et direction de la supérieure, demeurant et restant le dit monastère dans l'administration et gouvernement du dit tiers, comme il l'aurait été ci-devant du total, avant que la présente distinction et séparation fût faite, lequel règlement voulons être insinué dans le Livre des Actes Capitulaires du dit Monastère. Donné à Québec, dans notre demeure ordinaire le 25 janvier 16G4."
Une copie de ces nouveaux règlements fut expédiée en France pour être soumise à l'approbation de la fondatrice, Madame la duchesse d'Aiguillon. La Duchesse approuva et ratifia tout ce qui avait été fait, mais à la condition expresse que les religieuses fussent toujours directrices et administratrices du bien des pauvres.
L'arrivée du régiment de Carignan, avec le marquis de Tracy, nommé vice-roi de la Nouvelle France en 1664, inaugura une ère nouvelle pour cette colonie. Les nombreuses familles de colons, et les secours de tout genre qui furent expédiés de France durant les années suivantes, répandirent une activité et une abondance qui ne s'étaient encore jamais vues dans le pays. Tout faisait présager un avenir heureux et prospère. Le Canada sortit en effet de l'enfance, et s'il eut encore bien des phases difficiles à
traverser, du moins son existence ne fut plus en péril.
Au mois d'août et de septembre de l'année suivante, les dernières compagnies du régiment de Carignan, sous les ordres de M. de Courcelles, qui venait remplacer M. de Mésy, et de l'intendant Talon, mirent pied à terre à Québec.
Il est peu d'hommes à qui nous soyons redevables de plus grands services qu'à l'intendant Talon. Homme supérieur, comme presque tous ceux que Louis XIV savait distinguer de la foule pour les placer au premier rang, et qui firent le grand règne, il réalisa pleinement les espérances que le roi avait fondées sur lui. Talon fut le créateur du système administratif dans la colonie ; et l'on peut dire que si Champlain a été le fondateur de la Nouvelle- France, Talon en a été l'organisateur.
Dès le premier jour de son arrivée à Québec, il alla rendre visite à l'Hôtel-Dieu ; d'abord pour marquer son respect à la duchesse d'Aiguillon et à la communauté, ensuite pour visiter les soldats malades à l'Hôpital.
Les annales mentionnent un incident de cette première entrevue qui indique la gaieté et l'amabilité de son caractère. En se présentant à la Supérieure qui était venue le recevoir au parloir en compagnie de la mère de la Nativité, il s'annonça d'abord simplement comme le secrétaire de l'intendant.
— Je suis chargé, dit-il, de présenter les hom-
mages de M. Talon à Madame la Supérieure et à sa communauté, et de les assurer qu'il tient en haute estime votre maison et les services qu'elle rend à ce pays. Il vous prie de croire qu'il ne laissera échapper aucune occasion de lui être utile.
La mère de Saint-Bonavanture n'eut d'abord aucun soupçon de cette plaisanterie ; mais la mère de la Nativité, qui avait beaucoup de finesse et de tact, ne fut pas trompée. Elle fit un signe à la mère de Saint-Bonaventure et répondit en souriant qu'elle croyait que celui à qui elle avait l'honneur de parler était un personnage d'un rang plus élevé qu'il ne voulait bien l' avouer.
— A quelles marques connnaissez-vous' cela, répartit l'intendant ?
— A la distinction de son langage et de sa personne, reprit la mère de la Nativité.
L'intendant fut très-flatté de ce compliment, d'ailleurs bien mérité.
Durant les premiers mois de son administration, il vint chaque jour visiter les salles de l'hôpital, pour encourager et consoler les soldats malades dont elles étaient encombrées. Car le régiment de Carignan avait eu cruellement à souffrir des fièvres malignes qu'il avait contractées en mer et durant l'expédition qu'il avait faite aux Indes Occidentales avant de venir au Canada. Lors du débarquement des dernières compagnies, l'hôpital eut à recevoir jusques à cent trente malades dans une seule journée..
L'intendant eut occasion d'apprécier par luimême l'importance de cet établissement pour la colonie. Il y prit un intérêt qui alla toujours croissant, et durant tout le temps de son administration il s'en montra le soutien et le protecteur.
Outre plusieurs améliorations qu'il fit faire au monastère, il fit construire à grands frais un nouveau pavillon et une salle double pour les malades. Il n'épargna pour cela, ni les fatigues, ni les dépenses. " L'affection de M. l'Intendant pour cet ouvrage, disent les annales, fut si grande qu'il passait lui-même des nuits entières dehors à la pluie pour ne pas perdre la charpente du bâtiment, que le peu de prudence et d'industrie des travailleurs avait exposé mal à propos sur un cajeu.
" Il voulut encore nous procurer de l'eau abondamment, ce qui est non seulement utile, mais absolument nécessaire pour le bien et la propreté d'un Hôtel-Dieu. Ainsi, avec le secours de ses avances et d'un fontanier, nous fimes faire des pierriers jusqu'à plus de trente arpents de chez nous ; et on conduisit l'eau des sources dans des canaux de plomb ou de bois jusqu'ici : ce qui nous donna des fontaines très-commodes dans plusieurs endroits de l'hôpital, dans la salle des hommes et dans celle des femmes, dans le jambage de la cheminée, de sorte qu'on pouvait se procurer de l'eau chaude à toute heure, même en hiver. Il y avait encore une autre fou-
taine dans la cave, où il fit faire une buanderie, ce qui coûta plus de 3000 livres.
" Le fontanier entretenait ces canaux et pendant qu'il a vécu nous n'avons point manqué d'eau ; mais depuis sa mort et depuis les travaux de fortification qu'on a faits, les ruisseaux ont été détournés et les sources taries ; de manière que nous souffrons beaucoup de la sécheresse de notre terrain et qu'il nous en coûte considérablement pour nous procurer de l'eau, surtout dans le temps des chaleurs ou quand la rigueur du froid fait tarir les puits. x "
Le nom de l'intendant Talon est toujours resté cher aux Hospitalières qui le regardent, à juste titre, comme un de leurs insignes bienfaiteurs. Elles possèdent de lui un excellent portrait à l'huile qu'elles conservent comme un précieux souvenir de son amitié : c'est ce portrait qui a servi de modèle pour la gravure en taille douce dont l'historien américain John- Grilmarea Shea a orné l'un des volumes de sa traduction anglaise de l'histoire du Canada du Père de Charlevoix.
Les fatigues que nos aumonières eurent à endurer auprès des militaires du régiment de Carignan furent si grandes que la moitié d'entre elles contractèrent la maladie. La communauté ne comptait alors que quatorze religieuses.
1. L"aqueduc qui amène aujourcThui dans la ville l'eau du lac Saint-Charles, n'e*t en opération que depuis 185 j.
Les dames de la ville de Québec donnèrent en cette circonstance un exemple de dévouement et de charité chrétienne qui étonnera la société de nos jours. Plusieurs d'entre elles étaient venues tout d'abord passer les jours et les nuits auprès des malades, afin de donner quelques heures de repos aux religieuses, mais lorsqu'on apprit que le nombre des sœurs valides était réduit de moitié, la plupart des dames de la ville se disputèrent l'honneur de partager leurs dangers, et elles firent l'office d'hospitalières jusqu'à la fin de la maladie.
Entre toutes ces dames on distinguait Madame d'Ailleboust, veuve de M. Louis d'Ailleboust, sieur de Coulonge, ancien gouverneur de cette colonie et dont le nom figure en tête de toutes les œuvres de piété, de zèle et de charité de cette époque. Mademoiselle Barbe de Boulogne (c'était son nom de famille) n'avait consenti à donner sa main à M. d'Ailleboust qu'à condition qu'il garderait avec elle une perpétuelle continence. Lorsque M. d'Ailleboust, inspiré par un sentiment religieux, avait formé le projet d'offrir ses services à la compagnie de Montréal, Madame d'Ailleboust avait d'abord éprouvé une extrême répugnance à l'idée de s'expatrier et de le suivre dans cette lointaine expédition ; mais un jour qu'elle était agenouillée en prières dans l'église de Notre Dame de Paris, Dieu lui donna une connaissance claire et ostensible de sa volonté, et il lui communiqua en même temps une part de
ce zèle apostolique qui poussait alors tant d'âmes généreuses du côté de la Nouvelle-France. Dès lors elle n'hésita plus et s'embarqua à La Rochelle cette même année (1643) avec son mari et sa sœur Melle. Philippine de Boulogne que le même enthousiasme religieux entraînait à sa suite. Un beau nom, une figure agréable, une riche taille, un esprit cultivé, un caractère vif et charmant, une position honorable parmi la noblesse de France qui lui donnait accès à cette cour enivrante de Louis XIV où tout alors n'était que fêtes, enchantements et plaisirs délicats : tels étaient les avantages que Madame d'Ailleboust était allée ensevelir au fond des forêts du nouveau monde pour se mettre tout entière au service des pauvres sauvages.
Pendant plusieurs années, Madame d'Ailleboust fut l'édification de la ville naissante de Montréal par ses héroïques vertus. Sa maison était devenue un oratoire où elle partageait ses jours entre les exercices de l'oraison et de la charité. Elle s'était rendu familières les langues sauvages afin de pouvoir catéchiser les néophytes et les préparer au baptême. Courageuse autant que fervente, elle entreprenait souvent en compagnie de sa sœur, malgré la crainte continuelle où l'on était des Iroquois, le pèlerinage de la montagne pour y vénérer la croix que M. de Maisonneuve y avait fait planter, afin d'obtenir de Dieu la conversion des sauvages.
Après la mort de son mari, Madame d'Aillé-
boust vint se fixer à Québec, où sa sœur l'avait précédée et où la Providence les appelait toutes deux à de plus grandes choses. Tandis que Mlle, de Boulogne allait frapper à la porte des Ursulines et venait s'agenouiller au pied des autels pour y présenter sa tête aux ciseaux et se vouer perpétuellement à l'éducation de l'enfance, Madame d'Ailleboust se consacrait à l'œuvre de l'Hôtel-Dieu, où nous allons la voir bientôt entrer en qualité de pensionnaire et y terminer ses jours, après s'être dépouillée de ses biens en faveur de cet institut.
Etrangère à aucune pratique de zèle, Madame d'Ailleboust était la première à s'abaisser jusqu'aux actions les plus répugnantes à la nature pour accomplir les conseils évangéliques. On l'avait vue pendant un premier séjour qu'elle avait fait à Québec en 1650, accompagnée de son amie et de sa coopératrice dans ses bonnes œuvres, Madame de Monceaux, ensevelir de ses propres mains le cadavre d'un sauvage liuron supplicié. En 1664, elle avait fondé sous les auspices de Mgr. de Laval et avec l'assistance du Père Chaumonot la congrégation de la Sainte- Famille, dont l'influence a été si grande et si salutaire parmi la société de Québec, et qui subsiste encore aujourd'hui. Cette pieuse association qui a pour but de former chaque famille à l'image de la Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph, a toujours compté parmi ses membres ce que la ville a produit de plus distingué par le rang et par la vertu.
" Madame d'Ailleboust, disent les chroniques de l'Hôtel-Dieu, laissa dans sa vie l'exemple d'une séculière plus fervente et plus intérieure que beaucoup de religieuses. Dieu lui avait donné l'esprit de prophétie, le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres grâces gratuites, à la vue desquelles elles s'humiliait profondément.
" Son oraison était presque continuelle, et toujours accompagnée d'une parfaite abnégation et d'une très-basse estime d'elle-même, ne s'attribuant jamais le succès des choses qu'elle avait recommandées à Dieu.
" Les fréquentes larmes qu'elle répandait en la présence de Dieu étaient si douces qu'elles ne lui rougissaient point les yeux. Cependant elles lui affaiblissaient la vue et, pendant un certain temps, elle devint entièrement aveugle, et de plus dans de telles peines d'esprit qu'elle ne pouvait exprimer ce qu'elle souffrait. Elle avoue, dans ses écrits, que Dieu seul sait combien l'épreuve qu'elle soutint alors, lui fut sensible, et en quel danger elle croyait être d'en perdre l'esprit. Elle s'adressa dans cette perplexité au saint homme Tobie et à sa sainte bru Sara, à l'un à cause de sa cécité, et à l'autre à cause de ses peines d'esprit, pour obtenir de Dieu par leur intercession, ou la fin d'une vie qui lui était ennuyeuse, ou la grâce de faire un bon usage de ses afflictions. Elle vit l'effet de ses
demandes, car la vue lui fut rendue ; et elle dit môme, dans ses écrits, que ces saints lui obtinrent plus qu'elle n'osait souhaiter, et que bientôt après, le sujet de ses peines se dissipa ; et que ses affaires tournèrent si heureusement pour elle qu'elle en demeura aussi surprise que reconnaissante. "
Dieu qui se plait à révéler ses secrets aux âmes pures lui fit connaître la beauté intérieure de plusieurs saintes âmes, et particulièrement celles de deux missionnaires, grands hommes de prière et d'action, qui avaient été l'un après l'autre ses directeurs spirituels, le Père Ragueneau et le Père Chastellain. Tous deux avaient été les compagnons d'apostolat du Père de Brébeuf et avaient plus d'une fois exposé leur tête à la hache des Iroquois.
C'était, on s'en souvient, le Père Ragueneau qui avait ramené du pays des Hurons les misérables restes de cette nation après sa sanglante défaite. Rappelé en France après trente années de travaux apostoliques, il mourut à Paris en 1680, à l'âge de soixante quinze ans. Aucun missionnaire, disent les relations du temps, ne contribua davantage au progrès du christianisme au Canada, et ne mérita mieux le titre d'apôtre.
" Madame d'Ailleboust, ajoutent les annales, vit un jour dans son oraison le cœur du Révérend Père Ragueneau. Dieu lui donna la connais-
sance des aimables qualités qu'il possédait. Il lui dit, dans l'admiration où elle était de tant de richesses spirituelles, que ce cœur n'avait presque point son égal. Elle connut que ce qui en relevait le prix, était l'amour que ce Père portait aux âmes, et le talent admirable qu'il avait de les gagner et de les conduire à Dieu par des voies si pures et si douces, qu'elles rendaient la vertu facile, applanissant toutes les difficultés, ou inspirant tant de courage et tant de joie qu'on les franchissait sans peine. Il chérissait sincèrement les âmes, les aidait en tout, sans s'épargner, ne se plaisant point à les chagriner, sous prétexte de les éprouver. 11 savait les connaître et les faire avancer, sans les laisser languir dans les abattements où tombent souvent les faibles qui ne* reçoivent aucun secours de ceux qui doivent leur en donner." I Le Père Chastellain avait été pendant trente ans le confesseur de la communauté. Par la mansuétude de son caractère et l'exquise sérénité de son âme, il rappelait le doux et aimable saint François de Sales.
" C'était un saint, disent les chroniques, qui était très-souvent favorisé de Dieu par des communications particulières. Il joignait à beaucoup de connaissances, une douceur inaltérable, une simplicité charmante, une charité
i. On possède à l'Hôtel-Dieu an portrait du Père Ragueneau.
sans bornes pour le prochain, et un amour pour Dieu très-ardent, qui le tenait toujours occupé de sa présence. Un jour, entre autres, que les Jésuites allaient à leur maison de campagne, le Père Chastellain marchait en arrière un peu éloigné, s'entretenant à son ordinaire de quelque bonne pensée, Notre-Seigneur se fit voir à lui, le salua comme autre fois ses disciples, en lui disant : La paix soit avec vous. Ce qui laissa dans l'âme du bon Père une impression de sainteté qui ne s'effaça jamais.
" Son mot le plus ordinaire, qu'il répétait souvent dans la conversation, était celui-ci : aimons Dieu, aimons bien Dieu. Et l'effusion avec laquelle il redisait ces mots, indiquait une âme qui portait au cœur la blessure du saint amour. Il enviait le sort de ses compagnons d'apostolat qui avaient eu le bonheur de cueillir la palme du martyre, et il racontait en pleurant la vision qu'il avait eue dès le commencement de sa carrière, par laquelle Notre Seigneur lui avait montré qu'il serait exclus de cet honneur, ce qu'il attribuait à ses péchés. Il avait vu une porte fort étroite par où passaient tous ceux de ses frères qui prêchaient alors l'Evangile aux Hurons. Il voulut faire comme les autres, mais il lui fut impossible de passer, quoiqu'il ôtât, ce lui semble, sa ceinture et sa soutane pour se rendre plus mince. Il croyait en disant cela, rabattre l'idée qu'on avait de sa sainteté, en faisant voir qu' il était un grand pécheur, qui n'avait pas été
trouvé digne de souffrir pour Jésus- Christ et de sortir du monde par la porte du martyre.
" Madame d'Ailleboust, qui était extrêmement vive, avait quelquefois de la peine de ce que le Kévérend Père Chastellain, son confesseur, ne paraissait pas même ému des accidents qui arrivaient et qui affligeaient tout le monde. Il semblait à le voir qu'il fût insensible aux misères du prochain, et à celles qu'il éprouvait lui-même. Madame d'Ailleboust le lui reprochait souvent ; et comme il ne répondait à tout ce qu'elle lui disait pour animer son zèle et sa compassion, que ce peu de mots qui lui étaient ordinaires : ma fille, aimons bien Dieu, elle se trouvait quasi choquée de sa tranquillité. Un jour qu'elle s'en plaignait à Notre-Seigneur, et qu'elle lui représentait que son serviteur pourrait aisément remédier à certains maux, s'il voulait seulement parler, mais qu'il ne le faisait point pour des raisons qu'elle ignorait et qu'elle ne pouvait accorder avec les grandes vertus du Père, on lui montra une agréable verdure où coulait un petit ruisseau avec un murmure doux et tranquille, et Notre-Seigneur lui dit : Voilà l'image de ton confesseur. Il s'écoule en moi avec une paix inaltérable, malgré les différents événements de la vie. Sa tranquillité me plaît plus que tout le mouvement que tu voudrais qu'il se donnât, parce que ce n'est pas par une inaction naturelle et imparfaite qu'il conserve ce repos, mais par une sublime vertu acquise aux dépens de son tempérament. "
"Cette vue modéra les empressements de Madame d'Ailleboust et servit à augmenter encore l'estime qu'elle avait pour son directeur.''
Ce fut ce grand serviteur de Dieu que la mère de Saint-Augustin eut pour maître spirituel durant les dernières années de sa vie. Ce fut lui aussi qui eut l'ineffable privilège de voir sa belle âme s'envoler au ciel.